‹ Œuvres complètes de Bourdaloue de la Compagnie de Jésus. -- (volume 5)Chapitre 134 sur 164 · LA FÊTÉ DE PAQUES · texte numérisé non relu

LA FÊTÉ DE PAQUES

Sujet. Jl a été livré pour nos pèches, et il est ressuscité pour notre justification.

Il semble que Jésus-Christ, ayant achevé sur la croix l'ouvrage de notre rédemption, ne devoit plus penser qu'à sa propre grandeur, et qu'étant mort pour nous, il ne devoit ressusciter que pour lui-même. Mais c'est un Dieu , dit saint Bernard , qui veut nous appartenir entièrement, et dont la gloire et la béatitude se rapportent à nous aussi bien que ses humiliations et ses souffrances. Si donc il ressuscite, c'est pour notre sanctification, et pour nous apprendre à ressusciter spirituellement avec lui.

Division. Jésus-Christ par le mérite de sa mort nous a justifiés. Mais, outre ce mérite , il nous falloit un modèle sur qui nous pussions nous former, et que nous eussions sans cesse devant les yeux , pour travailler nous-mêmes à l'accomplissement de ce grand ouvrage de notre justification, ou, si vous voulez , de notre conversion, à laquelle , selon l'ordre de Dieu , nous devions coopérer. Or ce modèle , c'est la résurrection du Sauveur. Car comme Jésus-Christ est ressuscité, disoit l'Apôtre, nous devons entrer nous-mêmes dans une vie nouvelle. Cette vie nouvelle doit donc avoir les deux caractères de la résurrection du Fils de Dieu , que l'Évangile nous a marqués. Le Seigneur est vraiment ressuscité , Surrexit Dominus verè : et il s'est fait voir à Pierre, et appariât Simoni. Ainsi , être converti, premier caractère de notre résurrection spirituelle : première partie. Paroître converti , second caractère de notre résurrection spirituelle : deuxième partie.

Première partie. Être converti comme Jésus-Christ est ressuscité. Jésus-Christ est vraiment ressuscité, et après sa résurrection il n'a plus vécu en homme mortel, mais en homme tout céleste. De même il faut, 1° que nous soyons vraiment convertis; 2° qu'après notre conversion nous ne vivions plus en hommes charnels et mondains , mais d'une vie toute spirituelle et toute sainte.

i. Jésus-Christ est vraiment ressuscité, principe incontestable, et dont le Sauveur du monde, avant toutes choses, prit soin de bien convaincre ses apôtres, voulant que cette résurrection véritable nous servît d'exemple. Car c'est ainsi que nous devons être vraiment convertis. Or ne pourrois-je pas bien dire de notre résurrection spirituelle et de notre conversion, ce que saint Paul disoit de la résurrection future de nos corps : Mes Frères, voici un important secret que je vous déclare: nous ressusciterons tous, mais nous ne serons pas tous changés. En effet, dans cette solennité de Pâques et jusque dans le tribunal de la pénitence , nous mentons souvent au Saint-Esprit , nous imposons au monde , et nous nous trompons nous-mêmes par une fausse conversion. Ce n'est point par-là qu'on ressemble à Jésus-Christ ressuscité; mais par une vraie conversion , c'est-à-dire par une -conversion sincère et sans déguisement , par une conversion surnaturelle , et dont Dieu soit le principe , l'Objet et la fin.

Conversion sincère et sans déguisement. Ce qui nous perd devant Dieu, et ce qui nous empêche de ressusciter en esprit , comme Jésus-Christ est ressuscité selon la chair, c'est communément un levain du péché que nous fomentons dans nous, et dont nous ne travaillons pas à nous défaire. C'est pourquoi saint Paul nous avertit que nous (levons célébrer cette fête , non avec le vieux levain , avec un levain de dissimulation et de malice, Non in fennento vctcri, neque in fennento malitiœ et nequitiœ ; mais dans un esprit de sincérité et de vérité , sed in azymis sinceritatis et veritatis.

Conversion surnaturelle et dans la vue de Dieu. Autrement qu'est-ce devant Dieu que notre conversion, si ce sont des motifs humains, la prudence de la chair, la crainte du monde, l'intérêt, qui l'animent? Jésus-Christ ressuscita par une vertu toute divine , et c'est par un principe tout divin que nous devons ressusciter. Loin de moi ,

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disoit l'Apôtre , cette fausse justice que je pourrois trouver dans moi , et qui seroit de moi etuon de Dieu! Ainsi tous les vrais pénitents se sont-ils élevés au-dessus d'euxmêmes et de la chair, et ont-ils envisagé Dieu dans leur pénitence.

2. Jésus-Christ après sa résurrection n'a plus vécu en homme mortel , mais en homme tout céleste. Il avoit un corps, et ce corps revêtu de gloire sembloit être de la nature et de la condition des esprits. Ce qui faisoit dire à l'Apôtre : Quoique aupara vant nous ayons connu Jésus-Christ selon la chair, maintenant nous ne le connaissons plus de la même sorte, ni selon cette même chair. Appliquons-nous ces paroles, et concluons que si nous sommes vraiment converiis , il faut qu'on ne nous conuoisse plus selon la chair, ni selon les désirs de la chair, mais comme des hommes tout spirituels. C'est par-là que nos corps participent dès cette vie à la gloire de Jésus-Christ ressuscité. C'est par-là qu'ils deviennent incorruptibles, pleins de vertu, de force, d'honneur. Mais souvenons-nous qu'ils ne sont rien de tout cela qu'autant que nous y coopérons par notre vigilance et par nos soins. Quelque affermis que nous soyons dans le bien, nous ne sommes pas inébranlables. Que faut-il donc faire, et comment devonsnous vivre dans lemonde? SaintPaul nous l'apprend : Quœ sursùm suntsapite, IN'ayez plus de goût que pour les choses du ciel; Quœ sursùm sunt quœ rite, Ne cherchez plus que les choses du ciel.

Deuxième partîe. Parcître converti comme Jésus-Christ paroît ressuscité. Pourquoi Jésus-Christ demeure-t-il encore quarante jours sur la terre après sa résurrection ? pour la faire connoître à ses disciples et pour les en convaincre. C'est pour cela qu'il se fait voir à eux sous tant de figures différentes. Belle leçon pour nous. Car comme ce n'eat point assez de paroître convertis si nous ne le sommes en effet, aussi ne suffitil point de l'être et de ne le pas paroîire. Etre et paroîire, ce sont deux obligations; et accomplir l'une sans se mettre en devoir de satisfaire à l'autre, ce nest qu'une justice imparfaite. Si Jésus-Christ n'eût pas paru ressuscité , il eût laissé notre foi dans le trouble ; et si nous ne paroissons pas convertis , nous ne faisons qu'à demi notre devoir et l'œuvre de Dieu. Je dis plus : être et paroître converti, ce sont tellement deux obligations différentes , qu'elles sont néanmoins inséparables. Car paroître converti , remarque saint Thomas, est une partie de la conversion même. Comment cela? parcequ'être converti, c'est embrasser tous les devoirs de l'homme chrétien. Or un devoir de l'homme chrétien est de paroître ce qu'il est ; et s'il a été pécheur et rebelle à Dieu, un de ses devoirs est de paroître obéissant et soumis à Dieu. Ce devoir est fondé , i° sur l'intérêt de Dieu; 2° sur l'intérêt du prochain ; 3° sur notre propre intérêt.

\ . Obligation de paroître converti , fondée sur l'intérêt de Dieu qu'on a offensé. Sans cela quelle réparation lui ferez-vous de tant de crimes, et comment lui rendrezvous la gloire que vous lui avez ravie en les commettant? Le Juste même, quoique juste, dit saint Chrysostome, est obligé de se déclarer pour Dieu : combien plus le pécheur qui se convertit doit- il non seulement confesser le Dieu qu'il sert, mais faire justice au Dieu qu'il a déshonoré ? Il faut donc , conclut le même Père , que la vie de ce pécheur, dans l'état de sa pénitence , soit comme une amende honorable qu'il fait à son Dieu. Aussi quand saint Pierre, après la résurrection du Sauveur, paroissoit dans les synagogues et dans les places publiques, prêchant le nom de Jésus-Christ, d'où lui venoit surtout ce zèle? du souvenir de son péché. Vous reconnoissez comme lui que vous avez outragé votre Dieu : n'e&t-il pas juste que par une vie exemplaire vous effaciez les impressions que votre impiété a pu donner contre sa loi ? Le Fils de Dieu voulut que ses apôtres, qui l'avoient abandonné dans sa passion, lui servissent ensuite de témoins : Eritis mihi testes. Voilà ce que vous devez être au milieu du monde , surtout à la cour. Bien loin que vos désordres passés affaiblissent votre témoignage, c'est au contraire ce qui le fortifiera et le rendra plus convaincant.

2. Obligation de paroître converti , fondée sur l'intérêt du prochain que vous avez scandalisé. Car, devez-vous dire , il faut que je répare , par un remède proportionné, les scandales de ma vie : or ce qui a scandalisé mon frère , ce n'est point précisément mon péché, mais ce qui a paru de mon péché. Pourquoi Jésus-Christ a-i-il paru ressuscité , ou plutôt à qui a-t-il paru ressuscité ? aux uns, pour les consoler ; aux autres, pour les ramener de leur égarement; à ceux-là, pour vaincre leur incrédulité; à ceuxci , pour leur reprocher l'endurcissement de leur cœur. C'est ainsi que nous devons

paroîfre convertis , pour la consolation des Justes , pour la conversion des pécheurs, pour la conviction des libertins. Pour la consolation des Justes : combien d'âmes saintes pleuroient sur vous et étoient sensiblement touchées de votre état ! Comme votre pé- ' ché les a affligées, il faut que votre pénitence les réjouisse sur la terre, aussi bien que les anges dans le ciel. Pour la conversion des pécheurs ; l'exemple de voire conversion sera un attrait mille fois plus puissant pour eux que celui des Justes qui se sont toujours maintenus Justes. Au?si Jésus-Christ choisit-il saint Pierre pénitent et converti pour ramener ses frères et pour les confirmer : Et tu aliquando conversus, confirma fralrestuos. Pour la conviction des libertins et des incrédules : saint Thomas eut une grâce d'autant plus spéciale pour prêcher la foi , qu'il avoit été plus infidèle. Ce qui touche les impies, c'est d'entendre un impie comme eux dire : Je suis persuadé.

5. Obligation de paroître converti, fondée sur notre intérêt propre. On ne veut pas qu'il paroisse qu'on ait changé de conduite; pourquoi? pareequ'on sent bien que si ce changement venoit une fois à éclater, on seroit obligé de le soutenir, et que l'honneur même venaut au secours du devoir, on ne pourroit plus dans la suite s'en dédire. D'où je conclus que nous devons regarder comme un avantage de paroitre convertis , puisque, de notre propre aveu, le paroitre et l'avoir paru est une raison qui nous engage à l'être toujours et à persévérer. Mais si je retombe en effet, que dirat-on? Ne pensons point à cela , sinon autant que cette pensée nous peut être salutaire pour nous animer; et du reste, prenons confiance et agissons.

Compliment au roi.

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