‹ Œuvres complètes de Bourdaloue de la Compagnie de Jésus. -- (volume 5)Chapitre 44 sur 164 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

On n'en peut douter, Chrétiens : à considérer le mariage dans toute son étendue, et surtout selon les trois qualités que j'ai marquées,

comme sacrement, comme lien d'une mutuelle société, et par rapport à l'éducation des enfants dont il est une propagation légitime , cet état porte avec soi des obligations qu'il vous est d'une importance extrême de bien connoître , et que je vais , pour satisfaire au devoir de mon ministère , vous expliquer.

C'est , sans contredit , un bien pour le christianisme , et pour vous en particulier, qui êtes appelés par la Providence à vivre dans le monde , que le Fils de Dieu ait consacré le mariage par son institution; que non seulement le mariage ne soit point un état criminel, comme l'ont voulu faire passer quelques hérétiques , ni une société purement civile, comme il l'est parmi les païens; ni une simple cérémonie de religion, comme il l'étoit dans l'ancienne loi; mais un sacrement qui confère la grâce de Jésus-Christ, établi pour sanctifier les âmes, pour représenter un de nos plus grands mystères, qui est l'incarnation du Verbe, et pour en appliquer les mérites à ceux qui le reçoivent dignement : Sacramentum hoc magnum (Eplies., 5). Oui, mes Frères, disoit saint Paul, ce sacrement est grand; et je vous le dis, afin que vous sachiez l'avantage que possède en ceci notre religion par-dessus toutes les autres. Car il n'est grand que par le rapport qu'il a avec Jésus-Christ, notre divin Sauveur; il n'est grand que dans l'Église, qui est l'épouse de Jésus-Christ, il n'est grand que pour les fidèles , qui sont les membres du corps mystique de Jésus-Christ, c'est-à-dire qu'il n'est grand que pour vous : Ego autem dico vobis in Christo et in Ecclesiâ (lbid.). Tout cela est de la foi. Mais de là que s'ensuit-il? des obligations à quoi l'on fait bien peu de réflexion dans le monde, et que le mariage néanmoins vous impose. Car, puisque c'est un sacrement de la loi de grâce, il n'est donc permis de s'y engager qu'avec une intention pure et sainte; il n'est donc permis de le recevoir qu'avec une conscience nette, et exempte de péché ; il n'est donc permis d'en user que dans la vue de Dieu , et pour une fin digne de Dieu ; et quiconque manque à ces devoirs commet une offense qui tient de la nature du sacrilège, parcequ'il profane un sacrement. Présupposé le principe de la foi, il n'y a rien en toutes ces conséquences qui ne soit évidente! incontestable.

Mais, encore une fois, on ne pense guère à ces conséquences dans le monde : et d'où vient qu'on n'y pense pas ; qu'on oublie dans ce sacrement les règles de piété, que l'on garde et que l'on croit devoir garder en recevant les autres? Vous êtes les premiers, et souvent même les plus zélés à condamner un homme qui entreroit dans l'Église et dans les sacrés ordres par des vues ou d'intérêt ou d'ambition. Vous ne voudriez pas approcher du sacrement de nos autels sans vous être auparavant purifiés dans les eaux de la pénitence; et vous croiriez vous rendre coupables en vous présentant au tribunal de la pénitence, pour une autre fin que d'honorer Dieu et de vous réconcilier avec Dieu. Quand on vous parle de ce Simon le magicien, qui

demanda aux apôtres le sacrement de confirmation par un motif de vaine gloire; et quand on vous dit que Judas parut à la table de Jésus-Christ , et qu'il y communia dans une disposition criminelle , vous réprouvez l'attentat de l'un et de l'autre. Or le mariage est-il moins respectable et moins vénérable en qualité de sacrement? Le Sauveur du monde l'a-t-il moins institué que les autres sacrements? a-t-il moins de vertu pour donner la grâce que les autres sacrements? contient-il des mystères moins relevés que les autres sacrements? tout ce qui se dit des autres sacrements pour les exalter et nous les faire honorer, ne convient-il pas également à celui-ci ? et par conséquent ne demande-t-il pas par proportion des dispositions aussi parfaites , un motif aussi chrétien, une pureté de cœur aussi entière, un usage aussi honnête et aussi saint?

Nous savons tout cela dans la spéculation ; mais , dans la pratique , voici la différence qu'on met entre ce sacrement et les autres. Pour ceux-là on s'y prépare , on y cherche Dieu , on y prend des sentiments de religion , et en cela l'on agit chrétiennement ; mais est-il question du sacrement dont je parle, vous diriez que c'est dans la vie une chose indifférente et toute profane, à laquelle ni Dieu ni la religion n'ont point de part. On fait un mariage par des considérations purement humaines , sans en avoir le moindre remords ; on le célèbre au pied de l'autel , dans un état actuel de péché ; et quoique ce soit incontestablement une profanation sacrilège, à peine en a-t-on quelque scrupule, parceque la plupart même ignorent ce point de conscience. Or, sur cela, mes chers auditeurs, comment peut-on se justifier devant Dieu? Car si vous voulez que je vous en déclare ma pensée, voilà un des désordres les plus essentiels qui régnent aujourd'hui dans le christianisme. On n'y regarde plus, ce semble, le mariage comme une chose sacrée , mais comme une affaire temporelle, et comme une pure négociation. Qui est-ce qui consulte Dieu pour embrasser cet état? qui est-ce qui considère cet état comme un état de sainteté où Dieu l'appelle ? qui est-ce qui choisit cet état dans les vues de sa prédestination éternelle et de son salut? Le dirai-je? les païens mêmes étoient sur ce point plus religieux, du moins plus sages et plus sensés. Si le mariage parmi eux n'éloit pas un sacrement, ce n'étoit pas non plus, comme il l'est devenu parmi nous, un trafic mercenaire, où l'on se donne L'un à l'autre, non par une inclination raisonnable, non par une estime honnête, ni selon le mérite de la personne, mais selon ses revenus et ses héritages, mais au prix de l'argent et de l'or. Car tel est le nœud de presque toutes les alliances; c'est l'argent qui les forme: d'où vient ensuite ce dérèglement si commun , qu'après un mariage contracté sans attachement, on fait ailleurs de criminels attachements sans mariage. Quoi qu'il en soit , ce que nous ne pouvons assez déplorer, Chrétiens , c'est que le mariage renfermant dans son essence deux qualités , celle de contrat et celle

de sacrement, on n'a d'attention que sur la première, qui est d'un ordre inférieur; et qu'on néglige absolument l'autre , qui néanmoins est toute surnaturelle et toute divine. En qualité de contrat , on y observe toutes les règles de la prudence. Combien de traités , combien de conférences et d'assemblées, combien d'articles et de conditions , combien de précautions et de mesures? Mais pour ia qualité de sacrement, ni réflexions ni préparatifs. On croit que tout se réduit à quelques cérémonies extérieures de l'Église , dont on s'acquitte sans recueillement et sans esprit de religion. Or est-il possible qu'un sacrement ainsi profané vous attire de la part de Dieu les secours de grâce qu'il y a attachés? et si vous manquez de ces secours, comment accomplirez-vous les obligations de votre état?

Je dis les obligations que vous impose le mariage, non seulement pris comme sacrement , mais de plus considéré comme lien d'une société mutuelle. Car voici où je prétends que sont nécessaires les grâces de Dieu les plus puissantes et les plus abondantes ; vous l'allez comprendre. Il ne s'agit point seulement ici d'une société apparente, mais d'une société de cœur; en sorte que vous pratiquiez à la lettre ce précepte de l'Apôtre : Viri, diligite uxores veslras, sicut et Christus di~ lexit Ecclesiam {Eplies., 5) : Vous, maris, aimez celles que Dieu vous a données pour épouses ; et vous , femmes , ceux que la Providence vous a destinés pour époux. La règle que vous devez en cela garder, est de vous aimer l'un l'autre , comme Jésus-Christ a aimé son Église: sicut et Christus dilexit Ecclesiam. Voilà, dsi-je, votre modèle. Aimez-vous d'un amour respectueux, d'un amour fidèle, d'un amour officieux et condescendant, d'un amour constant et durable, d'un amour chrétien. Tout cela, ce sont autant de devoirs renfermés dans cette foi conjugale que vous vous êtes promise de part et d'autre , et qui vous a unis. Prenez garde : je dis d'un amour respectueux, parcequ'une familiarité sans respect porte insensiblement et presque infailliblement au mépris. Je dis d'un amour fidèle, jusqu'à quitter , pour un époux ou pour une épouse, père et mère, puisque c'est en termes formels la loi de Dieu ; mais à plus forte raison jusqu'à rompre tout autre nœud qui pourroit attacher le cœur, et à se déprendre de tout autre objet qui le pourroit partager. Je dis d'un amour officieux et condescendant, qui prévienne les besoins ou qui les soulage , qui compatisse aux infirmités, qui lie les esprits, et qui maintienne entre les volontés un parfait accord. Je dis d'un amour constant et durable, pour résister aux fâcheuses humeurs qui le pourroient troubler, aux soupçons et aux jalousies , aux animosités et aux aigreurs. Enfin je dis d'un amour chrétien ; car c'est ici que je puis appliquer , et que se doit vérifier la parole de saint Paul , que la femme chrétienne et vertueuse est la sanctification de son mari. C'est ce qu'ont été ces illustres princesses qui ont sanctifié les empires, en convertissant et en sanctifiant les princes dont elles étoient tout ensemble et les épouses et les apô-

très. C'est ce que vous devez être, Mesdames, faisant dans vos familles ce que celles-là ont fait si glorieusement et avec tant de mérite dans les royaumes ; estimant que le plus solide témoignage que vous puissiez donner à un époux, d'un véritable amour, est de le retirer du vice et de le porter à Dieu ; employant à cela toute votre étude, y rapportant tous vos vœux , tous vos conseils , tous vos soins ; et vous animant à persévérer dans ce saint exercice par le beau mot de saint Jérôme à Lœla. Elle étoit fille d'un père idolâtre , mais que son épouse avoit enfin réduit, par sa vigilance et par sa patience, à embrasser la foi. Or il falloit bien , dit saint Jérôme , que cela fût ainsi : un aussi grand zèle que celui de votre mère pour le salut de son mari ne devoit point avoir d'autre effet. Et pour moi , ajoute ce saint docteur, dans son style élevé et figuré, je pense que ce Jupiter même qu'adoroient les païens eût cru en Jésus-Christ, s'il eût vécu dans une si sainte alliance : Ego pulo , eliam ipsum Jovem> si habuisset talent cognationem, potuisse in Christum credere (Hieron.).

Mais, par un renversement que nous ne déplorerons jamais assez, mes chers auditeurs , et dont peut-être vous éprouvez vous-mêmes les suites funestes, qu'arrive-t-il? vous ne pouvez l'ignorer , puisque vous le voyez tous les jours. Cette société, qui devoit faire l'union et. le bonheur des familles, et en être le plus ferme appui; cette société , que dévoient conserver mutuellement entre eux le mari et la femme comme un des biens de leur état les plus estimables , à quoi se trouve-l-elle sans cesse exposée? aux ruptures, aux aversions, aux divisions, aux éclats quelquefois les plus scandaleux; et cela pourquoi? parceque ni l'un ni l'autre ne veut contribuer à l'entretenir. Une femme est entêtée, est capricieuse, est idolâtre de sa personne; aime le jeu , la dépense , les vains ajustements, les compagnies et les divertissements du monde. Un mari est impérieux , est jaloux , est chagrin, est emporté et colère, aime son plaisir et la débauche. Et parcequ'ils ne voudroient pas se faire la moindre violence , l'une pour revenir de ses entêtements, pour régler ses caprices, pour mettre des bornes à son jeu, à ses dissipations, à ses vanités, à son attachement au monde ; l'autre pour abaisser ses hauteurs , pour adoucir ses chagrins, pour se défaire de ses soupçons injustes et de ses inquiétudes outrées et mal fondées, pour modérer ses emportements et pour se retirer de ses débauches; de là viennent les contrariétés , les plaintes réciproques et les murmures, les reproches aigres et amers ; on conçoit du dégoût l'un pour l'autre, et souvent enfin, pour prévenir de plus grands désordres, on se trouve réduit à se séparer l'un de l'autre. Divorces et séparations que la loi des hommes autorise , mais qui ne sont pas pour cela toujours justifiés devant Dieu et selon la loi de Dieu. Divorces et séparations si ordinaires aujourd'hui dans le monde, et que nous pouvons regarder comme la honte de notre siècle , surtout parmi des chrétiens. Divorces et séparations d'où suit presque immanqua-

blement la ruine des maisons les mieux établies, et où nous voyons s'accomplir à la lettre cette parole de Jésus-Christ : que tout royaume divisé sera désolé. Divorces et séparations, où vivent quelquefois sans scrupule les personnes d'ailleurs les plus adonnées aux exercices de la piété , ne se souvenant pas que le premier devoir d'une piété solide est à leur égard , et autant qu'il peut dépendre de leurs soins , de demeurer dans une société que Dieu lui-même a formée, ou a dû former.

Et pourquoi l'a-t-il formée ? je l'ai dit après saint Augustin : pour une propagation légitime , et pour l'éducation des enfants. Troisième et dernier fonds des plus importantes et des plus essentielles obligations du mariage. Car ce n'est point assez de leur avoir donné la naissance à ces enfants, et de les avoir mis au monde, il faut les nourrir. Ce n'est point assez de les nourrir , il faut les pourvoir. Ce n'est point encore assez de les pourvoir selon le monde, il faut les instruire et les élever selon le christianisme. De fournir à leur subsistance et à l'entretien d'une vie qu'ils ont reçue de vous , c'est ce que vous dicte la nature, et à quoi il est peu nécessaire de vous porter. De penser à leur établissement temporel , c'est , outre la nature , ce que vous inspire souvent votre ambition , et sur quoi vous n'êtes que trop ardents et que trop zélés. De travailler même à les perfectionner, à cultiver certains talents qui peuvent les distinguer et les avancer dans le monde, c'est un soin que vous ne négligez pas absolument, et de quoi plusieurs s'acquittent avec toute la vigilance convenable. Non pas qu'il n'y ait de ces pères et de ces mères insensibles et durs , qui , tout occupés d'eux-mêmes, semblent méconnoître leurs^enfants et les laissent manquer des secours les plus nécessaires, tandis qu'ils ne refusent rien à leurs propres personnes de tout ce qui peut contenter leur mondanité ou leur sensualité. Non pas qu'il n'y en ait à qui la vue de leurs enfants devient tellement insupportable , qu'ils les tiennent de longues années hors de la maison paternelle, les bannissant en quelque manière de leur présence, parcequ'ils leur blessent les yeux, et les abandonnant à des mains étrangères pour les conduire. Non pas qu'il n'y en ait, ainsi que je le disois dans le discours précédent, qui, ne voulant jamais se dessaisir de rien pour leurs enfants, et pour leur procurer des établissements sortables à leur condition, les voient tranquillement et impitoyablement languir auprès d'eux jusque dans un âge avancé, et les réduisent à la triste nécessité de passer leurs jours sans rang, sans nom, sans état. Non pas qu'il n'y en ait qui, dans un oubli entier de leurs enfants , ou par une molle et aveugle condescendance , ne leur donnent même nulle éducation pour le monde , leur permettant de vivre à leur gré, et les livrant, pour ainsi dire, à eux-mêmes et à tous leurs défauts naturels. Quel champ , si je voulois m'étendre làdessus et sur bien d'autres désordres que je passe , parcequ'après tout ils sont moins importants et moins fréquents ! Mais le plus essentiel B. 2. 15

et le plus commun , c'est d'élever des enfants en mondains , sans les élever en chrétiens; c'est de veiller à tout ce qui regarde leur fortune, et de n'avoir nulle vigilance sur ce qui concerne leur salut ; c'est de leur inspirer des sentiments conformes aux maximes et aux principes du siècle , et d'être peu en peine qu'ils en aient de conformes aux principes et aux maximes de l'Évangile; c'est de ne leur pardonner rien dès qu'il s'agit du bon air du monde, des bonnes manières du monde, de la science du monde; et de leur pardonner tout dès qu'il ne s'agit que de l'innocence des mœurs et de la piété. De quoi néanmoins un père et une mère auront-ils plus particulièrement à répondre devant Dieu, si ce n'est de la sanctification de leurs enfants? Comme c'est là sans contredit la première de toutes les affaires , ou plutôt comme c'est l'unique affaire , c'est à celle-là qu'ils doivent être spécialement attentifs dans l'instruction des enfants dont ils sont chargés, et par conséquent c'est à eux de porter leurs enfants à Dieu, et de les entretenir dans la crainte de Dieu ; à eux de corriger les inclinations vicieuses de leurs enfants , et de les tourner de bonne heure à la vertu ; à eux d'éloigner leurs enfants et de les préserver de tout ce qui peut corrompre leurs cœurs , domestiques déréglés , sociétés dangereuses , discours libertins , spectacles profanes , livres empestés et contagieux ; à eux de procurer à leurs enfants de saintes instructions, de leur donner eux-mêmes d'utiles conseils, surtout de leur donner de salutaires exemples , s'étudiant à ne rien dire et à ne rien foire en leur présence , qui puisse être un sujet de scandale pour ces âmes foibles, et susceptibles de toutes les impressions. Ceci me mèneroi t trop loin ; et pour ménager le temps qui m'est prescrit, je laisse un plus long détail.

Revenons donc. Telles sont, mes chers auditeurs, les obligations propres de l'état du mariage; elles ont leurs difficultés, et de grandes difficultés, j'en conviens; mais de là même qu'ai-je voulu conclure? que l'on ne doit point entrer dans cet état sans la vocation divine. Car , pour remplir toutes ces obligations, il faut une assistance spéciale du ciel; et ce secours, Dieu ne le donne qu'à ceux qu'il appelle; secours nécessaire, non-seulement pour accomplir les obligations du mariage, mais pour en supporter les peines, dont j'ai à vous parler dans la seconde partie.

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