‹ Œuvres complètes de Bourdaloue de la Compagnie de Jésus. -- (volume 5)Chapitre 54 sur 164 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

A entendre parler l'Écriture, on diroit, Chrétiens, que Dieu, par une espèce de contradiction , est tout à la fois avec les impies , et qu'il n'y est pas ; qu'il s'éloigne d'eux, et qu'il ne s'en éloigne pas ; qu'il les prive de sa présence, et qu'il ne les en prive pas. Car voyez comment il s'exprime différemment , selon la différence des caractères qu'il prend, et qu'il veut soutenir à leur égard. C'est moi , dit-il, qui remplis le ciel et la terre ; et quoi que fasse le pécheur, il ne peut m'éviter, ni se dérober à mes yeux. Voilà Dieu présent au pécheur, pour l'observer et pour l'éclairer. Mais il dit ailleurs î Je me repens d'avoir créé l'homme, et je fais pour toujours divorce avec lui , parcequ'il est tout charnel. Voilà Dieu séparé du pécheur , pour se venger et pour le punir. Où irai-je , Seigneur, disoit David , et où fuirai-je de devant votre face? si je descends dans les enfers, je vous y trouve, et vous y êtes en personne, exerçant les rigueurs de votre justice : Dieu donc, conclut saint Jérôme, habite même avec les réprouvés. Mais j'entends Saùl au contraire invoquant Samuel , et lui témoignant sa douleur, ou, pour mieux dire, son désespoir, de ce que Dieu s'est retiré de lui : Coarctor nimis, si quidem pugnant Phitislhiim adversum me, et Deus recessit à me (t. Reg., 28) : il ne faut donc plus chercher Dieu dans la compagnie d'un réprouvé. Comment accorder tout cela? En voici le secret, qui consiste, répond le docteur angélique saint Thomas, en ce que Dieu, qui est le Saint des saints, n'est avec les pécheurs et les impies que par la nécessité de son être , et qu'il n'y est point par un choix d'affection et d'inclination. Je m'explique.

Il est avec les pécheurs par la nécessité de son être, parceque toutes ses perfections divines l'y engagent; sa sagesse, par laquelle il gouverne et maintient dans l'ordre toutes les créatures , jusqu'aux plus révoltés pécheurs ; sa bonté, dont il répand les effets sur toutes les créatures , sans en excepter les pécheurs; sa toute-puissance, qui fait agir toutes les créatures, et conséquemment les pécheurs. Tous ces devoirs du créateur, qui lient Dieu , pour ainsi dire , à la créature, sont des devoirs généraux , auxquels tous les hommes ont part , les méchants aussi bien que les bons ; et c'est par la raison de ces devoirs que Dieu est inséparable des impies. Mais, comme j'ai dit, ce

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sont des devoirs de nécessité , dont Dieu , supposé le bienfait de la création , ne peut pas se dispenser lui-même. Car si vous consultez les inclinations de son cœur, ah ! Chrétiens , les choses se passent bien autrement. A peine l'homme est-il tombé dans le désordre du péché, que Dieu rompt avec lui toutes les alliances, et par conséquent tous les commerces dont sa grâce avoit été le lien. De sorte qu'il n'est plus avec le pécheur en aucune de ces manières qui marquent le penchant et le discernement de son amour; c'est-à-dire qu'il n'est plus avec le pécheur, ni par l'effet d'une protection spéciale , comme ii éloit avec son peuple dans le désert; ni par la communication de ses dons, comme il est avec tous les Justes; ni par l'union intime et mystérieuse de son adorable sacrement, comme il est singulièrement avec l'ame chrétienne qui le reçoit. A l'égard du pécheur, tout cela cesse ; et c'est ce qui fait dire au Saint-Esprit que Dieu n'est plus avec les pécheurs ; et qui fait ajouter aux théologiens que si , par une supposition impossible , Dieu pouvoit se dépouiller de son immensité , il demeureroit encore présent à un grand nombre de sujets à qui sa grâce l'attache; mais qu'il cesseroit d'être avec les pécheurs, parcequ'il n'auroit plus cette nécessité d'être partout et d'agir partout. D'où saint Chrysostome conclut (et la pensée de ce Père mérite d'être remarquée) que l'immensité, qui est un des plus nobles attributs de Dieu, ne laisse pas, dans un sens, d'être à Dieu comme un tribut onéreux , puisqu'elle l'assujettit à ne pouvoir entièrement se séparer de ce qui est l'objet de son aversion et de son indignation.

Admirable idée, Chrétiens, de îa conduite que nous devons observer avec les libertins du siècle. Qu'est-ce que Dieu exige de nous? que nous en usions avec eux comme il en use lui-même. Pouvonsnous nous proposer un plus saint modèle? Il veut donc , premièrement, que nous les supportions à son exemple; et il le veut avec raison, dit saint Augustin, puisqu'on nous a bien supportés quand nous étions nous-mêmes dans l'égarement et la corruption du vice. Voilà pourquoi , reprend ce saint docteur, nous ne devons jamais oublier ce que nous avons été , afin de conserver toujours pour les autres une compassion tendre et charitable dans l'élat où ils sont : Cum loleraniiâ vivendum nobis est inter maios , quia cum mali essemus , cum tolerantiâ vixerunt boni inter nos (August.). Mais prenez garde, s'il vous plaît, à ce terme, cum tolerantiâ; car saint Augustin ne dit pas que la société des méchants nous doit être un sujet de complaisance , mais un exercice de patience ; c'est-à-dire, que nous devons la souffrir, et non pas l'aimer , pareeque c'est ainsi que nous nous conformons à notre règle , qui est Dieu.

Oui, je l'avoue, il y a des liaisons et des engagements avec les impies , que la loi divine , non seulement ne nous commande pas , mais qu'elle ne nous permet pas de rompre , puisqu'elle nous en fait même des devoirs; et c'est ce que j'appelle la nécessité de notre état, qui

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répond à la nécessité de l'être et de la Providence de Dieu. Autrement, dit saint Paul, il faudroit sortir hors du monde, si tout commerce avec les pécheurs y étoit généralement interdit : Alioquin debueralis de hoc mundo exissc(i. Cor,, 5). Par exemple, un père doitil se séparer de ses enfants , parcequ'il les voit dans le désordre ; une femme, de son mari, parcequ'il mène une vie licencieuse; un inférieur, de son supérieur, parceque c'est un homme scandaleux? Non, sans doute ; la loi du devoir, de la dépendance et de la sujétion le défend ; et on peut dire alors que le mélange des méchants avec les bons est autorisé de Dieu , puisque Dieu est l'auteur de ces conditions qui engagent nécessairement à cette société. Tout cela est vrai ; mais hors de là , je veux dire hors des termes de la nécessité et de la justice, quand les choses sont dans la liberté de notre choix , chercher les impies et entretenir avec eux des habitudes volontaires , des amitiés mondaines et profanes , des familiarités dont le prétexte est le seul plaisir, et que nulle raison ne justifie, je dis que c'est aller directement contre les ordres de Dieu , et je le dis après le grand Apôtre ; car voilà comment il le déclaroit aux chrétiens de Thessalonique : Denunciamus vobis , ut subtrahatis vos ab omni fratre ambulante inordinatè (2. Thess., 5) : Nous vous ordonnons , leur disoit-iS, au nom du Seigneur, de vous retirer de tous ceux d'entre vos frères qui tiennent une conduite déréglée, et de garder ce précepte comme l'un des plus importants et des plus essentiels de la loi de Dieu. De là vient que David s'en faisoit un point de conscience et de religion : Non sedi cum concîlio vanitatis , et cum iniqua gerentibus non inlroibo ; odivi Ecclesiam malignantium (Ps. 25) : Ma maxime a toujours été de n'avoir point d'union avec les partisans du vice, et de ne me point mêler avec ceux qui font gloire de commettre l'iniquité, d'aimer leurs personnes, parceque la charité me le commande; mais de haïr leurs assemblées , de fuir leurs intrigues, d'abhorrer leurs conversations, parce qu'une charité plus haute, qui est celle que je dois à Dieu et que je me dois à moi-même , m'empêche d'y avoir part.

Voilà, dis-je , mes chers auditeurs , ce que nous dicte la prudence chrétienne , et à quoi elle nous oblige indispensablement : d'éviter , autant que notre condition le peut permettre , les sociétés mauvaises et corrompues. Et voyez aussi comme Dieu nous en a inspiré l'horreur, soit par rapport aux païens et aux idolâtres, soit par rapport aux hérétiques et aux schismatiques , soit à l'égard même des catholiques libertins et prévaricateurs. Vous êtes mon peuple, disoit-il aux enfants d'Israël, en les introduisant dans la terre de Chanaan ; vous êtes mon peuple , et je vous ai choisis parmi tous les peuples de la terre, afin que vous me soyez spécialement dévoués : mais c'est pour cela même qu'il ne vous sera pas permis de traiter avec les peuples infidèles , que vous n'entrerez point dans leurs alliances , et que nul mariage entre eux et vous ne pourra

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être contracté légitimement. Pourquoi cela, demande saint Augustin? Ce commerce avec les étrangers ne pou voit-il pas être avantageux et nécessaire aux Israélites pour leur établissement? Peut-être la politique du monde en auroit-elle ainsi jugé ; mais Dieu, dont les vues saintes et adorables sont infiniment élevées au-dessus de celles des hommes, voulut que la politique du monde cédât à l'intérêt de la religion. Non , leur signifia-t-il , quelque avantage que vous puissiez vous en promettre, vous ne rechercherez point ces nations, et vous vous en tiendrez toujours éloignés ; Cave ne unquam cam habitatoribus terrœ illias jungas amicitias (EococL, 54). C'est ce que portoit expressément la loi; et vous verrez, Chrétiens, si cette défense étoit inutile et sans fondement. Fuyez, nous dit-il ailleurs, par la bouche de saint Paul, fuyez l'hérétique, si vous voulez conserver la pureté de votre foi : Hœ~ relicum hominem devila ( Tit., 5). Donnez-vous bien de garde, non seulement d'entretenir des intelligences dans le parti de Terreur, non seulement d'en épouser les intérêts, mais d'y avoir même de simples liaisons, hors celles que la piété chrétienne et le devoir de votre condition peuvent justifier. Et si ce sont des orthodoxes qui , malgré leurs mœurs dissolues, ne laissent pas de vivre avec nous dans la communion d'une même créance, Dieu nous en a-t-il interdit la société? Ecoutez encore TApôtre. Je vous en ai déjà ° /ertis , écrivoil aux Corinthiens ce maître des nations, et je vous ai marqué, dans une de mes lettres, de n'avoir jamais nul engagement, ni avec les impudiques et les voluptueux , ni avec les médisants et les calomniateurs, ni avec quelque autre que ce soit de ceux qui peuvent vous corrompre et être pour vous un scandale. Quand ce seroit votre frère par inclination et par liaison d'amitié, si c'est un homme de mauvaise vie, je ne veux pas que vous ayez ensemble la moindre communication , ni que vous puissiez manger avec lui : Si is qui frater nominatur est fornicalor , aut malecliciis , aut rapax , cum ejusmodi nec cibum sumere (i. Cor. 5).

Dieu veut, dit excellemment Guillaume de Paris, et cette pensée est belle, Dieu veut qu'en nous séparant des impies, nous fassions dès à présentée qu'il fera un jour lui-même, et que nous prévenions ainsi la résurrection générale et le jugement dernier. Quand le Fils de Dieu viendra juger le monde , les réprouvés , il est vrai , ressusciteront en même temps que les Justes ; mais ils ne ressusciteront pas néanmoins avec les Justes, parcequ'au moment même de la résurrection, les Justes seront séparés des réprouvés, par ce discernement terrible dont a parlé David, et dont les anges seront les exécuteurs : Ideo non résurgent impii in judicio, neqae peccatores in concilio Justorum (Ps. i). Quel est donc le dessein de Dieu ? poursuit Guillaume de Paris : c'est que les bons vivent en ce monde , à l'égard des méchants , dans le même ordre où ils doivent ressusciter et être jugés ; c'est-à-dire qu'ils se discernent eux-mêmes, pour ainsi parler , d'avec les pécheurs , et

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que dès cette vie ils commencent à prendre leur rang, afin que Dieu ne soit presque pas obligé d'y employer ses anges, ni de faire d'autre choix de ses élus.

$ Aussi est-ce en cela que consiste la perfection et la gloire des Justes sur la terre ; et telle est l'idée que l'Écriture nous en donne : car quand Dieu commande à Josué de faire mourir Acham, qui étoit un homme scandaleux au milieu de son peuple, il ne s'en explique point à lui autrement que par ces paroles : Surge, sanclifica populum ( Josue, 7) : Je veux que demain tu sanctifies mon peuple. Et que ferai-je pour cela, Seigneur? répliqua Josué. Tu extermineras Arham, qui est un sacrilège. Tandis qu'il demeurera parmi les tribus, je n'y puis demeurer moi-même : mais retranche cette ame criminelle , et alors tout le peuple sera sanctifié. Vous diriez, Chrétiens, que la séparation des méchants est comme un sacrement d'expiation pour les bons. En effet, il ne faudroit rien davantage pour sanctifier des familles , des communautés, des ordres tout entiers. Otez d'une maison un domestique vicieux qui l'infecte, vous en ferez une maison de piété ; ôtez d'une communauté un esprit brouillon qui la divise, vous en ferez une assemblée de Saints ; ôtez de la cour d'un prince quelquesathéesqui y dominent, vous en ferez une cour chrétienne. Il y a tei homme dans Paris qui a perdu plus d'ames que jamais un démon n'en pervertira; et vous connoissez certaines femmes dont la société fait plus de libertins que les plus contagieuses leçons de ceux qui autrefois ont tenu école de libertinage. Otez donc un petit nombre de ces hommes et de ces femmes , et vous rétablirez presque partout le culte de Dieu. Or ce retranchement ne seroit pas impossible, si les intérêts de Dieu étoient aussi respectés que ceux des hommes. N'avez-vous jamais pris garde, Chrétiens, à une chose assez particulière que nous marque l'évangéliste saint Jean , en parlant de la dernière cène que Jésus-Christ fit avec ses apôtres la veille de sa mort? Au même temps que Judas sortit pour aller exécuter son détestable dessein, le Sauveur du monde entra dans une espèce d'extase, et s'écria : Nunc clarificatus est Filins Hominis (Joan., 13) : C'est maintenant que le Fils de l'Homme est glorifié. D'où lui venoit cette gloire? demande saint Augustin ; ce n'étoil pas de la vision bienheureuse de Dieu, car il la posséda dès l'instant même de sa conception ; ce n'étoit pas de la résurrection de son corps, car il n'étoit pas encore ressuscité : mais elle lui vint de la sortie de ce traître, qui avoit été jusque là présent avec les autres disciples , et c'est la raison qu'en apporte le texte sacré : Cum ergô exisset , dixit Jésus : Nunc clarificatus est Filius Hominis. Tandis que Judas étoit dans sa compagnie, c'étoit, en quelque sorte, comme une tache pour lui ; mais quand il s'en vit séparé, quoique cette séparation dut être bientôt suivie de tous les opprobres de la croix, il ne laissa pas de s'en faire une gloire : Nunc clarificatus est Filius Hominis. Or si la gloire du Fils de Dieu ne pouvoit être complète tandis qu'il souffroit un ré-

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prouvé auprès de lui , jugez, mes chers auditeurs, si vous pouvez être saints et justes devant Dieu, lorsque vous vivez avec les pécheurs, et que vous vous tenez volontairement au milieu d'eux.

Voilà pourquoi l'Église, dit saint Thomas, excommunie certains pécheurs. Par cette censure elle partage le bon et le mauvais grain, pour retenir l'un et pour rejeter l'autre; en quoi elle nous apprend notre devoir, et nous donne à connoître ce que nous sommes obligés de faire nous-mêmes. Vous ne voulez pas vous séparer des impies, elle les sépare de vous. Car ne pensez pas qu'elle prétende seulement les punir, en les privant du bien de la société commune. 11 y a deux choses dans l'excommunication : une peine pour le coupable, et une loi pour l'innocent. L'Église condamne le pécheur à n'avoir plus de communication avec les fidèles, voilà la peine ; et, en même temps, elle ordonne aux fidèles de n'avoir plus de commerce avec le pécheur, voilà la loi. S'ensuit-il de là qu'il n'y ait que ces pécheurs frappés des analhèmes de l'Église, dont la compagnie nous soit défendue ? non , Chrétiens : tout ce qui n'est pas formellement défendu par l'Église n'est pas pour cela permis. Il y a des lois supérieures et plus générales, auxquelles nous devons obéir. L'Église, en vertu de ses censures, ne nous interdit que la société des scandaleux , qui lui sont rebelles ; mais , sans lui être rebelles , c'est assez qu'ils soient scandaleux , pour nous faire conclure , indépendamment des défenses de l'Église, que nous sommes dans l'étroite obligation de les éviter. Ce ne seroit pas même bien raisonner, parceque l'Église a révoqué les peines portées contre ceux qui fréquentent les impies excommuniés, de prétendre dès-lors qu'elle approuve une telle fréquentation et de telles habitudes. Je m'explique, et observez ceci , s'il vous plaît ; il est bon que vous en soyez instruits. Dans la rigueur du droit ancien, les fidèles ne pou voient jamais traiter avec un homme retranché de la communion de l'Église, sans encourir la même censure. C'étoit la loi universelle; mais, par des raisons importantes, vérifiées dans les conciles, l'Église a relâché de cette sévérité, et ne nous défend plus que le commerce de ceux qu'elle a publiquement et nommément excommuniés. Est- ce à dire que nous pouvons donc converser indifféremment avec toutes sortes d'hérétiques, avec toutes sortes de gens corrompus et dangereux, sous prétexte que l'Église ne les a point encore notés et flétris? Abus, mon cher auditeur. L'Église peut bien révoquer ses lois, elle peut bien changer ses coutumes ; mais sans préjudice de la loi de Dieu, qui est irrévocable et invariable. Or la loi de Dieu est que, hors les engagements nécessaires de ma condition, je m'éloigne de toutes les compagnies où l'innocence de mon ame peut être en péril. Si je les cherche de moi-même et par un choix libre , il est vrai , les foudres de l'Église ne tomberont pas pour cela sur moi , parceque l'Église veut bien user à mon égard de cette indulgence ; mais toute son indulgence ne peut faire que par-là je ne devienne

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coupable d'un mépris formel de Dieu , que par-là je ne devienne le scandale de mes frères, que par-là je ne devienne ennemi de moimême, en me perdant moi-même. Trois grands désordres renfermés dans un même péché. Appliquez-vous.

Oui , mon cher auditeur, lier avec des libertins et des impies , que vous connoissez pour impies et pour libertins, c'est mépriser Dieu. Et qu'appelez-vous en effet mépris de Dieu, si ce n'est pas de s'unir avec ses ennemis ? et qui sont les ennemis de Dieu , si ce se sont pas les pécheurs, surtout certains pécheurs déclarés? Que penseroit-on d'un iils lié d'affection et de cœur avec les persécuteurs de son père, avec ceux qui attenteroient aux droits et à l'honneur de son père, avec ceux qui feroient une guerre ouverte à son père? N'en auriez-vous pas horreur, comme d'un monstre dans la nature? Or voiîà ce que vous faites en vivant avec les impies. Tant qu'ils sont dans le désordre de leur péché, il y a entre Dieu et eux une haine irréconciliable. Consultez les livres sacrés, et lisez le reproche qu'eut à soutenir Josaphat, roi de Juda, et prince du reste très religieux. 11 s'étoit allié avec l'impie Achab, roi d'Israël : il n'avoit pas manqué de raisons d'état pour l'engager à cette alliance, et tout son conseil y avoit passé ; mais son conseil éîoit en cela réprouvé de Dieu. Prince, lui dit Jéhu , avec toute ïa liberté d'un prophète, vous êtes prévaricateur; vous avez donné secours à un roi criminel , et vous avez reçu dans votre amitié ceux qui ont conjuré contre votre Dieu et le mien : vous méritez la mort : Impio prœbes aaxilium, et lus qui oderunt Dominum amiciliâ jungeris; idcirco irammerebaris (2. Paralip. 919). Les bonnes œuvres de Josaphat et sa bonne foi l'excusèrent; mais vous, Chrétiens, que pouvez-vous alléguer? Outre l'injure que vous faites à Dieu, comment pouvez-vous justifier le scandale que vous causez dans l'Église et parmi le peuple de Dieu ? Car n'est-ce pas un scandale de vous voir tous les jours dans les sociétés d'une ville ou d'un quartier les plus suspectes, de vous voir dans des assemblées d'où toute pudeur semble bannie, où se tiennent les discours les plus libres, où se débitent les maximes les plus pernicieuses, où souvent nulles règles de bienséance et de modestie ne sont observées ; de vous voir avec des esprits sans religion, avec des femmes sans réputation, dans des lieux où règne la licence et où se répand la plus mortelle contagion ? Qu'en peut-on penser? qu'en peut-on dire? et même qu'en a t-on déjà pensé et qu en a- t-on dit?

Et ne me répondez point que vous savez bien vous conserver, et, quoi qu'en dise le monde , que vous avez pour vous le témoignage de votre conscience, qui vous suffit. Ah ! mon cher Frère , écoutez ce qu'écrivoit là-dessus saint Jérôme à une dame romaine. Il faut , lui disoit ce Père , quand vous parlez ainsi , que vous soyez bien peu versée dans les devoirs de la vie chrétienne. Et ne savez-vous pas qu'en matière de conduite , vous devez rendre compte à Dieu , non

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seulement de ce que vous faites , mais de ce que l'on dit de vous ; que ce n'est point assez de satisfaire à votre propre conscience , mais que vous êtes encore obligée de satisfaire à celle d'autrui ; que saint Paul , qui étoit plus éclairé que vous , avoit égard aux hommes , aussi bien qu'à Dieu , pour régler sa conversation , ne croyant pas qu'elle pût être innocente , quand les hommes pourroient prendre sujet de s'en offenser , et sachant que c'est se rendre coupable devant Dieu , que de ne se mettre point en peine de le paroître devant les hommes. Ainsi parloit saint Jérôme ; et concluant par l'exemple du même apôtre , qui refusoit de manger des viandes d'ailleurs permises , parcequ* il craignoit de scandaliser les fidèles : Ah ! reprend ce saint docteur, les compagnies des hommes ne sont pas plus nécessaires que les aliments ; et pourquoi n'éviterons-nous pas ces liaisons scandaleuses qui blessent la pureté de notre christianisme, qui donnent lieu à mille soupçons, et qui servent de matière à la médisance publique , puisque saint Paul s'abstenoit d'une viande et en avoit même horreur, dès qu'elle pouvoït donner quelque scandale au moindre des chrétiens ?

Mais laissons le scandale , et n'insistons maintenant, mon cher auditeur, que sur ce qui nous regarde nous-mêmes. Est-il possible que dans ce commerce familier avec des impudiques et des libertins , vous ayez toujours un cœur pur et chaste ? Peut-on raisonnablement espérer que dans un air tout corrompu , vous ne vous ressentiez jamais de sa corruption ? Et ne seroit-ce pas au moins pour vous la présomption la plus aveugle et la plus criminelle , de vous y croire exempt d'un danger qui souvent vous est, selon Dieu , aussi défendu que le mal même ? Si cela étoit , jamais les prophètes et les apôtres n'auroient été plus confirmés en grâce que vous; et vous auriez cet avantage sur eux , qu'ils ont fui la société des impies parcequ'ils la jugeoient dangereuse pour eux-mêmes, ainsi que le témoigne saint Jérôme du prophète Ézéchiel , qui dans cette vue se sépara de tout le reste du peuple , et se retira à l'écart : au lieu que vous y demeurez volontairement et sans crainte , comme si vous aviez un préservatif infaillible contre le péché. Biais si cela n'est pas , quelle est votre témérité , de hasarder plus que n'ont fait ces hommes de Dieu et ces Saints du premier ordre ; de vous exposer à des occasions pour lesquelles ils ne se sont pas crus assez forts , de vivre en assurance où ils ont tremblé? Pourquoi Dieu faisoit-il aux Hébreux des défenses si rigoureuses de se mêler et de négocier avec les étrangers ? c'est que dans ces négociations et ces alliances , il prévoyoit leur chute et leur ruine presque inévitable. Et, en effet, eurent-ils jamais commerce avec une nation , dont ils ne prissent enfin les superstitions et les impiétés ? Commixti sunt inler gentes , et didiceriint opéra eorum (Ps. 105). Pourquoi l'Eglise, dès sa naissance , ne vouloit-elle pas que dans le christianisme on contractât aucun mariage avec les infidèles ? car voilà comment saint Jérôme entend ces paroles de saint Paul : Noliie jugum ducere

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cum inficlelibus (2. Cor., 6). C'est qu'elle considéroit le danger où de tels engagements mettroient la foi des chrétiens. Et pourquoi Jésus-Christ lui a-t-il donné un pouvoir qui semble renverser tout le droit humain ? Rendez-vous, s'il vous plaît , attentifs : ceci vous surprendra ; mais je n'avance rien qui ne soit fondé sur l'Ecriture et sur les sacrés canons. Pourquoi , dis-je , Jésus-Christ a-t-iî donné pouvoir à son Église de rendre nul , du moins quant à ses principales obligations , le plus authentique de tous les contrats qui se célèbrent parmi les hommes , un mariage légitime , un mariage solennellement ratifié entre deux païens , dont l'un vient à recevoir le baptême , et l'autre persiste dans son idolâtrie , si ce n'est parceque dans ce mélange de religions , celle du vrai Dieu ne se trouveroit pas en sûreté ? Quis enim nescit , dit Tertullien , obliterari quotidiè fidem commercio infideli ? (Tertull.) Qui doute que la foi ne s'efface peu à peu par la fréquente communication d'un esprit infidèle ? C'est ce que ce docteur si zélé pour l'étroite discipline de l'Église représentoit quelque temps avant sa mort à sa propre femme , afin de la détourner , selon ses maximes , d'un second mariage ; du moins afin de lui faire entendre l'obligation où elle étoit de ne s'allier jamais avec un païen. Et moi , me servant de la même pensée et l'appliquant à mon sujet , je dis : Quis nescit ? Qui doute que la piété de lame la plus religieuse ne s'altère par les exemples d'un ami qui vit dans le dérèglement, et qu'on a sans cesse devant les yeux? On est dépositaire de ses sentimenis , on l'entend parler, on le voit agir; et insensiblement on s'accoutume à penser comme lui , à parler comme lui , à agir comme lui. Ce n'est pas d'abord sans quelques répugnances et quelques combats ; mais enfin ce qui faisoit horreur commence à ne plus déplaire , et ensuite piaît toutà-fait et entraîne. Quis nescit? Qui doute que la retenue et la sagesse d'une jeune personne , que sa vertu la plus affermie ne vienne avec le temps à chanceler , et ne reçoive de puissantes atteintes , par ces entreyues particulières et ces privautés où son cœur s'épanche avec un mondain ou une mondaine , qui lui inspirent leurs damnables principes, et qui dans l'espace de quelques mois détruisent tout le fruit d'une sainte éducation et le travail de plusieurs années? De là cette maxime si universellement reconnue , confirmée par tant de preuves , et si commune : Dites-moi qui vous fréquentez , et je vous dirai qui vous êtes.

Quoi qu'il en soit, mon cher auditeur, l'Église n'a rien épargné pour empêcher que le commerce des impies ne fût préjudiciable à ses enfants ; et de votre part , que faites-vous pour seconder ses soins ? Peut-être pensez-vous que la société de cet homme plongé dans la débauche et adonné à son plaisir, est moins à craindre pour vous que celle d'un infidèle ; et je prétends au contraire que mille idolâtres conjurés pour vous pervertir et pour vous perdre, ne feront pas la même impression sur vous qu'un libertin avec qui vous êtes uni de connois-

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sance et de compagnie. Job se conserva au milieu des fausses divinités et de ceux qui les adoroient ; mais Lot eût succombé dans Sodome et parmi ses concitoyens. Je vais plus loin , et je soutiens môme que tous les efforts des démons contre vous ne seroient pas une tentation si dangereuse que la présence et la vue de ce pécheur scandaleux. Mais je vous entends , et par vos mœurs je juge de votre pensée. Vous ne craignez pas ces partisans du vice , parceque vous en êtes peutêtre déjà aussi infecté qu'eux; et ils ne peuvent plus vous nuire, parceque vous en avez reçu tout le dommage dont vous étiez menacé. Il falloit bien que l'oracle du Seigneur se vérifiât ainsi : car il se seroit trompé, si, vivant et conversant avec des âmes réprouvées, vous vous étiez maintenu dans l'innocence.

Ah ! Chrétiens , nous nous étonnons de voir aujourd'hui le siècle si corrompu ; nous ne comprenons pas d'où vient tant de dissolution dans la jeunesse ; nous rougissons pour tant de personnes du sexe , qui ne rougissent de rien ; nous sommes surpris d'entendre les désordres des mariages , qui éclatent tous les jours ; nous apprenons avec indignation combien l'impiété règne dans les cours des princes ; le dirai-je? nous voyons avec horreur le vice se glisser jusque dans le sanctuaire , et s'attacher au ministre des autels. En voici la source la plus ordinaire : ce sont les sociétés et les conversations du monde profane. Voilà ce qui sert d'amorce à la cupidité , ce qui allume la passion , ce qui fait former les intrigues , ce qui fait réussir les plus abominables entreprises. Voilà ce qui renverse les forts , ce qui infatué les sages , ce qui corrompt les vierges. Réglez les sociétés et les conversations des hommes , et dans peu vous réformerez tous les états, Vous , père , éloignez ce jeune homme de tel autre qu'il recherche avec trop d'assiduité , et vous le verrez toujours marcher dans le bon chemin. Vous , mère , ne recevez plus ou ne rendez plus certaines visites , et cette fille qui vous y accompagne deviendra un modèle de vertu. Vous, chrétien , qui que vous puissiez être, rompez avec cet ami , et j'ose presque vous répondre de votre salut. Mais quoi, ditesvous, abandonner un ami ! Oui , il faut le quitter ; et fût-ce votre œil , il faudroit l'arracher. Pourquoi entretenir un ami contre vous-même, et quel compte devez- vous faire d'une amitié qui aboutit à votre réprobation ? Le Fils de Dieu ne vous a-t-il pas expressément enseigné que quiconque n'auroit pas en haine ses propres parents , son frère et sa sœur, son père même et sa mère , ne seroit pas digne de lui : c'està-dire que quiconque ne seroit pas disposé à se séparer de ses proches, fût-ce un frère ou une sœur , fût-ce un père ou une mère, dès qu'il en pourroit craindre quelque scandale ,*se rendroit dès-lors coupable aux yeux de Dieu , et n'entreroit jamais dans son royaume? Or, si je dois en user ainsi envers les auteurs de ma vie , quand ce sont des obstacles à mon salut , ces faux amis, complices de mes iniquités , ont-ils droit de se plaindre , lorsque, pour me sauver de l'abîme où

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ils me conduisent , je me détache d'eux et je les renonce? Et s'ils en raisonnent , s'ils en raillent , s'ils me frappent de leurs mépris , doisje plutôt les écouter que Dieu même ? Non , non , rien ne me doit être cher au préjudice de mon ame ; et dès qu'il s'agit d'un aussi grand intérêt que celui-là , Dieu et moi , voilà ce qui me suffit. Tout le reste me devient indifférent.

Cependant, Chrétiens, il y a des sociétés où des engagements nécessaires nous retiennent : et comme Dieu , supposé la nécessité de son êire qui l'oblige à demeurer avec les pécheurs, sait en tirer sa gloire, et emploie à leur conversion la présence de sa divinité ; ainsi devons^nous profiter aux impies qui vivent avec nous, et profiter des impies avec qui nous vivons par la nécessité de notre état. Autre obligation , qui va faire le sujet de la seconde partie.

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