SERMON POUR LE VENDREDI DE LA CINQUIÈME SEMAINE
Collegerunt pontifices etpharisœi concilium adversus Jesum.
Les princes des prêtres et les pharisiens tinrent un conseil contre Jésus. Saint Jean, chap. xi.
Sire,
Ce sont les princes des piètres et les pharisiens qui s'assemblent , c'est-à-dire les sages du judaïsme et les dévots de la Synagogue. Ce n'est point pour délibérer sur une affaire d'une légère conséquence,
puisqu'il ne s'agit pas moins que de porter un arrêt de mort contre un homme accrédité parmi le peuple, et connu dans toute la Judée par ses miracles. Ce n'est point en particulier, ni chacun selon ses vues, qu'ils ont à juger, mais dans un conseil, et en se communiquant leurs lumières les uns aux autres. Qui ne croiroit donc qu'ils vont former un jugement équitable, et conforme aux lois les plus exactes delà justice et de la raison? Cependant ces sages , tout sages qu'ils sont, se laissent aveugler; ces dévots se laissent prévenir, et ce conseil assemblé prononce enfin la sentence la plus injuste, et trahit la cause de l'innocent. Voilà , mes chers auditeurs, où nous conduit la foiblesse humaine, et ce qui doit servir à notre instruction. Nous avons dans nous-mêmes un tribunal secret, et c'est à ce tribunal que nous appelons comme d'un plein droit le prochain, pour le juger et le condamner. Jugements aussi faux que celui des pontifes et des pharisiens de notre évangile. Jugements téméraires, dont on se fait si peu de scrupule dans le monde, et dont je veux aujourd'hui vous représenter le crime et vous faire craindre les suites funestes, après que nous aurons salué Marie, en lui disant : Ave Maria.
Trois choses, dit saint Thomas, sont absolument nécessaires pour former un jugement équitable: l'autorité, la connoissance et l'intégrité : l'autorité dans la personne du juge , la connoissance dans son esprit , et l'intégrité dans son cœur ; l'autorité pour pouvoir juger; la connoissance pour savoir juger, et l'intégrité pour vouloir bien juger. Si celui qui juge n'a pas un pouvoir et une autorité légitime, son jugement est chimérique et nul; s'il n'a pas une juste connoissance de la cause , son jugement est faux et aveugle ; et s'il manque d'intégrité , son jugement est vicieux et corrompu. De là concluons d'abord que les prêtres et les pharisiens, en voulant juger Jésus-Christ, péchoient contre toutes les règles et toutes les formes qui doivent être observées dans un jugement ; car ils jugeoient sans autorité, puisque ce Fils du Dieu vivant ne dépendoit point d'eux; ils jugeoient sans connoissance , puisqu'ils ne savoient pas qu'il étoit Fils de Dieu; et ils jugeoient sans intégrité, puisque la passion les animoit contre lui , et qu'ils agissoient par intérêt. Trois défauts qui se rencontrent dans les jugements désavantageux que nous faisons du prochain, et d'où il s'ensuit que ce sont des jugements injustes et téméraires: défaut d'autorité, défaut de connoissance, défaut d'intégrité. Appliquez-vous; voici le partage de ce discours. Nous jugeons le prochain, mais nous le jugeons témérairement : pourquoi? pareeque Dieu ne nous a donné sur lui nulle juridiction, ce sera la première partie; pareeque nous ne pouvons pénétrer son cœur ni le bien connoître, ce sera la seconde ; enfin , pareeque ce sont nos passions qui nous préoccupent , et que notre intérêt propre est le plus ordinaire motif de nos jugements, ce sera la troisième. Ne jugeons donc point: Notite judicare
(Luc, 6) ; c'est la conséquence que nous tirerons après Jésus-Christ.