‹ Œuvres complètes de Bourdaloue de la Compagnie de Jésus. -- (volume 5)Chapitre 13 sur 164 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

De tous les sentiments dont le cœur de l'homme est capable, il n'y a , selon l'ingénieuse et solide réflexion de saint Bernard, que l'amour de Dieu par où l'homme puisse rendre en quelque manière, si l'on ose ainsi parler , la pareille à Dieu ; et c'est le seul acte de religion en vertu duquel, tout foibles que nous sommes, nous puissions, sans présomption , prétendre quelque sorte d'égalité dans le commerce que nous entretenons avec Dieu. En tout autre sujet, ce réciproque de la créature à l'égard de son créateur ne nous peut convenir. Par exemple, quand Dieu méjuge , je ne puis pas pour cela entreprendre de le juger ; quand il me commande , je n'ai pas droit de lui commander : mais quand il m'aime , non seulement je puis , mais je dois l'aimer. A tous les autres attributs qui sont en Dieu et qui ont du rapport à moi , je réponds par quelque chose de différent, ou , pour mieux dire, par quelque chose d'opposé à ses attributs mêmes. Car j'honore la souveraineté de Dieu par ma dépendance , sa grandeur par l'aveu de mon néant , sa puissance par le sentiment de ma foiblesse, sa justice par ma crainte et par mon respect: et si là-dessus j'avois la moindre pensée de m'égaler à lui , ce seroit l'outrager, et me rendre digne de ses plus rigoureuses vengeances. Mais quand j'aime Dieu parcequ'il m'aime, et que je veux lui rendre amour pour amour, bien loin qu'il s'en offense , il s'en fait honneur , et il trouve bon que je m'en fasse un mérite. Je puis donc en cela seul sans témérité me mesurer , pour ainsi dire, avec Dieu ; et quelque dispropor-

tion qu'il y ait entre Dieu et moi , j'ai par cet amour , non pas de quoi ne devoir rien à Dieu , mais de quoi lui payer exactement ce que je lui dois. Car je ne puis rien lui devoir au-delà de cet amour ; et en lui payant ce tribut, j'accomplis envers lui toute justice : c'est-à-dire que comme, tout Dieu qu'il est, il ne peut rien foire de plus avantageux pour moi que de m'aimer , aussi de ma part ne peut-il rien exiger déplus parfait ni de plus digne de lui , que mon amour.

Ainsi raisonnoit saint Bernard ; et voilà , Chrétiens , par où Madeleine trouva le secret de témoigner à Jésus Christ sa reconnoissance, après en avoir obtenu la rémission de tous ses crimes. Elle aima, et e le aima beaucoup, Dilexitmultiim. Dans les âmes lâches (remarquez ceci, s'il vous plaît; c'est une vérité qui ne vous est peut-être que trop connue par la malheureuse expérience que vous en avez faite et que vous en faites tous les jours), dans les âmes lâches, cette vue des péchés remis ne produit ou qu'une fausse sécurité ou qu'une oisive tranquillité. Je m'explique. On s'applaudit intérieurement, et Dieu veuille qu'on ne s'y trompe pas; on se félicite d'être déchargé par le sacrement de pénitence d'un fardeau dont la conscience sentoittout le poids, et sous lequel elle gémissoit. Parcequ'on a entendu de la bouche du ministre ces consolantes paroles : Remittunlur tibipeccata, Vos péchés vous sont pardonnes, on s'en croit absolument quitte. Au lieu de suivre la règle du Saint-Esprit, et de craindre pour les péchés même pardonnés, parcequ'en effet dans cette vie on ne peut jamais s'assurer qu'ils le soient, on est en paix sur celui qui peut-être ne l'est pas ; et supposé qu'il le fût, au lieu de faire les derniers efforts pour reconnoître la grâce inestimable de ce pardon; au lieu de dire comme David : Quid retribnam Domino (Psalm. 115)? Que rendrai-je au Seigneur ? au lieu d'imiter ce roi pénitent, et de chercher comme lui avec un saint empressement et un saint zèle à s'acquitter auprès de Dieu d'une obligation aussi essentielle que celle-là , on vit dans un repos souvent beaucoup plus dangereux que tous les troubles dont peut être suivie la pénitence d'une ame scrupuleuse et timorée. Il semble que cette grâce de l'absolution dont on se flatte n'ait point d'autre effet que de mettre le pécheur en état de vivre avec plus de liberté ; et par une ingratitude qui n'a point d'exemple, parcequ'on ose compter sur la miséricorde de Dieu, et qu'on pense l'avoir éprouvée, on se croit en droit d'être moins occupé du soin de lui plaire et du regret de lui avoir déplu. Ainsi l'on regarde la rémission de ses péchés comme un soulagement, et non comme un engagement. On la considère par rapport à soi, et non par rapport à Dieu. On veut jouir des fruits qu elle produit, sans accomplir les devoirs qu'elle impose ; et en goûter la douceur intérieure, sans se mettre en peine des œuvres de pénitence qui en sont les charges. Consultez-vous vous-mêmes, et vous conviendrez que c'est là peut-être l'abus le plus commun , et un des relâchements les plus ordinaires qui se glissent dans la pénitence.

Mais apprenez aujourd'hui, Chrétiens, à vous détromper de ces er« reurs ; apprenez ce que doit à Dieu un pécheur converti, et ce que Dieu en attend. Madeleine vous l'enseignera ; et par les progrès qu'elle lit dans l'amour de son Dieu, elle sera pour vous le plus parfait modèle non plus d'un amour pénitent, mais d'un amour reconnoissant: Dilexit multhm. 11 est vrai, Chrétiens, le Sauveur du monde, dans la maison du pharisien, avoit dit à Madeleine : Votre foi vous a sauvée, vos péchés vous sont remis; allez en paix. Mais c'est pour cela même que son amour pour Jésus-Christ n'eut plus de paix , et qu'il lui causa ces ardents et saints transports de reconnoissance dont elle fut si souvent et si vivement 'agitée. Parceque ses péchés lui avoient été pardonnés, elle se dévoua par un attachement inviolable à cet Homme- Dieu, pendant qu'il vécut sur la terre ; parceque ses péchés lui avoient été pardonnes, elle lui marqua une fidélité héroïque dans le temps de sa passion et de sa mort ; parceque ses péchés lui avoient été pardonnés, elle demeura avec une invincible persévérance auprès de son tombeau ; parceque ses péchés lui avoient été pardonnes, elle le chercha avec toute la ferveur d'une épouse, et d'une épouse saintement passionnée, quand elle le crut ressuscité. Quatre effets merveilleux de la reconnoissance de Madeleine, mais auxquels je ne m'arrête qu'autant qu'ils peuvent se rapporter à votre instruction , et qu'ils doivent vous servir d'exemple. Écoutez-moi, pécheurs réconciliés et sanctifiés par la grâce de votre Dieu. Écoutez-moi, pécheresses converties et revenues de vos égarements. Vous allez connoître en quoi consiste la perfection de votre état.

Madeleine convertie n'eut plus désormais d'attachement que pour Jésus-Christ. Vous le savez : tant que cet Homme-Dieu demeura sur la terre, elle lui parut tellement dévouée, qu'elle sembla ne plus vivre que pour lui. Quelle fut son occupation? Elle le suivoit, dit saint Luc, dans la Judée et dans la Galilée, compagne inséparable de ses voyages, lorsqu'il parcouroit les bourgades, prêchant le royaume de Dieu. Que fit-elle de ses biens? elle les employoit pour ce Dieu Sauveur. Et ministrabat e% de facultalibus suis (Luc, 2) : trop heureuse, dit saint Chrysostome, de contribuer à l'entretien d'une vie si importante et si nécessaire ; trop heureuse de nourrir celui même à qui elle étoit redevable de son salut ; trop heureuse de le recevoir dans sa maison, et de lui rendre tous les offices de la plus libérale et de la plus affectueuse hospitalité. Où la trouva-t-on plus ordinairement? aux pieds de cet adorable maître , écoutant sa parole , la méditant , la goûtant : Sedens secus pedes Domini, audiebat verbumillius (Luc, 7). En vain lui en fait-on des reproches : elle s'en feroit elle-même de bien plus forts, si jamais elle pensoit à rien autre chose qu'à renouveler sans cesse son amour pour ce Dieu de patience et de miséricorde. En vain Marthe se plaint qu'elle la laisse chargée de tous les soins domestiques, pour vaquer uniquement à lui ; tout le reste horsde lui n'est plus

rien pour elle, et tout le reste ne lui paroît grand qu'autant qu'elle npnt l'abandonner pour lui. En vain Marthe l'accuse de négliger le Ece ^^de Eus-Christ, sous prétexte de s'appliquer à Jésus-Chr.st môme elle sait de quelle manière Jésus-Chnst veut être servi, et, mieux'in truite que personne de ses inclinations, an heu de s empresser omme Marthe à lui préparer des viandes matérielles el e .ta en

"ainTcnrysostome, qu'en use une ame chrétienne que Dieu a urée de l'abîme du péché, quand elle est fidèle à la grâce de sa conversion Son TremieV soin est de se défaire de mille autres soins supe, flusdont le monde l'embarrasse, et qui seroient autant ^obstacles a cette same luTté où elle doit être, pour pouvoir dire à Dieu: DiruPnu vzncula

Kens, Se ^igneu'r; je ne penserai plus qu'à vous offrir tous les jours de ma lie un sacrifice de louanges. Car si j'entrepreno.s encore de satisfaire à toutes les vaines et prétendues bienséances du monde ; si je M^ reois à remplir cent devoirs imaginaires, qui passent pour devoirs dans le monde , mais dont le monde même est le premier a déplorer et à condamner' l'excès; si je voulois me livrer à tant de d.stracuon qu'attire le commerce du monde; que me resteroit-il pour mon devo r essentiel et capital, qui est de régler ma vie, en sorte que toute ma™ soit un témoignage perpétuel du souvenir que je ^serve des m^ ricordes infinies de mon Dieu, et des pèches sans nombre qu dm a pardonnes? Si les conversations, si les visites, si les plaisirs même honnêtes, si, le jeu, si les promenades partageoient encore mon temps, et que par complaisance, par foiblesse, peut-être par une oisiveté habituelle, je voulusse remplir mes jours de ces amusemenls mondains sans en rien retrancher, comment ma vie seroit-el le un sacrifice de louanges et d'actions de grâces , tel que D.eu 1 attend de moi, et tel que je le lui promis si solennellement en me convertissant a lui' Non, non, conclut cette ame dans le sentiment d une vive reconnoissance, ce n'est plus là ce qui me convient; mais me tenir en a présence de Jésus-Christ comme Madeleine ; mais écouter comme e e la parole de Jésus-Christ, qui m'est annoncée; mais nourrir comme elle Jésus-Christ, et le soulager dans la personne de ses pauvres; mais travailler comme elle à lui préparer une demeure dans mon cœur, et le recevoir souvent chez moi et dans moi, voilà à quoi je dois me borner. Et pourquoi ce Dieu de bonté, malgré tant de maux que j ai commis, m'a-t-il encore laissé des biens, si ce n'est afin que j'aie en main de quoi racheter mes péchés, et que je contribue par mes aumônes a te faire subsister lui-même dans ses membres vivants? Pourquoi ce Dieu-Homme réside-t-il personnellement dans nos temples et sur nos autels, si ce n'est afin que chaque jour, dégagée des pensées du siècle,

je me fasse aussi bien que Madeleine un exercice de me tenir à ses pieds, de converser avec lui , de lui ouvrir mon cœur, et de lui dire sans cesse comme le Prophète : Oblivioni detur clextera mea; aclhœreat lincjua mea faucibus meis, si non mcminero lui (Psalm. 156) : Que ma main droite, Seigneur, s'oublie elle-même, et que ma langue demeure attachée à mon palais, si j'oublie jamais les grâces dont vous m'avez comblée, et les bénédictions de douceur dont vous m'avez prévenue. Madeleine convertie fit plus encore: elle marqua au Sauveur du monde une fidélité héroïque, dans le temps même de sa passion et de sa mort. Ah ! mes Frères, s'écrie saint Chrysostome, le grand exemples , si nous en savons profiter, et si nous y faisons toute l'attention qu'il mérite ! Le troupeau de Jésus-Christ s'étoit dispersé, les apôtres avoient pris la fuite, saint Pierre après sa chute n'osoit plus paroître, les colonnes de l'Église étoient ébranlées, et Madeleine avec la mère de Jésus demeuroitierme et intrépide auprès de la croix: Stabant aillent juxta crucem Jesu mater ejus et Maria Magdalcne (Joan., 19). Madeleine avec la mère de Jésus! Madeleine auparavant pécheresse, avec Marie , mère de Jésus, toujours sainte ! comme si la pénitence'avoit alors, en quelque sorte, égalé l'innocence et participé à ses droits; comme s'il y avoit eu entre la pénitence et l'innocence une espèce d'émulation ; comme si le Fils de Dieu, après Mar ie pure et exempte de tout péché, n'avoit point trouvé d'ame plus inébranlable ni plus constante dans ses intérêts, que Marie délivrée de la corruption et de la servitude du péché. Mais ne vous étonnez pas, poursuit saint Chrysostome, d'une telle constance. Madeleine sa voit trop ce qu'elle devoit à ce Dieu crucifié, pour s'éloigner de lui lorsqu'il accomplissoit sur la croix i'ouvrage de son salut. Elle savoit trop ce qu'elle devoit à la croix de ce Dieu mourant; que cette croix avoit été par avance la source de son bonheur; qu'en vertu des mérites anticipés de cette croix, Jésus-Christ lui avoit dit : Femme, vos péchés vous sont remis; et que c'étoit enfin sur cette croix que cette parole si salutaire alloit être au thentiquement confirmée. Delà, bien loin de se scandaliser comme les disciples, ni d'avoir couime eux horreur de la croix, elle la révère, elle l'adore, elle s'en approche, elle l'embrasse, elle la serre étroitement. On diroit qu'elle y est attachée par les liens invisibles de son amour, et qu'elle ait droit de dire, aussi bien que saint Paul : Christo confixa sum cruci: Mon partage et ma gloire est d'être crucifiée avec Jésus-Christ. Ainsi ce fut sur la croix que Madeleine reconnut plus que jamais Jésus-Christ pour son Sauveur ; et ce fut pareillement sur la croix que Jésus-Christ reconnut Madeleine, si j'ose user de ce terme, pour son amante la plus zélée et la plus fidèle.

En effet, Chrétiens, être fidèle à Dieu dans I* affliction et dans la souffrance ; être constant dans son amour, tandis qu'il nous éprouve par la croix ; lui demeurer toujours uni, lorsqu'il semble nous délaisser ; persévérer dans ses voies, lorsque nous n'y trouvons que des

épines et des difficultés , c'est à quoi nous oblige le souvenir d'une grâce aussi précieuse que celle de notre conversion. Mais n'avoir pour Dieu de constance et de fidélité qu'autant qu'il nous fait trouver de goût dans son service ; n'être à Jésus-Christ et ne se déclarer pour lui que lorsqu'il n'en coûte rien ; ne le suivre , comme dit saint Chrysostome , que jusqu'à la cène, et l'abandonner lâchement au Calvaire , c'est oublier qu'on a été pécheur, c'est démentir les engagements où l'on est entré par la pénitence , c'est ne payer le plus grand de tous les bienfaits que d'une reconnoissance apparente et superficielle. Ah ! Seigneur, votre croix , voilà mon héritage , depuis que vous m'avez appelé à vous et réconcilié avec vous : Chris to confixus sum cruel (Galat., 2) : non pas ceUe croix extérieure sur laquelle vous expirâtes , et dont j'honore l'image sur vos autels ; mais la croix intérieure et personnelle que j'ai à porter, cette humiliation que vous m'envoyez , cette disgrâce que je n'attendois pas , cette perte de biens qui me désole , cette maladie qui m'afflige , cette persécution que l'on me suscite. C'est en acceptant tout cela de votre main que je dois vous répondre de moi-même , et vous montrer que je suis fidèle. Toutes les autres preuves de ma fidélité sont équivoques , suspectes , douteuses ; il n'y a que la croix qui vous assure de moi , et que le bon usage de la croix qui puisse vous faire connoître que mon péché m'est toujours présent : Etpeccatum meum contra me est semper (Psalm. 50). Oui , il m'est toujours présent, pour me retracer toujours et mon indignité et votre bonté; mon indignité, après l'avoir commis, et votre bonté qui me l'a remis : Et peccatum meum contra me est semper. Il m'est toujours présent, pour m'inspirer toujours un zèle et un courage nouveau , soit dans les adversités de la vie , soit dans les pratiques de la pénitence. Quoi qu'il m'arrive par votre ordre, ou quoi que je m'impose à moi-même ; mon péché , ou le pardon de mon péché, sera toujours un motif pressant qui me réveillera , qui m'excitera , qui m'encouragera à tout entreprendre pour vous, à tout endurer pour vous , à me sacrifier, s*il le faut , et à m'immoler pour vous : Et peccalum meum contra me est semper.

Cependant , Jésus-Christ mort sur la croix , où se retira Madeleine? Autre effet de sa reconnoissance et de son amour : elle demeura , avec une invincible persévérance , auprès du tombeau de son aimable maître. Là, quelles pensées l'occupèrent? quels sentiments louchèrent son cœur? quelles résolutions forma- t-elle de mourir en esprit, comme il étoit mort en effet ; de s'ensevelir elle-même dans une vie pénitente et obscure , comme il étoit enseveli dans les ténèbres et l'obscurité du sépulcre? Combien de fois se fit-elle , pour sa propre instruction , ces divines leçons que l'Apôtre dans la suite devoit faire aux premiers fidèles pour la sanctification de toute l'Église : Mortui estis, et vita vestra absconclita est cum Chrlsto in Deo ( Coloss., 3 ) ; Vous êtes morts , et votre vie est cachée avec Jésus-Christ en Dieu :

Consepulti estis cum Christo (Rom., 6); Vous êtes ensevelis avec Jésus- Christ et en Jésus-Christ? Contente de passer ses jours auprès de cet adorable Sauveur , elle y fût restée des siècles entiers sans ennui ; ou si quelquefois elle eût, malgré elle , ressenti les atteintes d'un ennui secret , elle eût bien su le soutenir et le surmonter ; car elle n'ignoroit pas combien de temps le Fils de Dieu l'avoit attendue elle-même ; combien d'années elle l'avoit laissé appeler sans lui répondre , et frapper à la porte de son cœur sans lui ouvrir ; combien de rebuts elle lui avoit fait essuyer par de longues et de continuelles résistances. Elle ne l'ignoroit pas , et c'étoit assez pour la fortifier contre tous les dégoûts et toutes les horreurs que peut causer la vue d'un tombeau, et l'idée d'un mort qui y vient d'être inhumé ; ou plutôt c'étoit assez pour la fortifier contre tous les dégoûts et toutes les horreurs de celte mort spirituelle à quoi elle s'étoit condamnée , et dont elle avoit un modèle sensible dans le tombeau, et dans ce corps sans sentiment et sans action qui y étoit enfermé. Affreuse mort pour tant de femmes mondaines , qui voudroient vivre à Dieu , mais sans mourir au monde et à elles-mêmes ! Avoir un cœur, mais pour le tenir dans un dégagement parfait du monde ; avoir des yeux , mais pour les fermer à toutes les pompes du monde ; avoir des sens , mais pour se rendre insensible à tout ce que le monde a de plus flatteur et de plus doux ; être dans le monde et au milieu du monde , mais pour n'avoir plus de part à ses assemblées , à ses entretiens , à ses divertissements , mais pour y mener une vie retirée , une vie austère et mortifiée : voilà ce qui arrête tant de conversions ; ou , après de prétendues conversions, voilà ce qui fait reculer tant de faux pénitents , et ce qui les replonge dans leurs premières habitudes, malgré les plus belles espérances qu'ils avoient données et qu'on en avoit conçues. Il n'appartient qu'à l'amour de Dieu , à un amour reconnoissant , d'affermir une ame contre ces retours si ordinaires et si funestes. Mille réflexions la soutiennent, et lui font prendre le sentiment de l'Apôtre : Mihi vi~ vere Christus est, etmori lucrum (Philippe 1). Il est vrai , je serai dans le monde comme n'y étant plus , j'y vivrai comme n'y vivant plus : mais pour qui dois-je vivre, que pour Jésus-Christ mon sauveur ? N'est-ce pas un gain pour moi que de mourir à tout pour lui ; et en me rendant la vie de la grâce , n'a-t-il pas bien mérité que je lui fisse un sacrifice des vaines douceurs de la vie du monde ? Mihi vivere Christus est , et mort lucrum. Il est vrai , je ne serai plus comptée pour rien dans le monde , parceque je ne serai plus de ses sociétés , de ses conversations , de ses jeux : mais ce que je dois compter par-dessus tout , et ce qui me doit tenir lieu de tout , c'est que, dégagée des liens du monde , j'en serai plus étroitement unie à mon Dieu , à ce Dieu qui m'a aimée lors même que j'étois son ennemie , à ce Dieu qui m'a recherchée lors même que je le fuyois , à ce Dieu qui , par choix et par préférence , m'a tirée de cette voie de perdition où le torrent

du monde m'entraînoit. Si je l'aime ce Dieu de paix , il me suffira ; et non seulement il me suffira , mais tout , hors de lui , me deviendra insipide , et mon plus grand plaisir sera de me priver pour lui de tous les plaisirs. Or, après l'insigne faveur dont je lui suis redevable , après qu'il a bien voulu se convertir à moi pour me convertir à lui , après qu'il m'a reçue entre ses bras et recueillie dans son sein , pourrois-je lui refuser mon cœur et ne lui pas rendre amour pour amour? Mihi vivere Christus est, et mori lucrum.

Enfin Madeleine chercha Jésus-Christ ressuscité avec toute la ferveur de l'amour le plus généreux et le plus ardent. Si pour quelques heures elle avoit quitté le tombeau , c'étoit pour préparer des parfums, et pour venir bientôt ensuite embaumer le corps de son maître. Mais quelle surprise lorsqu'elle ne le trouva plus ! quels torrents de larmes coulèrent de ses yeux ! avec quel soin , quel empressement , quelle inquiétude , elle visita de toutes parts pour découvrir le lieu où il pouvoit être ! Tulerunt Dominum meum, et nescio ubi posuerunt eum ( Joan., 20) : Ah ! s'écria- t-eile, on m'a enlevé mon Seigneur et mon Dieu , et je ne sais où on Fa mis. Avec quelle générosité elle s'offrit à l'enlever elle-même , si elle étoit assez heureuse pour le retrouver ! Et ego eumtollam (Ibid.). Mais y pensoit-elle ? et comment eût-elle seule enlevé un corps qu'à peine plusieurs hommes ensemble auroient pu porter ? Comment ? je n'en sais rien , et peut-être n'en savoit-elle rien elle-même : mais elle ne consulta point ses forces , elle n'écouta que son amour ; et l'amour se croit tout possible. Cependant, dès que Jésus-Christ qui lui parloit se fit connoître à elle , quel fut le ravissement de son ame ! avec quelle ardeur courut-elle à lui , et se jeta-t-elle à ses pieds pour les embrasser ! avec quelle promptitude alla-t-elle annoncer aux apôtres sa résurrection , devenue elle-même l'apôtre des apôtres , et ayant mérité par sa ferveur de voir avant eux le Fils de Dieu dans l'état de sa gloire ! Sainte ferveur que nous voyons encore dans les plus grands pécheurs, lorsque , de bonne foi revenus à Dieu , ils considèrent dans quel abîme ils s'étoient plongés , et par quelle miséricorde la grâce les a sauvés : grâce dont ils étoient indignes en la recevant , mais grâce qu'ils voudroient payer par mille vies après l'avoir reçue ; pourquoi ? parcequ'ils en comprennent beaucoup mieux l'excellence et le prix. Jamais saint Pierre aima-t-il plus tendrement Jésus-Christ qu'après qu'il eut été converti par ce regard favorable du Sauveur du monde qui le toucha, et qui lui fit pleurer si amèrement son péché? Jamais saint Augustin fut-il transporté d'un amour de Dieu plus vif et plus agissant, qu'après qu'il eut entendu cette voix qui pénétra jusqu'à son cœur , et qui le dégagea de ses habitudes criminelles ? Non contents des pratiques ordinaires et des œuvres indispensables de la pénitence chrétienne , ils y ajoutent tout ce que la reconnoissance peut inspirer ; et que ne peut point inspirer un amour reconnoissant ? Le temps ne me permet pas de vous l'expliquer ; car

il faut finir: et d'ailleurs de ceux qui m'écoutent, les uns l'ont éprouvé , et ils le savent assez ; les autres n'en ont jamais fait l'épreuve , et peut-être ne m'entendroient-ils pas.

Quoi qu'il en soit, voilà, pécheurs, l'avantage que vous pouvez tirer de vos péchés mêmes. Ils vous ont séparés de Dieu ; mais du moment qu'ils vous sont pardonnes, ils peuvent servir a vous attacher à Dieu par un amour plus ardent , par une fidélité plus héroïque , par Une piété plus fervente : Vides liane mulierem ( Luc, 7 ) ? Voyez- vous celte femme ? dit le Sauveur au pharisien. Quoique pécheresse publique , elle a fait pour moi beaucoup plus que vous : elle a répandu sur m. s pieds (es parfums les plus exquis, elle les a arrosés de ses larmes , elie les a essuyés de ses cheveux. Tout juste et tout irrépréhensible que vous êtes , ou que vous vous flattez d'être , vous n'avez rien fait de semblable. A voir le zèle de certains pécheurs convertis, les progrès qu'ils font auprès de Dieu , les communications qu'ils ont avec Dieu, il y auroit, ce semble, dit saint Augustin, de quoi piquer de jalousie les plus justes ; et. sans l'intérêt de Dieu qui leur est plus cher que leur propre intérêt , ils se plaindroient presque à Dieu même, comme le frère aîné de l'enfant prodigue se plaignit à son père. Admirable effet de la pénitence, qui peut en quelque sorte, non plus seulement l'égaler à l'innocence , mais l'élever encore au-dessus de l'innocence. C'est en ce sens et à la lettre que souvent les anges , selon l'expression de l'Évangile , se réjouissent plus de la conversion d'un pécheur que de la persévérance de quatre-vingt-dix-neuf Justes. C'est ainsi que des femmes perdues , suivant la parole de Jésus-Christ , mais par un retour parfait heureusement rentrées dans la voie du salut , en précéderont , au royaume des cieux , bien d'autres dont la vie, d'abord plus innocente , aura été dans la suite beaucoup moins sainte. Comprenons celte vérité , mes chers auditeurs. Justes , comprenez-la pour vous humilier, mais au même temps pour vous animer. Pécheurs, comprenez-la pour vous consoler et pour vous encourager. Travaillons tous de concert , ou plutôt travaillons tous à Tenvi : ce ne sera pas en vain , puisque nous pouvons tous emporter la couronne de gloire , que je vous souhaite , etc.

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