‹ Œuvres complètes de Bourdaloue de la Compagnie de Jésus. -- (volume 5)Chapitre 51 sur 164 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Saint Augustin dit un beau mot : Que les secrets de Dieu doivent nousimprimer du respect, doivent nous rendre attentifs à les considérer, doivent nous exciter à en faire la recherche, autant que l'humilité de la foi nous le permet ; mais qu'ils ne doivent jamais trouver d'opposition dans nos esprits , et qu'il ne nous appartient pas d'en vouloir juger, ni d'entreprendre de les contredire : Secretum Dei intentes nos habere débet, noriadversos (Aug.). Voilà, mes ehers auditeurs, une maxime bien chrétienne et bien importante : car un des plus grands désordres de notre esprit est de se révolter d'abord contre tout ce qui paroît contraire à nos lumières et à nos vues; et c'est de ce principe que procèdent toutes les erreurs où nous tombons à l'égard de Dieu. Or écoutez comment je me sers de la maxime du saint docteur, pour établir ma première proposition touchant ce partage si inégal des biens et des maux de cette vie , qui fait que les Justes souffrent pendant que les impies prospèrent. Je prétends qu'il n'y a rien en cela qui doive troubler notre foi ; et en effet , quand je ne ver rois nulle raison de cette conduite de Dieu , quand ce seroit un abîme où je ne découvrirais rien, et que mon esprit s'y perdroit, ma foi n'en devroit point être altérée ; et tout ce que j'aurois à faire, ce seroit de m'écrier avec saint Paul : 0 aliitudo ! et de reconnoître que c'est un secret de la Providence, que je dois adorer et non pas pénétrer. Ainsi quand je ne conçois pas l'auguste et incompréhensible mystère d'un Dieu en trois personnes, je ne croîs pas dès-lors avoir droit de le révoquer en doute; je ne crois pas pouvoir conclure: Il n'y a donc point de Dieu, il n'y a donc point de souverain Être ; mais je conclus que ce souverain Être est au-dessus de toute intelligence humaine, et je n'en demeure pas moins invio'ablement attaché à macréance. Pourquoi ne ferois-je pas ici de même ? et quand il s'agit d'un point qui regarde la providence de Dieu et sa conduite dansle gouvernement du monde, pourquoi en voudrois-je douter, et pourquoi me troublerois-je, parce que je ne le comprends pas?

Car enfin , j'ai d'aiileurs mille preuves qui me convainquent qu'il y a une providence dans l'univers, et que tout ce qui arrive sur la terre est de l'ordre de Dieu. Je n'ai qu'à ouvrir les yeux , je n'ai qu'à contempler !e ciel, je n'ai qu'à considérer toutes les créatures, il n'y en a pas une qui ne me rende témoignagede cette vérité, et qui n'en soit pour moi une démonstraiion. Les païens et les barbares l'ont reconnue ; et je serois plus infidèle que les infidèles mêmes , si je refusois de m'y soumettre. Cependant contre tous ces témoignages il se forme une difficulté dans mon esprit. S'il y a une providence, me dis-je à moimême, comment souffre-t-elle que les Justes soient opprimés, et les

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impies exaltés? Voilà ce qui nie fait peine. Or je vous demande, Chrétiens, est-il raisonnable que pour cette seule difficulté je me départe d'un principe de foi aussi infaillible et aussi solidement établi que l'est celui d'une providence ; et que parcequ'il y a un certain point où la conduite de cette providence sur les hommes me paroît obscure , je la tienne pour douteuse, et j'ose même absolument la rejeter? JN'est-il pas plus juste que j'oppose à la difficulté qui m'embarrasse toutes les maximes de ma foi et toutes les lumières de ma raison ? et que n'ayant pas assez de vue pour approfondir le mystère de cette providence si rigoureuse, ce semble, à l'égard des Justes, et si libérale envers les pécheurs, je me réserve à le connoître un jour dans sa source, c'est-àdire dans Dieu même ?

Et c'est là aussi que le Prophète royal en revenoit, après avoir confessé devant Dieu qu'il n'entendoit rien à ce procédé , et qu'un traitement si peu conforme aux mérites des uns et à l'iniquité des autres passoit toutes ses connoissances etconfondoit toutes ses idées. J'espère bien, disoit-il, Seigneur, que vous me découvrirez là-dessus l'ordre de vos jugements , et que vous me ferez voir, comme dans un miroir, les raisons secrètes que vous avez eues de disposer ainsi les choses. Alors je saurai pourquoi vous avez permis que ce Juste fût vexé et persécuté, et que le crédit de cet impie l'emportât sur l'innocence et la vertu ; que cet homme de bien n'eût aucun succès dans ses entreprises , et que ce mondain sans foi et sans conscience réussît dans tous ses desseins ; que cette femme pieuse et remplie d'honneur passât ses jours dans l'amertume et dans de mortels déplaisirs, et que cette autre, idolâtre du monde et livrée à ses passions , menât une vie douce et commode. Vous nous apprendrez , ô mon Dieu , quels étoient les ressorts de tout cela ; et par un seul rayon de la lumière que vous répandrez dans nos esprits vous dissiperez tous les nuages, et vous ferez évanouir tous les doutes qui naissent maintenant malgré nous contre votre adorable providence. Je me figurois qu'à force de réflexions et de considérations, je pourrois dès cette vie démêler cet embarras , et sonder les impénétrables conseils de votre sagesse : Exislimabam ut cognoscerem hoc (Ps. 72); mais je me trompois bien , et je me suis bien aperçu que je m'arrétois à d'inutiles recherches: Labor est anie me (Ibid.) : d'où j'ai conclu qu'il falloit attendre que je fusse entré dans votre sanctuaire , et que je visse où se dévoient terminer les espérances des uns et des autres : Donec intrem in sancluarium Dei, et intelligam in novissimis eorum (Ibid.). Voilà comment raisonnoit ce saint roi, et c'étoit l'esprit de Dieu qui lui inspiroitee sentiment.

Mais là-dessus , mes chers auditeurs , nous n'en sommes pas encore après tout réduits à la simple soumission et à la seule obéissance de la foi. Nous avons bur ce mystère de quoi contenter notre esprit, autant et peut-être plus que sur aucun autre ; et c'est par où nous devenons lout-à-fait inexcusables, quand nous nous troublons et que nous tom-

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bons dans la défiance, parceque nous voyons les Justes affligés, et que les pécheurs ont toutes les commodités et toutes les douceurs de la vie. Car nous trouvons nous-mêmes des raisons qui nous justifient parfaitement la conduite de Dieu , et qui nous persuadent que Dieu a lait sagement d'en user de la sorte. Or si moi , avec un esprit plein d'erreurs et de ténèbres, je découvre néanmoins des raisons pour cela, ne dois-je pas être convaincu que Dieu en a de plus solides encore et de plus relevées que je ne vois pas ; et ces raisons de Dieu que je ne vois pas, mais que je conjecture des miennes, ne doivent-elles pas calmer mon cœur et le rassurer ? Tout ce qui me reste donc, c'est de suivre le conseil de saint Augustin, et de m'appliquer, non pas à connoître pleinement, mais du moins à entrevoir le secret de Dieu, afin que ce que j'en puis apercevoir m'apprenne à juger de ce qui échappe à ma vue, et que l'un et l'autre affermisse ma confiance. Secretum Dei mtentos nos liabere débet, non aclversos.

Mais qu'est-ce en effet que j'en aperçois de ce secret de Dieu , et quelles sont les raisons que je puis imaginer d'un partage qui semble choquer la raison même? Vous me les demandez, Chrétiens; et sans une longue discussion , voici celles qui se présentent d'abord à moi : que Dieu veut éprouver ses élus, et leur donner occasion de lui marquer par leur constance leur fidélité ; que Dieu , selon la comparaison du Prophète-roi, veut les purifier par le feu de la tribulation, comme Ton épure l'or dans le creuset ; que Dieu veut assurer leur salut, et les mettre à couvert du danger inévitable qui se rencontre dans les prospérités du siècle; que Dieu, par une aimable violence, dit saint Bernard, veut les forcer en quelque sorte de se tenir unis à lui, en leur rendant tout le reste amer, et ne leur offrant partout ailleurs que des objets qui leur inspirent du dégoût; que Dieu veut leur fournir une continuelle matière de combats, afin que ce soit en même temps pour eux une continuelle matièrede triomphes, et parconséquentde mérite; que, tout Justes qu'ils sont, ils ne laissent pas d'être redevables à Dieu par bien des endroits, puisque le plus juste, comme parle Salomon, tombe jusqu'à sept fois par jour ; mais que Dieu d'ailleurs veut les punir en père et non en juge, et pour cela qu'il les châtie en ce monde selon sa miséricorde, afin de ne les pas punir en l'autre selon sa justice. A s'en tenir là, mes chers auditeurs, et sans vouloir pénétrer plus avant dans les desseins de Dieu , n'est-ce pas assez pour soutenir la foi du Juste ; et une seule de ces raisons ne suffit-elle pas pour lui servir de défense, et le fortifier contre les plus rudes attaques? Que Dieu donc ordonne selon qu'il lui plaît , qu'il détruise et qu'il renverse , qu'il abaisse et qu'il humilie, qu'il frappe à son gré, jamais le Juste n'aura que des bénédictions à lui rendre; et s'il pensoit à se plaindre, ce seroit bien alors que Dieu pourroit lui faire le même reproche que fit le Sauveur du monde à saint Pierre iModicœ fidei, quare dubitasti? Homme aveugle, laissez agir votre Dieu ; il vous aime, et il sait ce qui vous

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convient. S'il vous traite maintenant avec rigueur, ce n'est qu'une rigueur apparente; et tout sensibles que peuvent être les coups que son bras vous porte, c'est son amour qui le conduit.

Pensées touchantes, et puissants motifs d'une consolation toute chrétienne! Dans ce vaste et nombreux auditoire, il est impossible qu'il ne se rencontre bien de ces âmes chéries de Dieu, et que Dieu toutefois abandonne aux traverses et aux disgrâces du monde. Or c'est à moi de leur faire goûter ces vérités. C'est à moi, mes chers auditeurs, de vous relever par-là de l'abattement où vous jette peutêtre l'état de pauvreté, l'état d'humiliation, l'état de souffrances qui vous accable, et qui vous rend la vie si ennuyeuse et si pénible. C'est à moi, comme prédicateur évangélique, de vous faire trouver tout Fappui nécessaire dans votre foi. Car je ne suis point seulement ici pour vous reprocher vos infidélités , ni pour vous remplir d'une terreur salutaire des jugements éternels. Je l'ai fait selon les occurrences, je le fais encore , et je ne puis assez bénir le ciel de l'attention que vous donnez à mes paroles, ou plutôt à la parole de Dieu que je vous annonce. Mais l'autre partie de mon devoir est de vous consoler dans vos peines ; et puisque je tiens la place de Jésus-Christ, qui vous parle par ma bouche , et dont je suis l'ambassadeur et le ministre : Pro Christo legatione fungimur (2. Cor., 5) , c'est à moi de vous dire aujourd'hui ce que ce divin Sauveur disoit au peuple : Venite ad me omnes qui laboralis et onerati estïs, et ego reficiam vos ( Matth., 11 ) : Venez, âmes tristes et affligées; venez, vous qui gémissez sous le poids de la misère humaine et dans la douleur, venez à moi. Le monde n'a pour vous que des mépris et des rebuts , et vous en éprouvez tous les jours l'injustice. Les plus déréglés et les plus vicieux y font la loi aux plus justes, et c'est ce qui vous flétrit le cœur et qui vous remplit d'amertume. Mais, encore une fois, venez; et sans rien changer à votre condition, je l'adoucirai : Venite, et ego reficiam vos. Je ne suis qu'un homme foible comme vous , et plus foible que vous ; mais avec la grâce de mon Dieu , avec l'onction de sa parole et les maximes de son Evangile , j'ai de quoi vous rendre inébranlables au milieu des plus violentes secousses. J'ai de quoi réveiller toute votre foi, et de quoi ranimer toute votre espérance; de quoi vous apprendre à ne rien désirer de tout ce que le monde a de plus flatteur, et de quoi vous faire connoître le précieux avantage d'un état où Dieu veille avec d'autant plus de soin sur vous et d'autant plus d'amour, qu'il semble moins ménager vos intérêts, et moins vous aimer.

Car, pour reprendre avec ordre et pour mieux développer ce que je n'ai fait encore que parcourir, et ce qui demande toutes vos réflexions, puisque ce doit être pour vous comme un trésor et un fonds inépuisable de patience : je dis que si Dieu traite le Juste avec une sévérité apparente, que s'il l'afflige, c'est pour l'éprouver. Ainsi s'en explique-t-il en mille endroits de l'Écriture, où il déclare, en termes

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formels , que c'est un des offices de sa providence , et que , par cette raison , il laisse tomber ses fléaux sur ceux qui le servent , encore p'us que sur les autres. De sorte que l'affliction , dans le texte sacré, est appelée communément épreuve ou tentation ; et que , suivant le même langage, ce que le Saint-Esprit appelle tentation n'est autre chose que l'affliction. C'étoit la belle et solide réponse que faisoit un des plus zélés défenseurs de la loi chrétienne aux idolâtres et aux infidèles , lorsqu'ils lui reprochoient l'extrême abandon où l'on voyoit le peuple fidèle, et qu'ils prétendoient de là tirer une conséquence, ou contre le pouvoir, ou contre la miséricorde du Dieu que nous adorons. Vous vous trompez, leur disoit-il : notre Dieu ne manque ni de moyens, ni de bonté pour nous secourir : Deus Me nouer, c/ucm cotimns , nec non potest subvenir e,nec clespicil (Minut. Félix). Mais que fait-il? il nous examine chacun en particulier; et à quoi se réduit cet examen? à nous priver des biens de la vie, et à nous tenir dans l'adversité : Secl in adversis unumquemque explorât (lbid.). Ces paroles sont remarquables : Dieu sonde le cœur de l'homme, il l'interroge, par où? par les souffrances et les afflictions: Vitam hominis sciscitainr (lbid.). Comme si Dieu disoit au Juste : Déclarez-vous, et faitesmoi voir ce que vous êtes. Je ne l'ai point encore bien su jusqu'à présent, et je veux l'apprendre de vous-mêmes. Tandis que vous avez été heureux sur la terre , et que vous y goûtiez le calme et la paix , vous me l'avez dit , il est vrai , que vous vouliez être à moi ; mais on ne pouvoit guère compter alors sur votre témoignage. Dans cet état de prospérité , vous ne vous connoissiez pas encore assez bien , et vous ne pouviez juger sûrement à qui des deux vous étiez , ou à moi , ou à vous-même. Mais maintenant qu'un revers a troublé toute la douceur de votre vie; maintenant que vous êtes dans l'infirmité, dans le besoin, et que tous les maux sont venus, ce semble, vous assaillir, c'est en cette situation que vous pouvez me donner des assurances de votre foi , et que je puis faire fond sur votre parole. Si donc je vous vois persévérer dans mon service, si je vous entends au pied de mon autel me faire toujours les mêmes protestations d'un attachement inviolable, je vous écouterai et je vous croirai ; car un amour ainsi éprouvé ne doit plus être suspect. A cela que pouvons-nous répondre, chrétiens auditeurs? Si Dieu ne met pus l'impie à de pareilles épreuves, de quel sentiment, à la vue de son prétendu bonheur, devons nous être touchés? Est-ce d'une envie, ou n'est-ce pas plutôt d'une horreur secrète; puisque si Dieu l'épargne, c'est que Dieu ne le juge plus digne de lui, c'est que Dieu ne s'intéresse plus en quelque sorte à le former pour lui, c'est que Dieu le regarde comme un faux métal que l'ouvrier abandonne ; au lieu qu'il jette l'or dans la fournaise, et qu'il le fait passer par le feu. De là cette sainte prière que David faisoit à Dieu : Proba me, Domine, et tenta me (Ps. 25) : Ah ! Seigneur, éprouvez-moi, et ne me refusez pas la consolation et l'inestimable avantage de pou-

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voir vous montrer qui je suis, et quelles sont pour vous les véritables dispositions de mon cœur. Mais parceque je ne puis mieux vous les l'aire connoître qu'en souffrant , frappez , brûlez , et me consumez , s'il le faut, de misères et de peines : je consens à tout : Ure renés meos.

Nous y devons consentir nous-mêmes, mes Frères, d'autant plus aisément qu'un autre dessein de Dieu sur le Juste affligé est de le purifier de toutes les affections de la terre. En effet , si les prospérités temporelles étoient attachées à la vertu, nous ne servirions Dieu que dans cette vue, et par conséquent nous ne l'aimerions pas pour lui-même. C'est ce que saint Augustin a si bien observé , et sur quoi il raisonne si solidement , et avec sa subtilité ordinaire. Quand vous voyez , dit-il , les ennemis de Dieu et les libertins dans l'état d'une riche fortune, vous y êtes sensibles, et vous vous dites à vous-mêmes : Il y a si long-temps que je sers Dieu , que j'accomplis ses commandements , et que je m'acquitte de tous les exercices de la religion ! Cependant mon sort est toujours le même , mes affaires n'en ont pas une meilleure issue, et il semble au contraire que Dieu prenne à tâche de les arrêter et de les renverser : ceux-ci vivent dans le crime , sans règle, sans retenue, sans piété, et avec cela ils ne laissent pas de jouir d'une santé florissante, d'accumuler biens sur biens , d'être honorés et distingués. Mais , reprend ce saint docteur, c'étoit donc là ce que vous cherchiez : Talia ergo qaœrebas ( August.)? C'étoit donc pour la santé du corps , pour les biens du monde , pour les honneurs du siècle, que vous vouliez plaire à Dieu? Or voilà justement pourquoi il étoit convenable que Dieu vous en privât, afin que vous apprissiez à l'aimer, non pour ce qu'il donne aux hommes , mais pour ce qu'il est en lui-même. Car souvenez-vous, ajoute le même Père , que si vous êtes Juste, vous vivez dans l'état de la grâce et dans l'ordre de la grâce. Comme donc cette grâce est toute gratuite de la part de Dieu, elle vous engage à aimer Dieu d'un amour gratuit : Siideo gratiam tibi dédit Deus, quia gratis dédit, gratis ama (Idem.); et vous ne devez point l'aimer pour une autre récompense que luimême, puisqu'il veut être lui-même toute votre récompense : Noli ad prœmium diligere Deum, qui ipse est prœmium tuum (Ibid.). Les biens de la terre rendroient votre amour mercenaire; et si vous vous plaignez quand Dieu vous les refuse ou qu'il vous les enlève, vous laites voir par-ià que ces biens vous sont plus chers que Dieu même, et par conséquent que vous ne méritez pas de le posséder.

Biens tellement contagieux , qu'ils peuvent pervertir les plus justes, et que souvent ils les ont précipités dans l'abîme le plus affreux et dans une corruption entière. Les exemples n'en ont été que trop éclatants et que trop fréquents ; mais , par un trait encore tout nouveau de providence et de miséricorde à l'égard de ses élus, comment Dieu les garantit-il de ce danger? par une pauvreté qui leur sert de préservatif

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contre la contagion des richesses temporelles, par une obscurité qui leur tient lieu de sauvegarde contre la contagion des grandeurs périssables, par une langueur et une maladie qui les met à couvert de la contagion des plaisirs sensuels et des flatteuses illusions de la chair. Le Juste, il est vrai, peut maintenant ne pas voir à quoi il se trouvoit exposé, lui, dis- je , en particulier, plus que bien d'autres, si Dieu n'eût usé pour lui d'une telle précaulion. Mais ce qu'il ne voit pas à présent , il le verra à la fin des siècles et au grand jour de la révélation. Car c'est là que Dieu l'attend ; c'est là que Dieu se réserve à lui mettre devant les yeux toutes les injustices où l'eût emporté une avare et insatiable convoitise, tous les projets criminels, et toutes les intrigues où l'eût engagé une ambition démesurée et sans bornes ; tous les excès , toutes les habitudes et les abominations où l'eût plongé une passion aveugle et une brutale volupté, si le frein de l'affliction ne l'eût retenu, et si les disgrâces de la vie n'eussent empêché le feu de s'allumer dans son cœur. Et, par une suite immanquable , c'est là qu'éclairé d'une lumière divine , et découvrant les salutaires et favorables secrets de la sagesse éternelle qui l'a conduit , il bénira Dieu mille fois de ce qui sembloit devoir exciter contre Dieu tous ses murmures ; il regardera comme un coup de prédestination de la part de Dieu, comme une grâce de Dieu, et une des grâces les plus précieuses, ce que le monde regardoit comme un délaissement total et comme une espèce de réprobation.

Cependant, parcequ'il ne suffit pas de s'éloigner du monde et de l'occasion du péché, si ce n'est afin de s'attacher à Dieu, je vais plus loin; et peu à peu, développant le bienfait du Seigneur, et tout ce que je puis découvrir des desseins de sa providence , j'ajoute et je prétends qu'il ne fait souffrir ses élus que pour les attirer à lui, que pour les mettre dans une heureuse nécessité de recourir à lui , de se confier en lui, de ne se tourner que vers lui : car il y a, selon saint Bernard, quatre sortes de prédestinés : les uns emportent le royaume du ciel par violence, et ce sont les pauvres volontaires, qui d'euxmêmes quittent tout et renoncent à tout ; les autres trafiquent en quelque manière pour l'acheter, et ce sont ces riches qui, comme parle l'Évangile , se font , par leurs aumônes , des intercesseurs auprès de Dieu, et des amis qui les doivent un jour recevoir dans les tabernacles éternels ; d'autres, pour ainsi dire, semblent vouloir le dérober, et qui sont-ils? ce sont ces humbles de cœur, qui fuient la lumière, non par un respect humain , mais par un saint désir de l'abjection , et qui, dans une vie retirée, cachent aux yeux des hommes toutes les bonnes œuvres qu'ils pratiquent; enfin, plusieurs n'y entrent que parcequ'ils y sont forcés; et voilà ces Justes qui ne sont déterminés à chercher Dieu, que parceque Dieu n'a pas permis qu'ils trouvassent rien ailleurs qui les arrêtât. Si le monde eût été, à leur égard, ce qu'il est à l'égard de tant de mondains; c'est-à-dire si le

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monde les eût flattés ; les eût idolâtrés , n'eût eu pour eux que des distinctions, que des respects , que des agréments, ah! Seigneur, auroient-ils jamais pensé à vous? Comme ce peuple charnel que vous aviez formé avec tant de soin et engraissé du suc de la terre, ils auroient oublié leur créateur et leur bienfaiteur ; ils ne se seroient plus souvenus que vous étiez leur Dieu , et tout leur encens eût monté vers d'autres autels que les vôtres : Incrassatus , impinguatus, dilatatus , dereliquil Deum factorem smim (Deut., 52). Mais parceque vous avez appesanti sur eux votre bras, parcequ'en leur faveur vous avez rempli le monde d'épines qui les ont piqués, de chagrins qui les ont désolés , d'accidents et de malheurs qui les ont obligés à disparoître et à ne plus sortir de leur retraite; en leur donnant la mort, vous leur avez donné la vie, et les perdant en apparence, vous les avez sauvés : ils n'ont point trouvé d'autre ressource que vous , et c'est pour cela qu'ils sont venus à vous ; ifs se sont jetés dans votre sein comme dans leur asile, et vous les y avez reçus ; vous les y tenez en assurance, et vous les y conservez : Ckm occideret eos , rêver tebantur, et diluculo veniebant ad eum (Psalm. 77).

Ce n'est pas qu'ils n'aient toujours bien des combats à soutenir; et c'est aussi ce que Dieu prétend: pourquoi? parceque ce sont ces combats, répond saint Ambroise, qui font leur mérite : sans combat, point de victoire à remporter; et sans victoire, point de couronne à espérer. Vous vous étonnez, continue ce Père, que Dieu exerce ainsi ses plus fidèles serviteurs, et qu'il laisse au contraire les plus grands pécheurs dans une paix profonde ; vous voulez savoir la raison de cette différence. Elle est essentielle et très naturelle : c'est que Dieu ne couronne que les vainqueurs, et qu'il veut couronner ses élus; d'où il s'ensuit, par une conséquence nécessaire , qu'il doit donc leur fournir des sujets de triomphe. Mais la couronne n'étant point réservée aux pécheurs, il les laisse, par une conduite tout opposée, sans leur donner ni à combattre ni à vaincre. 11 en use comme les princes de la terre, ou plutôt les princes de la terre en usent eux-mêmes comme lui, et nous n'en sommes point surpris. Nous ne croyons pas qu'ils abandonnent ceux qu'ils destinent à certaines dignités, quand, pour les mettre en état de s'avancer, ils les chargent de tant de soins, ou qu'ils les exposent à tant de périls. Ce n'est, dans!i'estime du monde, ni indifférence ni rigueur pour eux; c'est faveur et grâce.

Que dirai-je encore? et supposons même que ce soit, à l'égard des Jusies, rigueur de la part de Dieu, ne sera-ce pas toujours une rigueur paternelle et toute miséricordieuse? Voici ma pensée. Il n'est point d'homme de bien, quelque juste qu'il puisse être, qui n'ait ses chutes à réparer et ses infidélités à expier. Le plus innocent et le plus juste, selon l'idée que nous en devons avoir dans la \jb présente, n'est pas celui qui n'a jamais péché et qui ne pèche jamais : où est-il maintenant, et où le trouve-t-on ? mais celui qui a moins péché, et qui

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pèche moins ; celui qui a plus légèrement péché, et qui pèche encore plus rarement; celui qui s'est relevé, et qui se relève plus promptement de son péché. Quel qu'il soit, il est comptable à Dieu de bien des dettes, et il faut indispensablement qu'il les acquitte. Mais quand les acquittera-t-il? Si c'est après la mort, quel jugement aura-t-il à subir et quel châtiment! Il vaut donc mieux pour lui que ce soit pendant la vie et par les peines de la vie. Or voilà le temps en effet que Dieu choisit, voilà le moyen qu'il emploie pour le châtier. C'est ce que saint Jérôme écrivoit à l'illustre Paule, et c'étoit ainsi qu'il la consoloit dans les pertes qu'elle avoit faites, et dans la sensible douleur qu'elles lui causoient. Pourquoi tant de larmes, lui remont roi t-il, et tant de regrets? Choisissez, et tenez- vous-en, pour vous soutenir, à l'une de ces deux réflexions: ou, par le bon témoignage de votre conscience, et sans blesser les sentiments de l'humanité chrétienne, vous vous considérez comme justes, et alors votre consolation doit être que Dieu perfectionne votre vertu, qu'il la met en œuvre et lui fait sans cesse acquérir de nouveaux degrés : ou le souvenir de vos chutes, et la connoissance de vos foiblesses , vous porte à vous regarder comme criminelle ; et dans cette vue vous devez, pour soulager votre peine et pour vous la rendre non seulement supportable , mais aimable, penser que Dieu vous corrige, et qu'il vous donne de quoi le satisfaire à peu de frais: Elige : aut sancta es, et probaris ; autpeccairix, et emendaris (Hieron.). Mais que ne corrige-t-il ce libertin? Ah! mon cher auditeur, contentez-vous que votre Dieu vous aime, et ne l'obligez point à vous rendre compte de la terrible justice qu'il exerce sur les autres. Je vous l'ai déjà dit tant de fois, et je ne puis trop vous le faire entendre : Dieu se venge d'autant plus rigoureusement, qu'il diffère plus ses vengeances; et malheur à ces riches du siècle, à ces puissants du siècle, à ces superbes et à ces orgueilleux du siècle, qu'il engraisse comme des victimes pour le jour de sa colère! c'est l'expression de Tertullien : Quasi victimœ ad supplicium saginantur (Tertull.).

Arrêtons-nous là ; et, pour conclusion de cette première partie, raisonnons, s'il vous plaît, un moment ensemble. Voilà donc, par cela seul que je viens de vous représenter, la Providence justifiée sur le partage qu'elle fait des prospérités et des adversités temporelles entre les Justes et les pécheurs. Car cette justification doit se réduire à deux points : l'un, que Dieu, dès cette vie , prenne soin de ses élus; l'autre, que, dès cette vie même, il se tourne contre les pécheurs, et qu'il laisse agir contre eux sa justice. Or, éprouver ses élus, purifier ses élus, préserver ses élus , se les attacher d'un nœud plus étroit, leur faire amasser mérites sur mérites, pour les faire monter à un plus haut point de gloire , et lever, par de légères satisfactions, le seul obsfele qui pourroit retarder leur bonheur, ne sont-ce pas là les soins salutaires d'une miséricorde également sage et bienfaisante?

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Mais , par une règle toute contraire , livrer les pécheurs à eux-mêmes et à leurs passions ; ne point troubler un repos mortel , où ils demeurent tranquillement endormis ; ne répandre jamais l'amertume sur de fausses douceurs qui les corrompent ; les laisser dans une élévation qui les enfle, dans un éclat qui les éblouit, dans une abondance qui leur inspire la mollesse , dans une vie voluptueuse qui les entretient en toutes sortes de désordres , dans un oubli du salut et dans un état d'impénitence qui les conduit à une mort réprouvée , ne sont-ce pas là les coups redoutables d'une justice d'autant plus à craindre qu'elle se fait moins connoître? Ce qui nous trompe , c'est que nous ne jugeons des choses que par rapport au temps où nous sommes, et qui passe; mais que Dieu en juge par rapport à l'éternité où nous nous trouverons un jour, et qui ne passera jamais. Or, de ces deux règles, quelle est la meilleure et la plus avantageuse? J'en conviens, dit saint Augustin: selon la première, le pécheur a droit, ce semble, d'insulter au Juste et de lui demander : Où est votre Dieu? Ubi est Dens Mus? (Ps. 41). Mais, selon l'autre, qui des deux est sans contredit la plus droite et l'unique même qu'il y ait à suivre, le Jusie peut bien répondre aux insultes du pécheur : Mon heure n'est pas encore venue, ni la vôtre; attendons, l'une et l'autre viendra, et c'est alors que je vous demanderai : Où sont ces dieux que vous adoriez , et en qui vous mettiez toute votre confiance? où est cette félicité dont le goût vous enchantoit , et dont vous étiez idolâtre? que ne la rappelez-vous, pour vous retirer de l'éternelle misère où vous êtes tombé ? Ubi sunt dii eorum, in quibus habebant fiduciam? (Dcut.9 32).

Ainsi, mon cher auditeur, ce qui vous reste, c'est d'entrer dans les vues de votre Dieu , qui vous afflige, et de seconder par votre patience ses desseins; et le regret le plus vif qui doit présentement vous toucher, c'est peut-être de n'avoir point encore profité d'un talent que vous pouviez faire valoir au centuple ; c'est d'avoir trop écouté les sentiments d'une défiance toute naturelle, et de les avoir fait éclater par des plaintes si injurieuses à la providence du maître qui veille sur vous; c'est d'avoir trop prêté l'oreille aux discours séducteurs du monde touchant votre infortune et le malheur apparent de votre condition ; c'est d'avoir trop cherche à exciter la compassion des hommes , pour en recevoir de vains soulagements, lorsque vous deviez vous regarder comme un sujet digne d'envie, et ne mettre votre appui que dans la foi ; c'est de n'avoir point assez compris la vérité de ces grandes maximes de l'Évangile , que bienheureux sont les pauvres , pàrceque le royaume céleste leur appartient ; que bienheureux sont ceux qui souffrent persécution sur la terre, et qui pleurent, parcequ'ils seront éternellement consolés dans le ciel. Mais, Seigneur, me voici désormais instruit, et j'en sais plus qu'il ne faut pour éclaircir ious mes doutes et pour arrêter toutes les inquiétudes de mon esprit. De tant de raisons, une seule devoit suffire; et même,

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sans tant de raisons , n'étoit-ce pas assez de savoir que , quoi qu'il m'arrive, c'est vous qui l'avez voulu? Ordonnez, mon Dieu, comme il vous plaira, et faites de moi tout Ge qu'il vous plaira. Que l'impie à son gré domine le Juste, qu'il le foule sous les pieds, et que je sois le plus maltraité de tous , je ne m'écrierai point, comme ces apôtres éperdus : Domine , salva nos , perimus : Aidez-nous , Seigneur , nous voilà sur le point de périr : mais , me reposant sur votre infinie sagesse et votre souveraine miséricorde, je vous dirai, avec un de vos plus fidèles prophètes : In te, Domine, speravi : non confundar (Ps. 30) : C'est en vous, mon Dieu, que j'espère; mon espérance ne sera point trompée; car je suis certain que tout ira bien pour moi, tant que je me confierai en vous , et que, dans cette conduite de votre providence, qui paroît si surprenante aux hommes, il n'y a rien, non seulement qui doive ébranler leur foi , mais qui ne la doive confirmer. C'est la seconde partie.

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