PREMIÈRE PARTIE
C'est la foi qui nous sauve : cette vérité nous est trop expressément marquée dans l'Écriture pour en pouvoir douter. Mais le point est de savoir comment et en quel sens il est vrai que la foi nous sauve. Sur quoi je dis que la foi nous sauve en deux manières, et comme perfection de nos bonnes œuvres, et comme principe de nos bonnes œuvres. Comme perfection de nos bonnes œuvres, parceque c'est surtout de la foi que vient aux bonnes œuvres que nous pratiquons leur efficace et leur prix. Comme principe de nos bonnes œuvres, parceque c'est de la foi que nous vient à nous-mêmes cette sainte ardeur qui nous porte à les pratiquer. La suite vous fera mieux entendre ces deux pensées. Appliquez-vous à l'une et à l'autre.
De quelque sorte que les théologiens expliquent le mystère de la justification des hommes, il est toujours vrai , comme l'Écriture nous l'enseigne, que c'est de la foi que nos actions tirent leur prix et leur efficace devant Dieu ; et par conséquent que la foi est comme la perfection de nos vertus et de toutes nos bonnes œuvres. Je ne puis être
sauvé ni prétendre aux récompenses de Dieu, que par le mérité des bonnes œuvres : vérité constante ; mais je dois aussi reconnoître que mes bonnes œuvres ne peuvent avoir de mérite devant Dieu que par la foi. C'est la foi qui leur doit imprimer ce sceau de la vie éternelle, que saint Paul appelle excellemmentsignacw/wm justitiœ fidei (Rom., 4). Et de même, dit saint Chrysostome, qu'une pièce demonnoie qui n'auroit pas la marque du prince, quelque précieuse qu'elle fût d'ailleurs , ne seroit censée de nulle valeur et de nul usage dans le commerce ; ainsi, quoi que je fasse d'honnête, de louable, et même de grand et d'héroïque, si je ne le fais dans l'esprit de la foi , et si tout cela ne porte le caractère de la foi, je ne m'en dois rien promettre pour le salut. Voilà, Chrétiens, ce qui de tout temps a passé pour incontestable dans notre religion, et ce que nous devons établir pour règle de toute notre conduite. Voilà ce que l'Apôtre prêchoit aux Juifs avec tant de zèle. Voilà ce que saint Augustin prouvoit aux pélagiens avec tant de force et tant de solidité. Voilà ce que les Pères de l'Église remontroient sans cesse aux hérétiques de leur siècle, et voilà ce que les prédicateurs de l'Évangile doivent encore aujourd'hui, et plus que jamais, faire comprendre à leurs auditeurs : que sans la foi , je dis sans une foi pure, sincère, humble, obéissante, tout ce que nous faisons nous est inutile par rapport à l'éternité bienheureuse.
Prenez garde, Chrétiens, et suivez-moi. Les Juifs se confiaient dans les œuvres de la loi de Moïse, c'est-à-dire dans les sacrifices qui leur étoient ordonnés; et, pourvu qu'ils l'observassent fidèlement et inviolablement cette loi , ils s'assuroient que toutes les promesses faites à Abraham dévoient s'accomplir dans eux. Vous vous trompez, mes Frères, leur disoit saint Paul : ce n'est point la pratique de votre loi qui vous sauvera ; c'est la foi de Jésus-Christ. Vous avez beau immoler des victimes , vous avez beau vous purifier, vous avez beau faire profession d'un culte exact et religieux ; si toutes ces observances et toutes ces cérémonies ne sont sanctifiées par la foi, vous ne faites rien. C'est par la foi que vous avez été justifiés, et c'est la foi qui doit vous donner accès auprès de Dieu : Justificati ex fide (Rom. ,5). Ainsi leur parloit cet homme apostolique. Les pélagiens faisoient fond sur leurs bonnes œuvres naturelles, et se persuadoient que Dieu y avoit égard dans la distribution de ses grâces , et que la raison pourquoi il appeîoit les uns et n'appeloit pas les autres, pourquoi il choisissoit les uns préférablement aux autres, étoit que les uns se disposoient avec plus de soin que les autres, par les bonnes œuvres de la nature, à recevoir cette grâce de vocation et de choix. Et il faut avouer, avec saint Prosper, que cette erreur avoit quelque chose de spécieux ; mais c' étoit une erreur, et saint Augustin fut suscité de Dieu pour la combattre et la détruire. Non, mes Frères, reprenoit ce docteur incomparable, il n'en va pas de la sorte : ces bonnes œuvres naturelles sur quoi vous vous appuyez n'ont aucun effet pour le salut ; ce n'est point là ce qui
engage Dieu à nous accorder sa grâce, et jamais il ne nous en tiendra compte dans l'éternité. C'est à la foi qu'il a attaché tout le mérite de notre vie ; et sans la foi , rien ne nous peut conduire à lui. Enfin les hérétiques presque de tous les siècles ont tiré avantage de leurs bonnes œuvres , et , par une aveugle présomption , se sont flattés de vivre dans leur secte plus saintement que les catholiques , d'être plus réformés qu'eux, plus austères qu'eux, plus adonnés aux exercices de la charité et de la pénitence qu'eux; et à n'en juger que par l'extérieur, peut-être ont-ils eu quelquefois sujet de le prétendre. Mais parceque leur foi n'étoit pas saine , les Pères leur répondoient toujours que c'étoit en vain qu'ils se glorifiaient; que toutes ces œuvres de piété, quoique éclatantes, n'étoient que des œuvres mortes ; leurs vertus, que des fantômes, et que de fécondes qu'elles eussent été avec la foi, elles devenoient sans la foi des arbres stériles; qu'il n'y avoit que le champ de l'Eglise où l'on pût espérer de cueillir de bons fruits ; que quiconque semoit ailleurs que dans ce champ, perdoit et dissipoit (car je ne me sers ici que de leurs expressions) ; que c'étoit dans cette Église universelle, et par conséquent dépositaire unique de la vraie foi , que Dieu, selon le témoignage de David, vouloit être loué :Apud te laiismea in Ecclesiâ magna (Ps. 21); que hors de là il n'y avoit ni louanges ni prières qu'il écoutât ; et que quand un homme dont la foi se trouvoit corrompue osoit paroître devant les autels pour s'acquitter d'un devoir de religion, c'étoit à lui particulièrement qu'il adressoit ces terribles paroles : Quare tu enarr as justifias meas , et assumis tes* tamentum meum per ostuwn (Ps. 49)? Pourquoi t'ingères-tu à sanctifier mon nom, et pourquoi, n'ayant pas la foi de mes serviteurs, entreprends-tu de me rendre des services que je ne puis agréer? que les bonnes œuvres séparées de la foi , bien loin d'être aux sectateurs de l'hérésie un fonds de mérite, seroient plutôt devant Dieu un sujet de confusion, puisque Dieu, non seulement ne leur sauroit nul gré d'avoir fait le bien qu'ils faisoient en ne croyant pas ce qu'ils dévoient croire, mais qu'il les jugeroit même avec plus de rigueur pour n'avoir pas cru ce qu'ils dévoient croire en faisant le bien qu'ils faisoient, Ac per hoc solo Dei meoque judicio ( ces paroles sont remarquables ) , non solum minus laudandi sunt, quia se continent, cùm non credant ; sed etiam mutlô magis vituperandi, quia non credunt cùm se contineant (August.) ; en un mot, que, dans le christianisme, ce n'étoit point absolument par la substance des œuvres, mais par la qualité de la foi , que Dieu faisoitle discernement des Justes : Deus quippe noster et sapiens judex, Justos abinjustis non operum, sedipsius fidei lege, discernit (Ibid.). Tout cela est de saint Augustin. D'où il concluoit qu'un chrétien qui, dans sa condition, pratiqueroit tout ce qu'il y a de plus saint et de plus parfait, mais qui n'auroit pasl'inlégriié de la foi, avec toute sa perfection et sa prétendue sainteté, seroit éternellement l'objet de la réprobation divine : Per quam discretionem fit, utlwmo inju- B. 2. 16
riarum patientissimus, cleemosynarum largissimus} si non rectam fidem in Deum habet, cum suis istis laudabilibus moribus, ex kâc vità damnandus abscedal (Aug.)
Tel étoit, mes chers auditeurs, le langage de ces grands hommes que Dieu nous a donnés pour maîtres ; et voilà la source de l'affreux désordre où sont tombés tant d'esprits superbes, et séduits par le démon de l'infidélité. Ah î Chrétiens, qui le pourroit comprendre, et s'en former une juste idée? qui pourroit dire combien, par exemple, l'hérésie seule de Calvin a détruit de mérites, a ruiné de bonnes œuvres, a corrompu de vertus , a fait périr devant Dieu de fruits admirables que la grâce devoit produire et que la vraie foi auroit vivifiés? Car enfin, reconnoissons-le ici, quand ce ne seroit que pour adorer la profondeur impénétrable des jugements de Dieu; avouons-le de bonne foi , et, par le témoignage que nous rendrons à une vérité qui ne nous intéresse en rien, convainquons-nous sensiblement et efficacement d'une autre, où il s'agit de tout pour nous. Dans ces sectes malheureuses que l'hérésie et le schisme suscitoient , il y a eu du bien au moins apparent. Au milieu de cette ivraie, l'ennemi même qui l'avoit semée affectoit de faire paroi fre de bon grain. On y voyoit des hommes modestes, charitables, abstinents : mais notre religion nous oblige à croire que parcequ'ils ne portoient. pas sur le front ce signe du Dieu vivant, c'est-à-dire le signe de la foi , quelques merveilles qu'ils fissent, Dieu leur disoit toujours : Je ne vous connois point. Ils prioient, mais leurs prières étoient réprouvées ; ils jeûnoient, mais Dieu méprisoit leurs jeûnes : et s'ils eussent pensé à s'en plaindre et à lui en demander raison ; s'ils lui eussent dit, comme les Juifs : Quarejejunavimus et non aspexisti , liumiliavimus animas nostras etnescisti ((sai., 58) : Hé! Seigneur, pourquoi avons-nous jeûné, sans que vous ayez jeté les yeux sur nous? et pourquoi nous sommes-nous humiliés en votre présence, sans que vous l'ayez su, ou que vous ayez paru le savoir? Dieu, toujours juste, et toujours sûr de la justice de son procédé, leur eût fait cette réponse, pleine de raison et d indignation tout ensemble : Ecce in die jejunii vestri invenitur voluntas vestra (Ibid.) : C'est que, malgré vos abstinences et vos jeûnes, j'ai découvert votre orgueil, votre opiniâtreté, votre rébellion, une volonté et une disposition de cœur fout opposée à cette obéissance de l'esprit qu'exigeoit la loi de mon Eglise : Ecce in die jejunii vestri invenitur voluntas vestra : réponse qui les auroit confondus.
Et en effet, quand au moment de la mort, où ils dévoient être jugés de Dieu, ils venoient à lui produire leurs bonnes œuvres, mais leurs bonnes œuvres faites dans l'hérésie; Dieu, tout porté qu'il est à récompenser, se voyoit comme forcé de les rejeter, et de leur prononcer, par la bouche d'un autre prophète, ce triste et redoutable arrêt : Seminastis multimi et intutistis parhm (Aug., 1) : Il est vrai, vous avez beaucoup semé ; mais le comble de votre misère est que vous n'avez rien à recueil-
Iii\ Respexistis ad amplius, et ecce facium est minus (Agg.) : Vous avez cru gagner bien plus que vos frères qui suivoient avec simplicité la route commune de la foi ; mais en poursuivant un gain chimérique , vous avez perdu le gain réel et solide que vous pouviez faire. Intulistis indomum, et exsufflavi illucl (Ibid.) : Vous avez fait un amas et un trésor ; mais c'étoit un amas de poussière que le vent a emporté et dissipé; et pourquoi tout cela? ajoute le Seigneur : Quam ob causant, diçït Dominus exercituum (Ibid.) ? Ecoutez-en, Chrétiens, la raison : Quia domus mea déserta est , et vos festinastis unusquisque in domum suam (Ibid.) : C'est que vous avez abandonné ma maison , qui est l'Église , et que vous vous êtes retirés chacun dans vos maisons particulières ; c'est que vous vous êtes fait des églises à votre mode ; que vous vous êtes laissé aller à des nouveautés; que vous avez écouté des maîtres et des docteurs que je n'autorisois pas ; et que , par une infidélité bizarre et capricieuse, vous avez préféré leurs sentiments et leur conduite à la règle universelle que j'avois établie. Voilà , disoit Dieu par son prophète , voilà le ver qui a gâté toutes vos œuvres.
Or, Chrétiens , ce que Dieu disoit alors , nous pouvons bien encore le dire maintenant, et nous l'appliquer à nous-mêmes. Car quoiqu'il n'y ait point d'hérétiques déclarés parmi les catholiques mêmes, ou plutôt parmi ceux qui en portent le nom , vous savez combien il y en a dont la foi nous doit être au moins très suspecte, parceque ce n'est pas une foi pure et entière. Ils n'ont pas, ce semble, quitté l'Église; mais on peut être extérieurement dans l'Église , et n'avoir pas la foi de l'Église. On peut être dans la communion du corps de l'Église , et n'être pas dans la communion de son esprit. Ce sont des gens qui vivent bien; vous le dites et la charité m'engage à le croire, malgré bien des exemples qui pourroient me rendre cette bonne vie équivoque et assez douteuse. Mais enfin qu'ils soient des anges, si vous le voulez , par leurs mœurs ; qu'ils soient des martyrs : si cependant ils n'ont pas la pureté de la foi, l'humilité de la foi , la sincérité de la foi , la plénitude de la foi , je vous répondrai avec saint Paul, que dans leur vie prétendue angélique, il leur est impossible déplaire à Dieu : Sine fide impossibile est placere Deo (Hebr., 11) ; et j'ajouterai, avec saint Cyprien , que ce n'est point leur sang que Dieu demande , mais leur foi : Non quœrit in vobis sanguinem , sed fidem (Cypria.).
Si nous sommes bien persuadés , mes chers auditeurs , de cette importante vérité , quelle estime ferons-nous du don précieux de la foi! avec quel soin la conserverons-nous ï Nous ne craindrons pas seulement de la perdre, mais de lui donner la moindre atteinte; et, pour user de l'expression de saint Ambroise , d'en altérer, en quelque sorte que ce soit, la virginité. Car ce Père considéroit la foi comme une vierge que la plus légère tache flétrit ; et c'étoit ainsi qu'il s'exprimoit, en parlant de saint Paul et des premiers chrétiens dont ce grand apôtre avoit la conduite : Timebat ne virginilatem fidei
amittcrent (Ambr.) : Il craignoit que les fidèles ne perdissent la virginité de leur foi. Dans toutes les contestations qui peuvent naître, au lieu de tant raisonner et de tant examiner, au lieu de suivre ou nos préjugés , ou nos intérêts, nous ne prendrons point d'autre parti que celui d'une obéissance filiale et d'un attachement parfait à l'Église; c'est-à-dire celui qui arrête toutes les disputes et toutes les divisions, celui que les Pères nous ont toujours et par-dessus tout recommandé, celui qui nous préservera de toutes les illusions et de tous les égarements , celui que Dieu bénit , où il est obligé lui-même de nous conduire , et où il feroit plutôt des miracles que de nous laisser dans Terreur. Nous ferons souvent à Dieu la même prière que faisoient les apôtres à Jésus-Christ : Adauge nobisfidem (Luc, 17) : Seigneur, augmentez ma foi , purifiez ma foi , affermissez ma foi. Car je sais, mon Dieu, que c'est la foi qui nous sauve, non [seulement parceque c'est elle qui donne le prix à toutes les bonnes œuvres que nous pratiquons, et qu'elle en est comme la perfection; mais encore parceque c'est elle qui nous engage à les pratiquer , et qu'elle en est le principe. Voici, Chrétiens, ma pensée; tâchez à la comprendre. En effet , ce sont deux choses différentes que d'agir et de bien agir. Ainsi, que la foi soit une condition nécessaire pour perfectionner nos œuvres toutes les fois que nous agissons , il ne s'ensuit pas précisément de là qu'elle ait une vertu spéciale pour nous porter à agir. Je ne puis faire des œuvres de salut sans la foi ; c'est la première proposition que je viens d'établir. Mais cette proposition n'est pas la même que celle-ci : dès que j'ai la foi je me sens animé, excité à faire toutes les œuvres du salut; et rien n'est plus propre à nous inspirer là-dessus cette activité et ce zèle que nous admirons dans les Saints, et en quoi consiste la ferveur chrétienne. Or c'est encore de celte autre manière que la foi nous sauve.
Car imaginez-vous , mes Frères (c'est la comparaison de saint Bernard , et cette comparaison est très naturelle) , imaginez-vous la foi dans un Juste, comme le premier mobile dans l'univers. Ce ciel que nous appelons premier mobile est tellement au-dessus de tous les autres cieux, qu'il ne laisse pas de leur imprimer son mouvement et son action; et qu'au même temps qu'il roule sur nos têtes, tous les autres cieux roulent comme lui et avec lui. Si ce premier mobile s'arrêtoit, tout ce qu'il y a de globes célestes s'arrêteroient ; mais parceque son mouvement est continuel, celui des globes inférieurs n'est jamais interrompu. II en est de même de la foi. La foi, dans une ame chrétienne et dans toutes les opérations de la grâce , est le premier mobile. C'est une vertu supérieure à toutes les autres; en sorte que toutes les autres lui sont surbordonnées, et n'agissent par rapport au salut qu'autant qu'elles sont mues par celle-ci. Tout ce que je fais pour Dieu , je ne le fais qu'en conséquence de ce que j'ai la foi, et qu'à proportion de ce que j'ai de foi. Si j'ai beaucoup de foi , je suis dès-lors déterminé à
faire beaucoup pour Dieu. Si j'ai peu de foi , je demeure dans la langueur, et je fais peu pour Dieu. Si je n'ai point du tout de foi, il est infaillible que je ne ferai du tout rien pour Dieu.
Notre seule expérience nous rend cette théologie sensible; mais saint Paul enchérit encore, et va plus avant. Car non seulement il veut que la foi soit la cause mouvante qui fasse agir en nous toutes les vertus -, mais il veut que ce soit elie-même qui produise en nous les actes de toutes les vertus, et que toutes les vertus surnaturelles et divines ne soient proprement que les instruments de la foi. Vérité que le grand apôtre faisoit entendre aux Galates en des termes si décisifs, quand il leur disoit que la foi opère par la charité : Fides quce per charitatem operatur (Galat., 5). Pesez bien ces paroles, Chrétiens : il ne dit pas que c'est la charité qui opère par la foi , mais il dit que c'est la foi qui opère par la charité, qui aime par la charité, qui pardonne par la charité, qui assiste par la charité, comme si la charité n'avoit point de fonction qui lui fût propre, et que tout ce qu'elle fait, ou qu'elle entreprend, fût l'ouvrage de la foi. Or si c'est la foi qui opère quand nous aimons Dieu et le prochain (deux devoirs essentiels où toute la loi est renfermée), qui doute que ce ne soit la foi qui nous sauve et qui nous justifie?
De là vient que le même saint Paul, par une suite de raisonnements qui mérite toutes nos réflexions, ne faisoit point difficulté d'attribuer uniquement à la foi les effets les plus merveilleux et les plus héroïques de toutes les autres vertus ; ne reconnoissant même , pour ainsi dire, dans le christianisme qu'une seule vertu, qui est la foi, et confondant avec la foi toutes les vertus chrétiennes , comme il paroît que saint Augustin les comprenoit toutes dans la charité. Mais la théologie de saint Paul est ici bien plus expresse que celle de saint Augustin; car écoutez comment il parle dans son excellenle Épître aux Hébreux. Pour exciter notre zèle, il nous propose l'exemple des patriarches de l'ancien Testament; et, rapportant à un seul point leur éloge , il nous dit que tout ce qu'ils ont fait de grand , ils l'ont fait par la foi. Que c'est par la foi qu'Abel présenta à Dieu plus d'hosties que Caïn : Ficle plurimam hosliam Abel, quàm Caïn, oblulit Deo (Hebr., 11). Que c'est par la foi qu'Abraham se résolut à immoler luimême son fils : Ficle obtulit Abraham Isaac , cum tentaretur (Ibid. ). Que c'est par la foi que Moïse quitta l'Egypte, et renonça au trône de Pharaon : Fide Moyses reliquit JEgijptum (Ibid.). Ainsi des autres. Mais quoi ! reprend saint Chrysostome , ne fut-ce pas l'ardente charité de Moïse pour le peuple juif qui lui fit abandonner l'Egypte? Ne fut-ce pas la piété d'Abel et sa religion qui le rendit si libéral envers Dieu, et qui lui fit offrir tant de victimes? Ne fut-ce pas l'obéissance d'Abraham qui le soumit à Dieu , et qui lui fit former la généreuse résolution de sacrifier son unique et son bien-aimé? Ah ! répond ce saint docteur, tout cela se faisoit par la foi. Il est vrai qu'Abraham
obéit à Dieu , et que ce fut une obéissance plus qu'humaine ; mais c'étoit la foi qui obéissoit en lui , c'étoit la foi qui étouffoit dans son cœur tous les sentiments de la nature , c'étoit la foi qui le rendoit saintement cruel contre son propre sang : comment cela? pareequ'il est certain qu'Abraham ne consentit à la mort d'Isaac, et ne se disposa à exécuter l'ordre du ciel, qu'en vertu de ce qu'il crut, selon le langage de l'Écriture, contré toute créance, et qu'il espéra contre l'espérance même : Conlra spem in spem credidit (Rom., 4). C'est pourquoi l'Écriture ajoute : Credidit, et repulalum est illi ad juslitiam (lbid.) ; Abraham crut, il fut justifié devant Dieu. Elle ne dit pas, 11 crut et delà il obéit; il sortit de sa maison, il alla sur la montagne, il dépouilla Isaac, il leva le bras, et il fut ensuite justifié : mais elle dit simplement, Il crut et il fut justifié : imitant en quelque manière les philosophes, qui, sans s'arrêter à de longs raisonnements, joignent la dernière conséquence avec le premier principe. Credidit, et repulatum est illi adjustitiam : Il crut, et il fut justifié, pareequ'en effet tout le reste qui contribua à la justification d'Abraham se trouve contenu dans ce seul mot eredidit , comme dans sa source et dans sa cause. C'est pour cela même aussi que le concile de Trente, voulant nous donner une idée exacte de Ja foi , s'est servi de trois paroles bien remarquables, lorsqu'il nous déclare que la foi est le commencement, le fondement et la racine de notre justification : Fides est inilium, fundamenlum et radix tolius justificalionis nostrœ {Cône. Trid.). Prenez garde à ces trois différentes expressions, qui sont tellement liées ensemble et ont un tel rapport, que l'une néanmoins signifie toujours plus que l'autre, puisque le fondement dit plus que le commencement, et la racine plus encore que le fondement. Car le commencement est ce qui lient le premier rang dans l'ordre des choses : mais outre que le fondement est la première partie par où commence l'édifice, c'est ce qui soutient et qui porte toute la masse de l'édifice; or porter, soutenir, est plus que commencer. De même, outre que la racine est la première partie de l'arbre, outre qu'elle soutient tout le poids de l'arbre, [c'est elle qui produit toutes les branches, toutes les fleurs, tous les fruits de l'arbre : or produire est plus que soutenir; et voilà les trois caractères de la foi. Elle est la première de toutes nos vertus : ce n'est pas assez, elle sert d'appui et de base à toutes nos vertus : cela ne suffit point encore, elle produit dans nous-mêmes toutes nos vertus. C'est-à-dire, Chrétiens, que si je suis juste, non seulement je commence par la foi, non seulement je me soutiens par la foi, mais je n'agis et je ne vis que par la foi, suivant cet oracle de l'Écriture : Justus autem meus ex fide vivit (Hebr., 10) : Mon Juste vit de la foi. Ah! la belle qualité, mes chers auditeurs, que d'être le Juste de Dieu! combien en voit- on aujourd'hui qu'on peut appeler les Justes des hommes, tandis qu'ils sont devant Dieu des criminels et des pécheurs? Mais mon Juste, dit le Seigneur , n'a point d'autre vie en qualité de
Juste, que la vie de la foi : c'est à cela que je le reconnois : Jusius autenu meus ex fide vivil.
Et en effet, quand je vis en Juste, toute ma vie est nécessairement une vie de foi; je ne délibère, je n'agis, je ne crains, je n'espère, je ne recherche et je ne fuis que par le mouvement de la foi. C'est la foi qui me fait aimer mes ennemis, car sans la foi je les haïrois; c'est la foi qui me fait haïr les plaisirs du monde, car sans la foi je les aimerois; c'est la foi qui me fait oublier une injure, car sans la foi je me vengerois; c'est la foi qui me fait bénir Dieu dans les souffrances, qui me fait estimer la pauvreté, qui me fait choisir une vie austère, car sans la foi j'en aurois horreur. La foi donc est le principe de tout bien, et c'est elle qui me vivifie, elle qui me sauve. Jusius autcm meus ex fide vivit.
Mais si cela est, pourquoi, dans le christianisme même, et jusque dans le centre de la foi, de celte foi si répandue sur la terre, y a-t-il néanmoins aujourd'hui tant de chrétiens qui se damnent, et si peu qui parviennent au salut? Voilà, mes Frères, et il en faut convenir, voilà une de ces grandes difficultés qui ont fait l'étonnement des Pères de l'Église, et sur quoi il semble que saint Augustin lui-même ail hésité avec toutes les lumières de son esprit; difficulté que je pourroîs éluder d'abord, en contestant le principe, savoir : que la foi soit aussi répandue dans le monde qu'il nous plaît de le supposer. Non, non, dirois-je, cela ne m'est point évident; et, pour l'honneur de la foi même, j'aime mieux douter qu'elle soit maintenant si commune, que de reconnoître qu'étant si commune, elle produise si peu de fruits. Détrompons-nous, ajouterois-je : la prédication de l'Evangile est répandue dans tout le monde ; mais plût au ciel qu'il en fût de même de la foi! Car il y a bien de la différence entre la prédication de l'Évangile et la foi : l'une est une grâce extérieure et indépendante de nous; mais l'autre est une vertu infuse, que nous devons conserver et cultiver dans nous. Cette prédication de l'Évangile, cette grâce extérieure, par une disposition favorable de la Providence, est très commune; mais je n'ai que trop lieu de craindre que la foi ne soit très rare. Jésus-Christ demandoit à ses disciples si, lorsqu'il viendroit, il trouveroit encore de la foi sur la terre ; ne croyant pas, dit saint Chrysostome, qu'il y en dût avoir alors, ou prévoyant qu'il y en auroit peu : Verumtamen Filius Hominis veniens, putas, inveniet fidem in terra (Luc, 18). Or n'est-ce pas dans notre siècle que cette parole du Sauveur du monde commence plus que jamais à se vérifier? Quand même le Fils de Dieun'auroit point parlé de la sorte, la vie des chrétiens ne seroit-elle pas plus que suffisante pour me faire douter de leur foi? et du peu de connoissance que j'ai du monde, n'aurois-je pas droit de conclure, au moins de soupçonner, qu'un levain d'infidélité, mais d'une infidélité secrète et déguisée, y cause une corruption si générale? Car enfin, poursuivrois-je avec saint Bernard, il est difficile que
la plupart des hommes agissent tout autrement qu'ils ne croient ; et qu'il y ait dans leur conduite une contradiction aussi monstrueuse que celle de vivre comme ils vivent , et d'avoir la foi. A peine cela se comprend-il ; et dans ce prétendu système il y a je ne sais quoi de si violent, qu'il est comme impossible qu'on le puisse long-temps soutenir. Quand donc je vois un chrétien aussi emporté , aussi sensuel, aussi ambitieux qu'un païen , et môme au-delà d'un païen ; au lieu de dire , comme on dit communément, Cet homme dément sa foi, je dirois presque , Cet homme n'a plus absolument de foi, parceque s'il en avoit, je ne conçois pas qu'il pût la démentir si universellement et si constamment ; et que croyant d'une façon , il agît toujours de l'autre. Quand je vois une femme du monde tranquille dans ses désordres, libertine dansjses conversations , scandaleuse dans ses commerces et dans ses intrigues ; au lieu de dire, selon le langage ordinaire, Cette femme a une foi foible et languissante , une foi stérile et infructueuse ; je demanderois et je dirois : Cette femme a-t-elîe encore une étincelle de foi? parceque je suis persuadé qu'il n'en faudroit pas davantage pour lui donner horreur de son état, et pour l'en faire sortir.
Ainsi raisonnerois-je, et ce seroit pour l'intérêt même et pour l'honneur de la foi. Car il lui seroit en quelque sorte plus honorable que le commun des hommes fût réputé pour impie et pour être sans foi , que de passer pour en avoir une qui ne résiste à rien, qui ne surmonte rien, qui n'opère rien; que dis-je? qui laisse tomber dans les plus honteux dérèglements et dans les dernières abominations. Et il ne faudroit point me répondre que ces pécheurs mêmes qui, d'une part, se livrent à leurs passions les plus déréglées, protestent hautement d'ailleurs qu'ils ont la foi : je sais, répliquerois-je, qu'ils le protestent, mais la question est de savoir si l'on doit s'en tenir à leurs protestations, et s'il n'est pas plus juste de les réduire à la preuve quedemandoit l'apôtre saint Jacques : Ostencle mihi fuient tuam sine operibus (Jacob., 2) : Chrétien, qui peut-être vous glorifiez de ce que vous n'êtes pas, voulez-vous me faire connoître votre foi? justifiez-la; par où? par vos œuvres : car tandis que vous détruirez dans la pratique ce que vous professez de bouche, tandis que je ne verrai point d'œuvres, je me défierai toujours de vos paroles. Et n'est-ce pas là, mes chers auditeurs, que nous réduit l'iniquité du siècle? à ne pouvoir plus s'assurer de la foi des chrétiens; à ne pouvoir plus dire s'ils en ont ou s'ils n'en ont pas, et à ne savoir plus ce qu'ils sont? N'est-ce pas là l'état déplorable de ce qui s'appelle parmi nous le monde ? Entrez dans les cours des princes, descendez dans les cabanes des pauvres ; assistez, s'il se peut, aux conseils secrets des politiques de la terre, parcourez les cercles et les assemblées, arrêtez-vous dans les temples et dans les lieux saints ; partout vous demanderez s'il y a de' la foi, parceque partout vous ne trouverez que scandale et que débordement de mœurs : Putas, inveniet fidem in terra ?
Mais n'insistons pas sur ce point davantage. Peut-être le libertinage pourroit-il s'en prévaloir, et y trouveroit-il un prétexte pour s'autoriser. Car un des prétextes du libertinage est de prétendre que l'on ne croit point, et que Ton n'a point de foi ; et cela, pour avoir droit d'imputer les désordres de sa vie au défaut de la persuasion, qui paroît une excuse honnête, au lieu de les imputer à la corruption du cœur. Reconnoissons donc que de ce grand nombre de chrétiens qui se perdent dans le monde, il y en a en effet plusieurs qui ont encorda foi. Accordons-leur tout ce que nous pouvons leur accorder, savoir, que leur foi subsiste; donnons-leur cette consolation, qu'ils la puissent conserver parmi les excès d'une vie criminelle. L'Église ne leur dispute pas cet avantage : elle a même voulu leur en maintenir la possession par une décision expresse, en déclarant, dans le concile de Trente, qu'une vie impure et corrompue ne va pas toujours jusqu'à la destruction de la foi. Avouons-le avec elle : on peut être chrétien, et mauvais chrétien : on peut avoir la foi, et agir contre la foi. Mais alors la foi nous sauve-t-elle? bien loin de nous sauver, je dis que, par un effet tout contraire, elle nous condamne ; et c'est la seconde partie.