‹ Œuvres complètes de Bourdaloue de la Compagnie de Jésus. -- (volume 5)Chapitre 45 sur 164 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Il y a des peines dans l'état du mariage ; et la preuve en est d'autant plus sensible , Chrétiens , que vous en avez une expérience plus ordinaire. Pour vous les représenter, je n'ai qu'à suivre toujours les mêmes idées, en considérant le mariage sous les mêmes rapports. Ceci demande, s'il vous plaît, une attention toute nouvelle.

Je l'ai dit et je le répète : Que le mariage soit un sacrement , c'est ce qui fait son excellence et sa plus belle prérogative dans la loi de

grâce; mais c'est cela môme aussi qui en fait la servitude ; pourquoi? parceque c'est cette qualité de sacrement qui le rend indissoluble, et par conséquent qui en fait un joug , une sujétion , comme un esclavage où l'homme renonce à sa liberté. Si le Fils de Dieu avoit laissé le mariage dans l'ordre purement naturel , ce ne seroit qu'une simple convention , plus rigoureuse à la vérité que toutes les autres dans son engagement, mais, après tout , qui pourroit se rompre dans les nécessités extrêmes. Et, en effet, nous voyons que, parmi les païens , où les lois et la jurisprudence ont paru les plus conformes à la raison humaine, la dissolution des mariages étoit autorisée ; ils les cassoient lorsque des sujets importants le demandoient ainsi ; et ils renonçoient aux alliances qu'ils avoient contractées , dès qu'elles leur devenoient préjudiciables. Dieu même, dans l'ancienne loi, permettoit aux Juifs de répudier leurs femmes ; et quoiqu'il ne leur donnât ce pouvoir que pour condescendre à la dureté de leurs cœurs , c'était néanmoins un pouvoir légitime dont il leur étoit libre d'user. Mais dans l'Église chrétienne , c'est-à-dire depuis que Jésus-Christ a fait du mariage un sacrement , et qu'il lui en a donné la vertu , ce sacrement porte avec soi un caractère d'immutabilité. Est-il une fois reconnu valide , c'est pour toujours. Quand il s'agiroit de la conservation de la vie, quand des royaumes entiers devroient périr, quand l'Église universelle seroit menacée de sa ruine , et que toutes les puissances s'armeroient contre elle, ce mariage subsistera, ce mariage durera jusqu'à la mort, qui seule en peut être le terme. Voilà ce que la foi même nous enseigne.

Or c'est, Chrétiens, ce que j'appelle une servitude, et ce qui Test en effet. Car je vous demande : un état qui vous assujettit , sans savoir presque à qui vous vous donnez , et qui vous ôte toute liberté de changer, n'est-ce pas, en quelque sorte , l'état d'un esclave? Or le mariage fait tout cela ; il vous engage à un autre que vous , et c'est ce qu'il a de plus essentiel ; à un autre, dis-je, qui n'avoit nul pouvoir sur vous , mais de qui vous dépendez maintenant , et qui s'est acquis un droit inaliénable sur voîre personne. Par le sacerdoce , je ne me suis engagé qu'à Dieu et à moi-même : à Dieu , mon souverain maître, à qui j'appartenois déjà; à moi-même, qui dois naturellement me régir et me conduire: mais, par le mariage, vous transférez ce domaine que vous avez sur vous-même à un sujet étranger ; et ce qu'il y a de plus difficile et de plus héroïque dans la profession religieuse, devient la première obligation de votre état. Encore, dans la religion, je ne me trouve pas engagé à telle personne en particulier : ce n'est précisément et pour toujours, ni à celui-ci , ni à celui-là, mais tantôt à l'un et tantôt à l'autre , ce qui doit infiniment adoucir le joug ; au lieu que , dans le mariage , votre engagement est perpétuel pour celui-là et pour celle-ci. Si la personne vous agrée , et qu'elle soit selon votre cœur, c'est un bien pour vous ; mais si ce mari ne plaît pas

à cette femme , si cette femme ne revient pas à ce mari , ils n'en sont pas moins liés ensemble; et quel supplice qu'une semblable union!

A quoi j'ajoute , mes Frères, une nouvelle différence , mais bien remarquable entre nos deux conditions , c'est que , pour l'état religieux , il y a un noviciat et un temps d'épreuve , et qu'il n'y en a point pour le mariage. De tous les états de la vie , dit saint Jérôme , le mariage est celui qui devroit le plus être de notre choix , et c'est celui qui l'est le moins. Vous vous engagez et vous ne savez à qui, car vous ne connoissez jamais l'esprit, le naturel , les qualités du sujet avec qui vous faites une alliance si étroite , qu'après votre parole donnée , et lorsqu'il n'est plus temps de la reprendre. Maintenant que ce jeune homme vous recherche, il n'a que des complaisances pour vous , il n'a que des apparences de douceur , de modération , de vertu ; mais dès que le nœud sera formé , vous apprendrez bientôt ce qu'il est ; vous verrez succéder à cette douceur feinte des emportements et des colères ; à cette modération affectée , des brusqueries et des violences ; à cette vertu hypocrite , des débauches et des excès. Maintenant que cette jeune personne est sans établissement , et que vous lui paroissez un parti convenable , elle sait se composer et se contrefaire ; mais quand une fois elle n'aura plus tant de ménagements à prendre ni tant d'intérêt à vous plaire , vous en éprouverez bientôt les caprices , les bizarreries , les entêtements , les hauteurs. Quoi que vous fassiez , et de quelque diligence que vous usiez , il en faut courir le hasard. Ce qui faisoit dire à Salomon , que pour les biens et les richesses , c'est de nos parents que nous les recevons ; mais qu'une femme sage et vertueuse , il n'y a que Dieu qui la donne : Divitiœ dantur àparentibus, à Domino autemuxor prudens (Prov. 19).

Concevez donc bien , mes chers auditeurs, ce que c'est qu'un tel engagement ou qu'une telle servitude pour toute la vie, et sans retour. Il n'y a point de vœu si solennel dont l'Église ne puisse dispenser; mais à l'égard du mariage, elle a, pour ainsi dire , les mains liées , et son pouvoir ne s'étend point jusque là. Engagement qui parut aux apôtres mêmes d'une telle conséquence , que pour cela seul ils conclurent qu'il étoît donc bien plus à propos de demeurer dans le célibat : Si ita est causa hominis cum uxore , non expedit nubere (Matth., 19). Et que leur répondit là-dessus le Fils de Dieu? condamna-t-il ce sentiment si peu favorable au mariage? il l'approuva, il le confirma , il les félicita d'avoir compris ce que tant d'autres ne comprenoient pas : Non omnes capiunt verbum islud (Ibid.). Pourquoi cela? parcequ'il savoit combien en effet ce sacrement seroit un rude fardeau pour la plupart, de ceux qui le dévoient recevoir. Ce que je vous dis, au reste , Chrétiens, n'est point tant pour vous en donner de l'horreur, que pour vous faire sentir à qu«l point l'assistance divine vous est nécessaire dans le mariage , et de quelle importance il est de ne s'y pas engager sans le gré de Dieu. Ah ! com-

bien en a-t-on vu , et combien en voit-on de nos jours succomber sous ce joug pesant , ou ne le traîner qu'avec peine et en déplorant mille fois leur infortune ? Combien de malheureux dans le monde et dans toutes les conditions du monde paroissent contents au-dehors , mais gémissent en secret de l'esclavage où ils se trouvent réduits ? d'autant plus à plaindre, si j'ose parler de la sorte, qu'ils ont moins de droit eux-mêmes de se plaindre : car qui les a chargés de ces fers dont la pesanteur les accable ? Est-ce Dieu, qu'ils n'ont pas consulté ? n'est-ce pas eux-mêmes? Et comment iroient-ils au pied de l'autel pour se consoler avec le Seigneur , lui dire : Soulenez-moi, mon Dieu ! ou brisez ma chaîne, ou du moins aidez-moi à la porter. Qu'auroit-il de sa part à leur faire entendre? Ce n'est point moi qui l'ai formé, ce lien ; je n'ai point été votre conseil : rien ne m'engage à devenir votre appui , ni à soulager votre douleur.

Ce qui la redouble, et ce qui la doit rendre encore plus vive , c'est cette société dont le mariage est le nœud : car quoique la société , prise en elle-même, ait toujours été regardée comme un bien; toutefois , par l'extrême difficulté de trouver des esprits qui s'accordent ensemble et qui se conviennent mutuellement l'un à l'autre , on peut dire que la solitude lui est communément préférable. Nous avons de la peine à nous souffrir nous-mêmes : un autre nous sera-t-il plus aisé à supporter? Je ne parle point de mille affaires chagrinantes qu'attire la société et la communauté des mariages : ce ne sont que les accidents de votre état; mais des accidents après tout si ordinaires, que les mariages mêmes des princes et des rois n'en sont pas exempts. Je m'arrête à la seule diversité d'humeurs , qui se rencontre souvent entre une femme et un mari. Quelle croix et quelle épreuve ! quel sujet de mortification et de patience ! un mari sage et modeste, avec une femme volage et dissipée; une femme régulière et vertueuse, avec un mari libertin et impie. De tant de mariages qui se contractent tous les jours, combien en voit-on où se trouve la sympathie des cœurs? Et s'il y a de l'antipathie , est-il un plus cruel martyre? Du moins si l'on savoit par-là se sanctifier, si l'on portoit sa croix en chrétien , et que d'une triste nécessité on se fît une vertu et un mérite ! mais ce qu'il y a de bien déplorable , c'est que ces peines domestiques ne servent encore qu'à vous éloigner davantage de Dieu , et qu'à vous rendre plus criminels devant Dieu. On cherche à se dédommager audehors , on tourne ailleurs ses inclinations ; et à quels désordres ne se laisse-t-on pas entraîner? Du reste, quelles animosités et quelles aversions ne nourrit-on pas dans l'ame ? en quelles plaintes et en quels murmures , en quelles désolations et en quels désespoirs les années s'écoulent-elles? On demeure dans ces dispositions jusqu'à la mort; et , comme disoit saint Bernard , on ne fait que passer d'un enfer à un autre enfer , d'un enfer de péché et de crime à un enfer de peine et de châtiment , de l'enfer du mariage au véritable enfer des démons.

Ce sont 15 , dites-vous , des extrémités , il est vrai; mais, extrémités tant qu'il vous plaira , rien n'est plus commun dans l'état du mariage ; et n'est-ce pas cela même qui nous en doit mieux foire connoître la pesanteur , qu'on y soit si souvent réduit à de pareilles extrémités? Si cet état étoit pour vous de l'ordre de Dieu , si vous ne l'aviez pas choisi vous-même , ou que vous ne l'eussiez pris que par la vocation de Dieu , que dans les vues de Dieu , que sous la conduite de Dieu , sa grâce vous l'adouciroit , et sa providence ne vous manqueroit pas au besoin. 11 vous auroit adressée, comme Rebecca, à l'époux qui vous étoit destiné , et qui vous convenoit ; il donneroit à vos paroles une efficace , et à vos soins une bénédiction toute particulière, pour rendre ce mari plus traitable, pour fixer ses légèretés, pour arrêter ses emportements , pour le retirer de ses débauches , pour calmer ses inquiétudes et dissiper ses jalousies ; du moins , dans les ennuis et les dégoûts, dans les rebuts et les mépris , dans les contradictions et les chagrins où vous vous trouvez exposée, il vous revêtiroit d'une force divine pour les supporter ; et , par son onction intérieure , il sauroit bien , lors même que tout seroit en trouble au-dehors , vous faire goûter dans le fond de l'ame les douceurs d'une sainte paix. Mais pareeque de vous-même , et en aveugle, vous vous êtes, pour ainsi parler , jetée dans les fers, il vous en laisse porter tout le poids; c'est-à-dire , et vous ne le savez que trop, qu'il vous laisse porter tous les caprices d'un mari bizarre , toutes les hauteurs d'un mari impérieux, toutes les brusqueries d'un mari violent , toutes les épargnes d'un mari avare, toutes les dissipations d'un mari prodigue, tous les dédains d'un mari peu affectionné et indifférent , toutes les folles et chimériques imaginations d'un mari jaloux. II permet que vousmême , au lieu de chercher dans votre patience et en de sages ménagements le remède aux maux qui vous affligent, vous les augmentiez ; que vous-même vous deveniez une femme vaine, une femme indiscrète, une femme mondaine et dissipée , une femme obstinée et opiniâtre ; que vous-même vous ayez vos variations et vos inconstances , vos aigreurs et vos fiertés, vos vivacités et vos colères; que l'un et l'autre vous ne serviez qu'à exciter le feu de la discorde, et qu'à rendre votre condition plus malheureuse.

Encore si l'on en étoit quitte à ce prix : mais une troisième source de peines dans le mariage , et j'ose dire une source presque inépuisable, c'est l'éducation des enfants. Un enfant sage, dit Salomon, foijt la joie de son père ; et celui au contraire qui a l'esprit mal tourné est un sujet de douleur et de tristesse pour sa mère : Filius sapiens lœtificat patrem; filius vero slullus mœstitia est matois suce (Prov. 10). Mais, sans altérer en aucune sorte la parole du Saint-Esprit , je puis ajouter, dans un autre sens , que des enfants à élever , soit qu'ils soient réglés ou qu'ils ne le soient pas , sont communément pour des pères et pour des mères un lourd fardeau et une croix bien pesante.

Je ne parle point des soins que demande une première enfance , sujette à mille foiblesses auxquelles il faut condescendre , à mille besoins auxquels il faut fournir, à mille accidents sur lesquels il faut veiller. Supposons-les dans un âge plus avancé , et dans ce temps où ils commencent proprement à se faire connoître ou par leurs bonnes ou par leurs mauvaises qualités. Que ce soient , si vous le voulez , des enfants bien nés, et qui donnent pour l'avenir les plus heureuses espérances ; que ce soient de bons sujets , sur qui dans la suite on puisse compter, j'y consens : mais est-on pour cela en état de les pourvoir et de les avancer ? est-on pour cela certain de ne les pas perdre , et de les conserver? Quel amer déboire , par exemple , et quelle désolation de se voir chargé d'une nombreuse famille , et de manquer des moyens nécessaires pour l'établir ; d'avoir des enfants capables de tout , et de ne pouvoir les pousser à rien ; d'être obligé de les laisser dans une oisiveté forcée , où ils passent tristement leurs jours , et dans une obscurité où leur naissance , leur nom , leur mérite personnel , demeurent ensevelis ! Quel regret , quel accablement , lorsqu'un accident imprévu , qu'une mort inopinée vient tout-à-coup à enlever des enfants qu'on aimoit et sur qui l'on faisoit fond ; à qui l'on avoit d'amples héritages , de grands titres à transmettre , et qui dévoient être le soulien d'une maison5, laquelle tombe avec eux , ou va bientôt après eux tomber ! Or vous le savez si ce sont là dans le monde des événemens rares , dont on ne puisse tirer nulle conséquence ; et vous n'ignorez pas ce qu'une expérience si commune vous a là-dessus appris et vous apprend tous les jours.

Mais ce que vous savez encore mieux parcequ'il est encore plus commun , c'est ce qu'il en coûte à des pères et à des mères pour élever des enfants indociles , pour redresser des enfants mal nés , pour soutenir des enfants sans génie et sans talent , pour gagner des en« fants ingrats et sans naturel , pour ramener à leur devoir des enfants égarés et abandonnés à leurs passions , des enfants déréglés et débauchés , prodigues et dissipateurs. N'est-ce pas là de quoi les familles sont remplies; et qu'y a-t-il de plus ordinaire? Je dis des enfants indociles , des enfants toujours prêts à se révolter contre les sages remontrances qu'on leur fait, et les salutaires enseignements qu'on leur donne ; des enfants mal nés , que toutes leurs inclinations tournent au vice , et à qui l'on ne peut inspirer nul sentiment de christianisme , ni même d'honneur ; des enfants sans génie , qu'on voudroit former afin de les avancer, mais auprès de qui tous les soins qu'on prend deviennent inutiles , par le peu de disposition qu'on y trouve ; des enfants ingrats qui ne sentent rien de ce qu'on fait pour eux , et dont on ne reçoit point d'autre reconnoissance que mille déplaisirs, d'autant plus piquants qu'on avoit moins lieu de les attendre ; des enfants volages et inconsidérés , qu'une aveugle précipitation engage en de continuelles et fâcheuses affaires , déréglés et débauchés , que la passion

porte à des désordres qui les décrient dans le monde , et dont l'infamie rejaillit sur ceux à qui ils appartiennent ; prodigues et dissipateurs , qui, pour fournir à des dépenses excessives, empruntent de toutes parts et à toutes conditions , sans être en peine de l'avenir , et sans en prévoir les funestes suites. Qu'est-il besoin que je m'étende sur cela davantage , et que vous dirai-je dont vous ne soyez mieux instruits que moi ? N'est-ce pas là, pères et mères, ce qui vous fait tant gémir? n'est-ce pas ce qui vous plonge en de si profondes mélancolies, ou ce qui vous jette en de si violents transports ? n'est-ce pas ce qui vous déchire le cœur, et ce qui vous fait dire en tant d'occasions ce que disoit cette mère de Jacob et d'Esaù : Si sic mihifuturumerat, quid necesse fuit concipere ( Gènes, , 25 ) ? Si ce sont là les fruits du mariage, ne vaudroit-il pas mieux pour moi de n'y avoir jamais pensé ? Heureux l'état où , libre et dégagé^de tout autre soin, l'on n'est chargé que de soi-même ! Vous le dites, mon cher auditeur , et ce n'est pas sans sujet ; mais voici ce qui est encore plus vrai , et ce qu'il faudroit encore plutôt vous dire et vous reprocher devant Dieu : que vous ne deviez donc pas vous déterminer si vite à un choix dont les conséquences étoient tant à craindre ; que vous deviez prendre avec Dieu de justes mesures , le consulter immédiatement lui-même par la prière , et consulter ses ministres , qu'il a établis pour être les interprètes de ses volontés; que vous deviez peser mûrement les choses , non selon les fausses maximes du monde , mais dans la balance de l'Évangile et au poids du sanctuaire ; que vous ne deviez rien omettre enfin , avant que d'embrasser l'état du mariage , pour bien connoître et ses obligations et ses peines , et en dernier lieu ses dangers, dont j'ai à vous entretenir dans la troisième partie.

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