PREMIÈRE PARTIE
Je l'ai dit, et c'est ma première proposition , dont vous connoîtrez aisément la vérité : se scandaliser de la religion chrétienne et s'en rebuter parcequ'elle est fondée sur les humiliations de la croix et sur les abaissements de Jésus-Christ, c'est le scandale le plus injurieux à Dieu; pourquoi? parceque ce scandale choque directement la grandeur de Dieu, parcequ'il blesse la bonté de Dieu, parcequ'il fait outrage à la sagesse de Dieu. Voilà les trois preuves auxquelles je m'arrête , et que j'ai présentement à développer.
Parlant en général , Chrétiens , c'est attaquer Dieu dans la souveraineté de son être, que de prétendre, en quoi que ce soit, censurer sa conduite et sa providence. Quand Dieu auroit fait des choses dont notre raison sembleroit offensée, dès-làquela foi se présente avec tous ses motifs, pour nous déclarer que cela est, ce seroit à nous de condamner notre raison cornoie aveugle et téméraire, et non pas à notre raison de trouver à redire aux œuvres de Dieu. Hé ! mes Frères , disoit saint Augustin, donnons pour le moins à Dieu cet avantage, qu'il puisse faire quelque chose que nous ne puissions pas comprendre : Demus Deum aliquid posse, quocl nos fateamur investigare non passe (Auc). Cen'estpas trop demander pour lui, et cependant c'est ce que nous lui refusons tous les jours. Car nous censurons tout ce que Dieu fait, qui n'est pas conforme à notre sens ; et toute la raison que nous avons de le censurer, c'est que nous ne le comprenons pas : El ipsi nihïl liorum intellexerunt. Mais si cela est vrai généralement de tous les ouvrages de Dieu , beaucoup plus l'est-il du grand ouvrage de la rédemption divine ; de cet ouvrage de Dieu par excellence, selon la parole du Prophète ; de cet ouvrage qui est l'abrégé de toutes ses merveilles, qui est la fin de tous ses conseils, qui est le chef-d'œuvre de sa grâce ; de cet ouvrage où, dans ses abaissements et ses plus profondes humiliations, il a fait éclater toute sa gloire ; de cet ouvrage enfin dont il n'a pas seulement été l'auteur, mais dont il fut lui-même sur la croix le sujet et la principale partie. Car n'est-il pas indigne que l'homme entreprenne de raisonner à son gré sur. un semblable mystère, et qu'en se choquant de ce mystère, il se choque et se scandalise de Dieu même?
Tel est néanmoins, mes chers auditeurs, le désordre où nous tombons, et qui me paroît à peu près le même que les Pères de l'Églis' reprochoient aux païens. Savez-vous en quoi consistoit le désordre <P païens de Rome à l'égard de leur religion ? Tertullien l'a remar^e dans son Apologétique, et le voici. C'est, dit-il , que les Romains.'31* un orgueil insupportable , au lieu de se soumettre à leurs dier» se faisoient les juges et les censeurs de leurs dieux. On délibé*1 en plein sénat s'il falîoit admettre un dieu dans le Capitole, ou n> et selon les goûts et les avis différents, ce dieu étoit exclu ou ér reÇu»
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S'il agréoit aux juges qui en dévoient décider, il passoit au nombre des dieux; mais si cette approbation juridique Venoit à lui manquer, on le rejetoit avec mépris. De sorte, ajoute Tertullien , que si ces prétendus dieux ne plaisoient pas aux hommes, ce n'étoient plus des dieux. Nisi hominï deus placuerit, deus non erit (Tertul.). N'est-ce pas là le dernier aveuglement de l'esprit humain?
Or, Chrétiens, permettez-moi de le dire ici : cet aveuglement règne encore aujourd'hui dans le monde; et ce qu'il y a de bien déplorable, c'est qu'il ne règne plus parmi les païens, mais au milieu du christianisme. On voit dans le christianisme des hommes à qui leur JDieu, si je puis ainsi parler, ne plaît pas. Us ne trouvent pas bon qu'il se soit fait ce qu'il est, ni qu'il ait été ce qu'il a voulu être. Ii s'est fait homme, cela les révolte. En qualité d'homme, il a voulu s'anéantir et souffrir ; mais ils le voudroient dans l'éclat et dans la grandeur ; et s'ils pouvoient le réformer, ils en feroient tout un autre Dieu. Car voilà l'idée, ou plutôt la présomption de tout ce qu'on appelle esprits forts du monde, c'est-à-dire des libertins du monde, des sensuels du monde, des ambitieux du monde, et même des femmes du monde» Combien en voyons-nous, jusqu'entre les personnes du sexe, corrompues par la mollesse des sens, et emportées par la vanité de leur esprit, en venir là? En vérité, mes Frères, conclut saint Hilaire s'adressant à ces faux sages, il faut que nous ayons porté notre orgueil au dernier excès ; et s'il nous étoit permis, je pense que nous irions jusque dans le ciel corriger le mouvement des astres, que nous donnerions un autre cours au soleil, et qu'il n'y auroit rien dans la nature que nous n'entreprissions de changer : Si liceret, et corpora et manus in cœlum levaremus (Hilar.). Ainsi s'expliquoit ce grand évêque. Mais ce qui n'est pas possible à nos corps, parceque leur poids les tient attachés à la terre, notre esprit le fait. Car il s'élève non seulement jusque dans le ciel, mais au-dessus du ciel; et, non content d'attenter sur les œuvres du Seigneur , il attente sur le Seigneur même, en raisonnant sur ses mystères , et en s'offensant de l'état humble et obscur où il s'est réduit pour nous.
Je dois après tout convenir, Chrétiens, que Marcion sur cela, l'un des hérésiarques les plus déclarés contre les abaissements du Fils de Dieu, répliquoit une chose assez apparente et assez spécieuse. Car si je me scandalise des humiliations et des souffrances d'un Homme- Dieu, c'est, disoit-il, pour l'intérêt même et pour l'honneur de Dieu, dont je ne puis supporter que la majesté se soit ainsi avilie jusques à la croix ; et mon scandale ne peut être criminel , puisqu'il ne part que d'un bon zèle. Zèle trompeur et faux, lui répondoit Tertullien. Eh quoi ! Dieu vous a-t-il fait le tuteur de sa divinité? Ne se passera-t-i! pas bien de votre zèle, et de l'intérêt que vous prenez à sa gloire? Non, non, poursuivoit cet ardent défenseur de la passion et des anéantissements du Verbe de Dieu, ce n'est point à vous, Marcion, d'entrer
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en de tels raisonnements; mais c'est à vous de reconnoître votre Dieu dans tous les états où pi a voulu se faire voir ; dans la crèche comme sur le Thabor, et dans les opprobres de sa mort comme sur le trône de sa gloire. Car il est aussi parfaitement Dieu dans l'un que dans l'autre, par conséquent aussi grand dans l'un que dans l'autre ; et c'est une erreur de prétendre , ainsi que vous le dites , qu'en souffrant il eût cessé d'être Dieu, puisque Dieu ne court jamais le moindre risque de déchoir en quelque manière de sa grandeur, et de dégénérer de son état. Nec potes dicere, sipassus esset, Deus esse desiisset : Deo enim nullum est periculum status sui (Tertull.). Or je vous dis le même, Chrétiens : ce n'est point à vous de philosopher sur les abaissements et la croix de votre Sauveur ; c'est à vous d'adorer votre Sauveur jusque dans ses abaissements et sur sa croix, parcequ'en effet ses abaissements mêmes sont adorables, et que bien loin que la croix ait avili sa personne divine, elle a tiré de sa personne divine de quoi devenir elle-même digne de tous nos respects. C'est à vous, dis-je, de lui rendre ce culte, et de faire hommage à la révélation que nous en avons reçue. Car, comme disoit saint Ambroise écrivant à l'empereur Valentinien, à qui est-ce que je croirai dans les choses qui regardent mon Dieu, sinon à mon Dieu ? Cui enim magis de Deo, quàm Deo credam ( Amb. )\? Mon Dieu me dit qu'il est né enfant, je l'adorerai enfant ; mon Dieu m'apprend qu'il a souffert sur la croix, je l'adorerai sur la croix; et quoiqu'il me paroisse moins Dieu sur la croix que dans le ciel, sa croix ne me sera pas moins vénérable que le ciel. Au contraire, je prendrai plus de plaisir à l'adorer crucifié qu'à l'adorer glorifié, parcequ'en l'adorant crucifié, je lui ferai un plus grand sacrifice de ma raison, que lorsque je l'adore à la droite du Père et dans les splendeurs des Saints.
Voilà comment doit parler un chrétien ; et si nous ne parlons pas de la sorte, je dis que c'est un scandale qui offense directement la grandeur de Dieu : mais j'ajoute qu'il blesse encore bien plus sa miséricorde. Autre outrage que j'y découvre, et dont l'injustice se fait d'abord sentir par elle-même. Car n'est-il pas étonnant que nous nous scandalisions des propres bienfaits de notre Dieu , et que ce soit son infinie et incompréhensible bonté pour nous qui nous révolte contre lui? Qu'est-ce qui nous rebute dans la religion que nous professons, ou que nous devons professer? cela même où Dieu nous a fait paroître plus sensiblement son amour. En effet, tous ces mystères d'un Dieu fait homme, d'un Dieu humilié, d'un Dieu persécuté, d'un Dieu mourant, se rapportent à cette grande parole de l'Evangile : Sic Deus dilexit mundum, C'est ainsi quetDieu a aimé le monde. Si l'homme étoit tant soit peu raisonnable, trouvant ces mystères si avantageux pour lui et si pleins de charité, il embrasseroit avec joie tout ce qui lui en persuade la vérité; et comme la foi lui en fournit des témoignages convaincants , il goûteroit cette foi, et n'auroit point de plus douce
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consolation que de s'établir solidement dans cette foi. Mais que fait-il? tout le contraire. Par une préoccupation extravagante de son libertinage, il s'élève contre cette foi ; et sans examiner sérieusement si ce qu'elle lui propose est vrai ou ne l'est pas, il se scandalise d'abord, et ne veut rien entendre. Au lieu de dire, Voilà de grandes choses dont je suis redevable à mon Dieu, il dit, 11 n'est pas croyable que Dieu se soit tant intéressé pour moi ; et au lieu de vivre ensuite dans la juste correspondance d'un amour réciproque, et dans une fidélité respectueuse envers Jésus-Christ son rédempteur, il vit dans une insensibilité de cœur et dans une monstrueuse ingratitude à l'égard de tout ce qui concerne sa rédemption : pourquoi cela? parceque le moyen dont Jésus-Christ s'est servi pour le sauver ne lui revient pas, et qu'il n'entre pas dans son sens.
Désordre que déploroit saint Grégoire pape, dans ces belles paroles de l'homélie sixième sur les Évangiles : Inde homo advenus Salvatorem scandalum sumpsit, unde ei magis debitor esse debuit (Greg.). Ah! mes Frères, quel renversement! L'homme a pris sujet de scandale contre son Dieu, de la même chose qui devoit l'attacher inviolablement à son Dieu. Car il est évident que s'il y eut jamais rien qui fût capable de m'attacher fortement à Dieu, de m'inspirer du zèle pour Dieu, de me faire tout entreprendre et tout souffrir pour Dieu, c'étoit cette pensée : Dieu est mort pour moi, il s'est anéanti pour moi. Voyez les fruits merveilleux de grâce que cette pensée a produits dans les Saints, les miracles de vertu, les conversions héroïques, les renoncements au monde, les ferveurs de pénitence, les dispositions généreuses au martyre. Qui faisoit tout cela? la vue d'un Dieu-Homme, et d'un Dieu sacrifié pour le salut de l'homme. Voilà ce qui gagnoit leurs cœurs, ce qui les ravissoit, ce qui les transportoit : et il se trouve, Chrétiens, que c'est ce qui cause notre scandale, et que notre scandale nous entretient dans une vie lâche, impure, déréglée, c'est-à-dire dans une vie où nous ne faisons rien pour Dieu, et où nous nous tenons constamment éloignés de Dieu. Or en faudroit-il davantage pour détruire en nous ce scandale, et pour nous justifier à nous-mêmes la foi qui lui est opposée, que de penser : C'est cette foi qui me sanctifie, et c'est ce scandale qui me pervertit; c'est la foi de la mort d'un Dieu, qui m'engage à la pratique de toutes les vertus, et c'est le scandale de la mort d'un Dieu qui me plonge dans la corruption du péché? Cela seul ne devroit-il pas réprimer tous les scandales de notre esprit en matière de. religion?
Hé! mon Frère, encore une fois, s'écrioit Tertullien, je vous conjure de ne vous pas scandaliser de ce qui a été la cause essentielle de votre bonheur. Voici, Chrétiens, des sentiments et des expressions propres de ce grand génie : Scandalisez-vous, si vous le voulez, de tout le reste, mais épargnez au moins la personne de votre Sauveur; épargnez sa croix, puisqu'elle vous a donné la vie; épargnez-la, puisqu'elle est l'espérance de tout le monde : Parce, obsecro , parce haie
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spei loiius or bis (Tertull.). Si c'étoient les anges qui s'en offensassent et qui s'en scandalisassent, cela seroit en quelque sorte plus supportable : Jésus-Christ n'a pas souffert pour eux. Mais que ce soit vous pour qui ce Sauveur est venu, et pour qui il a voulu mourir , c'est un scandale qui doit soulever contre vous toutes les créatures. Et ne me dites point, poursuivoit Tertullien, que l'humilité de la croix étoit indigne de Dieu, car elle a été utile à votre salut; or, dès qu'elle a été utile à votre salut, elle a commencé à être digne de Dieu, puisqu'il n'y a rien qui soit plus digne de Dieu que le salut de l'homme : Nihil tam dignum Deo quant hominis salus (Idem.). Ne me diles point que la mort est un opprobre dont un Dieu ne devoit pas être susceptible; car ce que vous appelez l'opprobre de mon Dieu, c'est ce qui a été la guérison de mes maux et le sacrement de ma réconciliation : Totum Dei meïdedecus, sacramentumfuitmeœ salulis (Idem.). Or il faudroit que je fusse bien méconnoissant et bien insensible, si je venois à concevoir du mépris pour cet opprobre si salutaire, et par conséquent si respectable et si aimable pour moi. Cependant il y a des hommes ainsi faits. Toute la bonté de Dieu ne suffît pas pour les toucher , si sa sagesse, selon leurs idées , ne s'y trouve jointe. Ils ne se contentent pas que Dieu les ait aimés , ils veulent qu'il les ait aimés sagement , je dis sagement selon leurs vues ; et s'il les a aimés d'une autre manière, ils sont déterminés à se scandaliser de son amour même. Or, suivant leurs vues et leurs idées, tout ce mystère d'humiliation et d'anéantissement sur quoi le christianisme est établi, leur paroît une folie. Et moi je prétends enfin que c'est le mystère de la sagesse même de Dieu , et que , par un dernier caractère, le scandale qu'ils en tirent est d'autant plus outrageux à Dieu qu'il va contre tous les ordres et les plus admirables conseils de cette divine sagesse.
Car à quoi se réduit le scandale des prétendus esprits forts du monde sur le sujet de Jésus-Christ et de la rédemption de l'homme? Ils ne peuvent se persuader qu'un Dieu se soit abaissé et humilié de la sorte : mais je soutiens, moi, qu'il n'y avoitriende plus convenable à son office de Sauveur ; pourquoi? parcequ'il n'étoit sur la terre qu'afin de satisfaire à Dieu pour les hommes. Or la satisfaction d'une offense porte avec soi l'humiliation et l'abaissement de celui qui satisfait. Cela n'est-il pas dans l'ordre naturel? Ils ne goûtent pas que le Fils de Dieu ait publié dans sa religion des maximes si rigoureuses, la haine de soi-même, l'abnégation de soi-même, la sévérité envers soi-même : mais devoit-il en publier d'autres, dit saint Jérôme, établissant une religion d'hommes qui dévoient se reconnoître pécheurs et criminels ? Car qu'y a-t-il de plus sortable au péché que la pénitence, et qu'y a-t-il de plus conforme à la pénitence que la rigueur pour soi-même et l'austérité? La raison seule n'autorise-t-elle pas cette conduite? Ils s'étonnent que Jésus-Christ ait canonisé la pauvreté comme une béatitude, qu'il ait proposé la croix aux hommes comme un attrait pour le
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suivre, qu'il ait relevé l'amour du mépris au-dessus de tous les honneurs du siècle : et moi j'admire la profondeur de son conseil en tout cela. Car que pouvoit-il faire de mieux, puisqu'il étoit question de sauver le monde en le réformant , que de combattre, pour le réformer , la cupidité du monde, la sensualité du monde, l'orgueil du monde?
Mais qu'étoit-il besoin que ce médecin des âmes prît lui-même les remèdes nécessaires pour guérir nos maladies? qu'étoit-il besoin qu'il souffrît, et qu'il s'anéantît? Il le falloit, Chrétiens, afin que son exemple nous portât à user nous-mêmes de ces remèdes. Sans cela, sans cet exemple qui les adoucit, aurions-nous pu en soutenir l'amertume? S'il avoit pris pour lui les douceurs, et qu'il ne nous eût laissé que la croix, qu'aurions-nous pensé de ce partage? Dans le dessein où il étoit de donner du crédit à la pauvreté et à l'humilité, dont le monde avoit tant d'horreur , de quelle invention plus efficace pouvoit-il se servir , que de les consacrer dans sa personne, afin, comme dit excellemment saint Augustin, quel'humilité de l'homme, qui est foible par elle-même, trouvât dans l'humilité de Dieu de quoi s'appuyer, et de quoi se défendre contre les attaques de l'orgueil ? Ut saluberrima Immilitas luimana, contra insultantem sibi superbiam, divinœ humilitatis patrocinio fiilciretar (Auc). Mais après tout cela, me direz-vous,il y en a bien peu encore qui goûtent ces maximes. Il ne s'agit pas s'il y en a peu ou beaucoup : il s'agit du dessein qu'a eu Jésus-Christ en les proposant au monde. S'il y en a peu qui les goûtent, on peut dire aussi qu'il y a peu d'élus et de prédestinés, et qu'il n'est point nécessaire qu'il y en ait plus des uns que des autres, puisque pour faire subsister les décrets de Dieu, il suffît qu'il y ait autant de sectateurs de ces maximes, qu'il doit y avoir d'hommes choisis et destinés pour le ciel.
Quoi qu'il en soit, reprend saint Augustin, telle est la conduite qu'a tenue le Fils de Dieu. 11 a fait de sa croix un moyen pour corriger nos mœurs dépravées et corrompues. Et parceque ce moyen étoit inouï et que le monde s'en scandalisoit, il l'a soutenu à force de miracles. Par l'autorité de ses miracles, il s'est acquis la foi des peuples. Par cette foi des peuples, il a formé une Église nombreuse. Par la propagation de cette Eglise, il a eu le témoignage de la tradition et de l'antiquité. Et par-là enfin il a fortifié sa religion, mais en sorte que ni le paganisme ni les hérésies ne l' ébranlassent jamais. Miracutis conciliavit aiœtoritalem, aucioritate meruit fuient, fide enutrivit multiludinem, mullittidine obtinuit vetustatem, vetustate roboravit religioneni (Idem.). C'est dans lé livre de l'Utilité de la Foi que parle ainsi ce saint docteur. Mais savez-vous, mes chers auditeurs, pourquoi nous nous scandalisons de la croix de notre Dieu? c'est justement parcequ'elle est un remède contre nos désordres. Voilà ce qui nous blesse : car nous ne voulions point de ce remède; nous nous trouvions bien de nos maladies , et bien loin d'en souhaiter la guérison , nous ne cherchions qu'à les entretenir et qu'à les accroître. Le Fils de Dieu est venu nous
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dire qu'il en falloit sortir, et c'est ce qui nous a déplu. S'il nous avoit dit tout autre chose, nous l'aurions écouté. S'il nous avoit proposé les fables du paganisme, nous les aurions reçues. Mais parcequ'il nous a révélé des mystères qui tendent tous à la réformation de notre vie et à la destruction de nos passions, voilà pourquoi nous nous sommes révoltés : semblables à ces frénétiques qui se tournent avec fureur contre ceux mêmes que la charité emploie auprès d'eux pour les soulager. C'est ainsi , continue saint Augustin , que notre Dieu , tout adorable qu'il est, est devenu"un sujet de contradiction pour les superbes, parcequ'en s'humiliant il a prétendu rabattre leur orgueil. Comme si c'étoit peu à l'homme d'être malade, s'il n'y ajoutoit encore de se glorifier dans son propre mal, et de trouver mauvais qu'on entreprenne de l'en délivrer. Que je parle à un grand du monde d'un Dieu enfant, d'un Dieu couché dans une crèche, cela le trouble : non pas à cause de la difficulté qui paroît dans ce mystère , car souvent il ne pense pas à cette difficulté, et peut-être ne l'a-t-il jamais examinée; mais parceque ce mystère condamne tous les projets de son ambition, et tous les desseins injustes et criminels qu'il a conçus d'agrandir sa fortune à quelque prix que ce soit. Que je mette devant les yeux à une femme du monde un Dieu souffrant et couvert de plaies, son cœur se soulèvera : non pas pour l'impossibilité qu'elle y voit, car elle n'y en voit point ; mais parcequ'un Dieu dans cet état est un reproche sensible de ses délicatesses, de son amour-propre , du soin qu'elle prend de son corps. Et pour preuve de ce que je dis, que je propose à l'un et à l'autre le mystère d'un Dieu en trois personnes, qui est encore bien plus incompréhensible que celui d'un Dieu humilié ; ni l'un ni l'autre ne s'en offensera : pourquoi? parceque le mystère d'un Dieu en trois personnes ne porte point de conséquence immédiatement contraire à l'ambition deTun, ni au luxe et aux mondanités de l'autre. Ne cherchons donc point la véritable source de nos scandales ailleurs que dans nous-mêmes , que dans nos vices, dans nos inclinations criminelles , dans nos dérèglements. Et c'est par-là que nous devrions encore juger de la qualité de ce scandale, puisqu'il ne procède que de notre iniquité , et qu'il ne se forme dans nous qu'à proportion que nos mœurs se pervertissent. Ah ! Seigneur, je ne m'étonne plus que le monde ait! tant combattu votre loi , et tant contredit votre adorable personne. Le monde étant au point de libertinage où il est , il falloit par une suite infaillible qu'il vous traitât de la sorte ; et je serois surpris s'il ne se scandâlisoit pas de vos maximes en suivant des principes tout opposés. Ce scandale , Seigneur, n'est qu'une marque de sa corruption et de votre sainteté. Sj vous étiez moins saint , ou s'il étoit moins vicieux , il ne se scanda liseroit pas de vous : mais supposé votre sainteté et ses désordres, son scandale est nécessaire. Ainsi vous voyez , mes chers auditeurs , combien le scandale des humiliations et de la croix de Jésus-Christ est injurieux à Dieu, et je vais vous mon-
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trer qu'il n'est pas moins pernicieux à l'homme, surtout à l'homme chrétien : c'est la seconde partie.