‹ Œuvres complètes de Bourdaloue de la Compagnie de Jésus. -- (volume 5)Chapitre 25 sur 164 · SERMON POUR LE VENDREDI SAINT · texte numérisé non relu

SERMON POUR LE VENDREDI SAINT

SUR LA PASSION DE JEStJS-CHRIST.

Judœi signa petunt, et Grœci sapientiam quœrunt : nos autem prœdicamus Christum crucifixum, Judœis quidem scandalurn, Gentibus autem stultitiam-, ipsis autem vocatis Judœisatque Grœcis, Christum Dei virtutem, et Dei sapientiam, i *i

Les Juifs demandent des miracles, et les Grecs cherchent la sagesse. Pour nous , nous prêchons J^sus-Christ crucifié, qui est un sujet de scandale aux Juifs, et qui paroît uue folie aux Gentils ; mais qui est la force de Dieu et la sagesse de Dieu à ceux qui sont appelés, soit d'entre les Gentils, soit d'entre les Juifs. Dans la première Êpitre aux Corinthiens, chap. i.

Sire,

Si jamais les prédicateurs pouvoient avec quelque sujet apparent rougir de leur ministère , ne seroit-ce pas en ce jour, où ils se voient obligés de publier les humiliations étonnnntes du Dieu qu'ils annoncent, les outrages qu'il a reçus, les foiblesses qu'il a ressenties, ses langueurs, ses souffrances, sa passion, sa mort? Cependant, disoit le grand Apôtre, malgré les ignominies de la croix, je ne rougirai jamais de lÉvangiie dé mon Sauveur ; et la raison qu'il en apporte est aussi surprenante, et même encore plus surprenante, que le sentiment qu'il en avoit: c'est que je sais, ajoutoit-il, que l'Évangile de la croix est la vertu de Dieupour tous ceux qui sont éclairés des lumières de la foi : Non eruùesco Evangelium; virtus enim Dei est vmni credenù ( Rom., 1). Non seulement saint Paul n'en rougissoit point, mais il s'en glorifïoit. Car à Dieu ne plaise, mes Frères, écrivoit-il auxGalaies, que je fasse jamais consister ma gloire dans aucune autre chose que dans la croix de Jésus-Christ : Mini autem abnt (jioriari nisi in cruec Domini nostri Jesu Christi (Galat.y 6). Bien loin que la croix lui donnât de la confusion dans l'exercice de son ministère, il^rétendoitque, pour soutenir son ministère avec honneur, le plus infaillible moyen était de prêcher la croix de l'Homme-Dieu ; et qu'en effet il n'y avoit rien dans tout l'Évangile de plus grand, de plus merveilleux, de plus propre même à satisfaire des esprits raisonnables et sensés, que ce profond et adorable mystère. Car voilà le sens littéral de ce passage tout divin que j'ai choisi pour mon texte : Judœi signa -petunt, et Grœci sapientiam quœrunt [i.Cor., i) : Les Juifs incrédules demandent qu'on leur fasse voir des miracles ; les Grecs vains et superbes se piquent de chercher la sagesse. Les uns et les autres s'obstinent à ne vouloir croire en Jésus-Christ qu'à ces deux conditions. Et moi, dit l'Apôtre, pour confondre également l'incrédulité des uns et la vanité des autres, je me contente de leur prêcher Jésus-Christ même crucifié: pourquoi? parceque c'est par excellence te miracle de la force de Dieu,

et tout ensemble le chef-d'œuvre de la sagesse de Dieu. Miracle de Ja force de Dieu, qui seul doit tenir lieu aux Juifs de tout autre miracle : Christiun crucifixum Dei virtuiem. Chef-d'œuvre de la sagesse de Dieu, qui seul est plus que suffisant pour soumettre les Gentils au joug de la foi, et pour les faire renoncer à toute la sagesse mondaine : Christum crucifixum Dei saptientiam.

Admirable idée que concevoit le Docteur des nations, se représentant toujours la passion du Sauveur des hommes comme un mystère de puissance et de sagesse. Or c'est à cette idée, Chrétiens, que je m'attache, parcequ'elle m'a paru d'une part plus propre à vous édifier, et de l'autre plus digne de Jésus-Christ, dont j'ai à vous faire aujourd'hui l'éloge funèbre. Car il ne s'agit pas ici de pleurer la mort de cet Homme-Dieu. Nos larmes, si nous en avons à répandre, doivent être réservées pour un autre usage , et nous ne pouvons ignorer quel est cet usage que nous en devons faire, après que Jésus-Christ luimême nous l'a si positivement et si distinctement marqué, lorsqu'allant au Calvaire il dit aux filles de Jérusalem : Ne pleurez point sur moi, mais sur vous. Il ne s'agit pas, dis-je, de pleurer sa mort, mais il s'agit de la méditer; il s'agit d'en approfondir le mystère; il s'agit d'y reconnoître le dessein de Dieu , ou plutôt l'ouvrage de Dieu ; il s'agit d'y trouver l'établissement et l'affermissement de notre foi: et c'est, avec la grâce de mon Dieu, ce que j'entreprends. On vous a cent fois touchés et attendris par le récit douloureux de la passion de Jésus-Christ; et je veux, moi, vous instruire. Les discours pathétiques et affectueux que l'on vous a faits ont souvent ému vos entrailles , mais peut-être d'une compassion stérile , ou tout au plus d'une componction passagère, qui n'a pas été jusqu'au changement de vos mœurs. Mon dessein est de convaincre votre raison, et de vous dire quelque chose encore de plus solide, qui désormais serve de fond à tous les sentiments de piété que ce mystère peut inspirer. En deux mots, mes chers auditeurs, qui vont partager cet entretien : vous n'avez peut-être jusqu'à présent considère' la mort du Sauveur que comme le mystère de son humilité et de sa foiblesse ; et moi je vais vous montrer que c'est dans ce mystère qu'il a fait paroître toute l'étendue de sa puissance : ce sera la première partie. Le monde jusques à présent n'a regardé ce mystère que comme une folie ; et moi je vais vous faire voir que c'est dans ce mystère que Dieu a fait éclater plushautementsa sagesse : ce sera la seconde partie.

Donnez-moi, Seigneur, pour traiter dignement un si grand sujet, ce zèle dont fut rempli votre Apôtre , quand vous le choisîtes pour porter votre nom aux rois, et pour leur l'aire révérer, dans l'humiliation même de votre mort, la divinité de votre personne. Je ne parle pas ici, comme saint Paul, à des Juifs ni à des Gentils; je parle à des chrétiens de profession, mais parmi lesquels on voit tous les jours des foibles dans la foi, qui, pleins des maximes du siècle, et^consultant

trop la prudence humaine, ne laissent pas, quoique chrétiens, d'être quelquefois troublés et même tentés sur Fincontestable vérité de leur religion, quand on leur représente le Dieu qu'ils adorent comblé d'opprobres, et expirant sur une croix. Or c'est pour cela que je dois les ' fortifier en leur faisant connoître le don de Dieu caché dans le mystère de votre mort, et en relevant dans leur idée vos foiblesses apparentes. Soutenez moi donc, ô mon Dieu ! mais au même temps donnez à mes auditeurs cette docilité avec laquelle ils doivent entendre votre parole, pour être nonseulement persuadés, mais convertis et sanctifiés. Je vous la demande, Seigneur, cette grâce, et je l'obtiendrai par les mérites de votre croix même. Car oubliant aujourd'hui Marie, je n'envisage que votre croix, notre unique espérance; et je vais lui rendre d'abord l'hommage et le culte que lui rend solennellement toute l'Église : O crux ave !

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