‹ Œuvres complètes de Bourdaloue de la Compagnie de Jésus. -- (volume 5)Chapitre 130 sur 164 · LE VENDREDI DE LA CINQUIÈME SEMAINE · texte numérisé non relu

LE VENDREDI DE LA CINQUIÈME SEMAINE

Sujet. Les princes des prêtres et les pharisiens tinrent un conseil contre Jésus.

Qui ne croiroit que ces dévots de la Synagogue et ces sages du judaïsme, assemblés, vont former un jugement équitable? Mais tout sages qu'ils sont, ils se laissent aveugler; et ces dépôts, prévenus contre le Fils de Dieu, prononcent la sentence la plus injuste, et trahissent la cause de l'innocent. C'est ainsi que nous nous laissons tous les jours surprendre, et que nous jugeons faussement et témérairement du prochain. Jugements téméraires , dont je veux vous représenter le crime , et vous faire craindre les funestes conséquences.

Division. Trois choses, dit saint Thomas, sont nécessaires pour bien juger : l'autorité, la connoissance, et l'intégrité. De là je conclus que nos jugements au désavantage du prochain sont communément téméraires, et par défaut d'autorité , et par défaut de connoissance, et par défaut d'intégrité. Défaut d'autorité, parceque Dieu ne nous a donné sur le prochain nulle juridiction : première partie. Défaut de connoissance, parceque nous ne pouvons pénétrer dans le cœur du prochain ni le bien connoître : deuxième partie. Défaut d'intégrité, parceque ce sont nos passions qui nous préoccupent, et que notre intérêt propre est le plus ordinaire motif de nos jugements : troisième partie.

Première partie. Jugements téméraires par défaut d'autorité , parceque nous n'avons sur le prochain nulle juridiction. Il n'y a que Dieu qui, essentiellement et par lui-même, ait une légitime autorité pour juger les hommes. Jésus-Christ même, en qualité d'homme , n'auroit pas le pouvoir de juger le monde , comme il le jugera , si ce pouvoir ne lui avoit été donné de son Père. Et c'est en ce sens, et par rapport à cet Homme-Dieu , qu'il faut entendre ces paroles du Prophète royal : Deus , judicium tuum régi da, et justitiam tuam filio régis. Juger donc le prochain , c'est attenter sur les droits de Dieu , et faire de notre chef ce que Jésus-Christ ne fera que comme délégué de son Père céleste.

Qui ètes-vous , disoit le grand apôtre, pour juger et pour condamner le serviteur d'autrui? S'il tombe ou s'il demeure ferme, ce n'est point à vous d'en connoître, mais à celui dont il dépend, et qui, comme maître, est son juge : Domino suo stat aut cadit. Explication de ce passage selon saint Chrysostome.

C'est pour cela même que dans les divisions qui naissoient entre les chrétiens , l'Apôtre, en leur dé endant de juger, leur en apportoit cette raison : Omnes enim stabimus ante tribunal Christi ; c'est qu'il y a un tribunal où nous devons tous comparoître, qui est le tribunal de Jésus- Christ.

Vous me direz que le Sauveur du monde nous a promis, dans la personne de ses apôtres, de nous faire asseoir avec lui sur le tribunal de sa justice, pour juger non seulement les hommes, mais, selon le témoignage de saint Paul, les anges mêmes. Il est vrai, répond saint Augustin , nous serons assis avec Jésus- Christ pour juger; mais ne prévenons donc pas ce souverain juge, et attendons le temps où il nous communiquera son pouvoir pour l'exercer. Or prenez garde , reprend le même Père : tant que Jésus-Christ a demeuré sur la terre , quelque souveraineté qu'il eût , il ne l'a point employée à juger les pécheurs ; mais il les a excusés, il les a supportés , il les a défendus. Sommes-nous maintenant plus autorisés que lui, et avons-nous une juridiction plus étendue que la sienne ? Contenons-nous donc dans les bornes qu'il a voulu lui-même se prescrire. Quand le temps sera venu , dit Dieu, alors je jugerai : Chm accepero tempus, ego justitiasjudicabo; pour nous faire entendre qu'à son égard même , il y a un temps de juger et un temps de pardonner : mais nous voulons juger en tout temps.

Désordre spécialement condamnable , lorsque nous nous attaquons aux puissances mêmes : Mite tangere christos meos, et in prophetis meis nolite malignari. Désor-

dre essentiellement opposé à' cette subordination , dont Dieu est l'auteur, et par conséquent le conservateur et le vengeur. Désordre qui ruine et qui anéantit l'obéissance des inférieurs.

Et ne me dites point qu'en condamnant les actions de ceux que Dieu a constitués en dignité , vous ne laissez pas d'honorer leur ministère. Car Dieu , en nous défendant de les juger, Diis non detrahes, n'a point fait cette précision , parcequ'il prévoyoit que le mépris de la personne seroit toujours suivi du mépris de la dignité. Constantin, quoique empereur, ne voulut point, par maxime de religion, juger les évêques; mais aujourd'hui des hommes sans nom jugent hardiment les évêqueset les empereurs. Licence que Dieu saura bien réprimer par de justes châtiments, comme il punit celle de Marie, sœur de Moïse. Les supérieurs et les maîtres ont leurs défauts , il est vrai; mais malgré leurs défauts, saint Pierre nous ordonne de les respecter : Non tantkm bonis et modestis, sed etiam dyscolis. J'avoue que Dieu, pour les contenir dans le devoir, permet cette injuste liberté qu'on se donne de les censurer : c'est un bien pour eux ; mais malheur à celui par qui ce bien arrive! Concluons donc avec le Fils de Dieu : JSe jugez point, et vous ne serez point jugés.

Deuxième partie. Jugements téméraires par défaut de connoissance. Car 1° on juge sur de simples apparences; 2° on juge des intentions par les actions; 5° on juge sur le rapport d'autrui ; 4° on prend de vains soupçons pour des démonstrations et des convictions.Tout cela, autant de sources des faux jugements que nous formons les uns contre les autres.

\ . On juge sur de simples apparences , et rien de plus trompeur que les apparences. Combien voyons-nous de gens dans la vie, qui, par divers principes, ne sont rien de ce qu'ils paroissent , et ne paraissent rien de ce qu'ils sont? Jugez de ces personnes selon l'apparence : autant d'idées que vous vous en faites , ce sont autant d'injustices. Dieu juge les hommes, dit saint Augustin ; mais pour les juger, que fait-il? il pénètre jusque dans le fond de leurs cœurs. Jugeons comme lui ; ou plutôt, puisque nous ne pouvons avoir dans cette vie les mêmes connoissancesquelui, ce jugeons point.

2. On juge des intentions par les actions. Mais la même action ne peut-elle pas être faite par cent motifs différents , et ces différents motifs n'eu doivent-ils pas fonder autant de jugements tout opposés? Quand Madeleine répandit des parfums sur les pieds du Sauveur du monde, ce fut par un mouvement de piété, et les apôtres l'accusèrent de prodigalité. Nous voyons les mêmes actions en substance louées et condamnées par le Saint-Esprit, selon la diversité des intentions. Pourquoi , vous qui me jugez, de deux intentions que je puis avoir, l'une bonne, l'autre mauvaise, m'imputerez-vous la mauvaise à l'exclusion de la bonne?

3. On juge sur le rapport d'autrui ; mais instruisons-nous encore là-dessus par l'exemple de Dieu même. Comment jugea-t-il Sodome et Gomorrhe? Leur péché, dit-il , crie vengeance au ciel , et j'apprends qu'ils ont mis le comble à leur iniquité. Mais je ne m'en tiendrai pas là; j'irai moi-même, et je verrai comme témoin si tout ce qu'on en rapporte est vrai : Descendant, etvidebo. Est-ce ainsi que nous en usons? Précaution surtout nécessaire aux grands et aux princes. Ils veulent tout savoir, et combien de fois arrive-t-il qu'on leur représente les choses sous de noires images qui les défigurent?

4. On prend de vains soupçons et des conjectures pour des évidences et des démonstrations. Vous n'avez pu, dites-vous , ne pas voir ce qui éioit visible : non ; mais si vous n'aviez pas tant aimé à le voir, vous auriez découvert l'illusion; et ce que vous croyiez avoir vu , vous l'auriez vu tout autrement. Tant de fois peut-être on a jugé de vous sur ce qu'on a cru voir, et sur ce que vous prétendez qu'on n'a jamais vu ! Disons donc avec saint Augustin : Domine, noverimme, noverim te: Que je vous connoisse, ô mon Dieu ! et que je me connoisse! Si je vous connoisje saurai qu'il n'y a que vous à qui le fond des cœurs soit ouvert , et je n'aurai garde d'y vouloir entrer : et si je me connois , je comprendrai que mon propre cœur est un abîme où je trouve assez à creuser, sans entreprendre de pénétrer dans les sentiments des autres.

Troisième partie. Jugements téméraires par défaut d'intégrité. David, selon la remarque de saint Ambroise, n'a presque jamais parlé des jugements, soit de Dieu à l'égard des hommes, soit des hommes mêmes les uns à l'égard des autres, sans y

ajouter la justice comme une condition essentielle et inséparable : Fccitjudicium et justitiam. Mais cette condition ne se trouve guère dans les jugements que nous formons contre le prochain , parceque nous jugeons par prévention, par aversion, par chagrin, par intérêt, et par mille autres motifs qui corrompent la raison la plus saine et la plus droite.

Arrêtons-nous à l'intérêt, qui les comprend tous.Teî fut le principe de tous les faux jugements des pharisiens contre leFils de Dieu. Son créait leur donnoit de l'ombrage; ce fut assez pour le ruiner dans leur estime. Il faisoit des miracles ; mais, malgré ses miracles , ils le traitoient de pécheur. Nous le savons , disoient-ils , et nous n'en pouvons douter : Nos scimus quia hic homo peccator est. Pourquoi le savoient-ils? parcequ'ils vouloient et qu'il étoit de leur intérêt que cela fût ]dée bien naturelle des jugements du monde.

Qu'un homme soit dans nos intérêts , dès-là nous nous persuadons qu'il vaut beaucoup. Mais qu'il soit notre ennemi , ses vertus , même les plus éclatantes , prendront dans notre imagination la teinture et la couleur des vices ; surtout, si c'est l'envie qui nous empoisonne le cœur. Nous jugeons équitablement de lout ce qui est au-dessus ou au-dessous de nous; mais de ceux que la concurrence nous suscite pour adversaires, nous en jugeons, si je l'ose dire , d'une manière à faire pitié.

Aussi, quelque probité qu'ait un juge, quelque irréprochable que paroisse un témoin, on n'a nul égard ni au jugement de l'un, ni au témoignage de l'autre, dès qu'on y découvre quelque intérêt. Il faudroit donc, pour bien juger du prochain, être défait de toute préoccupation. Mais qui peut communément se promettre d'être disposé de la sorte ? et n'est-il pas plus sûr de s'en tenir à cette loi de l'Évangile : Nolitejudicare, Ne jugez point? Par-là, mon Dieu, je mériterai que vous usiez de miséricorde envers moi; par-là je me préserverai non seulement du désordre attaché au jugement téméraire, mais des suites funestes qu'il traîne après lui. Il est vrai que l'Apôtre , parlant de l'homme spirituel , semble en avoir renfermé le caractère dans ces deux qualités , l'une de juger de tout, et l'autre de n'être jugé de personne. Mais on a abusé de ses paroles , et on les a mal entendues. Voulons-nous être solidement spirituels , laissons juger de nous sans nous plaindre; mais nous, ne jugeons point , ou jugeons toujours favorablement.

Page 1