‹ Œuvres complètes de Bourdaloue de la Compagnie de Jésus. -- (volume 5)Chapitre 24 sur 164 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

C'est un effet du péché, Chrétiens, et Dieu l'a ainsi permis, que l'homme en soit réduit à cet état de misère, de ne pouvoir pas même s'assurer de sa volonté propre. De toutes les choses du monde, c'est celle qui naturellement devroit plus être en son pouvoir; et néanmoins , de toutes les choses du monde, c'est celle dont il a plus lieu de se défier. S'il falloit risquer le salut, disoit saint Bernard , je croirois bien moins hasarder du côté de la grâce de Dieu , qui ne dépend pas de moi, que du côté de ma volonté, qui en dépend. Et voici la raison qu'il en apportoit : parceque le secours de Dieu , disoit-il , vient d'un principe qui de soi est éternel et immuable, au lieu que ma volonté est l'inconstance et la fragilité même. Dieu veut parfaitement ce qu'il veut , et moi souvent à peine sais-je bien ce que je veux et ce que je ne veux pas. Mais ne puis-je pas disposer de ma volonté ? 11 est vrai, reprend saint Bernard ; et c'est justement pour cela même que je dois craindre. Si Dieu m'avoit ôté ce pouvoir , et qu'il se fût rendu absolument et uniquement maître de ma volonté -, je serois en assurance ; mais il a voulu que celte volonté dépendît encore de moi , et qu'elle fût sujette à mes légèretés, à mes irrésolutions, à mes caprices, et voilà ce qui me fait trembler. Or, si saint Bernard pat loit de la sorte, que doit penser un homme du monde, qui ne veut pas actuellement se convertir, dans la vue qu'il se convertira un jour, et dans l'espérance de changer quand il voudra de sentiments et de conduite? Voyez comment il raisonne, et comment il se contredit lui-même. 11 se promet qu'il fera dans quelque temps un effort pour sortir de son péché, et il avoue que dès maintenant il se sent trop foiblc pour y réussir. Il se

flatte qu'après quelques années il aura assez d'empire sur son cœur pour le dégager de cette passion , et il recormoît que cette passion le domine déjà tellement, qu'il lui est presque impossible de la vaincre : contradiction évidente. Quoi! mon Frère lui, répond saint Augustin, vous êtes dès à présent trop foible pour vous soutenir, et vous vous relèverez après que vous vous serez toujours affoibli davantage? A mesure que vous avancez dans le chemin du vice , les forces de votre ame , je dis les forces même naturelles , diminuent , et l'expérience ne vous l'apprend que trop. Autrefois vous résistiez ; et cet heureux tempérament que Dieu vous avoit donné , soutenu de la *grace, surmontoit sans peine la violence du mal; mais le mal, j'entends l'habitude du péché , a tellement prévalu, qu'elle ne trouve presque plus de résistance : vous succombez aisément, fréquemment; et pour excuser vos chutes continuelles, vous les attribuez à votre faiblesse. Que sera-ce donc quand vous aurez encore langui plus longtemps dans l'état de votre infirmité? Dire que vous serez capable alors de vous relever , n'est-ce pas vous méconnoître , et prendre plaisir à vous tromper vous-même ?

D'autant plus , ajoute saint Grégoire pape , que ces pécheurs qui diffèrent leur conversion la remettent enfin jusques à un temps où il leur est en quelque manière impossible de changer sincèrement de volonté. Quel est-il, ce temps? la fin de la vie,Jet souvent le jour même de la mort. Car dites-moi, mes chers auditeurs, si nous pouvons prétendre avec raison qu'à ces derniers moments nous agirons par les vues de Dieu? Toutefois , ôtez ces vues de Dieu , toutes les volontés et tous les désirs imaginables ne< suffisent pas pour vous sauver. Or, je vous demande : Est-il aisé d'agir par de semblables motifs , quand on est réduit à la plus extrême et à la plus pressante nécessiié , qui est celle de la mort? Quitter le péché quand on ne le peut plus commettre , renoncer aux occasions quand on n'est plus maître de les rechercher, mourir au monde quand le monde est déjà mort pour nous, est-ce là cette pénitence surnaturelle , si puissante sur le cœur de Dieu , et qui le fléchit immanquablement ? Je ne dis point les obstacles infinis dont la volonté du pécheur est combattue : ses forces épuisées, ses sens assoupis, son esprit égaré, sa mémoire troublée, la douleur qui le saisit; en sorte que l'ame, occupée tout entière du mal présent, est incapable de réfléchir sur le passé et de délibérer sur l'avenir. Mais je veux qu'elle ait toute l'attention et tout le discernement nécessaire , encore une fois est-il facile à un homme de devenir à la mort ce qu'il n'a jamais été pendant la vie ; de prendre des inclinations toutes nouvelles, de commencer à haïr ce qu'il a toujours aimé , de commencer à aimer ce qu'il a toujours haï ? Ne seroil-ce pas un prodige? Voilà néanmoins sur quoi l'espérance de tous les pécheurs est fondée. Ils sont convaincus que ce miracle se fera en eux ; ils se connoissent bien, disent-ils; et dès qu'ils le voudront, ou qu'ils

penseront à le vouloir, rien ne leur résistera : quelque mondaine, quelque déréglée qu'ait été leur vie, ils se transformeront tout-à-coup end autres hommes. Jugez si vous devez les en croire, et s'il y a pour vous de la sûreté dans une pareille conduite.

Ah ! Chrétiens , attachons-nous plutôt au conseil que nous donne le grand Apôtre ., et au commandement qu'il nous fait de ne pas recevoir en vain le don de Dieu qui nous est aujourd'hui présenté» Le temps est favorable, la grâce abondante, la disposition même de nos esprits et de nos cœurs avantageuse. Qu'attendons-nous, et que nous reste-t-il , sinon de profiter de ces heureuses conjonctures ? Le temps^ favorable : car c'est un temps de renouvellement pour tous les chrétiens; un temps qui réveille les plus assoupis, qui ranime les plus languissants et les plus froids; un temps où les plus endurcis auroient honte de ne pas donner des marques de leur religion, où la piété publique triomphe du respect humain , et où le libertinage confondu devient scandaleux et odieux ; un temps où les âmes timides peuvent avec honneur se déclarer , et où le monde même ne s'étonne point des conversions qui paroissent dans le christianisme. Pour combien de pécheurs ce saint temps n'a-t-il pas été l'occasion d'une pénitëiice parfaite ? Pour combien d'ames qui sembloient désespérées n'a-t-il pas été, si je puis parler de la sorte, un temps de crise? temps de crise, où la foi presque éteinte et à demi morte ressuscite , revit, et opère les plus grandes merveiiles. Mais (ô profondeur et abîme des conseils de Dieu ! ), temps de crise qui décide souvent ou de la vie ou de la mort, ou du salut ou de ia damnation. Qui sait si cette pâque ne sera pas la dernière pour vous; ou qui sait si Dieu voudra faire en votre faveur à une autre pàque les mêmes avances? La grâce abondante : car l'Église nous ouvre tons ses trésors; elle veut nous appliquer tous les mérites de Jésus-Christ ; elle nous appelle à son tribunal pour délier nos consciences, elle inspire à ses ministres un zèle tout nouveau, elle s'intéresse pour nous auprès de Dieu; et Dieu écoutant encore sa miséricorde et ne dédaignant pias de nous prévenir, nous Offre ses secours les plus puissants. La disposition de nos espriîs et de nos cœurs plus avantageuse. J'ose dire qu'il n'y a point de pécheur si obstiné qui , dans ces jours de bénédiction et spécialement sanctifiés par la piété des fidèles, ne fasse malgré lui certaines réflexions, et ne sente renaître au fond de son ame certains remords , certains désirs qui le ramèiieroient à Dieu , s'il vouloit faire quelque effort pour les suivre.

Allons donc , mes chers auditeurs , et ménageons des moments si précieux. Disons à Dieu comme David : Dixi, nunà cœpi (Psatm. 7(j) : C'est, Seigneur, un dessein formé , et dès aujourd'hui je me mettrai en devoir de l'exécuter. Disons-lui comme saint Augustin : Sera te amavi (Aug.) ; Ah ! Seigneur, je commence bien tard à vous aimer, et que seroit-ce si je différois encore ? est-ce trop que de vous donner au

moins quelques années qui me restent peut-être à vivre sur la terre , pour mériter de vivre éternellement avec vous dans la gloire, où nous conduise , etc.

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