LE VENDREDI SAINT
Sujet. Les Juifs demandent des miracles, et les Grecs cherchent la sagesse. Pour nous, nous prêchons Jêsus-Christ crucifié ; qui est un sujet de scandale aux Juifs, et qui paroît une folie aux Gentils ; mais qui est la force de Dieu et la sagesse de Dieu à ceux qui sont appelés, soit d'entre les Gentils, soit d'entre les Juifs.
Si jamais les prédicateurs pouvoient avec quelque sujet apparent rougir de leur ministère, ne seroit-ce pas en ce jour où ils prêchent la passion et la mort du Dieu qu'ils annoncent? Cependant l'Apôtre mettoit toute sa gloire dans ia croix de Jésus- Christ, parcequ'il regardoit le mystère d'un Dieu crucifié comme le miracle tout ensemble et de la force de Dieu et de la sagesse de Dieu. C'est aussi sous cette idée que je veux vous le représenter.
Division. Il ne s agit point ici de pleurer la mort de Jésus-Christ ; mais il 9'agit d'y reconnoître le dessein de Dieu, ou plutôt l'ouvrage de Dieu. En deux mots, vous n'avez peut-être jusques à présent considéré la mort du Sauveur que comme le mystère de son humilité et de sa foiblesse; et moi je vais vous montrer que c'est dans ce mystère qu'il a fait paroître toute l'étendue de sa puissance : première partie. Le monde jusques à présent n'a regardé ce mystère que comme une folie ; et moi je vais vous faire voir que c'est dans ce mystère que Dieu a fait éclater plus hautement sa sagesse: seconde partie.
Première partie. C'est dans le mystère de sa croix que Jésus-Christ a fait paroître toute la puissance d'un Dieu. Qu'un Dieu fasse des prodiges dans l'univers, il n'y a rien en cela de surprenant : mais qu'un Dieu souffre et qu'il meure, voilà ce qui nous doit saisir d'étonnement. Cette mort néanmoins, bien loin d'ébranler notre foi, la doit confirmer; car si Jésus-Christ est mort, il est mort en Dieu. i° Un homme qui meurt après avoir prédit lui-même clairement et expressément toutes les circonstances de sa mort; 2° un homme qui meurt en faisant actuellement des miracles, pour montrer qu'il n'y a rien que de surhumain et de divin dans sa mort; 3° un homme dont la mort bien considérée est elle-même le plus grand de tous les miracles ; 4° un homme qui, par l'infamie de sa mort, parvient à la plus haute gloire, et qui, expirant sur la croix, triomphe par sa croix même de l'infidélité du monde : n'est-ce pas un homme qui meurt en Dieu, ou, si vous voulez, en Homme-Dieu? Or c'est ainsi que Jésus- Christ est mort.
i. Jésus-Christ est mort après avoir prédit toutes les circonstances de sa mort. A l'entendre parler de sa passion long-temps avant sa passion même, on diroit qu'il en parle comme d'un événement déjà arrivé, tant il est exact à en marquer jusqu'aux moindres particularités. Nous allons à Jérusalem, disoit-il à ses apôtres ; et c'est là que le Fils de l'Homme sera livré aux Gentils , qu'il sera outragé, insulté, fouetté, crucifié; qu'on lui crachera au visage, et qu'il mourra dans l'opprobre. Il y avoit déjà des siècles entiers que les prophètes avoieut prédit cette mort et toutes ses circonstances, afin, dit saint Chrysostome, que la prophétie, témoignage invincible de la divinité, rendîttoutes les ignominies de la croix non seulement vénérables, mais adorables. Cependaut la preuve étoit encore bien plus sensible tt plus convaincante dans la prédiction immédiate qu'en faisoit Jésus-Gbrist lui-même. Aussi tout ce qu'il avoit marqué des livres de Moïse et des prophètes, comme se rapportant à lui, s'exécuta-t-il bientôt après et à la lettre dans la sanglante catastrophe de sa passion et de sa mort. Argument si solide "et si fort qu'il n'en fallut pas davantage pour la conversion de ce fameux eunuque, trésorier de la reine d'Éibiopie. En serions-nous moins touchés ?
2. Jésus-Christ est mort en faisant des miracles. Il fait trembler la terre, il ouvre les sépulcres, il ressuscite les morts, il déchire le voile du temple, il obscurcit le soleil. Miracles confirmés par le témoignage des apôtres. Quel intérêt auroient-ils eu à rapporter de faux miracles, puisqu'il ne leur en revenoit point d'autre fruit que les B. 2. 45
plus cruelles persécutions? De plus, le style seul dont les évangélistes ont écrit l'histoire de Jésus-Christ fait bien voir qu'ils ne partaient pas ea hommes passionnés. D'ailleurs, si ces miracles eussent été supposes, les Juifs ne se seroient-ils pas inscrits contre ? Je conviens que les pharisiens, malgré ces miracles, ne laissèrent pas de persister dans leur incrédulité : mais les soldats se convertirent, et c'est en cela même, reprend saint Chrysostome, que paroît la toute puissante vertu de ce Dieu mourant. Car mourir en sauvant les uns et en réprouvant les autres, en convertissant ceux-là par miséricorde, et en laissant périr ceux-ci par justice, n'est-ce pas faire éclater jusque dans sa mort Ses plus essen iels attributs de Dieu ? Il n'y eut qu'uu seul miracle que Jésus-Christ ne voulut pas faire dans sa passion : c'étoit de se sauver lui-même. Mais pourquoi ne le fit il pas? Parceque ce seul miracle eût détruit tous les autres, et arrêté le grand ouvrage qu'il avoit entrepris. Quand même il l'auroit fait ce miracle, ses ennemis n'y auraient pas plus déféré qu'à celui de la résurrection de Lazare. Je dis plus ; et Jésus Christ, dans la conjoncture où je le considère, pouvant, comme il est indubitable, se sauver lui-même et ne le voulant pas, n'a-t-il pas fait quelque chose de plus grand et plus au-dessus de l'homme que s'il l'eût en effet voulu? Enfin, cette douceur envers ses ennemis, cette charité héroïque, cette paix et cette tranquillité qu'il lit paroître dans sa passion; tous ces miracles de patience, dans un homme d'ailleurs d'une conduite irréprochable et pleine de sagesse, n'étoient-iis pas plus miraculeux que s'il eût pensé a se tirer des mains de ses bourreaux et qu'il se fût détaché de la croix?
3.La mort de Jésus-Christ a été elle-même le plus grand de tous les miracles,parcequ'au lieu que les autres hommes meurent par foiblesse, il est mort par un effet de son absolue puissance. Comment cela? 1° C'est qu'étant exempt de tout péché et même absolument impeccable, il étoit naturellement immortel ; 2° c'est qu'en vertu de son sacerdoce, étant par excellence le souverain pontife de la loi nouvelle, il n'y avoit que lui qui pût ni qui dût offrir à Dieu le sacrifice de la rédemption du monde, et immoler la victime qui y étoit destinée. Ce fut donc lui-même qui se sacrifia ; et c'est en ce sens qu'il disoit : Nemo tollit animammcamàme, sedegopono eam à me ipso. Aussi mourut-il en poussant un grand cri vers le ciel ; ce qui montre qu'il ne mouroit pas par défaillance de nature, et ce qui fit conclure au centenier qu'il étoit Dieu. Il est vrai que ce Dieu mourant a eu ses langueurs et ses foiblesses ; mais ses foiblesses mêmes et ses langueurs éîoienî; autant de miracles. S'il sue dans le jardin, c'est d'une sueur de sang ; si quelques moments après sa mort on lui perce ie côté, il en sort du sang et de l'eau.
4. Jésus-Christ, par l'infamie de sa mort, est parvenu à la p'us haute gloire; et expirant sur la croix, il a triomphé par ca croix même de l'infidélité du monde. Au seul nom de Jésus crucifié tout fléchit le genou, comme Dieu l'avoit révélé à saint Paul dans un temps où tout sembloit s'opposer à un e'fet si merveilleux. Nous avons vu nos princes et les premiers de nos princes s'humilier devant sa croix. Elle a passé du lieu infâme des supplices sur le front des monarques et des empereurs : elle a vaincu l'idolâtrie et détruit le culte des faux dieux. Tout cela, selon la prédiction qu'en avoit faite le Sauveur lui-même ; et ne sont-ce pas là les plus sensibles marques delà divinité? Nous avons peine à comprendre l'obstination et l'aveuglement des pharisiens après tant de miracles qu'ils avoient vus : nous en voyons actuellement un encore plus grand, je^veux dire !e triomphe delà crois; et notre foi, malgré ce miracle, est toujours tanguissante et chancelante. Peur bien profiter de ce mystère, tremblons et pleurons dans l'esprit d'une salutaire componction, au lieu de trembler et de pleurer par le sentiment d'une dévotion passagère et superficielle. Il faut que Jésus-Christ mourant fasse un miracle en nous, et c'est le miracle de notre conversion. Pécheurs, c'est pour vous que son sang coule, et voilà ce qui vous doit remplir de confiance. Il a converti ses bourreaux: pourquoi ne vous convertira-t il pas? Approchez du trône de sa grâce, qui est sa croix ; mais approchez en avec des cœurs contrits et humiliés. Donnerez-vous pour cela, Seigneur, à ma parole assez de bénédiction; etpuis-je espérer qu'entre ceux qui m'écoutent il y en aura d'aussi touchés que le centenier?
Deuxième partie. C'est dans le mystère de la croix que Dieu a fait éclater plus hautement sa sagesse. Les pensées de l'homme et celles de Dieu étant aussi opposées
qu'elles le sont depuis le péché, il ne faut pas s'étonner que l'homme ait souvent entrepris de censurer les œuvres du Soigneur. Ce qui doit plus nous surprendre, c'est que l'homme se soit scandalisé contre Dieu des bienfaits mêmes de Dieu. Le mystère d'un Dieu crucifié paroît au mondain une folie; et moi je dis avec l'Apôtre, que c'est par excellence le mystère de la sagesse de Dieu. Il falloit deux choses : 1° satisfaire Dieu offensé; 2° réformer l'homme perverti et corrompu. Or, pour parvenir à ces deux fins, point de moyen pins efficace et plus infaillible que la croix du Sauveur.
1 . Point de moyen plus efficace et pms infaillible que la croix de Jésus-Christ pour satisfaire Dieu offensé. Dieu ne pouvoit être satisfait que par un Homme-Dieu; et qu'a-t-il fait cet Homme-Dieu, ou plutôt que n'a-t-il point fait? En quoi consistoit l'offense de Dieu ? en ce que l'homme avoit affecté d'être semblable à Dieu, Eritis sicut du : et moi, dit l'ÏIomme-Dieu, pour satisfaire mon Père, je m'abaisserai audessous de tous les hommes, Ego autan sum vcrmis> et non liomo. L'homme s'étoit révolté contre Dieu; et moi, ditl'IIomnie-Dieu, je me ferai obéissant jusques à la mort, et jusques à la mort de la croix : Factus obediens risque ad niortem, mortem autem crucis. L'homme, par une intempérance criminelle, avoit mangédu fruit défendu ; et moi, dit riîomme-Dieu, je me ferai un homme de douleurs, Virum dolorum. Pouvons-nous concevoir une réparation plus authentique ?
Ce n'est pas assez. Car j'ajoute que ce Sauveur des hommes nous a fait parfaitement comprendre trois choses auxquelles se doit rapporter toute la sagesse de l'homme, et dont la connoissance étoit pour vous et pour moi essentiellement attachée au mystère de Jésus-Christ mourant sur la croix ; savo'r, ce que c'est que Dieu, ce que c'est que le péché, ce que c'est que le salât. Qu'est-ce que Dieu? Un êîre pour la gloire duquel il a fallu qu'il y eût un Homme-Dieu humilié et anéanti jusques à la croix. Voilà l'idée que je m'en forme, et qui passe ioutee que j'en pourrois d'ailleurs imaginer. Qu'est-ce que le péché? un mal pour l'expiation duquel il a fallu qu'un Homme-Dieu se fit anathème, et devînt un sujet de malédiction. Voilà ce que le mystère de la croix me prêche. Qu'est-ce que le salut de l'homme? Un bien qui seul a coûté la vie d'un Dieu. Voilà la grande leçon que me fait ce divin maîlre expirant su? la croix. Or un mystère qui me donne de si hantes idées de Dieu, qui m'inspire une horreur infinie pour le péché, et qui me fait priser mon salut préférablement à tous les autres biens, ne doit-il pas être un mystère de sagesse?
2. Point de moyen plus efficace et plus infaillible que la croix de Jésus-Christ, pour réformer l'homme perverti et corrompu par le péché. Il y a trois sources du péché, selon saint Jean : la concupiscence des yeux, la concupiscence de la chair, et l'orgueil de la vie. Trois concupiscences dont voici les remèdes, que le Fils de Dieu nous a apportés du ciel, et qu'il nous présente dans sa passion : le dépouillement de toutes choses et la nudité où il meurt, contre l'amour des richesses, qui est la concupiscence des yeux; ses humiliations, contre l'ambition, qui est l'orgueil de la vie; ses souffrances, conîre la sensualité, qui est la concupiscence de la chair.Que seroit-ce que le monde, et quel ordre y verroit-on, reprend le savant Pic de la Mirande, si les hommes vivoient selon les exemples que Jésus-Christ leur a donnés et les leçons qu'il leur a faites dans sa passion ?
Mais pourquoi falloit-il que Jésus-Christ, sans être sujet à nos maux, en éprouvât les remèdes dans sa personne? Il le falloit pour nous les adoucir, et pour nous en persuader l'usage. S'il eût choisi pour nous sauver les douceurs de la vie, quel avantage notre amour-propre, source de toute corruption, n'auroit-il pas tiré de là, et jusques à quel point ne s'en seroit-il pas prévalu?
Mais pourquoi corriger des excès par d'autres excès, les excès de l'homme par les excès d'un Dieu? Et moi je dis : Quelle sagesse d'avoir corrigé des excès de malice par des excès de perfection, d, s excès d'iniquité par des excès de sainteté, des excès d'ingratitude par des excès d'amour!
En voilà trop pour confondre un jour noïre raison dans le jugement de Dieu; et n'est-i! point déjà commencé pour nous, ce jugement? Car dès aujourd'hui ce Sauveur mourant s'est mis en possession de juger le monde: ISunc judicium est mundi. Sa croix sera produite contre nous à la fin des siècles : Tune parebit signum Filii llomi- WS. Pensée terrible pour un piondain ; c'est la croix de Jésus-Christ qui me jugera!
Tout ce qui ne s'y trouvera pas conforme portera le caractère elle sceau de la réprobation. Au contraire, pensée consolante pour une ame fidèle et juste : C'est la croix de Jésus-Christ qui décidera de mon sort ; cette croix en qui j'ai mis ma confiance , celte croix dont je vais adorer l'image devant cet autel, et dont je vais être moi-même une image vivaute.