‹ Œuvres complètes de Bourdaloue de la Compagnie de Jésus. -- (volume 5)Chapitre 52 sur 164 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Oui , Chrétiens, s'il y a un motif capable de me confirmer dans la foi et d'affermir mon espérance, c'est de voir que les impies s'élèvent et qu'ils prospèrent dans le monde, pendant que les Justes sont dans l'abaissement et dans l'adversité. Cette proposition vous paroît d'abord un paradoxe; mais je vais l'examiner avec vous, et bientôt vous en découvrirez avec moi l'incontestable vérité. Nous la trouverons fondée sur les principes les plus solides et même les plus évidents de la raison naturelle, de l'expérience, de la religion. Appliquez-vous à ceci : j'ose dire que c'est le point essentiel d'où dépend toute la morale chrétienne. En effet, de voir les calamités des Justes sur la terre et la prospérité des pécheurs (ce qui nous semble un désordre), c'est un des arguments les plus forts et les plus sensibles pour nous convaincre qu'il y a une autre vie que celle-ci , et que nos âmes ne meurent point avec nos corps; qu'il y a une récompense, une gloire, un salut à espérer après la mort; que toutes nos prétentions ne sont point bornées à la condition présente où nous sommes , et que Dieu nous réserve à quelque chose de meilleur et de plus grand : voilà le principe de la raison. Je dis plus; c'est ce qui nous montre que Jésus-Christ notre maître, en qui nous nous confions, est fidèle dans sa parole, que ses prédictions sont vraies, qu'il ne nous a point trompés, et que nous pouvons compter avec assurance sur ses promesses , puisqu'elles ont déjà leur accomplissement : voilà le principe de l'expérience. Enfin , c'est ce qui se justifie , parceque rien n'est plus conforme à l'ordre établi de Dieu dans la prédestination des hommes, que les souffrances des Justes et les avantages temporels des pécheurs : voilà le principe de la religion. Or je vous demande si ce ne sont pas là trois considérations bien puissantes pour soutenir notre confiance? Je sais qu'il y a une vie future où je suis appelé , une vie bienheureuse qui m'est

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destinée, et ma raison me le fait connoître. Je sais que tout ce que Je Fils de Dieu a prédit devoir arriver, soit aux Justes, soit aux pécheurs, est certain ; par conséquent je puis faire fond sur tout ce qu'il m'a promis, et j'en ai déjà la preuve dans ma propre expérience. Je sais et je reconnois visiblement que la prédestination des hommes, delà manière que Dieu l'a conçue et l'a dû concevoir, que tout ce qu'il a réglé et ordonné sur cela , commence à s'exécuter. Dès qu'on est instruit de ces trois choses , y a-t-il une foi assez foible et si chancelante qui ne se fortifie, qui ne se réveille, qui ne se ranime tout entière? Or voilà , je le répète , ce qui s'ensuit évidemment de l'état de peine et d'affliction où nous voyons les Justes , tandis que les pécheurs vivent dans l'opulence et dans le plaisir. Reprenons , et mettons dans leur jour ces trois pensées.

Il n'y a point de libertin , soit de moeurs, soit de créance, qui ne cessât de l'être , s'il étoit persuadé qu'il y a une autre vie. Ce qui fait son libertinage, c'est qu'il ne croit pas ou qu'il ne croit qu'à demi, qu'il y ait quelque chose de réel et de vrai en tout ce qu'on lui dit de celte vie future, où nous aspirons comme au terme de notre course et à l'objet de notre espérance. Quoi qu'il en puisse penser (car ce n'est point à lui présentement que je m'adresse, ni pour lui que je parle) . moi qui crois un Dieu créateur de l'univers, voici, pour me rassurer, et pour entretenir toujours dans mon cœur les sentiments d'une foi vive et d'une ferme confiance, comment je me sers de celte étrange diversité de conditions où se trouvent les gens de bien et les impies. Je dis en moi-même : Le parti de la vertu est communément opprimé dans le monde; celui du vice y est dominant et triomphant : on y voit des Justes dépouillés de tout et misérables, des amis de Dieu persécutés , des Saints méprisés et abandonnés. Que dois-je conclure de là? qu'il y a donc pour le Juste, après la vie présente , d'autres biens à espérer que ces biens visibles et périssables qui lui sont refusés. C'est ce que les Pères de l'Église ont toujours conclu , et c'est la grande preuve qu'ils ont toujours employée contre ces hérétiques , qui , prévenus de la connoissance de Dieu, vouloient néanmoins douter de l'immorlalûé de nos âmes. Lisez , sur cette matière , l'excellent traité de Guillaume de Paris; ou plutôt écoulez-en le précis, que je fais en peu de paroles. Après bien d'autres raisonnements tirés de la nature de l'homme, il en revient toujours à celui-ci , comme au plus pressant et au plus convaincant. Vous convenez avec moi, dit-il, de l'existence d'un premier être , vous reconnoissez un Dieu ; mais , répor.dez-moi : Ce Dieu aime-l-il ceux qui le servent et qui tâchent à lui plaire? S'il ne les aime pas, et qu'il ne s'intéresse point pour eux, ouest sa sagesse et sa bonté? s'il les aime, quand le fait-il paroître? ce n'est pas dans cette vie , puisqu'il les y laisse dans l'affliction ; ce n'est pas dans l'autre vie, puisque vous prétendez qu'il n'y en a point. Cherchez, ajoute ce saint évêque ; ayez recours à toutes les subtilités que votre esprit

270 SUR LES AFFLICTIONS DES JUSTES, etc. peut imaginer; vous ne satisferez jamais à cette difficulté, qu'en avouant 1 ame immortelle, et confessant avec moi qu'après la mort il y a un état de vie , où Dieu doit récompenser chacun selon ses méritescar ce Dieu devant être, comme Dieu , parfait dans toutes ses qualités, il doit avoir une parfaite justice. Or une justice parfaite doit nécessairement porter à un jugement parfait. Ce jugement parfait ne s accomplit pas en ce monde , puisque les plus impies y sont quelquefois les plus heureux. If faut donc qu'il s'accomplisse en l'autre, et par conséquent qu'il y ait un autre siècle à venir , qui est celui que nous attendons. Sans cela, poursuit le même Père, on pourroit dire que les Justes seroient des insensés, et que les impies seroient les vrais sages : pourquoi? parceque les impies chercheroient les véritables et solides biens, en s'attachant à la vie présente ; au lieu que les Justes sourinroient beaucoup, et se consumeroient de travaux , dans l'attente dun bien imaginaire. Voyez-vous, Chrétiens, comment ce savant eyeque tiroit des adversités des Justes une raison invincible pour établir la loi d une vie et d une béatitude éternelle?

C'est aussi ce que prétendoit saint Augustin dans l'exposition du 1 saume quatre-vingt-onzième, lorsque, parlant à un chrétien troublé de la vue de ses misères et du renversement qui paroît dans la conduite du monde, ,1 allègue cette même raison, pour lui inspirer une force a 1 épreuve des événements les plus fâcheux. Voulez-vous avoir, dit-il, toute la longanimité des Saints? considérez l'éternité de Dieu Alors les plus tristes accidents , bien loin de vous abattre, seront pour vous autant de motifs d'une foi et d'une espérance plus constante que jamais. Car quand vous vous troublez parceque la vertu est maltraitée sur la terre et que le vice y est honoré, vous raisonnez sur un faux principe , et vous êtes dans l'erreur. Vous n'avez égard qu'à ce petit nombre de jours dont votre vie est composée, comme si dans ce peu de jours tous les desseins de Dieu dévoient s'accomplir sur les hommes- Aliénais ad dies tuos paucos , et diebus tuis paucis vis implcri omnia (Aug.j. C est-a-dire, que vous voudriez voir dès maintenant tous les Justes couronnés et récompensés, et les impies frappés de tous les neaux de la justice divine; que vous voudriez que Dieu ne différât point, et que l'un et l'autre s'exécutât dans la brièveté de vos années. Mais c est ce que vous ne devez pas demander. Dieu fera l'un et l'autre en son temps, quoiqu'il ne le fasse pas dans le vôtre. Le temps (Je i)ieu,c est i éternité; et le vôtre , c'est celte vie mortelle. Votre temps est court, mais le temps de Dieu est infini. Or Dieu n'est pas oblige de taire toutes choses dans votre temps; c'est assez qu'il les îasse dans le sien : împlebit Deus in lempore suo (Idem.). Et c'est pourquoi je vous dis que si vous voulez vouià affermir dans votre foi et soutenir votre espérance, vous n'avez qu'à vous remettre sans cesse (iansl esprit I éternité de Dieu. Comment cela? parceque, témoin de l'injustice apparente avec laquelle Dieu semble traiter les hommes sur la

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terre, se montrant si rigoureux pour ses amis et si favorable à ses ennemis, vous tirerez cette conséquence , qu'il prépare donc aux uns et aux autres une éternité où il leur rendra toute la justice qui leur est due, puisqu'il la rend si peu dans le temps. Tout ceci est de saint Augustin, et ce sont ses propres paroles que je rapporte.

C'est cette même vue d'une éternité quia rendu les Saints invincibles dans les plus violentes tentations. Quand est-ce que Job parloit de la vie future et immortelle avec une certitude plus absolue et une foi plus vive? Ce fut lorsqu'il se trouva sans biens, sans maisons, sans famille, privé de tout secours, et réduit sur le fumier. Scio quod Redempior meus vivit (Job, 19) : Oui, je sais, disoitil, que mon Rédempteur est vivant, et que moi-même je vivrai éternellement avec lui. Je n'en ai pas seulement une révélation obscure, mais une espèce d'évidence : Scio. Et d'où l'apprenoit-il? demande saint Grégoire pape ; de ses souffrances mêmes et de toutes les calamités dont il étoit affligé. Quand est-ce que David eut une connaissance plus claire et plus distincte des biens éternels, et qu'il s'en expliqua comme s'il eût eu devant les yeux le ciel ouvert : Credo videre bona Domini in terra vivenlium (Ps. 26)? Ce fut dans le temps que Saûl le persécutoit avec plus de fureur. Ah! s'écrioit-il, je crois déjà voir la gloire que Dieu destine à ses élus , et il me semble qu'elle se découvre à moi avec tout son éclat. Mais , divin prophète , comment la voyez-vous? les afflictions , les maux vous assiègent de toutes parts, et vous prétendez apercevoir au milieu de tout cela les biens du Seigneur? Mais c'est en cela même, répond saint Jean Chrysostome, c'est dans les maux dont il étoit assiégé, qu'il trouvoit des gages certains qui l'assuroient , pour une autre vie , de la possession des biens du Seigneur. Car sa raison seu!e lui dictoit au fond de l'aine que les maux qu'il avoit à souffrir de la part de Saùl étant contre toute justice, il étoit de la providence de Dieu qu'il y eût dans l'avenir un autre état où son innocence fût reconnue et sa patience glorifiée; et voilà ce qu'il entendoit, et ce qu'il vouîoit faire entendre, quand il disoit : Credo vidcre bona Domïni in terra vivenûum.

Nous avons encore, Chrétiens, quelque chose de plus : ce sont les prédictions de Jésus-Christ, dont notre propre expérience nous fait voir l'accomplissement dans les souffrances des Justes et dons la prospérité des pécheurs. Ceci n'est pas moins digne de vos réflexions. Si le Fils de Dieu avoit dit dans l'Évangile que ceux qui s'attache* oient à le suivre etqui marcheroient après lui, seroieni exempts en ce monde de toute peine , à couvert de toute disgrâce , comblés de richesses , toujours dans le plaisir , et qu'il n'y auroit de chagrins et de traverses que pour les impies : alors, je l'avoue, notre foi pourroit s'affoiblir à la vue de l'homme de bien dans l'indigence , l'humiliation , la douleur, et du libertin dans la fortune, l'autorité, l'élévation. Il me seroit difficile de résister aux sentiments de défiance qui naîtroient dans mon

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cœur : pourquoi? parceque je me croirois trompé par Jésus-Christ même, et que j'éprouverois tout le contraire de ce qu'il m'auroit promis. Mais quand je consulte les sacrés oracles sortis de la bouche de ce Dieu Sauveur , et que je les vois accomplis de point en point dans la conduite de la Providence ; quand j'entends ce Sauveur adorable dire clairement et sans équivoque à ses disciples : Le monde se réjouira, et vous serez dans la tristesse : Mundus gandebit, vos autem contristabimini (Joan., 16) ; quand je l'entends leur déclarer, dans les termes les plus exprès, qu'ils seront en butte aux persécutions des hommes; leur faire le détail des croix qu'ils auront à porter, des mauvais traitements qu'ils auront à essuyer; leur marquer là-dessus toutes les circonstances , et conclure en les avertissant, que s'il leur annonce par avance toutes ces choses , c'est afin qu'ils n'en soient point surpris ni scandalisés lorsqu'elles arriveront : Hœc locutus sum vobis ut non scanclalizemini (Ibid.) ; et afin qu'ils se souviennent qu'il les leur avoit prédites: Ut citm venerit hora, eorum reminiscamini , quia ego dixi vobis (lbid). Quand , dis-je, tout cela se présente à mon esprit, et que tout cela s'exécute à mes yeux; que j'en suis instruit par moi-même , et que j'en ai les exemples les plus sensibles et les plus présents, est-il possible que ma confiance ne redouble pas , et qu'elle ne tire pas de là un accroissement tout nouveau ? Si je voyois tous les pécheurs dans l'infortune , et tous les Justes dans le bonheur humain , c'est ce qui m'étonneroit, parceque je ne verrois pas la parole de Jésus-Christ vérifiée. Mais tandis que les gens de bien souffriront et que les impies auront tous les avantages du siècle, je ne craindrai rien, je me consolerai, je me soutiendrai dans mon espérance. Car voici comment je pourrai raisonner : Le même Fils de Dieu qui a dit aux Justes, Vous serez dans l'affliction, leur a dit aussi, Votre tristesse se changera en joie, Tristitia vestra verletur in gaudium (Ibid.). Le même qui leur a prédit leurs peines et leurs adversités s'est engagé à leur donner son royaume, et dans ce royaume céleste une félicité parfaite. Or il n'est pas moins infaillible dans l'un que dans l'autre ; pas moins vrai quand il annonce le bien que lorsqu'il annonce le mal , puisqu'il est toujours la vérité éternelle. Comme donc l'événement a justifié et justifie sans cesse ce qu'il a prévu des afflictions de ses élus , il en sera de même de la gloire qu'il leur fait espérer. De là je prends le sentimentdu grand apôtre, etjedisavec iui: Je souffre, mais je souffre sans me plaindre, et je n'en suis point déconcerté, ni inquiet; car jesaisenqui je me confie, et sur la parole de qui je me repose. Je le sais, et je suis certain, non seulement qu'il peut faire pour moi tout ce qu'd m'a promis, mais qu'il le veut et qu'il le fera, puisqu'il me l'a promis, et à tous ceux qui se disposent, dans le silence et la soumission, au jour bienheureux où il viendra reeonnoître ses prédestinés et remplir leur attente.

Est-ce tout? non , mes chers auditeurs ; mais je finis par un point

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qui me paroît, et qui doit vousparoître comme à moi, le plus essentiel. Car dans cette assemblée je m'adresse à celui de tous que Dieu connoît le plus juste, et que Dieu toutefois a moins pourvu de ses dons temporels. Qu'il m'écoute, et qu'il me comprenne : c'est à lui que je parle. Il est vrai, mon cher Frère, et je ne puis l'ignorer, votre sort parmi les hommes est triste et fâcheux; mais par-là , si je puis m'exprimer de la sorte, à quel sceau vous trouvez-vous marqué? à celui que doivent porter les élus, à celui qui les distingue comme élus, en un mot, à celui du Fils unique de Dieu , le chef et l'exemplaire des élus. Tellement que vous entrez ainsi dans l'ordre de votre prédestination , et que Dieu commence à exécuter le décret qu'il en a ibrmé. Je m'explique, et je vais mieux vous faire entendre ce mystère de salut. On vous l'a dit cent fois après l'Apôtre, et c'est un principe de notre foi , que Jésus-Christ étant le modèle des prédestinés, il faut pour être glorifié comme lui, avoir une sainte ressemblance avec lui. Car, selon l'excellente et sublime théologie du Docteur des nations , telle est l'indispensable condition que Dieu demande , pour foire part de sa gloire à ses élus , et c'est ainsi qu'il les a choisis : Quos prœscivit et prœdeslinavit conformes fieri imaginis Filii sut (Rom. 8). Or il est évident que Jésus-Christ a vécu sur la terre dans le même état où Dieu permet que le Juste soit réduit , qu'il a marché dans la même voie , qu'il a été exposé aux mêmes rebuts , aux mêmes mépris , aux mêmes contradictions. O profondeur des conseils de la divine sagesse ! Tibère régnoit en souverain sur le trône, et le Fils de Dieu obéissoit à ses ordres. Piiate étoit revêtu de la suprême autorité, et le Fils de Dieu comparoissoit devant lui. Voilà comment Dieu opéi oit par Jésus-Christ le salut des hommes; et voilà, mon cher auditeur, comment il opère , ou comment il consomme le vôtre par vousmême. Il vous imprime les caractères de son Fils , il grave dans vous ses traits et son image. Sans cela tout seroit à craindre pour vous ; mais avec cela que ne pouvez-vous point espérer , puisqne c'est l'exécution des favorables desseins de Dieu sur votre personne? Quos prœscivit et prœclestinavil conformes fieri imaginis Filii sui.

Vous me direz : On a vu et l'on voit encore des gens de bien, riches et opulents , honorés et distingués dans le monde. J'en conviens, mais sur cela je réponds trois choses. En effet , s'il n'y avoit de Justes et d'élus que les pauvres et les petits, que ceux qui , par l'obscurité de leur condition ou par le désordre de leurs affaires , occupent les derniers rangs, les autres étals seroient donc exclus du royaume de Dieu? ce seroit donc par eux-mêmes des états réprouvés? il y faudroit donc nécessairement renoncer? Or il étoit néanmoins de la Providence d'établir dans la société des hommes ces états, et il est toujours de la même Providence de les y maintenir. D'où il s'ensuit que Dieu n'a donc pas dû y attacher une damnation inévitable ; et qu'au contraire il devoit y faire paroître des exemples de sainteté , afin de ne B. 2. 18

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pas jeter dans un désespoir absolu tous ceux qui s'y trouveroient engagés. Je vais plus loin , et j'ajoute que si les Saints se sont vus quelquefois dans l'état d'une prospérité humaine , c'est ce qui les faisoit trembler , que c'est ce qui les entretenoit dans une défiance continuelle d'eux-mêmes , que c'est ce qui les humilioit , ce qui les confondoit devant Dieu : pourquoi? parceque ne reconnoissant point dans leur prospérité l'image de Jésus-Christ souffrant, ils craignoient que Dieu ne les eût rejetés , et de ne régner jamais avec Jésus-Christ glorieux et triomphant. De là , pour suppléer à ce qui leur manquoit, et pour acquérir cette conformité si nécessaire, que faisoient-ils ? observez-le bien : c'est ce que j'ai en dernier lieu à répondre. Ils ne quiltoient pas pour cela leur condition , parcequ'ils s'y croyoient appelés, et qu'ils vouloient obéir à Dieu ; mais sous les dehors spécieux d'une condition aisée et commode , ils conservoient toute l'abnégation chrétienne , et portoient sur leur corps toute la mortification de leur Sauveur. Sans renoncer à leur état , ni à certain extérieur de leur état, ils renonçoient à ses douceurs, et surtout ils se renonçoient euxmêmes. Au milieu de l'abondance, ils savoient bien ressentir les incommodités de la pauvreté; au milieu des honneurs, ils trouvoient bien des moyens pour se contenir dans les sentiments et s'exercer dans les actes d'une profonde humilité ; au milieu des divertissements mondains , où quelquefois ils sembloient avoir part, ils n'oublioient pas les devoirs de la pénitence, et là même souvent la pratiquoientils dans toute son austérité. Tout cela, afin d'être du nombre de ceux dont l'Apôtre a dit : Quos prœscivit et prœdestinavit conformes fieri imaginis Filii sui.

Vous me direz encore qu'on a vu des pécheurs et qu'on en voit dans les mêmes adversités que les Justes, et aussi affligés qu'eux. Il est vrai ; mais sans examiner toutes les raisons pourquoi Dieu ne veut pas, ni ne doit pas vouloir que le vice prospère toujours , je me contenterai d'une réponse que j'ai à vous faire, et qui servira de preuve à l'importante vérité que je vous prêche. C'est que pour ces pécheurs sujets comme les Justes aux revers et aux disgrâces de la vie , une des plus précieuses et des plus sensibles marques , selon la doctrine de tous les Pères , que Dieu ne les a pas entièrement abandonnés , ce sont leurs souffrances mêmes et leurs peines ; que le plus grand de tous les malheurs pour eux , ce seroit d'être ménagés, d'être (lattes, de n'être jamais traversés dans le crime ; que la dernière ressource qui leur reste pour rentrer dass la voie du salut et pour être reçus dans le sein de la miséricorde, est que Dieu à présent les châtie , qu'en les châtiant il les corrige , qu'en les corrigeant il les réforme, et que ce renouvellement et cette réformation de mœurs retrace dans eux l'image de son Fils, qu'ils y avoient effacée. De sorte qu'il en faut toujours revenir à la parole du maître des Gentils : Quos prœscivit et prœdestinavit conformes fieri imaginis Filii sui.

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Plaise au ciel, mes chers auditeurs, que vous ayez bien compris ce mystère de grâce et de sanctification que j'avois à développer; que, dans les coups dont Dieu vous frappe , vous reconnoissiez l'amour qui l'intéresse pour vous ; que le Juste ranime son espérance , et qu'il se soutienne par sa patience ; que le pécheur ébloui du vain éclat qui l'environne, et enivré d'une trompeuse féiicité qui le séduit, se détrompe enfin des idées qu'il en avoit conçues , et que désormais il en détache son cœur , pour l'attacher à des biens plus solides ! Vous cependant, ô mon Dieu, ne changez rien à l'ordre des choses que votre providence a réglées ; agissez selon vos vues , et non selon les nôtres. Vos vues sont infinies , et les nôtres sont bornées ; vos vues sont toutes pures, et les nôtres sont toutes terrestres; vos vues ne tendent qu'à nous sauver, et les nôtres ne tendent qu'à nous perdre. Si la nature se révolte, si les sens murmurent, ah! Seigneur, n'accordez ni à la nature indocile j ni aux sens aveugles et charnels, ce qu'ils demandent. Ne nous livrez pas à nos désirs , et ne nous écoutez pas , comme vous écoutiez autrefois dans votre colère le peuple juif. Mais suivez toujours vos adorables desseins; et quoi qu'il nous en doive coûter , exécutez-les pour votre gloire et pour notre bonheur éternel , etc.

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