‹ Œuvres complètes de Bourdaloue de la Compagnie de Jésus. -- (volume 5)Chapitre 67 sur 164 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

A prendre les choses dans l'ordre de la providence et selon la conduite ordinaire de Dieu, soit pour la disposition, soit pour l'accomplissement et l'exécution du salut de l'homme , on peut dire , et il est vrai , que ce qui a fait presque tous les réprouvés , c'a été le scandale des humiliations et de la croix du Fils de Dieu. Voilà , si nous en croyons saint Chrysostome , l'origine de l'apostasie même des anges. Il dit qu'au moment que Dieu créa ces esprits célestes , il leur proposa le grand mystère de la rédemption et du salut , qui se devoit un jour accomplir dans la personne de son Fils, et qu'il les obligea d'adorer ce Rédempteur: Et adorent eum omnes angeli Dei; que les uns s'y soumirent respectueusement, et que ce furent les anges prédestinés : mais que les autres par orgueil s'en scandalisèrent , et qu'en punition de leur désobéissance Dieu les précipita dans l'abîme éternel. Voilà , selon la pensée de tous les Pères , la source funeste de la réprobation des Juifs. Les Juifs attendoient un Messie riche, puissant , magnifique, envoyé de Dieu pour rétablir par ses conquêtes le royaume d'Israël, et dont ils se promettoient toute sorte de prospérités. Mais quand ils virent Jésus-Christ dans une disette extrême de toutes choses , foible , petit , inconnu , condamné à la mort , et à la mort de la croix , ils le méprisèrent, et ce scandale les fit tomber dans l'infidélité ; leur infidélité les jeta dans l'endurcissement ; leur endurcissement irrita Dieu, qui les abandonna ; et les effets de cet abandon de Dieu furent la destruction de leur ville , la profanation de leur temple, la ruine de toute leur nation. Voilà, disoit saint Jérôme, et l'expérience nous l'apprend , ce qui rend les païens indociles et rebelles à la lumière de l'Évangile , quand nous leur annonçons notre sainte loi. S'ils pouvoient vaincre ce scandale d'un Dieu crucifié, ils seroient fidèles comme nous. Mais parceque leur raison en est préoccupée , ils demeurent malheureusement dans les ténèbres de l'idolâtrie et dans l'esclavage de l'enfer.

Mais laissons là les Juifs et les païens : parlons de nous-mêmes. Voilà , mes Frères , la tentation la plus subtile dont un chrétien du siècle ait à se défendre , et dont il se défend communément le moins. Voilà ce qui l'expose à un danger plus évident de se perdre : pourquoi ? j'en donne trois grandes raisons, que je vous prie de méditer et de graver bien avant dans vos cœurs. Parceque ce scandale des humiliai ions et de la croix d'un Dieu est essentiellement opposé à la profession de foi que doit faire tout homme chrétien ; c'est la première. Parceque ce scandale est un obstacle continuel à tous les devoirs et à toutes les pratiques de la religion d'un chrétien ; c'est la seconde. Parceque ce scandale est le principe général , mais immanquable , de

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tous les désordres particuliers de la vie d'un chrétien; c'est la troisième. Que n'ai-je , ô mon Dieu , le zèle de votre apôtre , pour traiter aussi dignement et aussi fortement que lui ces importantes vérités !

Je dis que cette tentation ou ce scandale est essentiellement opposé à la profession de foi que doit faire tout homme chrétien ; et en voici la preuve , qui est sans réplique. C'est que la foi d'un chrétien et la profession qu'il en fait , doit aller jusqu'à se glorifier des humiliations et des souffrances de Jésus-Christ. Ce n'est point assez pour moi que je les croie ; il faut que je dise comme saint Paul , et que je dise sincèrement : Absit mihi gloricui, nisi in cruce Domini nostri Jesn Chrisù ( Galat., 6). Sans cela il n'y a point de salut pour moi. Car Dieu, dit saint Augustin, a attaché mon salut à la croix de son Fils : non pas à la croix méprisée , rejetée, envisagée avec horreur; mais à la croix respectée avec toute la soumission de la foi, et embrassée avec toute l'ardeur d'une sainte piété et d'une fervente charité. En effet, ajoute ce saint docteur, il est bien juste , puisque c' est la croix qui me doit sauver, qu'il m'en coûte au moins d'espérer en elle et de m'en glorifier. Or le moyen que je me glorifie de la croix , si j'en suis intérieurement scandalisé? Et quand je dis la croix du Sauveur, je n'entends pas seulement cette croix extérieure et matérielle qui fut l'instrument de son supplice , et dont nous voyons la représentation sur nos autels , parcequ'il se peut faire que , par une habitude de religion et une certaine coutume , nous honorions celle-là , sans en recevoir nulle atteinte de scandale ; mais j'entends cette croix intérieure dont le Fils de Dieu fut affligé dans le secret de son ame , et à laquelle nous participons tous les jours par les injures , par les adversités, par les disgrâces de la vie , par la perte de nos biens , par le mépris de nos personnes , par les persécutions qu'on nous suscite. Car dans le langage de l'Évangile et celui de saint Paul , c'est précisément tout cela que signifie la croix ; et si| notre profession de foi est pleine et entière , il faut , par une indispensable nécessité , qu'elle s'étende jusqu'à l'estime et à l'amour , je ne dis pas l'amour sensible et affectueux , mais l'amour solide et raisonnable de tout cela. Or, encore une fois, Chrétiens , comment accorder l'amour et l'estime de tout cela avec le scandale que je combats ?

De là vient , mes chers auditeurs , que quand je vois les chrétiens se prosterner devant la figure de la croix , sans juger témérairement , je suis persuadé que la plupart ne font cette action que par une cérémonie pure ; et Dieu veuille que ce soit sans hypocrisie ! Car au même temps qu'ils adorent la croix en figure, ils ont pour la croix en ellemême un éloignement et un mépris caché , qui détruit ce culte d'adoration et qui l'anéantit. En effet , l'adoration de la croix n'est un acte de religion et une profession de notre foi , qu'autant qu'elle est accompagnée d'une vénération intérieure; et ce que saint Augustin disoit si magnifiquement à l'avantage de la croix , qu'elle a eu la force

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de s'élever du lieu infâme des supplices jusque sur le front des empereurs, A locis suppliclorum ad frontes imper ator um (Aug.) , n'est qu'une expression pompeuse et rien de plus , si du front des empereurs où la croix est imprimée , elle ne passe jusque dans le cœur des fidèles. Or il est impossible que l'impression s'en fasse dans notre cœur, tandis que l'horreur des souffrances et des humiliations y régnera ; puisqu'il n'y a rien de plus incompatible avec le respect et l'amour de la croix, que cette opposition aux véritables croix que Dieu nous envoie. D'où je conclus que c'est un scandale qui va jusqu'à la destruction de notre foi.

De là même ( et c'est la seconde vérité , qui n'est qu'une suite de la première, et qui lui donnera un nouveau jour), de là scandale, qui , exposé de la manière que vous venez de le concevoir , est un continuel obstacle à tous les devoirs et à toutes les obligations d'un chrétien : ceci me paroît encore incontestable. Car toutes les pratiques de la vie chrétienne, selon le plan que nous a tracé l'Évangile, tendentàla haine de soi-même , au crucifiement de la chair , à l'anéantissement de l'orgueil , au retranchement des plaisirs , au renoncement à l'intérêt ; et sans cela nous ne pouvons satisfaire , même en rigueur , aux préceptes de la religion. Or voilà ce qui se trouve combattu par le scandale de la croix du Fils de Dieu. Ainsi , faut-il étouffer le ressentiment d'une injure reçue , et en sacrifier la vengeance à Dieu? ce scandale de la croix s'empare de notre esprit , et nous persuade que ce devoir de charité est dans la pratique du monde une folie qui ne se peut soutenir ; qu'il est juste de défendre ses droits , qu'il faut maintenir son rang, que l'honneur est un bien inaliénable dont chacun se doit répondre à soi-même, et qu'on n'y peut renoncer sans se perdre. Si j'honorois sincèrement la patience de mon Sauveur dans les persécutions et sur la croix, je raisonnerois tout autrement : je recevrois les injures sans émotion , je les oublierois sans peine , je les pardonnerois avec plaisir, je rendrois le bien pour le mal , je me tiendrais heureux de céder aux autres ; pourquoi ? parceque je serois prévenu de cette pensée , que tout cela m'est honorable depuis l'exemple de mon Dieu. Mais quand le scandale de l'exemple de mon Dieu vient à agir sur moi , dès-là je suis sensible à l'offense , je suis inflexible au pardon , je prends un cœur dur et impitoyable pour mes ennemis , je ne puis les aimer , je ne puis les voir, parceque je n'ai plus rien qui me porte à me réunir avec eux , ni qui me facilite ce retour.

De même est-il question de surmonter un respect humain , lequel nous empêche de rendre à Dieu le culte qui lui est dû ; ce scandale de la croix et des humiliations de la croix ne manque pas de nous suggérer mille prétextes qui nous arrêtent, et de nous dicter inté» rieurement qu'il faut vivre dans le monde comme vit le monde , qu'il faut accommoder sa religion à sa condition , qu'il faut éviter toute distinction et toute singularité; que Dieu sait les intentions du cœur,

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mais qu'il ne demande pas qu'on fasse parler de soi , ni qu'on devienne un sujet de risée. Si je ne me scandalisoïs pas de Jésus-Christ, je ne me scandaliserois pas de ses opprobres et de ses abaissements ; et ne me scandalisant pas de ses abaissements , je ne me scandaliserois pas des miens : je les souffrirois tranquillement , et même avec joie. Et qui me pourroit troubler, lorsque je me dirois à moi-même : On me raillera, on se formalisera de me voir pratiquer cet exercice de piété , de me voir assister régulièrement au sacrifice de nos autels , de me voir approcher de la sainte table ; mais si l'on me raille, j'en bénirai Dieu, et je me ferai un mérite et une gloire d'essuyer pour lui quelques railleries , après qu'il a été couvert pour moi de confusion? Voilà ce que je dirois , et c'est ainsi que je me conduirois dans toutes les rencontres et à l'égard de toutes les obligations du christianisme. Mais au contraire, parceque je me fais de Jésus-Christ et de sa croix un scandale , dès-là je ne veux rien souffrir, dès-là je me rends aux moindres attaques qu'il y a à soutenir, dès-là je rougis de mon devoir, et je laisse toute ma fidélité se démentir. Il n'y a point d'excès où je ne sois dans la malheureuse disposition de m'abandonner , ni de désordre où je ne puisse tomber.

Car ce scandale, mes chers auditeurs, dont je vous représente ici les suites funestes, est en effet le principe universel de tous les désordres particuliers qui régnent dans le christianisme : troisième et dernière vérité. S'il y a des chrétiens intéressés , c'est parcequ'il y a des chrétiens scandalisés de la pauvreté de Jésus-Christ. S'il v a des chrétiens ambitieux , c'est parcequ'il y a des chrétiens scandalisés de l'humilité de Jésus-Christ. S'il y a des chrétiens sensuels et voluptueux, c'est parcequ'il y a des chrétiens scandalisés de la vie austère et de la mortification de Jésus-Christ. Ainsi des autres. Otons ce scandale et bannissons-le du christianisme, nous en bannirons tous les vices, et nous y donnerons entrée à toutes les vertus. Je sais qu'un chrétien peut quelquefois, et en certaines occasions, se livrer à une passion d'intérêt, d'ambition, de plaisir, et néanmoins honorer dans la personne du Sauveur les vertus opposées : ce n'est alors qu'un mouvement imprévu et qu'une saillie passagère. Mais qu'un chrétien persévère dans le désordre de celte passion , et qu'il s'en fasse une habitude , sans être scandalisé des maximes et des exemples de Jésus-Christ; c'est-à-dire, qu'il soit sensuel par état, sans être scandalisé de la croix de Jésus-Christ ; (ju'il soit superbe et mondain par profession , sans être scandalisé des abaissements de Jésus-Christ, c'est ce qui n'arrive point. Il faut pour cei i qu'il y ait un principe habituel dans ce chrétien , qui pervertisse sa foi et qui corrompe ses mœurs ; et ce principe ne peut être que le scandale dont j'ai parlé.

Concluons donc avec le Fils de Dieu : Bienheureux celui pour qui l'auteur de son salut ne sera point un sujet de scandale ! et , par une règle toute contraire, malheur à quiconque se scandalisera de la vie et

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des actions de son Sauveur ! Car ce scandale que nous nous formons contre notre Dieu ne lui peut nuire , et n'est pernicieux qu'à nousmêmes. 11 est trop indépendant, ce Dieu de gloire, et trop élevé, pour recevoir de nos scandales quelque dommage. Scandalisons-nous tant que nous le voudrons de sa doctrine et de sa religion; sa doctrine malgré nous subsistera , et sa religion triomphera. Elle a triomphé du scandale des Juifs, et de celui des nations idolâtres. Eile a triomphé du scandale des sages selon la chair, et de ee!ui des simples; du scandale des savants et de celui des ignorants , du scandale des rois et de celui des peuples, du scandale de toute la terre : lui sera-t-il plus difficile de triompher du nôtre? Si donc ce scandale est funeste , il ne le peut être que pour nous ; et il ne l'est pour nous , que parcequ'il nous attire celui de Dieu. Car voici, mon cher auditeur, comment la chose se passe. Un scandale en fait naître un autre. Nous nous scandalisons de notre Dieu , notre Dieu se scandalise de nous ; avec cette différence essentielle , que notre scandale est injuste, et que celui de notre Dieu est plein d'équité. Car nous ne trouvons rien en lui qui puisse justement nous rebuter ; et quand nous venons à nous scandaliser de lui , quels sujets ne trouve-t-il point en nous, qui doivent allumer toute sa colère et l'irriter ? Or ce scandale de Dieu envers nous est le plus grand de tous les malheurs, parceque c'est le caractère de réprobation le plus positif et le plus marqué.

Sur cela, mon Dieu, je m'adresse à vous, et permettez-moi de vous faire ici une prière au nom de toutes les personnes qui m'écoutent. C'est une grâce bien commune que je vous demande ; mais si vous nous l'accordez, j'espère tout pour cet auditoire chrétien. Ne nous abandonnez jamais, Seigneur, jusques à ce point, que nous nous scandalisions de ce que vous avez fait pour nous, et dés divins enseignements que vous nous avez donnés. Nous savons que le libertinage du siècle nous porte là, et que si vous ne nous en préserviez, il nous conduiroit insensiblement dans cette espèce d'infidélité. Mais, mon Dieu, c'est pour cela même que nous implorons le secours de votre grâce. Imprimez dans nos esprits une haute estime de vos humiliations et de vos souffrances , telle que l'avoit saint Paul , lorsqu'il en parloit dans des termes si magnifiques , et qu'il en faisoit toute sa gloire. C'étoit vous, Seigneur, qui agissiez immédiatement dans le cœur de cet apôtre, pour y produire ces grands sentiments. Il étoit, si j'ose m'exprimer de la sorte , le persécuteur de votre humilité et de votre croix , mais dans un moment il en devint l'adorateur et le prédicateur. Faites-nous part et accordez-nous quelque portion de cet esprit apostolique, afin que nous honorions jusqu'à vos ignominies. Ah! que sera-ce, Seigneur, de votre magnificence et de votre splendeur dans le céleste séjour, puisque vos opprobres mêmes sur la terre ont été si glorieux? et que serace de nous , divin Sauveur, quand vous ferez un jour éclater sur nous votre gloire, puisque dès maintenant nous devons nous glorifier de

vos abaissements? Si opprobrium tuum gloria est, Domine Jesu, quid erït gloria tua (Amb.) ? Belles paroles de saint Ambroise , mes chers auditeurs ! ce sont les sentiments où je vous laisse. Il ne faut qu'être chrétien pour les avoir, et il faut les avoir pour être chrétien. Plus vous entrerez dans ces senfiments, plus vous participerez à la grâce et à l'esprit du christianisme; et à mesure que ces sentiments s'affoibliront en vous, la grâce du christianisme s'y affaiblira. Laissons, mes Frères , laissons les mondains courir après le monde et toutes les vanités du monde ; mais attachons-nous à la personne de notre aimable Rédempteur. Marquons-lui plus que jamais, en ces jours que !e monde profane, notre fidélité. Il n'y a de salut que par lui, toute notre espérance est fondée sur lui ; et Dieu nous regarde comme des anathèmes, si nous nous séparons de lui. Attachons-nous à sa morale, attachonsnous à ses exemples, attachons-nous à sa religion. Ayons en horreur tout ce qui nous en peut détourner. Ne soyons pas de ces esprits inquiets qui se donnent à tout , et que rien n'arrête. Servons Dieu avec constance et avec fermeté ; et pour l'acquérir, celte sainte fermeté , établissons-nous sur la pierre, qui est Jésus-Christ. Ne nous faisons point de cette pierre une pierre de scandale , mais faisons-en le principe et le fondement de notre perfection. C'est ainsi que nous parviendrons au comble de la béatitude, où nous conduise, etc.

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