‹ Œuvres complètes de Bourdaloue de la Compagnie de Jésus. -- (volume 5)Chapitre 22 sur 164 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Je parle donc ici d'un homme du monde qui vit dans le désordre du péché, mais qui n'a pas néanmoins renoncé à l'espérance de son salut ; qui demeure habituellement dans la disgrâce et dans la haine de Dieu , mais qui toutefois est bien résolu de n'y pas persévérer jusques à la mort ; qui prétend enfin se convertir, mais qui ne le veut pas encore si tôt. Cela ne se peut , direz-vous , et , à prendre les choses moralement, ces deux volontés paroissent incompatibles. Peut-être, Chrétiens, pourroit-on dire qu'elles le sont en effet ; mais supposons qu'elles ne le soient pas ; et , pour la conviction entière des pécheurs , donnons-leur cet avantage , que ces deux volontés puissent s'accorder. Que fait un homme de ce caractère? voici le premier fondement sur lequel il bâtit. 11 s'assure du temps , et du temps de faire pénitence : deux choses bien différentes, comme vous verrez. Je dis qu'il s'assure de l'un et de l'autre ; car, s'il avoit le moindre doute , ou qu'à l'instant que je lui parle il dût mourir, ou que dans ce qui lui reste de vie il ne dut jamais trouver un moment favorable pour sa conversion , dès-là

ou i! tomberont absolument dans le désespoir, ou il conclurait qu'il doit sans retardement quitter son péché, et se remettre en /race avec Dieu. 11 faut donc, pour concilier ensemble et la volonté de se convertir et le délai de la conversion , qu'il se promette non seulement un temps à venir, mais un temps propre à la pénitence. Or je vous demande s'il y eut jamais une témérité comparable à celle-là, et s'il en faudrait davantage pour comprendre d'abord la vérité de cette parole de l'Ecriture : savoir, qu'il y a une espèce d'enchantement, disons mieux , d'ensorcellement dans les esprits des hommes sur ce qui regarde les biens éternels. Écoulez-moi, s'il vous plaît, ou plutôt écoutez saint Augustin raisonnant sur cette matière.

De tout ce qui a rapport à l'homme , et de tout ce qui lui peut être nécessaire pour l'accomplissement des desseins qu'il forme , il n'est rien, dit saint Augustin, qui dépende moins de lui ni qui soit moins dans sa disposition que le temps futur : principe évident et incontestable ; d'où il s'ensuit que c'est donc un aveugienient extrême de se le promettre , et une présomption de s'en répondre. La conséquence est infaillible ; car enfin , s'assurer de ce qui n'est nullement en notre pouvoir, et sur cette assurance chimérique fonder ses prétentions, c'est ce qu'en traite dans le monde et ce qu'on doit traiter de folie. Il n'y a que l'affaire du salut où nous en voulons autrement juger. Mais c'est justement dans l'affaire du salut que cette maxime générale , qui ne souffre nulle exception , doit être particulièrement reçue, puisqu'il est vrai que ce qui passe dans le monde pour folie , le salut b'y trouvant mêlé, n'est plus une simple folie, mais l'excès et le comble de la folie. Or prenez garde, mes Frères, ajoute saint Augustin, ceci mérite votre attention : des trois différences qui partagent le temps, c'est-àdire du passé, du présent etlde l'avenir, il n'y a proprement que le présent qui «oit à nous , et sur quoi nous puissions compter. Et quand je dis le présent, je dis la plus petite partie du temps, quoiqu'elle soit la plus importante : car le passé a une vaste étendue , le futur est infini ; mais le présent n'est qu'un instant, qui cesse d'être aussitôt que .je l'ai conçu, et qui s'écoule plus vile que je ne puis même l'exprimer. Et néanmoins c'est cet instant seul que j'ai pour ainsi dire en mon pouvoir, dont il m'est libre de faire un bon ou mauvais usage, et duquel par conséquent je puis être certain. Le passé ne dépend pas de moi ; car il n'est plus , et il est impossible qu'il soit jamais. Le futur est hors de mon ressort ; car il n'est pas encore, et peut-être ne sera- t-il jamais. Il n'y a que le présent qui subsiste dans sa manière de subsister, et que j'aie droit de mettre au nombre des choses qui m'appartiennent. Donc il n'y a que celui-là où je puisse me promettre, si je suis pécheur, de changer de vie et de me convertir; et, ce qui est plus remarquable, c'est qu'il n'y a que celui-là où je me convertirai, si jamais je me convertis: pourquoi? pareequ'il est constant, poursuit saint Augustin, que tout ce qui se fait hors de Dieu se fait dans le

temps présent. C'est dans le présent que je vous parle , et c'est dans le présent que vous m'écourez. Il y a pour chacune de nos actions un certain moment présent auquel leur être est borné, et sans lequel elles ne seroient rien. Cette pensée de saint Augustin est subtile, mais solide. Si donc je dois un jour me convertir, ma conversion , toute surnaturelle qu'elle est , étant du nombre et de la nature des actions humaines, il faut par nécessité qu'elle s'accomplisse dans le temps présent, et qu'il soit vrai de dire une fois, non plus , Je renoncerai à mon péché, et j'y renonce ; non plus, Je penserai à mon salut, mais j'y pense ; non plus, J'obéirai à Dieu et je me soumettrai à sa loi, mais je m'y soumets et je lui obéis.

C'est pour cela même que le grand Apôtre , après avoir représenté aux Hébreux la déplorable et aveugle conduite de ceux qui temporisent avec Dieu ; après leur avoir fait peser cette divine parole , tfodiè si vocem ejus audieritis, nolite obdurare corda veslra ( Psalm. 94 ) : Si vous entendez aujourd'hui la voix du Seigneur, n'endurcissez pas vos cœurs ; après leur avoir mis devant les yeux l'exemple de leurs pères, qui, par leur obstination , s'étoient rendus indignes d'entrer dans la terre que Dieu leur avoit promise ; après , dis-je , les avoir pressés sur ce point avec tout le zèle que sa charité lui inspiroit, conclut par cet excellent avis , auquel je doute que vous ayez jamais fait réflexion : Videte ergo , Fratres , ne forte sit in aliquo veslrum cor malum incredutitatis discedendi à Deo vivo; sed adhortamini vosmetipsos per singulos dies, dbnec hodie cognominatiir (Heb.> 3 ) : Craignez donc, mes Frères, qu'il n'y ait en quelqu'un de vous un fonds ou d'incrédulité ou de malignité, qui l'éloigné du Dieu vivant; mais exhortez-vous sans cesse les uns les autres, tandis que dure ce temps que l'Écriture appelle aujourd'hui, parceque vous devez être persuadés que ce qui s'appelle aujourd'hui est pour vous le temps des miséricordes du Seigneur : Donec hodie cognominatur. Voyez , reprend saint Chrysostorne , l'admirable théologie de saint Paul : il n'exhorte pas les Hébreux à se convertir demain, ni à suivre les lumières de la grâce quand ils seront libres de certains embarras du siècle , ni à revenir de leurs erreurs dans un certain terme qu'il auroit pu leur marquer : pourquoi? parceque son exhortation eût été vaine et même trompeuse ; car , en leur disant , Convertissez- vous demain , il eût supposé que ce lendemain étoit assuré pour eux , et qu'ils en étoient maîtres ; surtout que ce lendemain étoit propre à l'exécution des ordres de Dieu qu'il leur signifïoit. Or c'eût été une supposition fausse dans toutes ses pariies ; et bien loin de les instruire utilement , il leur eût dressé un piège. Mais que leur dit-il? Ah! mes Frères, exhortez-vous les uns les autres, pendant que vous êtes en possession de ce jour présent, parceque ce jour présent vaut mieux pour vous que tous les siècles compris dans la durée infinie de Dieu ; parceque ce jour présent est le seul point de l'éternité auquel vous ayez droit ; en un mot, pareequ'il n'y a que

ce jour présent où vous puissiez sûrement et infailliblement opérer votre salut : Sed adhortamini vosmelipsos , donec hodie cognominatur. Que fait donc le pécheur qui diffère , et qui ne se détermine jamais à prendre pour sa conversion ce jour si important ; qui , dans 1 indispensable nécessité où il est de réformer sa vie , se repose toujours sur le lendemain ; qui voulant, en quelque sorte, composer avec Dieu, par le partage le plus injuste, donne toujours à Dieu Je temps à venir, et use du présent pour soi? c'est-à-dire donne toujours à Dieu ce qu'il n'a pas et ce qu'il ne lui peut donner, et ne lui donne jamais ce qu'il a et le temps dont il pourroit disposer pour lui en faire un sacrifice agréable; qui, dans l'intérieur de son ame, semble ainsi s'expliquer à lui : Seigneur, ne me demandez pas encore cette année , dont je veux jouir tranquillement , et je vous en promets d'autres auxquelles je ne sais si je parviendrai jamais. Que fait-il, encore une fois, ce pécheur? Il raisonne, répond saint Grégoire de Nazianze, et il parle en insensé; puisque, outre l'injustice qu'il commet envers Dieu, il trahit ses propres intérêts et se contredit lui-même. Comment cela? parcequ'il ne veut jamais se convertir dans le temps où il le peut toujours , qui est l'heure présente ; et qu'il le veut toujours pour le temps où il ne le peut jamais , qui est le lendemain : car le lendemain, selon l'inpénieuse remarque de saint Augustin, dontjeivous ai déjà fait part, ne doit ni ne peut être le temps de sa conversion.

Mais encore pourquoi n'y est-il pas propre, et quelle qualité a-t-il si contraire à l'ouvrage du salut? Il n'en faut point d'autre que l'affreuse incertitude de son être et de toutes ses circonstances : car c'est une chose que nous devons bien observer, poursuit excellemment saint Augustin , que quoique toutes les parties du temps soient de même espèce, et le passé et le futur ont néanmoins, par rapport à nous, une opposition infinie; et qu'autant qu'il est vrai qu'à notre égard tout est déterminé dans le passé, autant sommes-nous convaincus que tout est incertain dans le futur. Incertain s'il sera, qui le peut garantir? incertain combien il durera, à qui Dieu l'a-t-il révélé? incertain quelle issue il aura, funeste ou heureuse, subite ou prévue : c'est un abîme d'obscurité. Je vous demande donc , Chrétiens, un temps de celte nature est-il propre à la décision de la plus essentielle de toutes les affaires, qui est le retour à Dieu? Ile! mon Frère, concluoit saint Jérôme, que vous prenez mal vos mesures, de vouloir, dans un temps incertain , faire une pénitence certaine ! car il faut , ajoutoit-il , que vous soyez également persuadé de ces deux vérités : la première , qu'étant certainement pécheur, vous ne pouvez être sauvé que par une pénitence certaine ; et la seconde, qu'une pénitence certaine ne se peut faire que dans un temps certain. N'est-il donc pas bien étonnant que vous vous proposiez dans le futur , qui est l'inceriitude même, une conversion telle que doit être absolument celle qui nous sauve, et dont dépend notre bonheur? Vous me répondrez (ceci est encore de saint Au-

gustin) que Dieu , par le plus solennel de tous les serments, a promis à la pénitence la rémission et le pardon du péché, et il est vrai : mais en promettant la rémission et le pardon à votre pénitence , a-t-il promis à votre négligence et à vos continuels retardement le lendemain que vous vous promettez à vous-même ? Verîim dicis, quod Deus pœnitentiœ tuœ indulgentiam promisit ; sed dilationi tuœ numquid crastinum promisit (Aug.)? Car ce sont deux diverses grâces, et qui n'ont même rien de commun , de pardonner à l'homme qui déteste son péché, et de lui donner le temps de le détester : et quand Dieu s'est obligé à l'un, il ne s'est point engagé à l'autre. Vous me citez les prophètes , pour montrer que ce Dieu de miséricorde ne méprise jamais un cœur contrit et humilié ; et ce n'est pas de quoi il s'agit , puisqu'on en demeure d'accord : mais dans quel prophète trouvez-vous que parceque c'est un Dieu de miséricorde, il doive prolonger votre vie, afin que vous avez le loisir de prendre un jour ces sentiments de contrition : Sed in quo prophetâ legis,l quia promisit correcto gratiam , promisit et tibi longam vitam (Idem)? Non, non, ne vous prévenez pas d'une si dangereuse erreur; car, pour vous en détromper, voici la conduite pleine de sagesse qu'il a plu à Dieu de tenir. Il a considéré dans le monde deux sortes de pécheurs : les uns foibles et pusillanimes, qui n'espéroient pas assez; et les autres vains et téméraires , qui espéroient trop : pour les pusillanimes et les foibles , qu'il vouloit consoler , il a établi la pénitence, comme un port salutaire qui leur est ouvert; et pour les téméraires et les présomptueux , qu'il vouloit contenir dans le devoir il a ordonné que le jour de la mort fût incertain : Propter eos qui desperatione periclitantur , proposuit pœnitentiœ portum; et propter eos qui dilationibus illuduntur, fecit diem mortis incertum (Idem). Celui-là troublé de la vue de ses crimes , tornboit aussi bien que Caïn dans un secret abattement de cœur. Dieu lui a dit par Ézéchiel : Non, ne perds point la confiance que tu as en moi ; car quelques crimes que tu aies commis, au moment que tu les pleureras , je les oublierai. Celui-ci , au contraire, fortifié d'une promesse si authentique, ou plutôt l'interprétant mal , péchoit avec sécurité , et conservoit en péchant une fausse paix. Dieu lui a dit au même endroit : Crains , malheureux , et défietoi de ton espérance même ; car , quelque authentique que soit ma promesse, elle ne s'étend point jusqu'à te répondre de l'avenir. Ainsi Dieu, reprend saint Augustin , a mis les choses dans un juste tempéramentet, par l'incertitude de l'avenir, il a tellement permis à l'homme d'espérer toujours, qu'il le réduit à la nécessité de ne différer jamais.

11 n'y a donc rien de certain , mes Frères , dans le futur , que son incertitude même. Il n'y a rien de certain, sinon que nous y serons surpris. Car le Sauveur du monde nous l'a dit en termes formels : Quâ horâ non putatis (Luc, 12). Après une parole si positive, mais si terrible, ajouterai-je encore au désordre de mon péché le désordre de la plus criminelle et de la plus insensée témérité , remettant toujours ma B. 2. 8

conversion, demandant toujours trêve jusqu'au jour suivant: lnducias usque mane? Et pourquoi cette trêve qui ne peut être, »ï je l'obtiens , qu'une continuation affectée de mon iniquité ; et si je ne l'obtiens pas, que la cause de mon impénitence finale? Pourquoi cet appel opiniâtre au lendemain, contre l'oracle de la sagesse qui me le défend : Ne glorieris in crastinum (Prov. 27)? Puis-je ignorer que ce lendemain a perdu des âmes sans nombre, et que l'enfer est plein de réprouvés qu'il a engagés dans le dernier malheur? Ils se flattoient d'un lendemain , et. il n'y en avoit point pour eux ; ils avoient l'ait un pacte avec la mort , selon l'expression du texte sacré, et la mort ne le gardoit pas. Est-il croyable qu'elle changera de nature pour moi , et qu'étant si infidèle pour le reste des hommes, j'aurai seul droit de pouvoir m'y fier? Quand même je l'aurois, ce lendemain , sera-ce un temps de pénitence et de conversion? Toute sorte de temps n'est point le temps de la pénitence; et c'est un abus insupportable dans l'homme, de croire que parcequ'il aura le temps peut-être d'exécuter les frivoles desseins que lui suggère son avarice ou son ambition , il aura celui de travailler efficacement à son salut. Si cela étoit, en vain , selon le raisonnement de saint Augustin, les prophètes nous auroient recommandé de chercher Dieu tandis qu'on le peut trouver , et de l'invoquer pendant qu'i! est proche de nous : Quœrite Dominum dhm inveniri polest , et invocale eum clum prope est (Isai. , 55). En vain Dieu lui-même nous auroit-il dit: C'est au temps favorable que je vous ai exaucé, et c'est au jour du salut que je vous ai aidé : In tempore accepto exaudivi te, et in die salmis adjuvi te (2. Cor., 6). En vain Jésus-Christ auroit-il menacé les Jmfsdesdernières calamités qu'il leur annoncent, s'ils n'usoient bien du temps qu'il leur donnoit. Car si tous les temps sont également des temps de conversion , ces propositions et ces menaces étoient mal fondées. Mais si elles étoient justes et vraies, commenous n'en doutons pas, ilestdonc vrai qu'il y a un temps de pénitence, choisi spécialement de la part de Dieu, et qui doit être ménagé avec vigilance de la part de l'homme; et c'est celui qu'a voulu définir saint Paul , quand ildisoit : Eccenunc lempus aeceptabile (Ibid). 11 est donc vrai qu'il y a des jours de salut plus heureux que les autres jours, et, comme tels, marqués dans l'ordre de ia prédestination divine : Eccenunc dies salutis (Ibid.). Il est donc vrai qu'il y a un temps particulier pour trouver Dieu , hors duquel on le cherche inutilement: Quœretisme, et non invenietis (Joan.. , 54). Nous disons bien, dans le langage même du monde, que toute sorte de temps ne convient pas à toutes sortes d'affaires; et , comme parle Saiomon , que toute affaire veut être traitée et négociée dans son temps : n'y auroit-il que l'affaire du salut qui fût exceptée de cette règle?

Ah ! mes chers auditeurs, voilà le grand scandale du christianisme. §i nous sommes attaqués d'une maladie , nous étudions tous les temps , nous les observons avec exactitude , nous ne remettons point à demain ce qui se peut faire aujourd'hui, et tout notre soin est de bien pro-

filer , dans le cours du mal , de certains moments critiques et décisifs : ainsi en usons-nous pour le salut du corps. Mais s'agit-il de notre ame frappée de la maladie la plus mortelle , qui est le péché, et infectée de la contagion d'une habitude vicieuse dont il la faut guérir; nous vivons tranquilles et sans inquiétude : J'y mettrai ordre, disons-nous, mais rien ne me presse ; je ne suis pas encore en état , et je trouverai toujours le temps d'y penser. Vous le trouverez, Chrétiens? mais qui vous l'a dit? Je veux qu'il vous reste encore des années, et mène plusieurs années de vie : qui sait si dans ces années qui vous restent, il y aura pour vous un jour de salut? Souvenons-npus, mes Frères, conclut saint Rernard , ramassant en deux mots tout le fond de cette première partie, souvenons-nous qu'il y a des temps et des moments que le Père céleste s'est réservés, et qu'il ne nous appartient pas même de connoître, bien loin que nous en puissions disposer : Tempora et momenta quœ Pater posuitin sua potestate (Act., 1). Or, ces moments, dans la doctrine de tous les Pères, sont ceux de la conversion et du salut. Souvenons-nous que , comme il n'a pas plu à Dieu d'envoyer en toute sorte de temps un Rédempteur et un Messie pour le salm générai du monde ; que comme il ne lui a pas plu de répandre sur les royaumes et sur les nations la lumière de l'Évangile dans tous les temps, aussi ne lui plaît-il pas de convertir en particulier chaque pécheur dans tous les moments. Souvenons-nous et comprenons bien qu'il veut nous sauver plus spécialement dans un temps que dans un autre; et qu'ayant pour cela des moments de choix , le plus grand de tous les malheurs est que ces moments nous échappent et que nous les négligions. N'oublions jamais les étonnantes paroles du Sauveur lorsqu'il pleure sur Jérusalem, ou plutôt, comme je vous le disois hier, sur les pécheurs dont cette ville infortunée étoit la figure. Il la regarda avec compassion, non point parcequ'elle devoit être détruite par les Romains, non point parcequ'elle étoit à la veille de la ruine ia plus entière, non point parceque ses enfants alloient être , comme Caïn, exterminés de la terre ; le dirai-je? non point même parceque le Saint des saints devoit bientôt y être condamné à la mort , et à la mort la plus honteuse et la plus cruelle; mais parcequ'elle n'avoit pas connu le jour de salut qui lui étoit donné, et où le Seigneur lui apporloit la paix : Quia si cognovisses el tu, et quidem in hâc die tua, quœ ad pacem ti'oi (Luc, 19). Voilà ce qui fit verser des larmes au Fils de Dieu. Il n'imputa point la réprobation des Juifs au déicide abominable qu'ils alloient commettre dans sa personne , mais à l'aveuglement volontaire qui les empêchoit de connoître le temps de la visite du Seigneur : Eo quod non eognoveris tempus visitationis tuœ (Ibid.). Or nous le connoissons, Chrétiens, ce temps de la visite de notre Dieu , ce jour qui nous est accordé , In hâc die tua. Nousleconnoissons; et peut être à l'instant que je vous parle, Dieu vous dit-il secrètement : Voici, pécheur, votre jour, voici le temps que j'ai destiné pour vous ; c'est aujourd'hui qu'il faut quitter cette vie

libertine ; car je ne veux plus de retardement : Ecce nunc tempus ac* ceptabile{%. Cor., 6). Mais que vous arrivera-t-il , mon cher auditeur, si vous consultez l'esprit du monde, au lieu de vous rendre attentif et docile à la voix de Dieu? vous sortirez de celte prédication avec quelques bons désirs , mais désirs vagues et sans conséquence. Vous sentirez bien que Dieu vous aura visité ; mais sa visite , par l'endurcissement de votre cœur , n'aura pas l'effet qu'il prétendoit. On ne dira pas de vous que vous ne l'aviez pas connue ; mais on pourra dire que , la connoissant, vous en aurez abusé. Enfin, si votre conscience vous presse , après avoir cherché de vaines raisons pour colorer votre lâcheté; après avoir allégué tout ce que peut inventer la prudence charnelle ; après vous être défendu par mille prétextes d'affaires qui vous occupent , et d'engagements que vous ne croyez pas encore pouvoir surmonter , vous renverrez à un autre temps ce qui doit avoir la préférence dans tous les temps, savoir , votre conversion. Et parceque pour l'accomplir il faut un jour de salut , et que dans les principes de la théologie il n'y a qu'une grâce, je dis une grâce privilégiée, qui puisse faire ce jour de salut , en vous assurant de ce jour vous vous assurerez de cette grâce ; et c'est ce que j'ai à combattre dans la seconde partie.

Page 1