‹ Œuvres complètes de Bourdaloue de la Compagnie de Jésus. -- (volume 5)Chapitre 161 sur 164 · LE DOUZIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE · texte numérisé non relu

LE DOUZIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE

Sujet. Un Samaritain faisant voyage se rencontra auprès de lui ; et le voyant , il en fut touché de compassion. Il alla à lui et banda ses plaies, après y avoir versé de l'huile et du vin. Ensuite il le conduisit dans une hôtellerie, et prit soin de lui.

C'est la charité qu'exerce un Samaritain à l'égard d'un Juif, et telle est à plus juste titre celle que nous devons exercer dans le christianisme les uns envers les autres.

Division. Point d'intérêt propre que nous ne devions faire céder à la charité du prochain : première partie. Point d'intérêt du prochain que nous ne devions respecter pour le bien de la charité : deuxième partie.

Première partie. Point d'intérêt propre que nous ne devions faire céder à la charité du prochain. Sans cela il est impossible de conserver la charité, et cette maxime est fondée sur quatre preuves.

\ . Sur la nature même de la charité en général. Car la charité est une union des cœurs et des volontés. Or l'intérêt propre nous renferme au-dedans de nous-mêmes , et par conséquent empêche cette union avec le prochain. C'est donc une illusion de dire ce qu'on dit néanmoins tous les jours : J'aime cette personne pareeque Dieu me le commande, mais du reste je ne veux avoir avec elle ni habitude ni société : qu'elle se tienne de son côté, et moi du mien.Commesi toute la charité se réduisoità ne point vouloir de mal et à n'en point faire , et qu'elle ne dût pas aller jusqu'à entrer dans les intérêts du prochain , sans se resserrer tout entière dans les siens propres. C'est ainsi que la loi de Dieu nous le dicte. Il veut que nous n'ayons tous qu'un même cœur; et pareeque rien ne divise plus les cœurs que l'attachement au propre intérêt, il veut que pour l'entretien de la charité nous nous dépouillions de cet intérêt et nous y renoncions.

2. Sur les qualités particulières de la charité chrétienne. Toute charité n'est pas charité chrétienne; et le caractère de la charité, telle que Jésus-Christ nous l'ordonne par son précepte , a quelque chose de singulier. Il prétend que nous nous aimions les uns les autres comme il nous a aimés. Voilà son commandement. Or il nous a aimés jusqu'à sacrifier tous ses intérêts pour nous; et c'est à cette charité désintéressée qu'il veut qu'on reconnoisse ses disciples, comme en effet on les y reconnoissoit autrefois, et comme on ne peut plus présentement les y reconnoître.

3. Sur les obligations rigoureuses qu'impose la charité selon les différents états et les diverses conditions. Car il y a des occasions où elle nous oblige indispensablement de renoncer même à notre vie, de renoncer à l'honneur du monde et à notre réputation , de renoncer à nos biens et à nos droits. Morale sur le procès.

4. Sur les désordres qui, sans ce désintéressement, ruinent tous les jours dans le commerce de la vie, et anéantissent la charité. Pourquoi se bait-on, se déchire-t-on , se détruit-on les uns les autres? pour l'intérêt. Ofcez l'intérêt propre, on peut alors répondre de la charité des hommes : mais laissez cet intérêt; plus que divisions dans les familles , que factions dans les états , que schismes dans l'Église.

Deuxième partie. Point d'intérêt du prochain que nous ne devions respecter pour le bien de la charité ,■ pourquoi ? Trois raisons.

1 . Parceque tout intérêt d'autrui est essentiellement l'objet de la charité qui est en nous, ou qui y doit être. Or en cette qualité il nous doit donc devenir, non seulement cher, mais, pour ainsi dire, vénérable.

2. Parceque cet intérêt d'autrui , quelque petit qu'il nous paroisse en lui-même , par rapport à la charité est presque toujours important dans ses conséquences. Or c'est par ces conséquences que nous devons l'envisager, pour bien juger des obligations qu'il nous impose selon Dieu.

5. Parcequ'il n'y a point d'intérêt d'autrui dont le mépris ou le peu de soin , par la seule foiblesse des hommes , ne puisse être pernicieux à la charité. Or dès-là nous sommes inexcusables si nous venons à le mépriser, et si nous n'y apportons pas toute la circonspection que demande la prudence chrétienne. Plus notre prochain est foible , plus devons-nous avoir d'égards pour ne le pas blesser.

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