DEUXIÈME PARTIE
C'est une vérité certaine, Chrétiens : quoique le péché, dans le fond de son être, soit essentiellement une injure faite à la majesté de Dieu, il ne laisse pas néanmoins de servir à sa grandeur. Dieu ne le souffriroit pas, remarque saint Chrysostome, s'il n'étoit capable d'y contribuer par sa malice même; et il anéantiroit plutôt tous les pécheurs du monde, que d'en voir un seul dont il ne pût tirer quelque tribut de gloire. De ce que l'homme pèche, dit excellemment saint Augustin, il se nuit à soi-même; mais il n'arrête pas l'effet de la bonté divine : Quocl facit malus, sibi nocet; non bonitaii Dei contradicit (Aug.). Car Dieu, qui est un admirable ouvrier, se sert avantageusement des défauts de son ouvrage, et il ne les permet que parceqiul sait bien s'en prévaloir : lllo uiique peccatore benè utïtur, qui née eum esse permitteret, si Mo utinon posset (ï<Aem.). C'est en cela, poursuit ce saint docteur, qui développe ce point avec toute la solidité possible, c'est en cela qu'éclate la sagesse du créateur , et qu'elle paroît même l'emporter sur la toute-puissance; pareeque l'effet de la toute-puissance est de créer les biens, et celui de la sagesse de trouver le bien dans les maux, en les rapportant à Dieu. Or ce rapport du mal au souverain bien est quelque chose en Dieu de plus merveilleux que la production des êtres créés, qui lui est comme naturelle. Dieu, ajoute le même Père, prend, ce semble, plaisir à faire tout le contraire des impies dans l'usage des choses. Car comme leur iniquité consiste à abuser de ses créatures, qui sont bonnes; aussi sa justice se fait voir à bien user de leurs volontés, qui sont mauvaises: Quia sicut illorum iniquitas est maie, uti bonis operibus ejns , sic illius justifia est benè uti malis operibus eorum (Idem.). Étrange opposition de Dieu et du pécheur! Dieu même, dit encore saint Augustin, quoiqu'il soit la pureté originaire et primitive, n'est pas pur à l'égard des impies, pareequ'en le blasphémant et en l'outrageant, ils en font tous les jours la matière de l'impureté : Immunclis ne Deus quidem ipse mundùs est,
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quem quotidiè blasphémant (Aug.). Au lieu que le péché, qui est l'impureté substantielle, se purifie, pour ainsi dire, à l'égard de Dieu, parcequ'il devient le sujet de sa gloire. Toutes ces pensées sont belles, et dignes de leur auteur.
Mais il n'en demeure pas là. Pour en venir à la preuve, et pour vérifier dans le détail ces propositions générales, voyez, continue- t-il, mes Frères, comment en effet tout ce qu'il y a sur la terre d'impies, de scandaleux, de réprouvés, concourt admirablement, et malgré les intentions des hommes, à glorifier Dieu. Considérez d'abord tous ceux qui se trouvent privés de la lumière de l'Évangile, et destitués du don de la foi. Jetez les yeux sur les païens idolâtres, sur les hérétiques obstinés, sur les schismatiques rebelles , et sur les Juifs endurcis. Dieu ne les emploie-t-il pas tous à l'exécution de ses plus grands desseins? Nonne utitur gentibus (observez ces paroles, Chrétiens, elles sont tirées du livre delà Vraie Religion), nonne utitur gentibus ad materiam operationis suœ, hœreticis ad probationem docirinœ suœ, schismalicis ad documentum stabilitatis suœ, Judœis ad comparationem putchriludinis suœ? (Aug.). Ne se sert-il pas des infidèles pour opérer les merveilles de sa grâce, et pour les faire connoître? un monde converti par douze pêcheurs, qu'y a-t-il de plus grand et de plus fort pour établir la vérité de notre religion? Ne se sert-il pas des hérétiques pour l'éclaircissement de sa doctrine, et pour nous confirmer dans la vraie créance? Jamais la foi n'a été mieux développée, que lorsqu'elle a été combattue; et rien n'a plus donné lieu à découvrir la vérité, que l'erreur. Ne se sert-il pas des schismatiques comme d'une preuve sensible de la perpétuité et de l'inébranlable fermeté de son Église? malgré la division de ses membres, elle se maintient toujours dans l'intégrité d'un corps pariait, tandis que nous voyons périr et se consumer les factions qui se sont éievées contre notre chef. Et les Juifs, ces restes déplorables du peuple de Dieu , malheureuse postérité d'une nation bien aimée, ne semblent-ils pas demeurer sur ia terre pour servir de témoins à Jésus-Christ , autorisant sa personne par leurs Écritures, vérifiant ses mystères par leurs prophéties, et relevant son Évangile par la comparaison de la loi? C'est un mauvais grain semé dans le champ de Dieu; mais admirez en combien de manières il est utile à la gloire de Dieu.
Je dis le même de tous les impies en général : Dieu en sait faire mille usages pour ia manifestation de ses divins attributs, et pour le bien commun des hommes. Ce sont les fléaux de sa justice, pour punir les pécheurs; et ce sont les instruments de sa miséricorde, pour éprouver les Saints. Quand Jérusalem fut saccagée sous l'empire de Tiie, c'étoit Dieu qui se servoit de l'ambition des Romains , pour exercer ses vengeances sur les Juifs. L'ambition des Romains étoit criminelle , mais les châtiments et les vengeances de Dieu étoient justes. Que faisoient les tyrans et les persécuteurs du nom chrétien?
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en voulant détruire les fidèles, ils les multiplioient, ils donnoient des confesseurs à Jésus-Christ, ils remplissoient l'Église de martyrs, ils peuploient le ciel de prédestinés.
Mais avançons. Il est donc vrai que Dieu profite ainsi des pécheurs pour l'augmentation de sa gloire et pour notre salut. Il est vrai que les moyens ne lui manquent jamais , pour se dédommager de l'injure qu'il reçoit de la malice des hommes et du péché , et qu'il la répare par le péché même, et par la malice de ceux qui l'ont commis. Or voilà encore le^modèle que nous devons"suivre, si la nécessité de notre état nous engage dans le commerce des impies : du moins, à l'exemple de Dieu, devons-nous en tirer avantage pour nous-mêmes. Nous le pourrons toujours, quand nous ne les aurons pas recherchés, et que nous n'aurons pas dû les éviter. Car de même, dit saint Ambroise, que Dieu trouve dans les pécheurs de quoi rehausser l'éclat de ses infinies perfections, nous y trouvons de quoi acquérir et pratiquer les plus éminentes vertus. En effet , quoi que fasse le pécheur avec qui je vis , si j'ai l'esprit de Dieu , c'est une leçon pour moi et une occasion de me sanctifier. S'il me persécute , il me fournit une matière de patience; s'il se déclare mon ennemi, il purifie ma charité; s'il me fait souffrir, c'est un sujet de mortification. S elève-t-il audessus de moi par orgueil , il m'apprend à me tenir dans la modestie. Se laisse-t-il emporter à la colère , il met en œuvre ma douceur. Tombe-t-il dans des péchés honteux, il excite ma compassion et mon zèle. Je dis plus, et c'est après saint Grégoire 'pape que je le dis; jamais, dans les règles ordinaires, un Juste ne seroit parfait ni ne pourroit le devenir, si Dieu , par la disposition de sa providence, ne l'obligeoit quelquefois à vivre avec les pécheurs; pourquoi cela? parceque c'est dans cette société, et dans ce mélange des bons et des méchants, qu'il doit être dégagé des imperfections humaines : Ipsa cjuippe malorum socielas, purgatio bonorum est (Greg.). Et comment, demande ce Père, s'exerceroit-il dans les grandes vertus, s'il n'y avoit des pécheurs dans le monde? En quoi pratiqueroit-il cette charité héroïque dont le Fils de Dieu nous a donné l'exemple, et dont il nous a fait un commandement, s'il n'y avoit des offenses et des injustices , des médisances et des calomnies à pardonner? Où seroit le mérite de sa persévérance, s'il n'y avoit des contradictions à essuyer, des railleries à supporter , des attaques de la part des libertins à soutenir et à repousser?
Rien de plus constant , chrétiens auditeurs : si nous étions aussi zélés que nous le devons être pour notre salut, et si nous voulions faire plus de progrès dans les voies de la piété et de la perfection évangéiique, un des plus puissants moyens pour nous porter à Dieu seroit la présence et la vue de tant de pécheurs que nous avons sans cesse auprès de nous. Quel fonds y trouverions-nous d'une reconnoissance parfaite envers Dieu, puisque c'est par un bienfait spécial B. 2. 10
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de sa grâce que nous avons été préservés des désordres dont nous sommes témoins et dont nous gémissons? Quel motif d'une humilité profonde et d'une continuelle attention sur nous-mêmes , puisque à chaque moment nous y pouvons nous-mêmes tomber; d'une charité respectueuse à l'égard du prochain, puisqu'il est, j usque dans son iniquité , l'exécuteur des arrêts de Dieu, le ministre de Dieu pour nous châtier et nous corriger; d'une pénitence salutaire et d'une pleine soumission , puisque plus nous sommes traversés, plus nous pouvons satisfaire à la justice divine et nous acquitter? Mais qu'arrive-t-il? c'est que nous renversons tout Tordre des choses, et que de ces moyens de salut, nous faisons les sujets de notre perte. Le dessein de la Providence est que le commerce des pécheurs nous sanctifie, quand une nécessité indispensable nous y attache, et c'est ce qui nous pervertit. Dieu en tire sa gloire , [et nous notre ruine. 11 en devient plus saint de cette sainteté extérieure et accidentelle que nous lui souhaitons tous les jours, et nous en devenons plus criminels.
Permettez-moi , Chrétiens, d'ouvrir ici mon cœur, et de vous faire part de mes plus secrets sentiments. Je gémis quand, au tribunal de la pénitence, j'entends un homme du monde se plaindre de sa condition, comme s'il prétendoit justifier les égarements de sa vie par l'étroite obligation où il se trouve de demeurer au milieu du siècle corrompu, et d'y entretenir des liaisons qu'il ne peut rompre : quand j'entends une femme déplorer la triste situation où elle se voit, et médire que tout le dérèglement de son ame vient d'être engagée par devoir à un mari sans religion, sans frein dans ses passions, sans retenue dans ses débauches. Qu'ai-je là-dessus à leur répondre? je les plains moi-même, non pas de leur état prétendu malheureux, puisque c'est l'état où il a plu à Dieu de les appeler ; mais du mauvais usage qu'ils font de leur état, contre les desseins de Dieu qui les y a placés. Je plains cette femme, non pas de ce qu'elle souffre, mais de la manière dont elle souffre ; ne se souvenant pas, ou ne sachant pas que ce mari vicieux est un moyen choisi dans le conseil de la sagesse éternelle, pour l'éprouver et pour la sauver. Or si cela est, comme la plus solide théologie l'enseigne, n'est-elle pas en effet bien à plaindre de souffrir toutes les incommodités d'une société pénible et fâcheuse et de n'en avoir pas le mérite ; de convertir le remède en poison, et les grâces de Dieu en de perpétuelles occasions de péché?
Mais si j'étois dans un autre état, je travaillées sans peine à mon salut. Vous le dites, mon cher auditeur, et moi je vous dis qu'en cela vous vous trompez ; car vous ne pourriez travailler à votre salut sans Dieu. Or Dieu ne veut pas que vous y travailliez ailleurs ni autrement. Voilà la voie qu'il vous a marquée. Mais il est impossible, ajoutezvous, de résister à tant de mauvais exemples, et de se garantir de leur contagion. Erreur, Chrétiens. Il est impossible quand c'est contre les ordres de Dieu que vous vous jetez dans le péril, quand c'est de vous-
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mêmes et contre les obligations de votre état ; mais dès que c'est pour les intérêts de Dieu, par la vofation de Dieu, selon les vues de Dieu; dès que c'est selon les règles de la prudence évangélique, et avec les sages précautions qu'elle demande, ce qui seroit contagieux pour d'autres ne l'est plus pour vous , et ce qui les précipiteroit dans un abîme de corruption" peut vous élever à la plus sublime sainteté ; car il est alors de la providence du Seigneur de vous aider, de vous éclairer, de vous fortifier; et c'est à quoi il ne manque pas. Or, avec le secours de Dieu, avec ses lumières et la force que sa grâce répand dans une ame chrétienne, si vous tenez ferme au milieu des pécheurs, si vous résistez à leurs sollicitations, si vous ne vous laissez ébranler ni par leurs promesses, ni par leurs menaces, ni par leurs flatteries, ni par leurs rebuts; si, malgré le torrent de l'exemple qui entraîne des millions d'autres, vous demeurez inviolablement attaché aux règles du devoir et à l'observation de la loi, dans les combats que vous avez pour cela à livrer, et par les efforts qu'il vous en coûte, quelles richesses n'amassez-vous pas devant Dieu, et quels progrès ne faitesvous pas dans les voies de la justice? Le comble de l'iniquité, pour l'impie, selon le témoignage du prophète , c'est d'être pécheur parmi les Justes : In terra Sanctorum iniqua gessit (Isai., 26) : Il a commis le péché dens la terre des Saints. Voilà ce qui redouble sa malice, et ce qui le rend indigne de voir jamais la gloire de Dieu et d'être reçu dans le séjour des bienheureux : Non viclebit gloriam Domini (Ibid.). Ainsi parloit Isaïe; et de là, par une conséquence non moins vraie, je conclus que le comble de la sainteté pour le Juste, est d'être Juste parmi les pécheurs. Moïse, dans la cour d'un prince infidèle, eut toujours, suivant la belle expression de saint Paul, l'Invisible présent à l'esprit, comme s'il l'eût vu des yeux du corps. Saint Louis, sur le trône, ferma les yeux à tout l'éclat des pompes humaines, et dans la licence des armes et le tumulte de la guerre il n'oublia jamais Dieu, et ne se départit jamais de l'obéissance due à ce premier maître. Cet homme, lié d'intérêt avec des gens sans foi, sans équité, avares et usurpateurs, a conservé ses mains nettes de toute injustice, et n'a jamais voulu entrer dans leurs criminelles entreprises. Cette femme, dans une famille où Dieu est à peine connu, ne s'est jamais relâchée de ses saintes pratiques ; et, sans égard à tous les discours qu'on lui a fait entendre, à tous les chagrins qu'elle a eu à dévorer, aux mépris qu'on lui a marqués, elle n'a jamais rien perdu de son zèle, ni rien retranché de ses pieuses observances. Voilà ce qui les distingue tous auprès de Dieu; voilà ce qui donne à leur fidélité un caractère propre et un prix particulier ; voilà pourquoi ils recevront cet éloge si glorieux de la bouche de Jésus-Christ, et pourquoi il leur dira ce qu'il dit à ses apôtres : Vos estis qui permansistis mecum in tentationibus (Luc, 22) : Tandis que les autres m'ont abandonné, qu'ils ont trahi ma cause, qu'ils ont outragé mon nom, qu'ils ont violé ma loi, c'est vous, fidèles ser-
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viteurs, que j'ai trouvés constants àjne suivre. De demeurer avec moi quand il n'y a rien à souffrir pour moi, quand rien ne porte à s'éloigner de moi, quand tout conspire à m'attacher les cœurs et à les attirer à moi, c'est l'effet d'une vertu commune : mais de demeurer avec moi dans la tentation, d'y demeurer lorsqu'il faut remporter pour cela des victoires, et de fréquentes victoires ; d'y demeurer malgré les scandales publics, malgré les contradictions et les traverses, malgré la coutume et tous les respects humains , c'est là que je reconnois une foi vive, un attachement solide, un amour pur, une persévérance héroïque; et c'est aussi à quoi je réserve toutes mes récompenses: Vos extis qui permansistis mecum in lentationibus.
L'auriez-vous cru, Chrétiens, que les pécheurs dussent procurer aux Justes de si grands avantages pour le salut? mais apprenez encore comment les Justes doivent de leur part contribuer au salut des pécheurs. L'Écriture, chez le prophète Daniel, nous représente une contestation bien singulière entre deux anges. Ce n'est pas, comme l'a pensé l'abbé Rupert, entre un ange bienheureux et un des esprits réprouvés, mais, selon l'interprétation de tous les Pères, après saint Jérôme, entre deux saints anges, jouissant l'un et l'autre de la même gloire et assistant auprès du trône de Dieu. Le premier (c'est l'ange tutélairede la Judée) demande que les Hébreux sortent au plus tôt de la Perse, parcequ'ils sont en danger de se corrompre par le commerce des Babyloniens idolâtres; mais l'ange protecteur de Babylone prie, au contraire, que les Juifs y demeurent, et qu'ils ne quittent point la Perse, parcequ'ils peuvent, par leur conversation et leurs exemples, édifier les peuples et les convertir à la religion du vrai Dieu. En effet, déjà trois rois de ce grand empire avoient renoncé au culte des idoles pour adorer le Dieu d'Israël, ainsi qu'il est rapporté au livre d'Esdras. Or que signifioit le combat de ces deux anges? Deux volontés en Dieu, répond saint Grégoire pape, mais qui, n'étant que conditionnelles, s'accordent parfaitement ensemble, tout opposées qu'elles paroissent : l'une, qui oblige les Justes à fuir la compagnie des pécheurs, et c'est ce que nous fait entendre la prière de cet ange qui sollicitoit en faveur des Juifs ) l'autre, qui ordonne aux Justes de coopérer au salut des pécheurs, lorsqu'ils se trouvent parmi eux et que quelque engagement raisonnable les y arrête ; et c'est en cette vue que l'ange de Perse agissoit pour les Babyloniens. Car voilà, chrétiens auditeurs, la grande règle que nous devons suivre. Dieu ne veut pas que sa présence ni la nôtre soient inutiles aux impies; mais il prétend que nous travaillions à leur conversion. On ne peut douter qu'il n'y donne ses soins ; et comme il ne peut cesser d'être avec les pécheurs, il ne cesse aussi jamais de s'employer à la réformation de leur vie. Il les y invite par ses promesses, il les y engage par ses bienfaits, il les y pousse par ses menaces, il les y force par ses châtiments; sa sagesse, sa bonté, sa justice, toutes ses perfections divines y sont oc-
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cupées; et ce qui doit vous surprendre, c'est que, connoissant par avance la damnation future et immanquable de plusieurs, il s'applique néanmoins à ceux-là avec la même assiduité que s'il ne prévoyoit pas leur malheur. Admirable conduite qui nous sert d'exemple, et qui nous représente une des obligations du christianisme les plus essentielles, et toutefois la moins connue.
Car comme nousdevons, Chrétiens, profiter des pécheurs pour nousmêmes, nous devons aussi nous-mêmes, selon qu'il dépend de nous et autant qu'il dépend de nous, profiter aux pécheurs. Devoir général, et devoir particulier. Prenez garde: devoir général, qui regarde sans distinction tous les hommes, et que nous impose la loi de la charité. Il n'y a point d'homme, dit le Saint-Esprit, que Dieu n'ait chargé du salut de son prochain : Unicuique mandavit de proximo suo (Ecoles., 17) : comment cela? parcequ'il n'y a point d'homme à qui Dieu n'ait ordonné d'exercer la charité envers son prochain, selon les nécessités et les occasions. De là cette obligation rigoureuse de soulager le pauvre dans sa misère. Or si la charité nous oblige de compatir aux misères temporelles du pauvre, combien doit-elle nous engager encore plus fortement à compatir aux misères spirituelles du pécheur? Si, dans des besoins où il ne s'agit que du corps et d'une vie mortelle, nous ne pouvons néanmoins manquer à notre frère et l'abandonner, sans perdre la charité de Dieu en perdant la charité du prochain, pouvons-nous conserver l'une et l'autre, et satisfaire à l'une et à l'autre, en laissant par notre faute périr des âmes rachetées du sang de Jésus-Christ; en leur refusant des secours qu'il ne tient qu'à nous de leur procurer, et qui pourroient les garantir d'une mort et d'une damnation éternelle ; en négligeant de leur donner des conseils, des avis, des instructions, des exemples, qui les retireroient de leurs égarements, et les remettroient dans les voies d'une bienheureuse immortalité? Car entre ces pécheurs, remarque saint Augustin, il y en a que Dieu a prédestinés pour être un jour au nombre de ses amis et de ses Saints. Nous ne les connoissons pas et ils ne se connoissent pas eux-mêmes, pareeque ces deux cités du ciel et de l'enfer, des réprouvés et des élus, sont maintenant dans un mélange qui nous empêche de les distinguer : mais c'est par cette raison que notre charité doit être universelle, et que nos soins doivent s'étendre à tous, afin d'accomplir les desseins de Dieu ; et que ceux en qui il veut opérer, par notre ministère, les merveilles de sa grâce, ne demeurent pas sans assistance, et dépourvus des moyens de salut qu'il leur avoit préparés. C'est pourquoi les apôtres exhortoient tant les fidèles à édifier par leur conduite les idolâtres et les païens. C'est pourquoi saint Pierre recommandoit si expressément aux gens de bien de se comporter toujours de telle manière, que les pécheurs, témoins de leur vie, se sentissent animés à les imiter, et à servir et glorifier Dieu : Ut ex bonis operibus vos considérantes , glorificent Deum (1. Petr., 2). Mais quelle est la fausse maxime dont on se laisse là-
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dessus prévenir? c'est qu'on se persuade en être quitte pour penser à soi. On dit, comme Caïn, lorsque Dieu lui demanda compte d'Abel: Num custos fratris met sum ego (Gènes., 4)/>Suis-je le gardien de mon frère? est-ce à moi de veiller sur celui-ci ou sur celle-là? de quelle autorité suis-je revêtu, et qu'ai-je autre chose à faire, que de bien vivre, et de ne point examiner du reste comment chacun vit? Il est vrai qu'il y a des règles de prudence à observer, et qu'il n'est pas toujours à propos de vouloir, comme les serviteurs de ce maître de l'Évangile, arracher l'ivraie dès qu'on l'aperçoit, et de suivre les mouvements impétueux d'un zèle précipité, qui n'a égard ni aux temps, ni aux conjonctures : mais cette prudence louable, lorsqu'elle est bien employée, ne dégénère que trop souvent dans une fausse sagesse, dans une timidité lâche, dans un respect tout humain, dans une indifférence paresseuse, dans une criminelle prévarication.
Devoir particulier, et spécialement propre de certains états. Car, dites-moi, à qui est-ce de corriger un enfant vicieux et emporté par le feu de ses passions, si ce n'est à un père sage et vigilant; de corriger une Hlle attachée au monde, et malheureusement engagée dans les intrigues du monde, si ce n'est à une mère soigneuse et régulière ; de corriger des domestiques sujets aux blasphèmes et adonnés à la débauche, si ce n'est à un maître dont ils dépendent, et quia le pouvoir en main pour réprimer leur libertinage? A qui est-ce de réformer les abus qui s'introduisent jusque dans l'Église de Dieu et parmi le peuple chrétien, si ce n'est à un ministre de Jésus-Christ; de purger une ville des désordres qui y régnent, si ce n'est aux magistrats ; de régler et de sanctionner une cour, si ce n'est au prince? Mais où voyonsnous ce zèle, et comment l'aurions-nous pour les autres, puisque souvent nous ne l'avons pas pour nous-mêmes? Ce qu'il y a de plus étrange, et ce qui doit plus nous confondre, c'est qu'en toute autre chose, et sur tout autre sujet que celui dont je parle, ce zèle de la correction du prochain ne nous manque pas. 11 ne faut que la moindre occasion pour l'exciter jusqu'à la violence. Que ce jeune homme ne prenne pas une certaine éducation selon l'esprit et les manières du siècle; que cette jeune personne ne soit pas assez attentive sur sa démarche, son air, ses ajustements; qu'il y ait eu le plus léger oubli et quelque dérangement dans le service de ce domestique, c'est assez pour faire éclater en reproches les plus aigres et les plus piquants : mais dès qu'il n'y va que de l'intérêt de leur salut, on n'en est point ému, et à peine y daigne-t-on quelquefois penser.
Devoir encore plus particulier pour les libertins eux-mêmes et pour les pécheurs, lorsqu'ils ont eu le bonheur de se reconnoître , et de rentrer dans une vie nouvelle et pénitente. Car de quoi ils doivent toujours conserver le souvenir, c'est de l'injure qu'ils ont faite à Dieu en le déshonorant par leur péché , et du tort qu'ils ont causé au prochain en le scandalisant. Double vue qui allumoit tout le zèle de Da
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vid ; et qu'y a-t-il, mon cher auditeur, de plus efficace et de plus puissant pour réveiller le vôtre et pour l'animer? Si j'avois enlevé à un homme le bien qu'il possédoit et qui lui appartenoit, je me condamne rois moi-même à réparer le dommage qu'il aui oit reçu. Si je lui avois ravi l'honneur, rien ne me dispenseroit de lui en faire la satisfaction convenable. J'ai blessé la majesté de mon Dieu , je l'ai offensé : que dois-je donc épargner désormais pour rétablir sa gloire, et pour la lui rendre tout entière? J'ai, par mes exemples, entraîné mon frère dans le plus grand de tous les malheurs, qui est le péché; je lui ai fait perdre le plus précieux de tous les biens, qui étoit l'innocence de son ame et la pureté de sa conscience : que ne dois-je donc pas meure en œuvre pour le retirer de l'abîme où je l'ai conduit , et pour guérir les plaies de son cœur? Que si mes soins ne peuvent plus être utiles à tels et tels que j'ai égarés, et s'ils ne sont plus en état d'en profiter , quel motif pour compenser au moins la perte de ceux-là par la conquête d'autant d'autres que l'occasion m'en peut présenter? Or en voici le moyen exprimé dans ces paroles du Prophète royal, où il nous donne à connoître ce qu'il faisoit lui-même , et ce que nous devons faire comme lui : Docebo iniquos vias tuas, et impii ad te convertentur (Ps. 50) : Non, Seigneur, s'écrioit ce roi pénitent , ce n'est point assez que je revienne à vous ; je veux encore y ramener avec moi les pécheurs. Je leur enseignerai vos voies, et je tâcherai de les gagner, soit par mes paroles, soit par ma bonne vie. Je ne vous ai pas seulement déshonoré par moi-même, ô mon Dieu ! mais par tous ceux que mon exemple a engagés ou confirmés dans leur iniquité. Ce ne sera donc point seulement par moi-même , mais par leur instruction , mais par leur correction, mais par leur conversion , que je travaillerai à vous glorifier. Pour cela, Seigneur, il y aura des précautions à prendre, des moments à étudier, des obstacles à vaincre ; mais de tout ce qu'il pourra y avoir de difficultés, rien ne me rebutera, ni rien ne raleniira mon ardeur, parceque je sais que c'est une réparation que je vous dois, et pour la gloire que je vous ai ravie, et pour tant d'ames que j'ai perverties. Docebo iniquos vias tuas, et impii ad te convertentur. Entrez, Chrétiens, dans ce sentiment. L'ivraie alors se changera pour vous en bon grain; le commerce que vous aurez avec les pécheurs, en leur profitant, vous profitera à vous-mêmes ; vous sauverez vos frères, et vous vous sauverez avec eux ; vous amasserez des trésors de grâce pour cette vie, et vous mériterez le bonheur éternel de l'autre, que je vous souhaite, etc.
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