TROISIÈME PARTIE
Quoique Dieu soit toujours le même , et que par rapport à lui ses perfections, qui ne changent point, le rendent toujours également ai-
mable, il est toutefois vrai, comme l'a remarqué saint Bernard , que, selon les divers étals où l'homme peut être considéré, l'amour qu'il doit à Dieu ne laisse pas d'avoir ses degrés différents; et qu'à proportion des dons qu'il a reçus , les mesures de hauteur, de profondeur et de largeur, que saint Paul donne à la charilé , doivent être plus ou moins étendues. Or de ce principe que la raison même autorise, je tire deux conséquences : la première, que , dans le christianisme , le précepte de l'amour de Dieu impose à l'homme des obligations beaucoup plus grandes que dans l'ancienne loi : la seconde , que l'acte d'amour de Dieu doit donc être dans nous beaucoup plus héroïque qu'il ne devoit l'être dans un Juif ou dans un Gentil, avant que la loi de grâce eût été publiée. Parlons sans exagération : voici la preuve de l'un et de l'autre. Du moment que je suis chrétien, il faut que j'aime Dieu en chrétien. Or aimer Dieu en chrétien , c'est bien plus que de l'aimer simplement en homme; pourquoi? parceque c'est se charger en l'aimant, outre la loi éternelle et divine qui nous est commune à tous , de la loi particulière dont Jésus-Christ est l'auteur. Par conséquent, c'est ajouter à la charité un nouvel engagement qu'elle jn'avoit pas dans son origine , et qui dans la suite des siècles est devenu le comble de sa perfection. Je vous déclare , mes Frères , disoit saint Paul , que quiconque se fait circoncire prend sur lui tout le fardeau de la loi de Moïse : Testificor autem omni homini circumcidenti se, quoniam debitor est universœ legis faciendœ (Galat., 5). Et je vous dis, Chrétiens, conformément à ces paroles de l'Apôtre, qu'au même temps que vous avez été engagés à Jésus-Christ par le baptême, vous vous êtes imposé un nouveau joug encore plus saint que celui de la loi de Moïse ; un joug que vous devez porter jusqu'à la mort , un joug auquel votre salut est indispensablement attaché , un joug sans lequel Dieu ne veut plus ni ne peut plus être aimé de vous. Ah ! mes chers auditeurs, quel fonds de réflexions ! Croire que la loi de Jésus-Christ est une loi de douceur, une loi de grâce, une loi de liberté, une loi d'amour, c'est croire ce que le Saint- Esprit même nous a révélé, et ce que toutes les Écritures nous prêchent : mais se persuader que cette loi soit douce, parcequ'elle nous prescrit des devoirs moins rigoureux et moins contraires aux sens et à la nature; se persuader que sa liberté consiste dans le relâchement, et que , pour être une loi de grâce et d'amour, elle en soit moins une loi d'abnégation et de travail, non seulement c'est la méconnoître, mais la détruire. Non, non, mes Frères, disoit Tertullien , expliquant sur cela sa pensée, la liberté que Jésus-Christ nous a apportée du ciel ne favorise en aucune sorte la licence des mœurs. Si cet Homme-Dieu a fait cesser les sacrifices et les cérémonies de la loi écrite , il nous a en échange donné des règles de vie bien plus capables de nous sanctifier ; et ce qui étoit condamné dans l'ancien Testament par le précepte de la divine charité , est doublement criminel depuis que le Dieu de la charilé est venu lui-même nous enseigner sa doctrine et nous proposer ses exem-
pies : Liberlas in Chr'isto (ces paroles sont admirables), libertasin Clirislo non fecit innocentiœ injuriant. Operumjuga rejecla sunl, non disciplinarum : et quœ in veteri Testamento erant interdicta, etiam œmulatorio pvœceplo apnd nos prohibentur (Tertull.).
Rien de plus vrai, Chrétiens. Car comment ce Sauveur adorable s'en est-il déclaré dans l'Évangile? Combien de fois nous a-t-il fait entendre que , pour embrasser sa religion , il falloit renoncer au monde et se renoncer soi-même beaucoup plus parfaitement que Moïse ne le demandoit? En combien de sens beaucoup plus étroits et plus sévères n'a-t-il pas interprété les principaux articles de la loi de Dieu? Combien de dispenses, même légitimes, n'a-t-il pas abolies? S'il nous a délivrés des observances légales, à combien d'autres ne nous a-t-il pas assujettis ? Le seul précepte de l'amour des ennemis n'est-il pas d'une perfection plus érninente que tout ce qu'enseignoient et pratiquoient les pharisiens? Jusques à quel point n'a-t-il pas élevé , pour ainsi dire, certaines obligations du droit naturel? Sur combien de sujets n'a-t-il pas usé de son souverain pouvoir, pour nous faire de nouvelles défenses? On a dit à vos pères que telle et telle chose leur étoient permises, (ainsi parloit-il aux Juifs); et moi je vous disque ces choses alors prétendues permises ne le seront plus pour vous.
Je sais ce qu'ont avancé quelques interprètes, que le Fils de Dieu parloit de la sorte, non pas pour enchérir sur la loi ni pour y rien ajouter; mais seulement pour corriger les fausses explications des scribes et des docteurs de la Synagogue. Mais je sais aussi que ce sentiment a été combattu par la plupart des Pères. Car, comme remarque saint Jérôme, si le Sauveur du monde ne prétendoit autre chose que de réfuter les pharisiens, sans établir de nouveaux préceptes, pourquoi auroit-il dit : Et moi je vous ordonne de faire du bien à ceux mêmes qui vous maltraitent, de prier pour ceux mêmes qui vous persécutent, d'aimer ceux mêmes qui vous calomnient? Où trouvoit-on ce commandement? dans quel livre de la loi étoit-il inséré? N'y voit-on pas tout le contraire ; et le droit de haïr ceux qui nous haïssent n'y paroît-il pas autorisé? Il est donc vrai que Jésus-Christ vouloit enchérir sur Moïse, quand il disoit : Ego autem dico vobis (Joan., 15) ; que son dessein étoit de nous prescrire des lois qui lui fussent propres : Hoc est prœceptnm meum; que ce que nous appelons Décalogue est quelque chose pour nous de plus parfait qu'il n etoit pour les Juifs; et, par une conséquence nécessaire, que pour aimer Dieu dans le christianisme, il en doit plus coûter qu'il n'en coûtoit avant la prédication de l'Evangile.
Voilà, mes chers auditeurs , ce que Tertullien , dans son style ordinaire , appeloit le poids du baptême, Pondus baptismi : et voilà ce qui lui donna lieu d'appuyer un sentiment qui, pour n'avoir pas été entièrement conforme à l'esprit de l'Église, ne laisse pas de nous fournir la matière d'une excellente réflexion : faites-la, s'il vous plaît, avec
moi. Il parloit des catéchumènes, qui, touchés de la grâce , et pressés d'un impatient désir de se voir incorporés dans l'Eglise de Jésus-Christ, demandoient avec instance qu'on les admît au baptême; ce que l'on jugeoit quelquefois à propos de différer, pour avoir des preuves plus certaines de leur foi. Ce retardement leur causoit une douleur extrême; et Tertullien, au contraire, surpris de leur douleur et de l'empressement qu'ils témoignoient , leur remontroit que s'ils avoient bien compris ce que c'étoit que le baptême, ils l'auroient plutôt craint qu'ils ne l'auroient souhaité : Si pondus intelligerent baptismi, ejus consecrationem magis limèrent quàm dilationem (Tertull.). J'ai dit, Chrétiens, que ce sentiment n étoit pas conforme à l'esprit de l'Église, parcequ'il favorisoit un désordre déjà trop commun, de remettre jusqu'au moment de la mort à recevoir le baptême , afin de vivre dans une plus grande liberté et avec plus de licence. Désordre que l'Église ne toléra jamais ; pourquoi? Parcequ'elle estimoit que le baptême étant le premier lien qui nous unit à Jésus-Christ , et le premier sacrement qui nous fait membres de son corps mystique , c'étoit un crime de se priver d'un tel avantage par la seule crainte des obligations qui y sont attachées. En cela donc Tertullien, aussi bien qu'en d'autres sujets, s'égaroit, aveuglé par son propre sens : mais en ce qu'il soutenoitque le baptême étoit un engagement pénibleet onéreux, ne parloit-il pasjuste? Jésus-Christ lui-même ne nous l'a-t-il pas fait entendre , et ne nous propose-t-il pas sa loi comme un joug? Tollite jugum meum super vos (Matth., 41). Mais il y en a, dites-vous, dans le christianisme qui ne sentent pas la pesanteur de ce joug. Ah ! mon Frère , répond saint Augustin , cela peut bien être, et cela est en effet ; mais prenez parde à ne pas confondre les choses. Car vous ne ressentez pas le joug du baptême , ou parceque Dieu vous donne des forces pour le porter, ou parceque vous vous en déchargez par une lâche infidélité. Si c'est l'onction de la grâce qui vous empêche de le sentir, j'en bénis Dieu et j'envie votre état, bien loin de vouloir vous le rendre suspect : mais si vous ne sentez pas ce joug, parceque vous ne le portez pas, ou que vous ne le portez qu'à demi ; si vous ne le sentez pas, parceque vous savez l'accommoder à vos inclinations, et que vous croyez pouvoir l'accorder avec les douceurs de la vie ; si vous ne le sentez pas , parceque vous le réduisez à une austérité superficielle et apparente , et que vous n'en prenez que ce qui vous plaît, tremblez et confondez-vous. Car ce joug que vous pensez avoir secoué vous accablera un jour, et ces devoirs que vous aurez négligés feront, au jugement de Dieu, la matière de votre condamnation.
De là concluons que l'amour de Dieu doit donc être beaucoup plus généreux et plus fort dans un chrétien , puisqu'il doit avoir une vertu proportionnée à ces saintes et rigoureuses obligations que le baptême nous impose. Disons obligations , Chrétiens , et non pas purement ni proprement voeux : car un vœu, dit saint Thomas, c'est , dans sa pro- B. 2. 3
pre signification , une chose dont j'ai le choix libre , que Dieu ne me commande pas et que je me commande à moi-même , sans laquelle je pourrois me sauver et parvenir à ma fin. Or il n'en est pas ainsi des obligations du baptême. Gomme le baptême depuis Jésus-Christ est Tunique voie du salut, les obligations qui en dépendent sont d'une absolue nécessité pour nous ; et quand je m'y soumets , quelque obéissance que je rende à Dieu, je ne lui fais point ce sacrifice pleinement volontaire que le vœu exprime. C'est ainsi que raisonnent les théologiens , non pas pour ôter à une ame fidèle la consolation de se croire engagée à Dieu par des vœux , pourvu qu'elle convienne que ces vœux du baptême sont tellement des vœux, que Dieu ne lui en a point laissé la disposition ; pourvu qu'elle reconnoisse qu'outre ces vœux de nécessité il y en a d'autres de conseil , dont Dieu se tient spécialement honoré , et qui élèvent l'homme à une perfection encore plus éminente , tels que sont les vœux de la religion et du sacerdoce : enfin , pourvu que sans y penser elle ne favorise pas Terreur des derniers hérésiarques , qui , pour colorer dans le monde leur apostasie, commencèrent, sous ombre de réforme , à exalter les vœux du baptême , pour décrier celui de la continence, qu'ils avoient honteusement abandonnée. Du reste, que ce soient obligations ou vœux du baptême, toujours est-ii vrai qu'ils nous rendent beaucoup plus difficile la pratique de ce premier commandement, DHiges; puisqu'il est impossible, dans la loi de grâce , de former l'acte d'amour de Dieu , sans vouloir accomplir de bonne foi tout ce qui est contenu dans la profession du christianisme. Je vais même plus avant , et je finis par une pensée de Guillaume de Paris , digne du zèie de ce grand évêque ; mais dont je craindrois de vous faire part , si je n'étois également sûr et de votre intelligence et de votre piété : écoutez-la. C'est qu'afîn que Tacte d'amour de Dieu ait ce caractère de perfection que Dieu exige pour le salut, il ne suffit pas qu'il s'étende absolument à tous les préceptes , soit naturels, soit positifs de la loi chrétienne ; mais il doit encore, sous condition , embrasser tous les conseils ; sous condition , dis-je , remarquez bien , s'il vous plaît, ce terme ; en sorte que s'il étoit nécessaire , pour marquer à Dieu mon amour , de pratiquer ce qu'il y a dans les conseils évangéliques de plus mortifiant, déplus humiliant , de plus opposé à la nature et à Tamour-propre, en vertu de ce seul acte, J'aime Dieu , je fusse disposé à tout entrependre et à tout souffrir. Ne pensez pas que cette disposition , quoique conditionnelle , soit chimérique : il n'est rien de plus réel ; pourquoi ? parceque , comme il n'y a pas un conseil évangélique qui ne puisse devenir, et qui , dans mille rencontres, ne devienne un commandement pour moi , il faut que l'amour de Dieu me mette au moins habituellement dans la disposition où jedevrois être , et m'inspire la for ce que je devrois avoir si je me trouvois dans ces conjonctures. Ainsi, je ne suis point obligé , parceque j'aime Dieu , à quitter le monde , ni à prendre le parti de la retraite ; mais je suis obligé
d'être préparé à l'un et à l'autre , parceque ma faiblesse pourrait être telle, que le monde serait évidemment un écueil à mon innocence , et qu'il n'y aurait que la retraite qui pût me garantir. Renoncer à mes biens, ce n'est, dans la doctrine de Jésus-Christ, qu'un simple conseil ; mais être prêt à y renoncer, c'est un précepte rigoureux , parceque l'expérience pourrait me convaincre que je ne puis les retenir sans m'y attacher , ni m'y attacher sans me perdre. Dieu ne me commande pas d'endurer le martyre , mais il me commande d'être résolu à l'endurer, parcequ'il pourrait y avoir telle occasion où le martyre serait une épreuve indispensable de ma foi : d'où vient que Tertullien , parlant de la foi des chrétiens, disoit excellemment qu'elle nous rend responsables et redevables à Dieu de nous-mêmes , jusqu'à nous obliger à souffrir pour lui le martyre quand il y va de sa gloire : Fidem martyrii debitricem (ïertull. ).
Or la charité ne vous charge pas moins de cette dette. Dites-moi donc, Chrétiens, quand les martyrs dans les persécutions se laissoient immoler comme des victimes, quand ils se laissoient brûler par le feu , quand on les étendoit sur les roues et sur les chevalets , et que pour l'amour de Dieu ils soutenoient avec un courage invincible toute la rigueur des tourments, faisoient-ils une œuvre de subrogation , et pouvoient-ils s'en dispenser ? Non ; mais cela éloit nécessaire selon la loi de la charité ; et s'ils n'avoient eu cette résolution et ce courage, ils auroient été réprouvés de Dieu. L'Évangile nous en assure ; et voilà pourquoi l'on excommunioit ceux qui ne résistoient pas jusqu'à l'effusion de leur sang. Bien loin d'avoir égard à leur foiblesse , on les déclarait apostats, et on les retranchoit comme des membres indignes de Jésus-Christ. Les martyrs qui triomphoient de la cruauté des bourreaux étoient seulement loués pour avoir fait leur devoir , et non pas plus que leur devoir. Si la crainte les eût fait succomber, au lieu des bénédiciions que leur donnoit l'Église, elle n'aurait eu pour eux que des foudres et des analhèmes. Mais quoi ! le commandement d'aimer Dieu alloit-il donc jusque la? Oui, mes chers auditeurs ; et si nous nous en étonnons , c'est que nous n'avons pas encore commencé à connoître Dieu , ni à mesurer la perfection de son amour par la sévérité des lois du monde. Car tel'e est la fidélité dont on se pique dans le monde à l'égard de son prince et de sa patrie. On se fait un devoir parmi les hommes d'être prêt à mourir pour des hommes ; et non seulement on s'en fait un devoir , mais on érige ce devoir en point d'honneur. Nous voyons tous les jours des sages du monde sacrifier pour cela leur repos , leur santé , leur vie ; et parceque souvent ils ne s'y proposent que des vues humaines , ce sont des martyrs du monde : pourquoi donc trouver étrange que Dieu du moins en demande autant de ceux qui l'aiment , et que la charité ait ses martyrs comme le monde a les siens ? Cependant , mes chers auditeurs , s'il s'agissoit de donner à Dieu
ce témoignage de notre amour , y serions-nous disposés ? S'il falloît , i au moment que je parle, ou le renoncer ou mourir, trouveroit-il encore en nous des martyrs? Dispensez-moi , Chrétiens, de répondre à cette question , qui m'exposeroit peut-être , ou à trop présumer de votre constance , ou à trop me défier de votre lâcheté. Ce que je sais et ce que toute la théologie m'apprend , c'est , mes Frères , que si nous avons cet amour, qui est le grand commandement de la loi , sans autre préparation d'esprit et de cœur, nous sommes en état d'être les martyrs de notre Dieu ; et que s'il nous manque aussi quelque chose pour être les martyrs de notre Dieu , quoi que nous sentions d'ailleurs pour lui , nous n'avons pas encore cet amour qui nous est si expressément ordonné dans la loi. Quelques uns prétendent qu'il est dangereux de faire ces suppositions , et moi je soutiens que ces suppositions ainsi faites sont d'une utilité infinie : pourquoi ? premièrement , pour nous donner une haute idée de l'excellence et de la grandeur du Dieu que nous servons ; en second lieu , pour nous inspirer, quand il est question de lui obéir, des sentiments nobles et généreux ; enfin, pour nous humilier et pour nous confondre , quand nous manquons à certains devoirs aisés et communs, puisque la charité nous impose de si grandes obligations.
Mais ces suppositions vivement conçues peuvent porter au désespoir. Oui , Chrétiens , elles y peuvent porter ; mais qui ? ceux qui comptent sur leurs propres forces , et non point ceux qui s'appuient sur les forces de la grâce ; puisqu'au contraire rien n'est plus capable d'animer notre espérance , que la grandeur et la difficulté de ce commandement. Car il me suffit de savoir que Dieu m'oblige à cela , et que cela surpasse infiniment tout ce que je puis de moi-même, pour être assuré que Dieu , qui est fidèle , me donnera infailliblement des secours proportionnés à ce qu'il me commande. Et voilà ce qui soutient l'espérance chrétienne ; au lieu que de moindres préceptes , par leur facilité apparente, font souvent naître la présomption. Ah ! mes Frères , c'est maintenant que je conçois d'où vient l'efficace , ou, pour mieux dire , la toute-puissance de la charité divine. Quand on me disoit autrefois qu'il ne falloit qu'un acte d'amour de Dieu pour effacer tous les péchés ; quand on m'alléguoit l'exemple de Madeleine , qui par ce seul acte intérieur avoit expié tous les désordres de sa vie ; quand on me citoit les Pères de l'Église , qui conviennent que cet acte, s'il est sincère , a autant de vertu pour justifier un pécheur que le baptêmeetquele martyre : quoiquejecrusse ces vérités, parcequela foi les autorise, à peine les pouvois-je goûter, parceque je n'en pénétrois pas le secret. Mais à présent , ô mon Dieu , je n'en suis plus surpris ; car il est bien juste que puisque notre amour pour vous est une disposition au martyre , il ait autant de pouvoir que le martyre ; et puisqu'il embrasse toutes les promesses et toutes les obligations du baptême, il soit aussi sanctifiant et aussi purifiant que le baptême. Mais
SUR L'ÉTAT DU PÉCHÉ, etc. 57
si cela est vrai , Chrétiens , et si tout ce que j'ai dit est nécessaire pour produire un acte d'amour de Dieu , quel est celui qui aime Dieu ? C'est un mystère de prédestination qu'il ne nous appartient pas d'examiner. Dieu a ses prédestinés, et il les connoît. Ne nous mettons point en peine s'ils sont en grand nombre ou en petit nombre ; mais tâchons à faire ce qui dépend de nous pour avoir place parmi cette troupe sainte. L'Apôtre se prosternoit tous les jours devant le Père des miséricordes , pour lui demander la science suréminente de son amour : faisons la même prière, et demandons-lui cette science , qui est la première de toutes les sciences. Disons-lui avec saint Augustin : Sera te amavi ( Aug. ) : Ah ! Seigneur , c'est trop tard que je vous ai aimé : je le dis à ma confusion , et je reconnois avec douleur que dans tout le cours de ma vie je n'ai peut-être jamais l'ait un seul acte de votre amour. Et comment l'aurois-je fait , ô mon Dieu , puisque je ne savois pas même en quoi il consiste et ce qu'il renferme ? Mais maintenant que j'en suis instruit , je veux enfin vous aimer de toute l'étendue de mon cœur et de toutes les forces de mon ame. Je veux, dis-je, vous aimer comme vous méritez de l'être, et comme vous voulez l'être , d'un amour de préférence, d'un amour de plénitude , d'un amour de perfection. Faites cela , mon cher auditeur, et vous vivrez : Hoc fac, et vives (Luc, 10). Après avoir aimé Dieu dans le temps, vous l'aimerez et vous le posséderez dans l'éternité bienheureuse que je vous souhaite , etc.