‹ Œuvres complètes de Bourdaloue de la Compagnie de Jésus. -- (volume 5)Chapitre 16 sur 164 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Connoîlre sans juger, c'est souvent modestie et vertu ; mais juger sans connoître , dit saint Chrysostome, c'est toujours indiscrétion et témérité. Or, si cela est vrai généralement , beaucoup plus l'est-il en particulier, ajoute ce Père , quand il s'agit de mépriser et de condamner le prochain. D'où il s'ensuit que les jugements mauvais et désavantageux que nous faisons du prochain sont presque tous téméraires et criminels : pourquoi? parcequ'ils n'ont presque jamais ce degré d'évidence et de certitude qui seroit nécessaire pour les justifier. En effet, Chrétiens , le Prophète royal a bien raison de dire que les enfants des hommes sont vains , que leurs balances sont trompeuses , et que, par le seul défaut de connoissance , il n'y a dans la plupart de leurs jugements qu'illusion et que mensonge : Verumtamen vani filii liominum ; mendaces filii hominum in stateris , ut decipiant ipsi de vanitate inidipsuni ( Ps. 61 ). Car, pour en venir à la preuve , qu'y a-t-il de plus commun dans le monde que de juger par les apparences, que déjuger des intentions par les actions, que de juger sur le rapport d'autrui ; ou, si Ion juge par soi-même, que déjuger avec précipitation, que de juger avec une assurance pleine de présomption, que de faire valoir de simples soupçons comme des démonstrations et des convictions ; que d'abuser de ses propres vues en les suivant trop , en les portant trop loin , en les étendant au-delà même de ce qu'elles nous découvrent? Tout cela, autant de sources des faux jugements que nous formons les uns contre les autres , et qui troublent parmi nous et détruisent absolument la société. iNe perdez rien, je vous prie, de ce détail.

On juge des hommes par les apparences; et, comme remarque saint Augustin, il faudroit plutôt juger des apparences par les hommes. Car, sans insister sur ce point de morale, qui est infini, combien voyons-nous de gens dans la vie qui , par divers principes , ne sont rien de ce qu'ils paroissent, et ne paroissent rien de ce qu'ils sont? Combien qui, par je ne sais quelle négligence, produisent peu au-dehors ce qu'ils ont de bon ; et combien au contraire dont toute l'étude va à déguiser le mal qu'il y a clans eux , et à se parer du bien qui n'y est pas? Combien dont certains défauts visibles et même choquants sont compensés par un fonds de mérite très solide , et qui, sous un extérieur grossier et méprisable, cachent les plus rares vertus? Jugez de ces personnes selon l'apparence; autant d'idées que vous vous en faites, ce sont autant d'injustices. Aussi Dieu , par des vues bien différentes des nôtres, réprouve-t-il tous les jours les sujets que nous estimons, et estime-t-il ceux que nous réprouvons : pourquoi? parceque nos jugements n'ont pour objet que ce qui paroît, au lieu que le jugement du Seigneur est fondé sur ce qu'il y a de plus secret et de plus intime : Homo enimvidet ea quœ parent; Dominus autem intueturcor (1 . Reg.i 6). Dieu juge les hommes (belle pensée de saint Augustin), Dieu juge les

hommes; et si les hommes sont pécheurs, il les juge pour les condamner : mais comment? Faisons-nous une loi de son exemple, et ne craignons point que son exemple soit trop parfait pour nous, puisque, dans la matière que je traite , la perfection même de Dieu doit servir à notre perfection ou à notre confusion. Ce Dieu qui , selon le langage de l'Apôtre, est la lumière même, ce Dieu en qui il n'y a point de ténèbres, ce Dieu qui possède la plénitude de la science, quand il veut juger et condamner, se eontente-t-il d'une vue superficielle, qui ne lui représente l'homme que par les dehors? Ah ! Chrétiens, vous le savez : il entre jusque dans les replis les plus intérieurs de l'ame, il pénètre jusque dans les jointures et dans les moelles , il sonde jusques aux plus profonds abîmes du cœur, il examine, il fouille, il recherche : Scrutons corda cl renés Deus (Ps. 7). Vous diriez que son œil ne soit pas de lui-même assez clairvoyant; et afin que Jérusalem , figure d'une ame pécheresse, ne se plaigne pas qu'il l'ait jugée sans connoissance de cause, il prend encore le flambeau : Scrutabor Jérusalem in lucernis (Sophon., 1) . Ainsi en use ce Dieu juste et sage : mais nous, Chrétiens, aveugles et inconsidérés, nous jugeons notre frère; nous attaquons la probité de celui-ci, la réputation de celle-là, sans autre fondement que des apparences : au lieu de nous souvenir que tel sur qui tombe notre censure et que nous croyons digne de blâme , est celui peut-être pour qui nous aurions plus d'estime s'il éloit connu de nous; que, sous ces apparences qui nous séduisent, il y a peut-être des trésors de grâce et d'innocence; que cet extérieur qui nous choque est peut-être un voile d'humilité, sous lequel il a plu à Dieu de tenir cachés les plus excellents dons. Combien de fois, pour nous êire a rêtés à la surface des choses , n'avons-nous pas confondu la vertu avec le vice ; et quels reproches aurions-nous à nous faire devant Dieu , si nous voulions de bonne foi reconnoître la légèreté , je dis légèreté criminelle , qui dans nos jugements nous a fait prendre de vains fantômes pour des vérités?

On juge des intentions par les actions. Vous me direz qu'il est impossible d'en juger autrement ; et moi je vous réponds, avec saint Jérôme, que c'est pour cela qu'il n'en faut point juger du tout. Changeons la proposition, et exprimons-la en d'autres termes. On juge des actions sans en connoîtrele principe, qui sont les motifs et les intentions; ou plutôt on devine les motifs et les intentions , pour avoir droit d'interpréter et de censurer les actions. Je vous demande, mes chers auditeurs, s'il est rien de plus téméraire et de plus inique? Carde raisonner comme l'homme mondain , à qui saint Augustin fait dire : Aitendo quid agat, etintelligo propter quid agat (Auc.) : J'observe la manière d'agir, et , de la manière d'agir, je conclus pourquoi l'on agit : c'est uu abus, reprend ce saint docteur, puisqu'il est évident que la même chose peut être faite par cent motifs tout différents les uns des autres, et que ces différents motifs en doivent foncier autant de ju-

gements tout opposés. En effet, quand Madeleine répandit des parfums sur les pieds du Sauveur du monde, ce fut par un mouvement de piété ; et les apôtres l'accusèrent de prodigalité. Le Sauveur du monde lui-même souffroit auprès de lui les pécheurs pour les attirer à Dieu, et les pharisiens le soupçonnoient d'entretenir avec eux de mauvais commerces. Nous voyons , continue saint Augustin , les mêmes actions en substance louées et condamnées par le Saint-Esprit, selon la diversité des intentions. Pharaon accable les Israélites de travaux insupportables, et Moïse en fait périr une partie dans le désert par des châtiments encore plus terribles; mais dans l'un c'étoit un esprit de domination qui l'enfloit , et dans l'autre , un zèle de religion qui l'animoit : Sedille dominatione inflatus, iste zelo inflammatus {Aug.). Les impies commettoient des sacrilèges en massacrant les prophètes , et les prophètes faisoient à Dieu des sacrifices en exterminant les impies : Occiderunt impii prophetas, occiderunt impios et prophetœ (Ibid.). Dieu même aussi bien que Judas a livré Jésus- Christ aux Juifs; mais Dieu, en livrant son Fils, a fait éclater sa miséricorde ; et Judas , en livrant son maître , s'est rendu coupable de la plus noire perfidie : Et tamenin hàc traditione Deuspius est, et homo reus (Ibid.). Qu'apprenons-nous de là? Ah! mes Frères, cela nous apprend que ce sont les intentions des hommes qui donnent la forme à leurs actions ; et que ces intentions d'ailleurs n'étant connues que de Dieu : Discretor cogilationum et intentionum cordis (Hebr., 4.), c'est une extrême témérité , quelque éclairés que nous puissions être , d'en vouloir faire le discernement. Pourquoi, vous qui méjugez, de deux intentions que je puis avoir, mimputerez-vous celle qu'il vous plaît, surtout si celle que vous m'imputez est celle que je désavoue ? Pourquoi, de deux intentions, l'une bonne, l'autre mauvaise, prétendez- vous que c'est la mauvaise, à l'exclusion de la bonne , que je me suis proposée? Laissez-moi mon secret, disoit Isaïe, puisqu'il est à moi: Secretum meum mihi (Isai., 24) : et ne vous exposez pas, en voulant y entrer , à tomber dans des erreurs dont il sera difficile que votre conscience ne soit pas blessée. En un mot , souvenez-vous de la belle maxime de saint Bernard , que l'homme en mille rencontres est si peu d'accord avec lui-même , et que ce qui se passe dans lui est souvent si contraire à ce qui part de lui, que jamais on ne peut bien juger, ni de ses actions par ses intentions , ni de ses intentions par ses actions. On juge sur le rapport d'autrui ; et quoiqu'en jugeant de la sorte on juge avec moins d'assurance, on se croit en droit de juger avec plus de liberté : comme si le jugement qu'on forme n'étoit un péché que pour celui qui la formé avant nous, et qui l'a ensuite communiqué aux autres. Nous avons sur cela même encore dans l'exemple de Dieu de quoi nous confondre. Les abominations de Sodome et de Gommorrhe étoient devenues publiques ; le bruit s'en étoit répandu par toute la terre, et, selon le langage de l'Écriture, il etoit monté jus-

ques au trône de Dieu : Clamor Sodomorum multiplicatus est (Gènes., 18). Que fait Dieu? condamne-t-il d'abord ces malheureux, et les juge t-il? Écoutez-le s'en expliquer lui-même, et voyez les mesures que sa sagesse lui fait prendre , non pas pour donner plus de poids à son jugement, mais , dit saint Bernard, pour servir de modèle aux nôtresiClamor Sodomorum et Gommorrhœ multiplicatus est, etpeccatum eorum aggravatum est nimïs. Descendam , et videbo ulrum clamorem qui venit ad me opère compleverint : Le péché de ce peuple crie vengeance au ciel , et j'apprends qu'ils ont mis le comble à leur iniquité ; mais ce n'est point encore assez pour moi : je descendrai , j'irai , je les visiterai en personne ; et avant que de prononcer comme juge , je m'éclaircirai par moi-même comme témoin. Prenez garde, reprend saint Bernard : Dieu ne s'en fie pas en quelque sorte à sa providence ordinaire ; et pour cela il veut en avoir une connoissance plus distincte et plus immédiate : Descendam et videbo : pourquoi? parcequ'il s'agit de juger et de condamner. Ah ! Chrétiens, où en sommes-nous , et .sontce là les sages mesures que nous prenons? I! se répand dans une ville, dans une cour, des bruits injurieux qui flétrissent telle personne et qui la perdent d'honneur : disons-nous alors comme Dieu : Descendam, et videbo : Je m'instruirai, je verrai, je démêlerai le vrai d'avec le faux , j'irai à la source des choses, je les approfondirai , et jusque là je me garderai bien de décider? Est-ce ainsi que nous parlons? Vous le savez, ces bruits, quelque frivoles qu'ils soient, sont favorablement reçus. Une maligne curiosité nous les fait recueillir, et une pernicieuse crédulité nous les fait trouver probables et vraisemblables. Nous donnons créance à des hommes, les uns médisants, les autres légers; ceux-ci peu éclairés, ceux-là peu sincères ; et sur leur parole nous hasardons des j ugements dont nous devons nous-mêmes répondre. Ils nous donnent leurs réflexions pour des faits, et nous les supposons comme tels. Ils nous font une histoire de leurs soupçons; et ces soupçons nous semblent des vérités. Tout convaincus que nous sommes qu'il n'est point de canal plus infidèle que les rapports qui se répandent en secret, et qui bientôt deviennent publics, c'est de cette source que nous tirons mille fausses idées qui nous empoisonnent le cœur, et qui sont les semences fatales des haines et des divisions. Ne nous en tiendronsnous jamais à cette règle souveraine : Descendam, et videbo; et la précaution dont Dieu lui-même veut user ne nous servira-t-elle point de modèle? Précaution surtout nécessaire aux grands et aux princes de la terre. Ils veulent tout savoir, et combien de fois arrive-t-il qu'on leur représente les choses sous de noires images qui les défigurent ? Cependant un soupçon qu'ils ont conçu, une mauvaise impression qu'ils ont prise , est souvent , selon le monde , la réprobation d'un homme , et quelquefois d'un homme innocent , d'un homme qui n'a rendu que des services et qui n'a mérité que des récompenses. Il faut donc que le prince soit incrédule : obsédé qu'il est de gens qui ne

cherchent qu'à le prévenir les uns au désavantage des autres , il faut qu'il soit difficile à croire le mal , et facile à en être détrompé. Autrement, pour peu qu'on s'aperçoive qu'il prête aisément l'oreille à certains discours qui vont à la ruine du prochain , il est exposé à n'avoir autour de lui que des imposteurs : Princeps qui libenter audit verba mendacii, omnes ministros habel impios. (Prov. 29).

Mais, dit-on, je juge pour avoir vu, et il ne dépend pas de moi de voir ou de ne pas voir. Autre abus d'autant plus dangereux et plus déplorable qu'il est souvent plus incorrigible , parcequ'il est suivi de l'obstination et de l'entêtement. Car qu'y a-t-il de plus ordinaire que de prendre ses conjectures pour des évidences? Et qu'y a-t-il au même temps de plus à craindre qu'un esprit de ce caractère, qui se fait des évidences de ce qui lui plaît, et qui croit avoir vu tout ce qu'il a jugé? Vous n'avez pu ne pas voir ce qui étoit visible, et ce que vous avez condamné : non, Chrétiens; mais il dépendoit de vous de ne vous p^s appliquer à ces vues souvent imaginaires; mais il dépendoit de vous d'en détourner votre esprit; mais il dépendoit de vous de vous en défier, et de les tenir pour suspectes; mais il dépendoit de vous de leur opposer mille erreurs passées , où la présomption d'une évidence prétendue vous a fait tomber. Si vous en aviez usé de la sorte, ces vues qui vous ont donné du mépris pour votre frère en seroient tout au plus demeurées aux termes d'un simple doute, sur lequel vous auriez moins appuyé. Il vous est permis de voir ce que vous voyez ; mais quand il s'agit de condamner, il ne vous est pas permis d'aimer à le voir, de chercher à le voir, de vous attacher à le voir : pourquoi? parcequ'avec ces dispositions , il est infaillible que vous verrez souvent ce qui n'est pas, et que vous ne verrez pas ce qui est; parcequ'avec ce désir malin, il est sûr que vous étendrez vos vues trop loin, que vous grossirez les objets, que vous verrez comme une poutre ce qui n'est qu'une paille et un atome, que vous regarderez comme un vice habituel ce qui n'est qu'une faute passagère, que l'impétuosité de votre esprit vous emportera, que la vraisemblance vous éblouira, que l'apparence vous trompera. Tant de fois peut-être on a jugé à- vous sur ce qu'on a cru voir, et sur ce que vous prétendez qu on n'a jamais vu; et tant de fois vous vous êtes plaint de ces jugements précipités et mal fondés. Pourquoi ne vous dites-vous pas ce que vous avez dit aux autres? La prudence, la retenue que vous exigez d'eux, pourquoi ne l'exigez-vous pas de vous-même?

Concluons par la pensée ou plutôt par la prière de saint Augustin : Domine, noverim meynoverim te ( Aug. ): Seigneur, disoit ce Père, que je meconnoisse, et que je vous connoisse! car si je m'étudie, comme je dois, à acquérir ces deux connoissances, occupé que je serai de moi-même et de vous, je penserai peu au prochain, ou je n'y penserai que dans l'ordre d'une sainte et discrète charité. Si je vous connois , ô mon Dieu , je saurai qu'il n'y a que vous à qui le fond

des cœurs soit ouvert, et je n'aurai garde ainsi d'y vouloir entrer ; et si je me connois , je comprendrai que mon propre cœur est un abîme où je trouve assez à creuser, sans entreprendre de pénétrer dans les sentiments des autres. Si je vous connois, je respecterai votre loi, qui me défend déjuger; et si je me connois, j'aurai honte de mon ignorance, qui souvent m'a fait mal juger. Si je vous connois, j'adorerai votre divine infaillibilité ; et si je me connois , je rougirai de mes erreurs passées, et j'apprendrai dans la suite à m'en préserver. Achevons: on juge sans autorité, on juge sans connoissance , et on juge enfin sans intégrité : dernier défaut dont il me reste à vous entretenir dans la troisième partie.

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