PREMIÈRE PARTIE
Pour entrer dans la preuve de la première proposition que j'ai avancée, il faut, s'il vous plaît, que nous établissions d'abord ce principe fondamental , savoir : que Dieu vous parle par la bouche des prédicateurs, que c'est la parole de Dieu qu'ils vous annoncent , et que dès-là qu'ils ont une mission légitime de l'Église, vous ne devez plus les écouter comme des hommes , mais qu'ils sont à votre égard les organes et les interprètes de Dieu même et de son Saint-Esprit. Ainsi le Sauveur du monde le faisoit-il entendre à ses apôtres, lorsqu'il leur ciisoit : Quand vous prêchez mon Évangile, ce n'est point vous proprement qui parlez , mais c'est l'Esprit de votre Père céleste qui s'explique par vous : Non estis vos qui loquimini , secl Spiritus Patris vesiri qui loquitur invobis (Matth., 10). Les apôtres étoient envoyés pour cela , et c'est pour cela même que nous avons été choisis. C'est , disje, par l'ordre même de Dieu et de son Église que nous montons, mes chers auditeurs, dans la chaire de vérité , pour vous instruire. Sans cette mission de Dieu et de Jésus-Christ son Fils unique et F Homme-Dieu , vous ne seriez plus obligés de recevoir nos instructions, ni d'écouter nos prédications comme la parole de Dieu, parcequ'elles ne seroient plus alors, pour m'exprimer de la sorte, marquées du sceau de Dieu.
Et voilà (souffrez , mes Frères, que j'en fasse ici la remarque : c'est le lieu de la faire , et il est important que vous la fassiez avec moi , vous que l'erreur a tenus si long-temps séparés de nous, mais que la grâce d'en haut, par le plus heureux retour, ramène tous les jours dans le sein de la vraie Église, notre commune et seule mère), voilà l'une des plus essentielles différences qui se rencontrent entre nous et les ministres de cette Église protestante où vous eûtes le malheur de naître. Ils avoient tout le reste , si vous voulez ; mais cette mission leur manquoit. C'étoient des hommes savants et éloquents , tant qu'il vous plaira ; mais ils n'avoient pas ce caractère d'hommes envoyés de Dieu, et l'on pouvoit toujours dire d'eux : Quomodo prœdicabunt , nisi mitlantur (Rom., 10) : Comment prêchent-ils, puisqu'ils n'ont point été députés pour cela? Car qui les envoyoit? étoit-ce l'Eglise romaine, ou étoit-ce une autre Église? étoit-ce Dieu immédiatement,
ou de leur autorité particulière et d'eux-mêmes s'étoient-ils constitués pour enseigner? Vous savez , mes Frères, l'embarras où celle difficulté les jetoit ; et ceux d'entre vous qui furent de meilleure foi et plus intelligents dans leur religion, n'ont pu disconvenir que c'étoit là un des articles qui leur causoit le plus de trouble , un des points où ils sentoient plus le foible de leur créance , un des chefs sur quoi ils avoient plus de peine à se satisfaire.
Votre confession de foi portoit que ces réformateurs avoient été suscités, et par conséquent envoyés d'une façon extraordinaire : mais vous aviez trop de lumières et trop de sens, pour ne pas voir que cela se disoit sans preuve. Car vous n'ignoriez pas que Luther et Calvin n'étoient venus, ni comme Moïse dans l'ancienne loi, ni comme Jésus-Christ dans la nouvelle , ou comme les apôtres guérissant les malades , rendant la vue aux aveugles-nés , ressuscitant les morts de quatre jours , confirmant leur apostolat par des signes visibles , éclatants , incontestables ; et qu'ainsi cette mission extraordinaire dont ils se flattaient ne pouvoit leur convenir. Après avoir reconnu , parceque vous étiez forcés de le reconnoître , que, selon la parole de Dieu, nul ne se doit ingérer dans le gouvernement de l'Église , mais qu'il y faut être appelé par une voie canonique , vous y mettiez cette exception , autant qu'il est possible; clause que vous ajoutiez, comme porte expressément l'article. Or en disant ce que nous ajoutons; pouviez-vous avoir oublié que par un autre article il vous étoit défendu de rien ajouter à la parole de Dieu, et que vous tombiez, selon vos principes mêmes, dans une contradiction insoutenable?
Vous apportiez pour motif et en même temps pour preuve de cette mission extraordinaire, qu'il avoit fallu relever l'Église désolée et tombée en ruine : mais instruits comme vous l'étiez, et comme vous l'êtes par la parole même de Dieu , des promesses que Jésus-Christ a faites à son Église , vous saviez assez qu'elle ne pouvoit jamais manquer, parcequ'elle est la colonne de la vérité , et que les portes de l'enfer ne peuvent prévaloir contre elle. Ainsi le fondement sur lequel vous vouliez en quelque sorte établir la mission extraordinaire de vos prétendus prophètes, étoit encore plus ruineux que leur mission même.
Pressés de cet argument si solide et si convaincant , vous aviez quelquefois recours à la mission ordinaire, et vous prétendiez que les auteurs de la réforme l'avoient reçue de l'Église, comme nous, dans leur ordination. Car, dans la diversité des sentiments qui vous partageoient sur ce sujet , on en venoit là. Mais par-là , mes Frères, vous confessiez donc malgré vous-mêmes, et sans y penser, que cette Église romaine étoit alors la vraie Église ; puisqu'il n'y a que la vraie Église qui puisse envoyer des hommes en qualité de pasteurs et de ministres de l'Évangile. Par-là vous reconnoissiez donc que les auteurs de la réforme s'étoient séparés de la vraie Église. Et par-là enfin vous conveniez donc de l'obligation où ils éloient d'y rentrer.
Or qu'a fait Dieu , mes Frères, en vous y réunissant? Adorez le conseil de sa providence, et voyez l'avantage qui vous en revient. Il vous a tirés de la confusion et du trouble, où il étoit impossible que vos consciences, pour peu qu'elles fussent droites et timorées, ne se trouvassent sur cela. Il vous a inspiré et fait prendre la résolution de renoncer au schisme. Au lieu de pasteurs sans autorité , il vous en a donné dont la mission est certaine, est sensible, est infaillible. C'est en cette qualité, mes Frères, que je parois aujourd'hui devant vous. Je ne suis ni Élie, ni prophète; je suis un pécheur comme vous : mais quoique pécheur, je ne laisse pas d'être le ministre légitime de la parole de Dieu. C'est un honneur pour moi de vous l'annoncer, et un honneur dont je sais faire toute l'estime qu'il mérite : mais aussi est-ce un honneur que je ne me suis point attribué , où je ne me suis point ingéré , que je n'ai ni ambitionné ni recherché ; un honneur où j'ai la consolation d'avoir été légitimement appelé : Ncc quisquam sumit sïbi honorent, sed quivocatnr à Deo (Hebr.y5). Je ne suis point en peine de justifier ma mission. En voici la source immédiate : celui que Dieu vous a donné pour évêque et pour pasteur de vos âmes. C'est de lui que je tiens mon pouvoir; c'est lui qui m'autorise et qui m'envoie , comme il est envoyé lui-même de plus haut. Ma subordination à son égard , et l'obéissance que je lui rends , est le titre de mon ministère. Je ne prétends point être extraordinairement suscité pour instruire ceux dont je dois être instruit , ni pour donner la loi à ceux de qui je la dois recevoir. Je prétends , en prêchant aux autres , être moi-même dans la soumission due à l'Église et à ses pasteurs. S'il m'arrivoit de mêler mes erreurs particulières avec les vérités que je vous annonce, je prétends être redressé par eux, et je vous donne cette marque de ma mission , parceque sans cela vous ne devriez pas m'écouter, et que je ne serois plus un ministre de Jésus-Christ, mais un séducteur dont vous devriez vous préserver. Ma mission même est si claire et si authentique , que l'Église protestante ne me la dispute pas. Car elle la reconnoît si bien, que quoique dans ses principes le baptême , pour être valide , doive être conféré par un ministre légitime, si dans une rencontre j'étois employé à conférer ce sacrement, elle le ratifieroit, et n'en contesteroit pas la validité.
Or voilà, mes Frères, l'avantage dont je viens vous féliciter. Vous avez, et dans ma personne tout indigne que je suis, et dans ceux qui sont revêtus du même caractère que je porte, autant devrais ministres pour vous dispenser les mystères de Dieu : Sic nos exislimet liomo ut ministros Christi,et dispensatores mysleriorum Dei (1. Cor., 4). Adressez-vous à eux, et vous éprouverez leur charité ; confiez-leur vos âmes, et Dieu par leur zèle vous sanctifiera. Ils ne soupirent qu'après votre réunion : ne les privez pas de la joie qu'ils auront en la voyant entière et complète. Je suis ici comme le précurseur Jean-Baptiste, la
voix de celui qui crie : Parate viam Domini (Luc, 5) : Préparez le chemin au Seigneur. Ouvrez-lui vos cœurs pour recevoir sa parole. Car puisque c'est de sa part et en son nom que je vous parle, c'est sa parole que je vous apporte.
Oui, chrétiens auditeurs, c'est la parole de Dieu; et de là saint Chrysostome tire trois grandes conséquences, toutes pratiques et pleines d'instruction pour vous. Premièrement, dit ce saint docteur, il s'ensuit de ce principe que nous devons donc écouter les prédicateurs de l'Évangile comme Dieu même, parceque Dieu parlant en Dieu, veut être écouté en Dieu; et puisqu'il parle par l'organe et le ministère des hommes, il veut être écouté comme tel en leurs personnes. Audi, Israël, disoit-il à son peuple; et observa ut facias quœ prœcepil tïbi Dominus (Dent., G) : Écoute, Israël , voici un commandement que je te fais, moi qui suis ton Seigneur et ton Dieu. Cependant, remarquent les interprètes, ce n'étoit pas Dieq lui-même qui parloit; c'étoit un ange qui formoit ces paroles dans un corps emprunté : mais il les prononçoit de la part de Dieu , et voilà pourquoi il vouloit être entendu avec le même respect que Dieu. Secondement, poursuit saint Chrysostome, il faut encore inférer de là que si je reçois la parole de Dieu comme parole des hommes, je ne satisfais pas au précepte positif que ma religion m'impose, d'écouler la parole de Dieu, parcequ'en vertu de ce commandement il n'y a point d'homme, quelque autorité qu'il ait d'ailleurs, dont je sois obligé d'entendre la parole. C'est uniquement à celle de Dieu que je dois cette déférence. Si donc, au lieu d'écouter Dieu qui me parle dans la prédication de l'Évangile, je m'arrête seulement à l'homme qui n'est que son ministre, je n'accomplis pas ce devoir essentiel, qui m'engage comme chrétien, par une nécessité indispensable, à entendre la parole de Dieu, puisque je fais abstraction de Dieu, et que je n'ai plus d'égard à sa parole.
Mais la troisième et dernière conséquence à laquelle nous devons particulièrement nous arrêter, est que Dieu nous parlant par ses prédicateurs, et que les prédicateurs étant, pour user des termes de l'Écriture, la bouche de Dieu, Quasi os meum eris; les entendre comme hommes simplement, c'est se rendre inutile la parole qu'ils prêchent, et renoncer à tous les fruits de grâce que cette parole est capable de produire : pourquoi cela, Chrétiens? la preuve en est évidente, et je la fonde sur deux principes indubitables. Le premier est, que cette force toute puissante de la parole de Dieu, si hautement louée par le Saint- Esprit, ne lui convient pas en tant qu'elle procède de l'homme, mais en tant qu'elle est de Dieu : de même, observe saint Hilaire, que le Verbe incréé n'a point de vertu divine, qu'en tant qu'il la reçoit de Dieu son Père, et qu'il procède de lui : Omnia milii traclita sunl à Pâtre meo (Matth., 11). Rien de plus foible que la parole des prédicateurs, prise selon le rapport qu'elle a seulement à leurs personnes. Elle n'a point de corps, dit saint Bernard, point de substance ni de so- B. 2. 22
lidité; elle frappe l'air, et rien davantage : Aerem verberat, unde et verbum clicitur (Bern.). Ah! mes Frères, conlinue-t-il, ne jugez point par-là de la parole de Dieu, et ne la méprisez pas jusqu'à la confondre avec la parole de l'homme : Nemo vesirûm, Fratres, sic accipiat, imô sic despiciat verbum Dei (Idemj. Car cette même parole qui n'est rien en tant qu'elle part de ma bouche, si vous la considérez en tant qu'elle vient de Dieu, a les qualités les plus agissantes. C'est un feu qui dévore et qui consume tout : Numquid verba mea quasi ignis? C'est un marteau à qui les pierres les plus dures ne peuvent résister : Et quasi malleus conter 'ens petram (Jerem.,23). C'est un glaive à deux tranchants, qui sépare l'ame d'elle-même, tout indivisible qu'elle est : Penetrabilior omni gladio ancipiti, pertingens usque ad divisionem animes (llebr., 4). Mais elle n'a toutes ces propriétés que comme parole de Dieu, et autant qu'elle tire de lui son origine.
L'autre principe non moins certain, c'est que la parole de Dieu, ainsi que je l'ai déjà observé, n'opère en nous que selon la manière dont elle y est reçue : semblable en ceci aux causes naturelles, qui ne produisent leurs effets qu'à proportion qu'elles sont appliquées à leur sujet. Vous recevez la parole de Dieu comme venant de Dieu, elle opérera dans vous comme parole de Dieu : mais vous l'entendez comme une production de l'esprit de l'homme, elle n'agira en vous que comme parole de l'homme. Et pareequ'il n'est rien de plus inutile au salut que la parole de l'homme, voilà pourquoi, en l'écoutant de la sorte, nous lui faisons perdre à notre égard toute sa vertu, et uous la rendons si stérile. C'est ce qui arriva aux Juifs. Jésus-Christ leur annonçoit des vérités toutes divines, il leur expliquoit les plus hauts mystères, et leur enseignoit les voies du salut. Il avoit été envoyé pour cela; c'étoit le Messie, c'étoit le Fils unique de Dieu. Mais comment le regardoient-ils? Cet homme/disoient-iis, n'est-il pas le fils d'un artisan? Nonne hic est filius fabri (Matth., 15)? N'est-ce pas le lîls de Joseph, et ne connoissons-nous pas son père et sa mère? Nonne hic est filius Joseph, cujus novimus patrem etmatrem (Joan., 6)? Or pareequ'ils ne s'élevoient pointau-dessus.de ce qui paroissoit en lui d'humain, pareequ'ils ne le considéroient qu'en qualité d'homme, de là vient que la parole de Dieu, sortant même de la bouche d'un Dieu, ne faisoit nulle impression sur eux, et que leurs cœurs demeuroient toujours endurcis. Mais quand au contraire, après la descente du Saint- Esprit sur les apôtres, ils commencèrent à prendre des idées plus sublimes, el que les envisageant comme députés de Dieu, ils se rendirent attentifs à leurs prédications , saint Luc nous apprend quels fruits merveilleux et abondants produisit tout-à-coup la parole de Dieu, prêchée même par des hommes, et les plus simples d'entre les hommes. Saint Pierre, au milieu de Jérusalem, convertit dans un seul discours jusqu'à trois mille de ses auditeurs. Le même prince des apôtres, dans un autre discours, en gagna à Jésus-Christ jusqu'à cinq mille. Les
églises de toutes parts se formèrent, l'Évangile se répandit, la foi passa jusqu'aux extrémités de la terre : tout cela par où? par la parole de Dieu entendue comme parole de Dieu.
Vous reconnoissez donc, mes Frères, pourquoi la plupart des chrétiens profitent si peu de la sainte parole que nous leur annonçons. N'est-il pas évident que le principe d'un mal si déplorable et si pernicieux dans le christianisme est qu'on ne la reçoit plus, cette parole, que comme parole des hommes, sans penser qu'elle part de plus haut, et de Dieu même? Voulez-vous que je vous en convainque par les différentes intentions des auditeurs qui Fécoutent? Venons au détail. Car on nous écoute, il est vrai; on assiste à nos prédications, et sur cela, mes Frères, je vous rends aisément toute la justice qui vous est due. Mais du reste on vient nous entendre, comment? pouvons-nous l'ignorer, et pouvons-nous voir sans une amère douleur de pareilles profanations dans la maison de Dieu et eu la présence de Jésus-Christ? On vient, dis-je, nous entendre, mais par coutume et par une espèce de passe-temps, mais souvent par un esprit de malignité et de censure, mais par une curiosité vaine et tout humaine : ni vue de Dieu, ni préparation de l'ame, ni désir de s'édifier, et de recueillir les fruits de salut qu'une si sainte parole doit produire. Expliquons-nous, et suivez-moi.
C'est par coutume et par une espèce de passe-temps qu'on vient nous entendre. Demandez à la plupart de ceux qui se rendent les plus assidus à nos assemblées et à nos instructions publiques, ce qui les y amène : s'ils sont de bonne foi, ils vous répondront qu'ils n'ont communément en cela nulle autre vue que de suivre une certaine habitude qui les conduit. Il y a pour les gens du siècle des passe-temps, et, si je l'ose dire, des amusements de toutes les sortes : parlons plus juste, et disons que les gens du siècle se font des passe-temps et des amusements de toutes les manières, et que, par l'abus le plus contraire à l'esprit chrétien, ils en cherchent jusque dans les plus saints exercices de la religion. Je ne parle pas des impies et des libertins, je ne parle pas de ces mondains tout occupés des plaisirs et des engagements du monde; la parole de Dieu n'est pour eux ni passe-temps ni amusement, puisqu'ils font profession de n'y assister jamais. Je parle du commun des chrétiens qui conservent toujours dans le cœur un fonds de piété, mais d'une piété lâche et indifférente. A ces fêtes solennelles que nous célébrons, et à ces jours que PÉglise a spécialement consacrés au culte de Dieu, ils veulent bien s'interdire tout soin et toute affaire profane. Mais du reste que feront-ils alors, et que pourront-ils substituer à ces occupations qu'ils sont obligés et en effet résolus d'interrompre? De quoi rempliront-ils ce temps qu'ils refusent aux fonctions d'une charge, à la conduite d'un négoce, aux travaux ordinaires et aux usages de la vie? De le perdre au jeu, et de ne l'employer qu'en de vaines conversations et en des divertissements mondains, c'est ce
que plusieurs se reprocheroient devant Dieu, et ce que leur conscience auroit peine à soutenir. Que leur faut-il donc, et à quoi ont-ils recours? à nos cérémonies religieuses, à nos pieuses assemblées; et en particulier à nos prédications. Les heures s'y écoulent, et cela leur suffit.
De là nulle disposition intérieure pour recueillir cette manne divine que les ministres du Seigneur leur distribuent , et qui doit être la nourriture de leurs âmes et leur entretien. Le Saint-Esprit ne veut pas que nous nous présentions à l'autel du Dieu vivant pour le prier, sans nous y être préparés ; et l'on se présente à la chaire de Jésus- Christ pour l'écouter, sans être rentré en soi-même , ni s'être éprouvé soi-même. Comme si la chaire où Dieu nous fait annoncer ses ordres ne nous devoit pas être , selon la belle remarque de saint Athanase , aussi vénérable que l'autel où il nous dispense ses grâces ; et comme si la parole que nous lui adressons dans l'oraison étoit plus respectable pour nous que celle qu'il nous adresse lui-même en nous instruisant , ou qu'on nous adresse en son nom ! De là même nulle réflexion de 'esprit , nulle attention à des vérités qu'on ne peut trop méditer, ni trop pénétrer. Le prédicateur, après s'être consumé de veilles et d'étude pour se les rendre plus présentes et se les bien imprimer, épuise encore ses forces à les développer telles qu'il les a conçues, et à les proposer dans tout leur jour ; mais l'auditeur, ou plongé dans une lente paresse qui l'assoupit , ou dissipé par de volages idées qui tour à tour se succèdent et qui l'égarent , n'entend rien , pour ainsi parler, de tout ce qu'il entend , n'en prend rien , ou n'en conserve rien.
Or, si l'on regardoit la parole de Dieu comme parole de Dieu^ on y apporteroit tout un autre esprit , et tout un autre cœur. Je veux «lire qu'on y apporteroit un saint recueillement de l'ame, un humble sentiment de sa propre bassesse, et de la grandeur souveraine du maître dont on va recevoir les salutaires leçons , une intention actuelle d'en profiter et de les pratiquer; qu'on y apporteroit la docilité des enfants, pour apprendre ses devoirs et pour les connoître; une soumission , une fidélité prête à tout entreprendre ; un plein abandon de soi-même à tous les mouvements qu'il plairoit à Dieu d'inspirer, et à toutes les grâces dont il voudroit nous éclairer et nous toucher. Cette seule pensée : Dieu m'appelle, et, par la bouche de son ministre, c'est lui-même qui me va donner ses divins enseignements , lui-même qui me va révéler ses mystères, qui me va découvrir ses voies, qui me va déclarer ses volontés , qui va m' expliquer son Évangile et ses sacrés oracles : ce seul souvenir, mes Frères , exciteroit tout votre zèle et réveilleroit toute votre ardeur. On vous verroit au pied de cette chaire aussi respectueux et aussi appliqués que si Dieu, avec tout l'éclat de sa majesté, paroissoit à vos yeux , et qu'il se montrât à vous dans son temple comme à Moïse sur la montagne. Bien loin d'être obligés de précipiter, pour ainsi dire, nos discours et de les resserrer, nous pourrions, sans lasser votre patience, leur donner la plus longue étendue;
et si vous aviez à vous plaindre, ce ne seroit que de notre brièveté. Avides du précieux aliment que votre Dieu vous a destiné , et de cette pâture spirituelle dont nous sommes les économes, nous aurions peine à vous rassasier. Pas une parole ne vous échapperoit , et pas une qui demeurât sans fruit. Vous trouveriez en nous des guides, des maîtres, des pères; des guides pour vous conduire à Dieu, des maîtres pour vous élever dans la connoissance de Dieu , des pères pour vous former selon Dieu : au lieu que nous ne sommes plus pour vous , comme s'exprimoit le grand Apôtre , que des cymbales retentissantes. Pourquoi cela? ah ! mes chers auditeurs, je ne puis trop vous le redire, parceque vous ne reconnoissez point Dieu dans nos personnes , quoique nous tenions la place de Dieu ; parceque vous ne nous comptez que pour des hommes semblables à vous, quoique nous ayons , quelque foibles et quelque imparfaits que nous soyons d'ailleurs, cet avantage au-dessus de vous, d'être les ambassadeurs de Dieu; parceque jugeant ainsi de nous par des vues tout humaines, sans en juger par les vues de la foi , vous ne mettez presque nulle différence entre nos plus solides entretiens et ces vides conversations où la coutume dans le monde vous engage , et qui ne vous sont de nul profit ni de nul mérite devant Dieu.
Mais le désordre va encore plus loin ; et si les uns sont coupables parcequ'ils viennent entendre indifféremment la parole de Dieu et sans nulle intention directe et expresse, les autres le sont encore plus parcequ'ils la viennent entendre malignement, et pour en faire le sujet de leur censure. Car combien y a-t-il de ces auditeurs qui, par une vaine présomption, s'érigeant en juges de l'éloquence chrétienne, ne se rendent attentifs à tout ce que nous leur disons , que pour critiquer la manière dont nous le concevons, dont nous l'arrangeons, dont nous le proposons, dont nous l'exprimons, dont nous le débitons? Et de là, comment sortent-ils des prédications où ils ont assisté, et comment en parlent-ils? comme des philosophes et des païens. S'ils ont des éloges à donner au prédicateur évangélique , c'est sur la sublimité de ses pensées, c'est sur la nouveauté de ses tours , c'est sur la politesse et la fleur de son langage, c'est sur la grâce ou le feu de son action. Mais parcequ'on est toujours beaucoup plus enclin à reprendre et qu'on n'approuve qu'avec peine , c'est sur tous ces points et sur bien d'autres de même nature qu'on ne pardonne rien, et qu'on porte les jugements les plus sévères. Combien de ces auditeurs frivoles et mondains, toujours prêts à se divertir et à railler ! Qu'ils entendent de notre bouche une de ces paroles que le libertinage a profanées et corrompues par de fausses interprétations, voilà à quoi la légèreté de leur esprit s'attachera , voifà ce qui les détournera des plus sérieuses matières, voilà ce qu'ils remporteront avec eux, et ce qui leur servira de fonds pour les plus subtiles ou les plus grossières plaisanteries. Etrange renversement , Chrétiens ! et où en sommes-nous réduits par
la perversité du siècle ? Ne nous sera-t-il donc plus permis d'user des plus innocentes et même des plus saintes expressions? Sera-ce un crime pour nous de nous énoncer comme les Pères de l'Eglise, comme les apôtres, et en particulier comme saint Paul? Le monde est-il donc devenu , par ses vains et ridicules raffinements , plus délicat , plus honnête, plus pur que ne l'a été jusqu'à présent la sage simplicité des fidèles? Disons mieux, faudra-t-il que nous fassions céder la liberté de la chaire au goût dépravé du monde et à son sens réprouvé? Non, mes Frères, non : nous parlerons comme l'esprit de Dieu nous l'inspirera ; et si le monde en tire un scandale dont nous ne sommes point les auteurs, sans abandonner des termes consacrés, nous nous contenterons, pour notre consolation, d'opposer au mépris du monde ce que notre divin maître nous a dit : Celui qui vous méprise, me méprise : Qui vos spernit, me spernit (Luc. 10). Car c'est en effet s'attaquer à Dieu même et l'outrager, que de s'attaquer à sa parole et d'en faire un si criminel abus.
Tous néanmoins ne le font pas, à Dieu ne plaise ! mais un dernier désordre plus commun, c'est d'entendre la parole de Dieu par une pure curiosité. Qu'un ministre de l'Évangile ait quelque avantage qui le distingue et qui lui ait acquis un certain nom, on le veut connoître par soi-même; et, peu en peine d'en profiter, on veut en pouvoir parler. Malgré la droiture de ses intentions , dont Dieu est témoin, il sert de spectacle à toute une multitude, composée de qui? est-ce de chrétiens qui viennent s'édifier? Je ne prétends pas qu'il n'y en ait point de ce caractère, et je ne ferai pas, contre les règles de la charité et delà justice, à un si nombreux auditoire cette injure : mais du reste , je ne craindrai point de le dire , et sans me borner à la curiosité trop naturelle des uns , je marquerai en même temps les motifs encore plus criminels que bien d'autres y joignent. Car je ne le puis ignorer, mes Frères, et l'ignorez-vous vous-mêmes ? quoi ? que pour quelques âmes pieuses qui cherchent à s'instruire dans une prédication, cent autres s'y trouvent parcequ'ils y doivent rencontrer tels ou telles, et que c'est là, à certains jours et à certains temps, comme le rendezvous public ; qu'ils s'y trouvent parcequ'ils peuvent y paroître et y briller, y voir et s'y faire voir, comme si c'étoit une de ces assemblées où la vanité du monde étale avec plus d'éclat et avec plus d'art toutes ses pompes et tout son luxe; qu'ils s'y trouvent comme à une action de théâtre : je ne m'explique pas davantage, et je craindrois, en vous révélant tous ces mystères d'iniquité , d'entrer dans un détail plus propre à vous scandaliser qu'à vous corriger. Or n'est-il pas évident que le principe de tant de scandales, c'est que, dans la parole de Dieu et dans l'attention qu'on y donne, on ne se propose rien moins que cette divine parole?
Mais, me direz-vous, il ne nous est pas défendu de nous attacher un prédicateur plutôt qu'à l'autre, et de distinguer entre les minis-
1res de la parole de Dieu ceux qui ont le don de la mieux annoncer. Non, mes Frères, cela ne vous est point absolument défendu, pourvu que vous preniez dans le sens qu'il doit être pris ce que vous appelez mieux annoncer la parole de Dieu. Car qu'est-ce que ce mieux, et que doit-il être par rapport à vous? Si ce mieux ne va qu'à vous flatter agréablement l'oreille, sans vous toucher le cœur; s'il ne va qu'à vous récréer vainement l'esprit de peintures vives , de tours nouveaux et ingénieux , d'expressions polies et arrangées avec étude ; s'il ne va qu'à vous repaître inutilement et peut-être trop humainement les yeux , par je ne sais quelle grâce et quelle représentation qui leur plaise ; si , dis-je , c'est là qu'il se réduit ; quoi qu'il en puisse être de ce mieux considéré en lui-même, je prétends qu'à votre égard ce n'est nullement ce qui vous convient , parceque ce n'est point ce qui vous conduit à l'unique fin que vous devez avoir en vue, qui est votre conversion et votre sanctification. Mais quand ce mieux consistera à vous convaincre solidement des vérités éternelles et à vous les présenter dans toute leur force, à vous faire connoître vos devoirs et à vous y affectionner, à vous faire sentir l'importance , la nécessité du salut , et à vous mettre dans une disposition efficace et prochaine d'y travailler; quand ce mieux consistera à vous inspirer la crainte de Dieu, l'horreur du péché, l'amour de la vertu ; à vous en tracer de grandes images, et à vous en imprimer fortement dans l'ame les sentiments ; quand ce mieux consistera à vous retirer de vos désordres , et à vous détacher du monde et de vos habitudes vicieuses , à vous exciter aux larmes et à la pénitence : de sorte que ce soient , selon le beau mot de saint Jérôme , vos gémissements et non vos applaudissements qui fassent l'éloge du prédicateur ; et que vous vous en retourniez vous frappant la poitrine, et formant de saintes résolutions pour l'avenir: Percutientes pectora sua revertebantur (Luc, 25) : alors je reconnoîtrai que c'est là le mieux que vous devez préférer à tout le reste; et bien loin de condamner votre choix, je l'approuverai, je le louerai , je vous y confirmerai , parceque tout cela ne peut venir que de la parole de Dieu, dispensée et reçue comme parole de Dieu. Mais cette pure parole de Dieu vous paroît trop austère, et vous en craignez les conséquences : il vous faut donc quelque chose d'humain qui l'adoucisse et qui l'accommode à votre goût. Or voilà pourquoi elle vous devient inutile : car c'est à cet humain que vous vous en tenez; et comme rien d'humain ne peut opérer les œuvres de la grâce, qui sont d'un ordre infiniment supérieur, c'est pour cela que tout ce que vous entendez de la bouche des prédicateurs vous profite si peu , ou ne vous profite point du tout. Cependant vous vous flattez vousmêmes; et parceque vous ne manquez pas peut-être une prédication, vous vous faites de cette assiduité un prétendu mérite. Mais vous vous trompez, mon cher auditeur; et votre erreur est d'autant plus pernicieuse, que la parole de Dieu ne servant pas, par votre faute,
à votre salut, elle doit servir, par un juste jugement, à votre condamnation. Vous l'allez voir dans la seconde partie.