PREMIÈRE PARTIE
C'est une question que les Pères de l'Église ont traitée avec autant de force que de subtilité , savoir, pourquoi Dieu ayant créé l'homme raisonnable , il n'a pas voulu dans la chose la plus essentielle , qui est la religion , le conduire par la raison , mais par la foi. Saint Augustin dit que Dieu en a usé de la sorte pour l'intérêt de sa propre gloire. Car de même qu'un maître ne veut pas que ses serviteurs entreprennent d'examiner sa conduite, particulièrement sur les affaires les plus secrètes et les plus importantes de sa maison, aussi étoit-ildela grandeur de Dieu que l'homme, qui n'est qu'un néant, ne présumât pas d'entrer en raisonnement avec lui sur ce qu'il y a de plus caché et de plus impénétrable dans les desseins de sa providence et dans l'ordre de ses jugements. C'est ainsi que parle saint Augustin. Et en effet, il faut convenir que cette obéissance que nous rendons à Dieu par la foi , est un hommage dû à la souveraineté infinie de son être. Mais s'il est honorable et glorieux à Dieu de gouverner l'homme parla foi, je soutiens, avec le docteur angélique saint Thomas , qu'il n'est pas moins avantageux à l'homme d'être conduit par cette voie : pourquoi? non seulement parceque la conduite de la foi est plus méritoire pour l'homme que celle de la raison ; non seulement parceque sans la foi nous ignorerions bien des mystères et bien des vérités qui surpassent notre raison; non seulement parcequ'il y a peu d'esprits capables d'acquérir par la seule raison une connoissance de Dieu telle que nous la devons avoir, d'où il s'ensuit que Dieu n'auroit pas pourvu la plupart des hommes d'un moyen suffisant pour le bien connoître, et que la plupart des hommes demeureroient sans religion si Dieu , au défaut de la raison , ou plutôt pour fortifier et pour éclairer sa raison, n'avoit établi la foi ; mais surtout parcequ'en matière de religion , il est impossible, quelque intelligents que nous puissions être , que nous trouvions jamais le repos de notre esprit hors d'une humble soumission à la foi.
Principe qui me paroît incontestable ; car donnez-moi un homme déterminé à ne croire que ce qu'il lui plaît , et à ne déférer jamais à
la foi ; sur quoi s*appuiera-t-il pour se mettre dans cette situation qui rend un esprit calme et tranquille ? Ou il vivra dans l'indifférence par rapport à la religion , comme les libertins et les impies; ou il se fera une religion particulière selon ses vues, comme les sages mondains et les philosophes. S'il vit dans une indifférence entière louchant la religion , c'est-à-dire sans se mettre en peine ni s'il y a un Dieu, ni comment il faut l'honorer, ni ce qui suit après cette vie, ni s'il y en a une autre que celle-ci ; vous savez quel est le malheur de cet état , et il ne faut qu'un rayon de lumière pour le comprendre. Car quelle horreur ! et qu'est-ce qu'un homme insensible aux choses mêmes qui sont les plus inséparables de son être et de sa condition : qu'un homme qui ne sait ce qu'il est, ni pourquoi il est; qui ne pense pas à ce qu'il sera, ni à ce qu'il deviendra; qui, ne croyant rien , est incapable de rien espérer ; et qui , n'étant assuré de rien , doit nécessairement craindre tout : qui abandonne au hasard son bonheur et son malheur éternel ; en sorte que s'il y a un bonheur éternel , il fait état d'y renoncer, et que s'il y a un malheur éternel , il s'y expose évidemment ; qui court tout le risque de l'un , et qui se prive de toute la consolation de l'autre ; qui ne connoît pas Dieu et qui ne veut pas s'appliquer à le chercher , ou plutôt qui veut ignorer Dieu , lorsque toutes choses le forcent à le connoître? Car voilà les caractères d'un libertin sans religion. Or, je vous demande s'il est possible que l'homme trouve là un repos solide ; et si , du moment qu'il est raisonnable, tout cela ne doit pas le troubler, l'agiter, l'effrayer? Mais considérons-le dans l'autre état , où il se fait une religion de sa raison , c'est-à dire une religion fondée sur les seules connoissances qu'il a reçues de la nature , telle qu'a été et qu'est encore la religion des philosophes et des sages du monde, Je ne dis point ici quel désordre ce seroit que chacun eût droit de se faire une religion particulière , et qu'il y eût autant de religions que de sentiments, cela n'est pas de mon sujet ; j'examine seulement si dans cet état l'esprit de l'homme pourroit trouver une vraie tranquillité, et je prétends que non: pourquoi? parce qu'un homme sage , pour peu qu'il se connoisse lui-même , est convaincu de trois choses touchant sa raison : premièrement , qu'elle est sujette à l'erreur ; en second lieu , qu'elle est naturellement curieuse ; enfin, que la plupart de ses connoissances ne sont tout au plus que de simples opinions qui la laissent toujours dans l'incertitude, en lui proposant même la vérité. Or, ces trois choses sont absolument incompatibles avec le repos de l'esprit, et vous l'allez voir.
Si je suis sage , je ne puis établir ma religion sur ma raison : pourquoi? parceque je sais que ma raison est sujette à mille erreurs, surtout en ce qui concerne la religion. Je sais ce que l'histoire de tous les siècles m'apprend, qu'il n'y a rien sur quoi les hommes soient tombés dans des égarements d'esprit si prodigieux que sur ce qui
regarde le culte de la Divinité ; je sais ce que saint Chrysostome remarque; qu'au même temps que le démon arrachoit du cœur des hommes la religion du vrai Dieu , il les engageoit dans des superstitions honteuses , jusqu'à leur faire adorer les plus vils animaux ; ce qu'ils auroient dû, ce semble, avoir en horreur, et ce qu'ils se laissoient néanmoins persuader. Je sais ce qui causoit l'étonnement de saint Augustin, lorsqu'il considéroit que les Égyptiens, après avoir élé les peuples de la terre les plus polis , en étoient toutefois venus à la plus basse de toutes les idolâtries , ayant reconnu pour leur déesse ce qu'on n'oseroit presque nommer; et que les Romains , qui furent depuis les maîtres du monde , dans l'état le plus florissant de leur empire , avoient présenté de l'encens à des dieux sujets aux vices les plus infâmes et les plus abominables. Je sais qu'il est aisé de justifier par la tradition de l'Église qu'après la venue même de Jésus-Christ il n'y a point eu d'hérésie si extravagante qui n'ait trouvé des sectateurs qui l'ont reçue et qui l'ont goûtée : et, ce qui est encore plus surprenant , je sais que les plus extravagantes de ces hérésies ont été souvent approuvées par les génies les plus sublimes. Enfin, je sais ce que saint Jérôme a judicieusement observé , qu'autant de fois que l'esprit de l'homme a franchi les bornes de la foi , et voulu faire par sa seule raison de nouvelles découvertes dans le champ de la religion, toutes ses recherches n'ont abouti qu'à l'embarrasser , et qu'à l'envelopper dans les plus grossières erreurs.
Si je suis bien instruit, je sais tout cela : or, quelle apparence que, sachant tout cela , je puisse me fier à ma raison et m'en rapporter à elle sur les points de ma religion ; à moins que je ne me flatte d'avoir une raison plus épurée, plus droite et plus infaillible que tout le reste des hommes , ce qui seroit un excès de présomption et un orgueil insoutenable. Il faut donc, pour peu que j'aie même de raison, que là où il s'agira de la religion je tienne ma raison pour suspecte , ou plutôt que je la renonce. Or, dès-là, elle n'est plus capable de pacifier mon esprit , et de le tenir dans une sainte assurance. C'est la conclusion que tire Guillaume de Paris ; et cette conclusion est évidente par elle-même. Ajoutez à cela que le caractère de notre esprit , dans la plupart des jugements qu'il forme, est un caractère d'incertitude, d'inconstance, d'irrésolution : autre qualité directement contraire au repos qu'il cherche. C'est-à-dire que, pour une connoissance certaine que nous avons et que notre raison nous garantit , il y en a cent qu'elle ne nous garantit pas. Bien plus : celle que nous supposons aujourd'hui certaine, demain ne nous paroît plus que douteuse; et après y avoir encore pensé nous la rejetons même absolument comme fausse. Or, si cela est vrai à l'égard des choses du monde, qui sont, pour ainsi dire , de notre ressort, beaucoup plus l'est-il à l'égard des choses de Dieu , qui nous sont d'autant moins connues qu'elles sont plus relevées au-dessus de nous, et qui par-là doivent jeter un esprit
dans de plus grandes inquiétudes , quand il n'est pas réglé par la foi. Voilà , Chrétiens , l'état déplorable où étoit saint Augustin avant sa conversion , lorsque par un vain orgueil il vouloit décider et juger en maître, au lieu de s'instruire avec la docilité et l'humilité d'un disciple; car c'est lui-même qui le confesse, dans le livre qu'il nous a laissé touchant l'utilité de la foi. Je passois, dit-il , de secte en secte et d'opinion en opinion , selon les divers mouvements de mon esprit : tantôt je me déclarois pour l'une, et tantôt pour l'autre :il n'y en avoit pas une que je ne voulusse embrasser, et pas une que je ne voulusse abandonner. Aujourd'hui j'étois manichéen , et demain je ne l'étois plus ; je désespérois même souvent de parvenir jamais à la vérité ; et après un long combat, fatigué de mes propres pensées , je me laissois emporter au sentiment des académiciens, qui ne tenoient rien de certain dans le monde : aimant mieux avec eux douter de tout , que de prononcer avec les autres sur des probabilités : Sœpè mihi videbatnr non posse omn^io inveniri quod quœrebam, magniqae fluctus cogitationum mearum in acaclemicorum sententiam ferebantur (Auc). Sur quoi , en passant , vous remarquerez qu'au moins saint Augustin n'étoit pas sujet à ce vice si commun dans notre siècle , de se préoccuper d'un sentiment sans en vouloir écouter d'autre ; de croire toujours une chose parce qu'on l'a crue d'abord, ou de n'y acquiescer jamais parcequ'on l'a une fois combattue; de s'entêter qu'elle est parcequ'on veut qu'elle soit ; de la contredire avec obstination parcequ'on a intérêt qu'elle ne soit pas ; et, quelque parti qu'on prenne, de se faire un faux honneur d'y demeurer , sans avoir d'autre règle de sa conduite qu'un attachement opiniâtre à son sens. Car voilà, mes chers auditeurs , ce qui produit tous les jours parmi nous tant de désordres. Saint Augustin, dis-je, n'eut pas au moins cette foiblesse, dans le temps même qu'il n'avoit pas encore soumis son esprit à l'empire de la foi ; car il examinoit tout, et n'étoit prévenu de rien. Mais, par un défaut tout opposé à celui-là , à force d'examiner, et de donner dans l'examen qu'il faisoit trop de liberté à sa raison , il ne trouvoit plus rien à quoi se fixer , et c'est ce qui l'embarrassoit et ce qui le troubioit. Voyez ces prétendus esprits forts du monde, qui, pour avoir peu de religion, raisonnent éternellement sur la religion. Quoique ce ne soit pas , comme saint Augustin, par une abondance de lumières, et qu'il y ait communément dans leur libertinage plus d'ignorance que de doute , c'est là qu'ils en viennent. Ils raisonnent , mais sans savoir eux-mêmes ce qu'ils croient et ce qu'ils ne croient pas ; incertains de tout et ne convenant jamais du principe auquel ils veulent s'arrêter; détruisant aujourd'hui ce qu'ils avoient hier avancé ; parlant tantôt d'une façon et tantôt de l'autre , selon qu'ils se sentent poussés et que le caprice les emporte. D'où est venue celte confusion, qui a paru de tout temps dans le progrès des hérésies, et qui fit en particulier du luthéranisme un monstre à cent têtes , par la
diversité des factions qui le partagèrent ? de l'orgueil de la raison humaine. Chacun s'érigeoit en maître et dogmatisoit à sa mode , et chacun vouloit être écouté. L'un prenoitla réformation dans toute sa rigueur , l'autre l'adoucissoit et la modéroit : celui-ci , à quelque prix que ce fût , vouloit sauver la réalité dans le sacrement de Jésus- Christ; celui-là ne la pouvoit souffrir. De là naissoit la division des esprits , de là les schismes des Églises , de là les guerres dans les états. Or ce qui est arrivé dans une même secte, c'est ce qui arrive à toute heure dans un même esprit ; et l'expérience nous fait voir qu'il se divise lui-même et qu'il se confond, dès qu'il est assez malheureux pour ne s'attacher pas à la simplicité de la foi.
Quand il n'y auroit que la curiosité de savoir, qui , toute défectueuse qu'elle est , passe pour un droit et pour une prérogative dont la raison de l'homme se prévaut ; avec cette insatiable avidité d'acquérir sans cesse de nouvelles connoissances , pourrions-nous espérer de procurer îa paix à notre esprit ? car, comme dit saint Thomas , raisonner c'est chercher ; et chercher toujours, c'est n'être jamais content. Il faut donc , pour mettre notre esprit en possession de cette bienheureuse paix à laquelle il aspire, quelque chose de stable qui arrête et qui borne sa curiosité, quelque chose de certain qui remédie à ses inconstances , quelque chose d'infaillible qui corrige ses erreurs. Or, ce sont les trois caractères de la foi ; car la foi borne notre raison , en réduisant tous ses discours à ce seul principe , C'est Dieu qui l'a dit; c'est Jésus-Christ, la sagesse de Dieu même, qui a parlé , et ne lui permettant jamais de passer outre. D'où vient que Terlullien disoit qu'après Jésus-Christ la curiosité ne nous étoit plus d'aucun usage, et que l'exercice nous en étoit interdit depuis que l'Évangile nous avoit été annoncé : Nobis curiositate opas non est post Chrislum, nec inquisitione post Evangelium (Tertull.)? Or, si en cela notre raison paroît céder ses droits , parce qu'elle se retranche dans des limites que la nature ne lui prescrit point , du moins est-il vrai que dans ce retranchement qui lui est volontaire, toutes ses inquiétudes cessent , et qu'elle y trouve un parfait repos.
De plus , la foi remédie à ses inconstances , et cela n'est pas moins évident, parcequ'il est de la substance même de la foi divine de nous mettre dans cette sainte disposition d'esprit , où nous renoncerions plutôt à toutes les lumières de la nature et à toutes les connoissances des sens, que de ne pas croire ce que nous croyons. Car qu'est-ce que d'être fidèle , sinon d'être disposé de la sorte ? Or ce qui détermine ainsi notre esprit est ce qui fait sa paix. Enfin la foi, par un don de grâce qui lui convient uniquement , assure la raison de l'homme contre le mensonge et l'erreur , parcequ'elle est aussi infaillible que Dieu même. Non seulement infaillible en soi, puisqu'elle est immédiatement fondée sur l'autorité et sur la révélation de Dieu, mais infaillible même par rapport à nous , puisqu'elle nous applique cette révélation
par des règles si saintes, que si par impossible nous étions trompés , Dieuseroit responsable de nos erreurs, suivant cette consolante parole de Richard de Saint- Victor : Domine, si error est quem credimus, à te clecepti sumus (Riciiardus a Sanct. Vict.) : Oui, Seigneur, s'il y avoit de l'illusion dans notre foi , ce seroit à vous que nous aurions droit de nous en prendre. Or ce droit qu'a notre raison d'en appeler à Dieu comme à son garant , et de faire fond sur son infaillibilité , c'est ce qui l'assure dans celte paix dont dépend son bonheur et sa perfection. Et voilà ce que j'appelle le don de Dieu et la béatitude de la foi, dans un esprit soumis à Dieu. Car c'est un abus , Chrétiens , dont il est important que nous nous détrompions , de se figurer que notre foi soit une foi ignorante , qu'elle soit une foi imprudente, qu'elle soit même une foi aveugle en toutes manières , comme les manichéens vouloient le persuader à saint Augustin, pour le détourner du parti catholique. Non , cette foi surnaturelle dans son objet , dans son motif et dans son principe , n'est point une foi ignorante , puisqu'avant que de croire il nous est permis de nous éclaircir si la chose est révélée de Dieu ou si elle ne l'est pas. Et en cela je puis dire , sans parler témérairement, que la foi qui me fait chrétien, tout obéissante qu'elle est, ne laisse pas d'être raisonnable , et qu'en sacrifiant même ma raison elle se réserve toujours le pouvoir de raisonner. J'avoue qu'elle ne peut plus raisonner quand elle connoît une fois que c'est Dieu qui parle , parceque Dieu ne prétend pas nous rendre compte de ce qu'il a fait, ni de ce qu'il a dit : mais il ne veut pas aussi que nous lui donnions créance sans raison et sans discernement , puisqu'il nous défend au contraire de croire à tout esprit , et qu'un des écueils qu'il veut que nous évitions le plus, est de nous exposer indiscrètement à prendre la parole d'un homme pour la sienne. Voilà pourquoi il nous permet , ou , pour mieux dire , il nous commande de raisonner : n'estimant pas , dit saint Jérôme , qu'il soit indigne de sa grandeur d'en passer par une telle épreuve , Probate spiritus si ex Deo sint ( Joan., 4 ); et de se soumettre en un sens à notre raison, avant que d'obliger notre raison à se soumettre à lui. Et c'est ce que le prince des apôtres a si bien exprimé dans ces deux mystérieuses paroles, lorsqu'il nous exhorte à devenir par la foi comme des enfants , mais comme des enfants raisonnables. Il semble, dit saint Augustin , qu'il y ait en cela de la contradiction ; car si nous sommes des enfants , comment pouvonsnous être raisonnables ? et si nous sommes raisonnables , comment pouvons-nous être des enfants ? Mais ce qui est impossible dans l'ordre de la nature, est le devoir le plus naturel et le plus intelligible dans l'ordre de la grâce. Car c'est-à-dire que par la foi nous devons être comme des enfants , pour ne plus raisonner avec Dieu , quand il lui a plu de s'expliquer et de se déclarer à nous ; mais que nous devons être raisonnables pour discerner si ce que l'on nous propose est de Dieu , ou de quelqu'un autorisé de Dieu : en un mot, que nous devons
être raisonnables avant la foi , et non pas dans l'exercice actuel de la foi ; raisonnables pour les préliminaires de la religion, et non pas pour l'acte essentiel de la religion ; raisonnables pour apprendre à croire et pour nous disposer à croire , et non pas pour croire en effet. Or ce tempér ament et ce mélange de raison et de foi , de raison et de religion , de raison et d'obéissance , c'est en quoi consiste le repos d'un esprit judicieux et bien sensé.
Ce n'est pas assez : notre foi n'est pas imprudente , puisqu'elle est fondée sur des motifs qui ont convaincu les premiers hommes du monde, qui ont persuadé les esprits les plus délicats , qui ont converti les plus libertins et les plus impies , et qui ont fait dire à saint Augustin qu'il n'y avoit qu'une folie extrême qui pût résister à l'Évangile. Ne seroit-il pas bien étonnant que ce qui a paru folie à ce docteur de l'Église nous parût sagesse , et qu'on appelât imprudence ce qu'il a regardé comme la souveraine raison ? Enfin notre foi n'est point une foi aveugle en toute manière , puisqu'à l'obscurité des mystères qu'elle nous révèle, elle joint une espèce d'évidence , et c'est l'évidence de la révélation de Dieu .-concevez, s'il vous plaît, ma pensée. Je dis une espèce d'évidence, parcequ'après les motifs qui m'engagent à croire, par exemple, l'incarnation ou la résurrection de Jésus-Christ quoique le mystère d'un Dieu fait homme , le mystère d'un Homme-Dieu ressuscité , me soit obscur en lui-même , la révélation de ce mystère ne me l'est pas. Et en effet , si , pour confirmer la vérité de ce mystère, Dieu , au moment que je parle , faisoit un miracle à mes yeux , il me seroit évident que ce mystère m'est révélé de Dieu , et cette évidence ne répugneroit ni à la qualité ni au mérite de ma foi. Or j'ai des motifs plus forts et plus pressants pour m'en convaincre que si j'avois vu ce miracle; et je puis dire aussi bien que le plus saint de nos rois qu'il ne me faut point de miracle , parceque la voix de l'Église , celle des prophètes , et tant d'autres témoignages, ont quelque chose de plus authentique pour moi. Pourquoi donc ne conclurois-je pas que j'ai comme une évidence de la révélation divine au milieu des ténèbres de la foi ? Or cela joint à tout le reste achève de calmer mon esprit.
Au contraire , si je sors des voies de la foi , de ces voies simples et droites , je tombe dans un labyrinthe où je ne fais que tourner, que me fatiguer, sans trouver jamais d'issue. Il faut, pour y renoncer à cette foi , que je me porte aux plus grandes extrémités : à ne plus reconnoître de Dieu, à ne plus reconnoître de Sauveur Homme-Dieu , à démentir tous les prophètes qui l'ont promis , à m'inscrire en faux contre toutes les Écritures, à traiter tous les évangélistes d'imposteurs , à combattre tous les miracles de Jésus-Christ , à contredire tous les historiens sacrés et profanes. Or, pour en venir là et pour y demeurer, quels combats n'y a-t-il pas à soutenir, et de quels flots de pensées un esprit ne doit-il pas êire agité?
Et certes , dirois-je à un libertin , dans cette contrariété de senti-
ments qui est entre vous et moi , qui de nous deux expose davantage , et qui de nous deux doit plus craindre ? Est-ce moi qui crois ce que la religion m'enseigne ; ou n'est-ce pas vous qui n'en croyez rien ? Estce moi , qui me soumets à croire pour conformer ma vie à ma créance ; ou n'est-ce pas vous , qui ne voulez rien croire pour vivre dans le libertinage ? En croyant ce que je crois , tout ce qui peut m'arriver de plus fâcheux , c'est de me priver inutilement et sans fruit , pendant la vie , de certains plaisirs défendus par la loi que je professe, et défendus même par la raison. Voilà le risque seul que je cours , supposé que ma créance ne fût pas bien établie. Mais vous , si ce que vous ne croyez pas ne laisse pas d'être vrai , vous vous mettrez dans le danger d'une damnation éternelle.Telle estpa différence de nos conditions : moi qui hasarde peu (si toutefois je hasarde en effet quelque chose), je vis sans inquiétude ; mais vous qui hasardez tout , puisque vous hasardez une éternité , vous devez être en de perpétuelles alarmes. Concluons donc avec le Sauveur du monde : Beati qui non viderunt, et crediderunt( Joan., 20 ) ! Heureux ceux qui croient, et qui croient sans avoir vu ! Heureux ceux qui croient , je ne dis pas seulement parcequ'en soumettant leur raison à la foi ils en corrigent toutes les imperfections , je ne dis pas parcequ'au lieu d'une raison foible et aveugle à laquelle ils renoncent , ils entrent par la foi en communication des plus pures lumières de l'esprit de Dieu ; mais parcequ'en captivant leur esprit sous le joug de la foi, ils l'établissent dans une paix inaltérable ; et heureux ceux qui croient sans avoir vu , parceque moins ils ont besoin de voir pour croire , plus la paix de leur esprit est solide et constante. Non , non , Chrétiens , ne pensons pas que les apôtres aient été plus privilégiés que nous, parcequ'ils ont vu le Fils de Dieu sur la terre , et qu'ils ont été témoins de ses miracles. Le Fils de Dieu lui-même nous dit aujourd'hui tout le contraire , et il nous assure que si nous savons profiter de notre condition , elle peut être en cela plus heureuse : Beati qui non viderunt, et crediderunt. Ce n'est point proprement la vue des miracles qui donne à un esprit cette paix et cette tranquillité dont nous parlons , c'est la simple soumission à la foi. Les apôtres avoient vu tous les miracles que Jésus- Christ avoit opérés pendant sa vie, et cependant ils n'en furent pas moins troublés au temps de sa passion : après sa résurrection même , quoiqu'il leur eût tant de fois apparu , leurs esprits n'étoient pas encore bien rassurés ; et le Sauveur, en montant au ciel , fut obligé de leur reprocher leur incrédulité. Ce qui les confirma , ce fut ce don de foi elde soumission que le Saint-Esprit leur apporta du ciel, lorsqu'il descendit visiblement sur eux. Or, sans avoir vu, je puis avoir cet esprit de soumission aussi bien que les apôtres , et même encore plus que les apôtres , parcequ'il y a bien plus de soumission à croire sans avoir vu , qu'à croire quand on a vu. Ainsi je puis être, dans l'exercice de ma foi , encore plus heureux que les apôtres. Ah ! mes chers
auditeurs , quel repos pour nous si nous étions bien persuadés de ce principe ! quelle paix , si nous avions sacrifié à Dieu toutes ces vaines curiosités dont nous nous occupons ; cette démangeaison de savoir et d'approfondir certains points que Dieu a voulu nous tenir cachés , et où nous n'entrons jamais que pour nous rendre malheureux ; cette force d'esprit prétendue , dont nous nous flattons, et dont nous voulons acquérir l'estime aux dépens de notre foi , parceque nous ne pouvons peut-être pas l'acquérir par une autre voie ; cette liberté présomptueuse de parler de tout, de disputer sur tout , qui va peu à peu à éteindre la religion dans nos cœurs ! Car voilà ce qui nous perd. C'est ce qui a perdu tous ces esprits superbes qui ont voulu se donner l'essor, et s'élever trop haut. Ils se sont épuisés à raisonner, mais en vain. Après s'être bien tourmentés, ils ont été contraints d'avouer que la religion n'étoit point l'ouvrage de l'homme , et ils se sont repentis cent fois d'avoir commencé à y toucher. Luther le disoit lui-même ; et quand on lui demandoit son avis sur quelque article de la religion , il étoit le premier, comme son histoire nous l'apprend , à conseiller de ne pas suivre son exemple, et de se tenir à la grande règle de la soumission. Soumission à la foi , nécessaire pour avoir la paix de l'esprit ; et soumission à la loi , nécessaire pour avoir la paix du cœur : c'est la seconde partie.