‹ Œuvres complètes de Bourdaloue de la Compagnie de Jésus. -- (volume 5)Chapitre 8 sur 164 · SEMAINE · texte numérisé non relu

SEMAINE

sur l'état du* péché et l'état de la grâce.

Si mihi non vultis credere, operibus crédite, ut cognoscatis et credatis quia Pater in me est, et ego in Pâtre.

Si vous ne voulez pas me croire, croyez à mes œuvres, afin que vous connoissiez et que vous croyiez que mon Père est en moi, et que je suis dans mon Père. Saint Jean. chap. x.

Madame * ,

Quelque idée que nous ayons de la sainteté de Jésus-Christ , il faîloit, pour être saint, que Dieu fût en lui et qu'il fût dans Dieu ; et il n'a même été le Saint des saints que parceque Dieu étoit en lui , et qu'il étoit en Dieu d'une façon plus particulière et par une union beaucoup plus intime. Si Dieu, par une supposition chimérique, eût cessé d'être avec lui et dans lui , ou que lui-même il eût cessé d'être avec Dieu et dans Dieu , dès-là il eût cessé d'être ce qu'il étoit ; et ce que nous appelons Jésus-Christ , ou plutôt ce qui seroit resté de Jésus-Christ , c'est-à-dire son humanité ainsi délaissée et abandonnée à elle-même , eût été dans une impuissance absolue d V

1 La reine.

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gir pour Dieu , et de rien faire d'agréable à Dieu. Mais parceque ce Sauveur des hommes et ce Fils unique de Dieu étoit dans son Père, et qu'il agissoit toujours avec son Père et au nom de son Père , il pouvoit bien dire, comme il le dit aux Juifs dans notre évangile, que toutes ses œuvres rendoient témoignage en sa faveur, et qu'elles étoient devant Dieu d'un prix infini : Opéra quœ ego facio in nomine Patris mei, hœc testimonium perhibent de me (Joan.,40). Appliquonsnous cette véri lé, Chrétiens; car ce qui étoit vrai de Jésus-Christ , notre chef et notre modèle , l'est autant par proportion de nousmêmes; et si nous voulons bien connoitre la valeur de nos actions et le fruit que nous en pouvons espérer , jugeons-en par le principe d'où elles partent, et voyons si c'est dans l'état du péché qu'elles sont faites, ou dans l'état de la grâce. État du péché, état de la grâce, deux états l'un à l'autre directement opposés ; deux états qui partagent le christianisme et presque toutes les sociétés du monde, avec cette triste inégalité que le nombre des pécheurs ennemis de Dieu par le péché est infiniment au dessus de celui*des Justes unis à Dieu par la grâce ; deux états dont j'entreprends de vous faire voir aujourd hui l'essentielle différence, non point en général, mais par rapport à notre intérêt propre. Heureux si je puis aussi vous donner de l'un toute l'horreur qu'il mérite, et de l'autre toute l'estime qui lui est due ! Je vais mieux encore vous expliquer mon dessein après que nous aurons salué Marie , en lui disant : Ave Maria.

De tous les intérêts de l'homme, le plus important c'est le salut : par conséquent de tous les soins de l'homme dans la vie , celui qui le doit occuper préférablement à tout autre et même uniquement, c'est le soin du salut. C'est, dis-je, le soin deVenrichir pour cette demeure céleste où nous sommes tous appelés, et qui doit être le terme de notre course; de travailler pour cela, d'agir pour cela, de rapporter là toutes nos pensées, tous nos désirs, toutes nos œuvres; enfin, de grossir chaque jour ce trésor de gloire qui nous est promis, en grossissant chaque jour le trésor de nos mérites. Voilà, mes chers auditeurs, le souverain point de la sagesse chrétienne ; et si nous nous aimons solidement nous-mêmes, voiîà le précieux avantage dont nous devons êire jaloux , et le bien durable et permanent que nous devons rechercher. Riches pour le ciel, il nous importe peu de l'être pour la terre , puisque les richesses de la terre sont périssables ; et riches pour la terre, si vous ne l'êtes pas pour le ciel, au milieu de cette opulence fastueuse que vous étalez avec tant de pompe aux yeux des hommes, vous êtes pauvres devant Dieu, et dans une misère d'autant plus déplorable que vous en devez ressentir éternellement les effets. S'il y a donc un état où rien ne nous profite pour l'éternité bienheureuse, et un état au contraire où rien ne soit perdu de tout le bien que nous pratiquons, c'est par-là qu'il faut juger de l'un et de l'autre : et

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c'est aussi la grande règle que je prends pour vous faire connoître le malheur d'une ame dans l'état du péché, et l'inestimable prérogative du Juste dans l'état de la grâce sanctifiante. En effet, dans l'état du péché, l'homme n'est plus en Dieu ni avec Dieu, parceque le péché l'en sépare; et dans l'état delà grâce, le Juste est avec Dieu et en Dieu , parceque le propre de la grâce sanctifiante est de l'y tenir étroitement uni. Or puisque le pécheur est séparé de Dieu , il n'agit plus avec Dieu, et par-là même rien de tout ce qu'il fait ne peut plaire à Dieu. Puisque le Juste est uni à Dieu, c'est avec Dieu qu'il agit, et, par une suite infaillible, tout ce qu'il fait est agréé de Dieu. De là je forme deux propositions qui vont partager ce discours. État du péché, état souverainement malheureux : pourquoi? parcequ'alors quoi que fasse le pécheur, son péché en détruit devant Dieu tout le mérite : c'est la première partie. État de la grâce, état souverainement heureux ; pourquoi? parcequ'alors, pour peu que fasse le Juste, la grâce qui le sanctifie en relève devant Dieu le mérite : c'est la seconde partie. Deux pensées que j'ai à développer, et théologie sublime que je tâcherai de rendre également sensible et instructive.

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