PREMIÈRE PARTIE
Être incapable de pécher, c'est le propre de la nature de Dieu ; n'être plus en pouvoir de pécher, c'est le privilège de la gloire; n'avoir jamais péché , c'est l'avantage de l'état d'innocence ; se convertir après le péché , c'est l'effet ordinaire de la pénitence : mais être converti pour ne plus pécher, c'est ce qui s'appelle la grâce et le don de la persévérance. Or, de ces états ainsi distingués, le premier, qui consiste à être incapable de pécher , est le plus excellent ; mais il ne convient pas à la créature : le second , de n'être plus sujet à la corruption du péché, est le plus souhaitable; mais il est réservé pour l'autre vie : le troisième, de n'avoir jamais péché, étoit un des plus heureux; mais par le malheur de notre origine nous en sommes déchus : le quatrième, d'avoir pleuré et réparé son péché , est absolument nécessaire; mais, quelque ressource que nous y trouvions, il ne suffit pas pour notre sûreté : le dernier, j'entends celui de la persévérance dans la grâce, est par rapport à nous un bonheur parfait , puisqu'il nous fait participer, quoiqu'en différentes manières, et à l'impeccabilité de Dieu , et à l'innocence du premier homme, et à la sainteté consommée des bienheureux dans le ciel, et à la béatitude commencée de ces pécheurs dont Dieu se plaît, selon l'Écriture, à faire sur la terre dés vases de miséricorde. Aussi est-ce cet état où Jésus-Christ a prétendu nous élever,
et dont il nous propose dans sa résurrection la règle la plus infaillible que nous puissions avoir devant les yeux : car je considère quatre choses dans la résurrection du Sauveur du monde, qui toutes nous engagent à la persévérance ; savoir, l'exemple de cette résurrection , la foi de cette résurrection, la gloire de cette résurrection, et le sacrement de cette résurrection. L'exemple de la résurrection du Sauveur est le vrai modèle de notre persévérance dans la grâce ; la foi de la résurrection du Sauveur est le solide fondement de notre persévérance dans la grâce; la gloire de la résurrection du Sauveur est un des plus touchants motifs de notre persévérance clans la grâce; et le sacrement de la résurrection du Sauveur, de la manière que je l'expliquerai, est comme le sceau de notre persévérance dans la grâce : quatre considérations très efficaces pour nous affermir dans la sainte résolution que nous avons formée de renoncer au péché et de vivre désormais à Dieu. Écoutez-moi, Chrétiens; et , pour bien comprendre ces importantes vérités, attachons-nous à la doctrine de saint Paul , dont voici le grand mystère que je vais vous développer.
Le Sauveur est ressuscité, dit ce grand apôtre; mais ce qu'il y a de remarquable dans le triomphe de sa résurrection , c'est que ce Dieu -Homme est ressuscité pour ne plus mourir, et que désormais la mort n'aura plus sur lui d'empire. Il est mort , mais une fois seulement', pour l'expiation du péché ; et maintenant i! possède une vie incorruptible, une vie qu'il ne perdra jamais : Chrislus resurgens ex mortuis^jam non moritur ; mors ïlli ultra non dominabitur (Rom., 6). Or qu'est-ce que saint Paul inféroit de là? Ah ! Chrétiens, ce que nous n'aurions jamais attendu , mais ce que l'esprit de Dieu lui faisoit conclure pour nous : Ita et vos existimate, mortuos qu'idem esse peccato, vivenles autem Deo. Ainsi vous , mes Frères, ajoutoit-il, si vous êtes ressuscites par la grâce de la pénitence , faites état que vous êtes morts pour jamais au péché, et que vous devez vivre constamment et pour toujours à Dieu ; comme s'il nous eût dit : Prenez bien la chose , et ne vous faites pas une idée abstraite ni une foi spéculative de cet état d'immortalité que Jésus-Christ a acquis en ressuscitant ; car ce seroit l'entendre mal. Quand on vous dit que ce Dieu-Homme, depuis qu'il est ressuscité , n'est plus sujet à la mort, ce n'est point un simple dogme de religion que l'on vous explique, c'est un fonds d'obligation que l'on vous découvre, et un devoir que l'on vous enseigne; devoir qui se réduit à conserver inviolablement cette vie de la grâce que vous avez recouvrée par la pénitence : car il est certain , et de la foi même, que votre conversion , quelque fervente qu'elle ait été d'ailleurs, n'aura de vertu qu'autant qu'elle portera le divin caractère de la sainte immortalité du Sauveur.
En effet, Chrétiens, cette vie de la grâce que nous rend la pénitence est, de sa nature, aussi immortelle et aussi incorruptible que notre ame qui en est le sujet. Si, contre le dessein de Dieu, nous perdons celle
grâce , c'est à nous et non point à elle que nous devons l'imputer ; et en cela, dit l'ange de l'école, saint Thomas, consiste notre désordre, c'està-dire en ce que par le péché nous nous ôtons volontairement à nousmêmes une vie aussi noble et aussi excellente que celle-là , une vie qui , selon la propriété de son être, ne devroit jamais finir. Et pourquoi pensez-vous , mes chers auditeurs, que la résurrection de Jésus- Christ soit la seule que Dieu a choisie pour nous servir de modèle dans notre conversion? car ceci n'a pas été sans dessein. Lazare et plusieurs autres dont parle l'Écriture étoient ressuscites. Ces résurrections étoient véritables , surnaturelles , miraculeuses ; et cependant l'Écriture ne nous les propose point comme des exemples à quoi nous devions nous conformer, ni comme des règles pour reconnoître devant Dieu si nous sommes convertis. En voici la raison que donne saint Augustin : Parceque la résurrection de Lazare , quoique miraculeuse , n étoit qu'une résurrection passagère , qui ne l'affranchissoit pas absolument des lois de la mort , et qui ne l'avoit fait sortir du tombeau que pour y rentrer à quelque temps de là. Or Dieu ne vouloit pas que notre conversion fût si peu durable , mais il vouloit qu'elle fût sans retour; et parcequ'il n'y avoit que la résurrection de Jésus-Christ qui eût cette prérogative , c'est uniquement sur l'idée de celle-ci qu'il prétend que nous nous formions : Resurgens jam non moritur ; ita et vos. Ressuscité qu'il est, il ne meurt plus ; ainsi ne mourez plus vousmêmes. C'étoit le raisonnement de saint Paul ; et c'est ce qui condamne ces légèretés criminelles qui détruisent en nous et qui anéantissent l'effet de tous les dons de Dieu ; ces inégalités et ces inconstances qui rendent suspectes nos ferveurs et nos vertus mêmes ; ces découragements qui nous font désespérer de soutenir le bien que nous avons commencé; cette facilité malheureuse à reprendre le cours du mal que nous avions interrompu ; ces dégoûts de la piété, ces retours scandaleux au monde et à toutes les vanités du monde ; ces apostasies de la dévotion , souvent aussi funestes pour le salut que celles de la religion ; ces déplorables vicissitudes de relâchement et de zèle , de pénitence et de rechute, de vie et de mort. Car qu'y a-t-il de plus opposé à tout cela que ce bienheureux état où est entré le Fils de Dieu par sa résurrection glorieuse? Mors Mi ultra non dominabitur. La mort n'aura plus de pouvoir sur lui ; et telle est la règle que je me dois appliquer et par où je dois juger de ma conversion : ha et vos existimate, mortuos quidem esse peccato, viventes autem Deo.
Si donc vous qui m'écoutez , et qui dans cette solennité avez reçu la grâce de votre Dieu , vous n'êtes pas dans la disposition de la conserver ; si vous n'êtes pas déterminés à sacrifier toutes choses pour faire toujours vivre cette grâce dans vos âmes ; si, par la connoissance que vous avez de vous-mêmes , vous prévoyez que cette grâce s'affoiblira bientôt, et succombera même aux attaques qu'elle va recevoir dans les occasions dangereuses où vous l'exposerez; si cette passion
qui lui est contraire, mais à laquelle vous avez renoncé, après une trêve de quelques jours, reprend encore l'ascendant sur vous, eUqu'au lieu de vous confirmer dans une vie chrétienne par la solidité de la grâce, vous donniez, pour ainsi dire, à la grâce même et à la vie chrétienne que vous avez^embrassée, le caractère de votre instabilité; enfin si le divorce que vous avez fait avec la chair et avec le monde est semblable aux ruptures de ces âmes passionnées qu'on voit, après bien des éclats, bien des dépits, bien des reproches, revenir à de nouveaux engagements, et s'attacher l'un à l'autre plus étroitement et fortement que jamais : si cela est, Chrétiens, désabusez-vous, et n'ajoutez pas au malheur de votre état le désordre d'un aveuglement volontaire. Votre pénitence n'est point ce qu'elle doit être, parceque vous n'êtes pas ^ressuscites comme Jésus-Christ. Ah! Seigneur , s'écrioit le Prophète royal, et devons-nous nous écrier avec lui, puisque dans la ferveur de sa pénitence il parloit au nom de tous les pécheurs, c'est sur ce modèle de la résurrection de votre Fils que vous m'avez jugé, que vous m'avez éprouvé, que vous avez examiné si ma conversion avoit toutes les qualités d'une résurrection parfaite : Probasti me, et cognovisti me; tu cognovisti sessionem meam etresurrectionemmeam (Psalm. 138). Et par où, Seigneur, avez-vous connu qu'elle seroit telle que vous la demandiez, ou qu'elle ne le seroit pas? Le Prophète l'exprime dans la suite du Psaume : Intellexisti cogitationes meas de longe (lbid.). Vous avez découvert de loin toutes mes pensées; vous avez suivi toutes les traces de ma vie, vous avez prévu toutes mes voies; et, pénétrant dans l'avenir par une lumière anticipée, vous avez observé si ma conduite répondroit à mes résolutions, si je tiendrois ferme dans le parti de votre loi, si je résisterois aux attraits du vice et de la passion, si le torrent du monde ne m'emporteroit point, si le respect humain ne m'ébranleroit point, si la contagion du mauvais exemple ne me corromproit point, si je ne me laisserois point tourner, comme un roseau, de tous côtés; si, lassé de quelques démarches que j'aurois faites dans le chemin du salut, je ne retournerois point en arrière : Et omnes vias meas prœvidisti (lbid.). C'est sur cela, mon Dieu, qu'est établi le jugement que vous avez porté de moi; et au moment même que je me suis relevé de mon péché et en le détestant, c'est par-là que vous avez reconnu si ma résurrection auroit du rapport avec celle de mon Sauveur: Tu cognovisti sessionem meam, et resurrectionem meam. Comme si le Prophète eût dit : Supposé que vous n'ayez prévu, Seigneur, après ma conversion, que de honteuses et de lâches rechutes, vous l'avez connue , mais vous l'avez connue pour la réprouver. Au contraire, si votre prescience adorable vous y a fait voir de la fermeté et de la constance, vous l'avez connue, mais pour l'approuver, mais pour la récompenser, mais pour la couronner : Tu cognovisti sessionem meam, et resurrectionem meam. Voilà le modèle de la persévérance d'un pécheur
converti : en voulez-vous le fondement solide? c'est ici que voire attention m'est nécessaire.
J'ai dit que le Sauveur du monde, en ressuscitant selon la chair pour ne plus mourir, nous engageoit indispensablement à ressusciter en esprit pour ne plus pécher. Comment cela? le voici : c'est qu'à prendre la chose dans sa source , Jésus-Christ ayant toujours donné aux Juifs sa résurrection comme le gage authentique de ses promesses et comme la preuve incontestable de sa doctrine, il s'ensuit, et c'est le sentiment de tous les Pères, que toute la foi chrétienne est essentiellement fondée sur la résurrection de cet Homme-Dieu. S'il n'est pas ressuscité, disoit saint Paul, nous avouons que notre foi est vaine; mais s'il est ressuscité, nous prétendons , et avec justice, qu'il n'est rien de plus solide, ni rien, pour ainsi parler, de plus subsistant, que notre foi : or, prenez garde , Chrétiens; ce qui fait subsister notre foi , c'est ce qui fait subsister notre conversion , pareeque notre conversion, selon le concile de Trente7*n'a point d'autre fondement que noire foi. En effet, ce qui m'affermit dans la sainte disposition où je puis être de fuir désormais le péché, c'est la solidité de ma créance ; et ce qui soutient ma créance, c'est la résurrection de Jésus-Christ : par conséquent la résurrection de Jésus-Christ est comme le premier principe de ma persévérance dans le bien. Tandis que je me fonde sur cette résurrection, ma foi ne peut chanceler ; et tandis que ma foi ne peut chanceler, je ne puis chanceler moi-même dans l'obéissance que je dois à Dieu. Or le Fils de Dieu ressuscité opère dans moi l'un et l'autre ; car en ressuscitant il appuie ma foi, et en appuyant ma loi il anime et il fortifie ma volonté.
C'est de quoi nous avons un bel exemple dans la personne des apôtres. Avant la résurrection du Sauveur, rien de plus fragile et de plus foible que les apôtres. Ils protestèrent à Jésus-Christ qu'ils le suivaient jusqu'à la mort, et dans un moment ils l'abandonnèrent. Saint Pierre parut hardi et intrépide dans le jardin ; mais dans la maison du pontife une simple femme l'intimida. C'étoient, dit saint Augustin, les colonnes de l'Église, mais les colonnes sans appui, et qui n'avoient rien de stable. Ils vouloient, et ils ne vouloient pas ; ils avoient du zèle, et ils n'en avoient pas; ils étoient à Jésus-Christ, et ils n'y étoient pas. Mais dès que Jésus-Christ, par sa résurrection eut dissipé tous les nuages de leur incrédulité, ce furent des hommes plus fermes que des rochers, ce furent des colonnes de bronze et d'airain; ils ne cédèrent ni à la violence des persécutions, ni à la rigueur des tourments , ni à la mort même; ils s'exposèrent à tout, ils endurèrent tout pour la cause de leur maître. Qui fit ce miracle? la foi de Jésus-Christ ressuscité. Ego confirmavi columnas ejus (Psalm. 74). Oui, dit cet Homme-Dieu par son Prophète, selon la paraphrase de saint Augustin, c'est moi qui les ai affermis, et qui, voulant poser sur eux l'édifice de mon Église dont ils dévoient être la base, leur ai donné une vertu à 'épreuve de
toutes les tentations. Ils ont cru ma résurrection , et dès-lors ils ont eu comme un esprit nouveau , comme un cœur nouveau ; ils se sont sentis confirmés dans la grâce : Egoconfirmavi columnas ejus. Or je vous demande, Chrétiens, pourquoi la résurrection du Sauveur ne fait-elle pas la même impression sur nous? Avons-nous une autre foi que les apôtres? Est-ce pour les apôtres plutôt que pour nous que Jésus-Christ est ressuscité glorieux et immortel? Ce mystère est-il moins efficace pour fixer noire inconstance ; et si nous en sommes aussi persuadés qu'eux , pourquoi ne serons-nous pas aussi fidèles qu'eux? Disons quelque chose encore de plus particulier , et faisons ensemble une réflexion bien touchante.
Quand saint Paul exhortoit les Hébreux à la persévérance chrétienne, voici une des grandes raisons dont il se servoit : Christus heri; et hodïe, ipse etin secula(Hebr., 45) : Jésus-Christ, leur disoit l'Apôtre, n'est plus sujet à aucun changement ; il étoit hier , il est encore aujourd'hui, et il sera le même dans tous les siècles. Pourquoi donc , concluoit-il, changeriez-vous à son égard de sentiments et de conduite? Doctrinis variis et peregrinis nolite ergo abduci (Ibid.). Ah ! Chrétiens , appliquons-nous à nous-mêmes ce raisonnement. Il est difficile que nous n'ayons été quelquefois touchés de Dieu, et que dans le cours de notre vie il n'y ait eu d'heureux moments où, détrompés de la vanité du monde et confus de nos égarements passés , nous n'ayons dit à Dieu de bonne foi : Oui, Seigneur, je veux être à vous , et je ne me départirai jamais de la résolution sincère que je fais aujourd'hui de vivre dans votre loi et en chrétien. Rappelons un de ces moments, ou plutôt rappelons les sentiments de ferveur et de piété que le Saint- Esprit excitoit alors dans nos cœurs ; car nous savons ce qui nous touchoit, et nous n'en avons pas encore perdu le souvenir. Remettons-nous donc au moins en esprit dans l'état où nous nous trouvions, et sur cela raisonnons ainsi avec nous-mêmes : Eh bien ! la résolution que je fis en tel temps de renoncer à mon péché et de m'attacher à Dieu n'est-elle pas encore maintenantaussi bien fondée et d'une nécessité aussi absolue pour moi que je la conçus alors? Les principes de foi sur lesquels je l'établissois ont-ils changé? m'est-il survenu quelque nouvelle lumière, pour en douter? les choses, considérées de près et en ellesmêmes, sont-elles différentes de ce qu'elles étoient? Quand je comparus devant Dieu dans le tribunal de la pénitence, et que je confessai à Dieu mon iniquité, je me condamnai moi-même, je fus moi-même mon accusateur et mon juge, et par conséquent je fus convaincu moimême que ce que j'appelois iniquité l'étoit en effet; et quand je promis à Dieu d'avoir pour jamais en horreur cette iniquité qui faisoit e désordre de ma vie, quand je m'engageai à en fuir l'occasion , je crus fortement que ma conscience, que ma religion me l'ordonnoit. Me trompois-je? étoit-ce prévention? étoit-ce erreur? Non, sans doute : car je suis obligé de reconnoître que c'étoit l'esprit de Dieu
qui m'éclairoit, et que je ne pensai jamais mieux ni plus sainement. Tout cela étoit donc vrai ; et s'il l'étoit alors, il le doit être encore aujourd'hui, et il le sera encore demain et jusqu'à la fin des siècles, puisque la vérité de Dieu, aussi bien que son être, est immuable : Cliristus heriy et hodie ipse et in secula.
Excellente pratique, mes chers auditeurs, pour se maintenir dans une sainte persévérance; se dire à soi-même : Je fus persuadé un tel jour, et un tel jour mon esprit fut pénétré de cette vérité; j'en ens une vue si parfaite que j'en fus saisi, que j'en fus attendri jusqu'aux larmes. Je ne la goûte plus cette vérité, comme je la goûtois ; mais c'est toujours néanmoins la même vérité, et tout ce que j'y goûtois s'y trouve encore. Elle ne me paroît plus dans ce beau jour où elle se montroit quand j'en étois sensiblement ému ; mais dans le fond elle n'a rien perdu de tout ce que j'y découvrois. Malheur à moi de ce qu'elle n'a plus pour moi le même goût ; mais grâces à mon Dieu de ce que j'en ai conservé la foi ! Parler ainsi, et agir ensuite non plus en vertu du sentiment présent, mais des résolutions passées ; les faire revivre en nous, et quand la tentation nous attaque, nous sollicite, quand l'occasion se présente, nous munir de cette pensée : J'avois prévu tout cela, et j'y étois disposé lorsque je formai le dessein d'être à Dieu ; puisque j'ai encore ce qui opéroit en moi cette disposition , pourquoi ne ferois-je pas aujourd'hui ce que j'aurois fait alors, et pourquoi voudrois-je abandonner Dieu, et me contredire moi-même? Non, non, Seigneur , il n'en ira pas de la sorte ^ il ne faut pas que le caprice de ma volonté l'emporte sur £« règle de ma foi et de ma raison : vous êtes, ô mon Dieu, un trop grand maître pour être servi par humeur; et je tiens à vous par des liens trop forts pour prétendre jamais m'en détacher : j'ai cru, Seigneur, Credidi, et c'est pour cela que je vous ai donné une parole dont j'ai pris le ciel à témoin ; savoir, de garder inviolablement le traité et le pacte solennel que j'ai fait avec vous dans ma pénitence : Credidi propter quod locutus sum (Psalm. 115). Voilà, mes chers auditeurs, ce que j'appelle agir par la foi et vivre de l'esprit de la foi , en quoi consiste proprement le caractère de l'homme juste : Justus autem meus exfidevivil (Hebr., 10.) Résurrection de Jésus-Christ, modèle de notre persévérance, fondement de notre persévérance, et motif encore de notre persévérance : comment cela ? Apprenez-le.
C'est que la résurrection du Sauveur nous met devant les yeux la gloire et l'immortalité bienheureuse où nous aspirons, et qui doit être notre récompense éternelle. Aussi prenez garde que ce fut la vue de cette résurrection qui inspira au patriarche Job tant de constance dans les plus rigoureuses épreuves. Toutes choses le portoient, ce semble, à quitter Dieu : il se trouvoit accablé de misère et de calamiiés qui l'assiégeoient de toutes parts; ses amis mêmes s'étoient tournés contre lui ; sa femme insultoit à sa piété, en la traitant de simplicité : Adhuc
tu permanes in simplicitate tua (Job, 2)? Mais que lui répondoit ce saint homme? Allez, lui disoit-il, vous parlez en insensée : Quasi una de stultis mulieribus locuta es (Ibid). Vous me reprochez mon attachement au Dieu que j'adore ; et moi je vous dis que je l'aurai jusqu'au dernier soupir de ma vie, et que toutes les calamités du monde ne m'obligeront jamais à m'en départir. Et quel motif en apporloit-il? Ah ! Chrétiens, admirable leçon pour nous î Scio enim quod Redemptor meus vivit, et in novissimo die de terra surrecturus sum (Job, 19) : Oui, je serai constant et fidèle, ajoutoit-il, parceque je sais que je dois avoir un Sauveur qui ressuscitera plein de gloire, et que je ressusciterai moi-même un jour comme lui. Or , cette gloire dont je le vois déjà tout éclatant , cette gloire qui par communication doit se répandre sur moi, c'est ce qui m'engage à souffrir sans murmurer, c'est ce qui réprime mes plaintes, c'est ce qui adoucit mes maux, c'est ce qui me soutient dans l'accablement extrême où me réduisent l'humiliation et la douleur; cette espérance que je nourris dans mon sein est le grand motif de ma persévérance : Reposita est hœc spes in sinu meo (Ibid.). Ainsi parloit cet homme de Dieu. Or, mes Frères, reprend saint Augustin, si la vue d'une résurrection si éloignée inspiroità Job ces sentiments au milieu de la gentilité , nous, élevés au milieu du christianisme, nous qui la voyons de si près cette même résurrection, nous qui, dans cette solennité, en célébrons la mémoire, en seronsnous moins touchés et le devons-nous moins être ?
Enfin , Jésus-Christ ressuscité devient par un excès de son amour , et par un effet merveilleux du sacrement de son corps, le sceau de notre persévérance dans la grâce, puisque, tout ressuscité et tout immortel qu'il est , il veut bien être notre Agneau pascal , selon l'expression de l'Apôtre, et s'immoler tout de nouveau sur nos autels pour s'unir intimement à nous , et pour nous faire vivre en lui et par lui : Pascha nostrum immolatus est Christus (1 . Cor., o). Ce Dieu de gloire , le jour même de sa résurrection , se fait notre nourriture ; et après être sorti triomphant du tombeau , il vient obscur et invisible s'ensevelir dans nous par la communion. Que prétend-il? On vous en a instruits , Chrétiens , et vous ne le pouvez ignorer : il prétend servir à votre ame d'aliment, mais d'un aliment céleste et spirituel ; et comme le propre de l'aliment est d'entretenir la vie, il se donne à vous pour conserver cette vie divine, cette vie de la grâce que la pénitence vous a rendue. Avez-vous fait , mon cher auditeur , quelque réflexion aux saintes et vénérables paroles que le prêtre, comme ministre de l'Église , a prononcées en vous admettant à la participation du corps de Jésus-Christ? Peut-être n'y avez-vous pas pensé, et néanmoins c'est à quoi vous deviez être attentif; car voici comment il vous a parlé : Recevez, mon Frère , le corps de votre Seigneur et de votre Dieu , afin qu'il garde votre ame, et qu'il la préserve de la mort du péché ; non pas pour quelques jours ni pour quelques mois, mais pour la vie éter-
nelle : Custodiat animant luam in vitam œternam. Et en effet , s'il n'avoit été question que de vous faire vivre pour quelque temps , en vain Jésus-Christ auroit-il daigné nourrir votre ame de sa propre chair : il ne falloit pas pour cela un pain si exquis ; mais ce pain dont vous avez fait votre pâque est un pain , dit Jésus-Christ même , qui se mange pour ne mourir jamais : Hic est panis de cœlo descendens , ut si qnis exipso manducet, non moriatur ( Joan., 6). Et voilà ce que je vous ai proposé d'abord comme le sacrement de votre persévérance dans la grâce; vérité reconnue de tous les Pères , puisque c'est ainsi qu'ils expliquent cette grande promesse du Sauveur : Qui manducat hune panem, vivet in œternum ( Ibid. ) : Celui qui mangera ce pain vivra éternellement; non pas, dit saint Jérôme , d'une vie corporelle et matérielle, mais d'une vie spirituelle et surnaturelle, qui doit être le fruit de l'adorable Eucharistie. Si donc, engagés comme vous l'êtes à la persévérance chrétienne , et par l'idée de la résurrection de Jésus-Christ , et par la foi de la résurrection de Jésus-Christ , et par la gloire de la résurrection de Jésus-Christ , enfin par le sacrement de la résurrection de Jésus-Christ; si, dis-je, comme tant de lâches chrétiens, vous retourniez à vos premières habitudes, et si vous vous laissiez encore surprendre aux illusions du monde; et, au lieu de donner à la grâce le temps de s'enraciner dans vos cœurs , si vous étouffiez ce bon grain , selon la parabole, et qu'au bout de quelques semaines on vous revît dans les mêmes engagements et les mêmes désordres, n'aurois-je pas droit de vous faire le reproche que faisoit saint Paul aux Galates? Il leur avoit annoncé le royaume de Dieu , il les avoit tous engendrés en Jésus-Christ par l'Évangile, et tandis qu'il avoit été parmi eux, ils étoient demeurés fermes dans la foi; mais à peine les eut-il quittés qu'ils oublièrent ce qu'ils étoient, et qu'ils reprirent les observances du judaïsme. Saint Paul le sut, et voici en quels termes il leur témoigne là-dessus son ressentiment : plaise au ciel que je n'aie jamais sujet de vous les appliquer ! Miror, quod tam cita transferimini ab eo qui vos vocavit in gratiam Christi (Galat., 1) : En vérité, mes Frères, il est bien étrange que vous ayez si tôt changé de sentiments, et qu'en si peu de jours vous ayez renoncé à celui qui vous avoit appelés et conduits par sa grâce à la connoissance de Jésus- Christ ! O insensati Galatœ , quis vos fascinavit non obedire veritati (Galat., 5)? O insensés que vous êtes, qui vous a ensorcelés pour vous faire abandonner lâchement et honteusement le parti de la vérité? Sic stulti estis, ut cum spiritu cœperitis, nunc carne consummemini? (Ibid.) Quelle folie d'avoir commencé par la pureté de l'esprit, et de finir maintenant par la corruption de la chair! Ainsi leur parloit l'Apôtre, et vous parlerois-je , Chrétiens ; car j'aurois bien de quoi m'étonner que des résolutions prises à la face des autels et en la présence du Seigneur se fussent tout-à-coup évanouies. Eh quoi! mes Frères , vous dirois-je aussibien que saint Paul, vous faisiez àDieu de si saintes
protestations ; vous nous donniez dans le sacré tribunal des paroles si expresses; vous vous obligiez de si bonne foi, ce semble, à tout ce que nous vous prescrivions ; vous deviez être si réguliers à le pratiquer : mais l'avez-vous fait? Sic stutti estis , ut cum spirilu cœperitis , nunc carne consummeminil En êtes-vous moins colères et moins emportés? En êtes-vous moins ambitieux et moins entêtés de votre fortune? en êtes-vous moins sensuels et moins adonnés à votre plaisir ? n'avez-vous plus revu cette personne, écueil funeste de votre fermeté et de votre constance? n'avez-vous plus recherché ces occasions si dangereuses pour vous? n'avez -vous plus tenu ces discours ou médisants ou impies ? Vous aviez jeté les fondements d'une vie chrétienne et spirituelle : qui vous a empêchés d'élever ce saint édifice? On espéroit tout de vous , et dans un moment toutes les espérances qu'on en avoit conçues sont renversées. Falloit-il pour cela faire tant d'avances , falloit-il puiser dans les sources salutaires de la grâce? falloit-il se laver dans les eaux de la pénitence? falloit-il manger la chair de l'Agneau : Sic stulti estis? Poursuivons , mes chers auditeurs. Je vous ai fait voir que la résurrection du Fils de Dieu étoit pour nous un engagement à la persévérance dans la grâce , et j'ajoute que la persévérance dans la grâce est le gage le plus certain que nous puissions avoir d'une résurrection glorieuse à la fin des siècles , et semblable à celle de Dieu. C'est le sujet de la seconde partie.