‹ Œuvres complètes de Bourdaloue de la Compagnie de Jésus. -- (volume 5)Chapitre 74 sur 164 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Tout excès, Chrétiens, est un vice ; et la vertu même, qui est la règle de tout bien, n'est ni bonne ni honnête, dès qu'elle est extrême. 11 faut être sage; mais il faut l'être avec sobriété, dit saint Paul; et qui lest trop, ne l'est point du tout, parceque la sagesse est essentiellement un é?at de raison, et par conséquent de modération. Non plus sapere quàm oportet sapere, sed saper e ad sobrietatem (Rom., 12). Or si cela est vrai de la vertu, beaucoup plus l'est-il des divertissements et des récréations de la vie. Si pour être sage il faut l'être sans excès, à plus forte raison faudra-t-il éviter l'excès , pour se divertir en sage. Cependantjmes chers auditeurs, il y a des divertissements dans le monde où l'excès est si ordinaire, que, quoiqu'ils puissent être

d'ailleurs permis, légitimes et innocents, ils sont presque toujours condamnables, parcequ'ils sont presque toujours excessifs. Je n'entreprends pas de les parcourir tous , et je n'ai garde de l'entreprendre car ce seroit un détail infini. Mais souffrez que je me borne à un seul, sur lequel je ne me suis encore jamais bien expliqué, et qui va foire tout le fonds de cette seconde partie: c'est le jeu. Principe de mille malheurs, et passion que je ne puis trop fortement combattre, puisqu'elle est la source de tant de désordres.

Vous le savez : on joue, mais sans retenue ; et l'excès est tel, que ceux mêmes qui en sont coupables sont obligés de le condamner. Que j'en prenne à témoin un joueur de profession, et que devant Dieu je le prie de me répondre si son jeu ne va pas trop loin (je dis trop loin selon la raison, le christianisme et la conscience), il en conviendra. En effet, dans ia plupart des jeux, surtout des jeux que l'usage du monde autorise le plus, il y a trois sortes d'excès opposés à la raison et à la religion. Excès dans le temps qu'on y emploie , excès dans la dépense qu'on y fait, excès dans l'attachement et l'ardeur avec laquelle on s'y porte : tout cela contraire aux règles delà vraie piété, et aux maximes éternelles de la loi de Dieu. Ne condamnons point les choses dans la spéculation ; disons ce qui se pratique et ce qui se passe devant nos yeux. Un homme du monde qui fait du jeu sa plus commune et presque son unique occupation, qui n'a point d'affaire plus importante que le jeu, ou plutôt qui n'a point d'affaire si importante qu'il n'abandonne pour le jeu ; qui regarde le jeu, non point comme un divertissement passager propre à remettre l'esprit des fatigues d'un long travail et à le distraire, mais comme un exercice réglé, comme un emploi, comme un état fixe et une condition ; qui donne au jeu les journées entières, les semaines , les mois , toute la vie ( car il y en a de ce caractère , et vous en connoissez ) : une femme qui se sent chargée d'elle-même jusqu'à ne pouvoir en quelque sorte se supporter, ni supporter personne, dès qu'une partie de jeu vient à lui manquer ; qui n'a d'autre entretien que son jeu, qui du malin au soir n'a dans l'idée que son jeu ; qui n'ayant pas, à l'entendre parler, assez de force pour soutenir quelques moments de réflexion sur les vérités du salut, trouve néanmoins assez de santé pour passer les nuits, dès qu'il est question de son jeu : dites-le-moi, mes chers auditeurs, cet homme, cette femme gardent-ils dans le jeu la modération convenable? cela est-il chrétien? cela est-il d'une ame qui cherche Dieu, qui travaille pour le ciel , qui amasse des trésors pour l'éternité? cela est-il d'un ouvrier évangélique, tel que doivent être tous les fidèles, et d'un homme appelé de Dieu pour cultiver sa vigne, et pour lui rendre compte de tous les moments jusqu'au dernier : Donec reddas novissimum quadrantem (Matth.,5)? Ce jeu perpétuel , ce jeu sans interruption et sans relâche, ce jeu de tous les jours, et presque de toutes les heures dans le jour, s'accorde-t-il avec ces grandes idées que nous avons du chris-

tianisme, et que Jësus-Christ lui-môme a pris soin de nous tracer? Car ce n'est point moi qui les ai imaginées ; c'est le Sauveur du monde qui dans toute la suite de son Évangile ne nous a parlé d'une vie chrétienne que sous la figure d'un combat, d'un négoce, d'un travail, pour nous faire entendre que ce doit être une vie laborieuse et agissante. Or y a-t-il rien de plus incompatible qu'une vie de travail et une vie de jeu?

Mais tout jeu est-il donc un crime pour nous ? Non, Chrétiens, et je m'en suis déclaré d'abord. Je blâme l'excès du jeu, et en vain me répondrez-vous que le jeu en soi n'est point blâmable, puisque ce n'est pas là ce que j'avance. Quand vous prétendez que le jeu (j'entends certain jeu) est indifférent, et quand je soutiens que l'excès du jeu est criminel, votre proposition et la mienne sont toutes deux vraies, et se concilient parfaitement ensemble ; mais moi par la mienne je vous avertis d'un abus que la vôtre ne corrigera pas. Réglez votre jeu, ne donnez au jeu qu'un reste de loisir que Dieu n'a pas refusé à la nature, et que la nécessité requiert : mettez avant le jeu le service du Seigneur, et les pratiques de la religion ; avant le jeu, la prière, le sacrifice des autels, la lecture d'un bon livre, l'office divin ; avant le jeu, le soin de votre famille , de vos enfants , de vos domestiques, de vos affaires; avant le jeu, les obligations de votre charge, les devoirs de votre profession, les œuvres de miséricorde et de charité; avant le jeu, votre avancement dans les voies de Dieu, votre perfection et tout ce qui y doit contribuer : quand vous aurez satisfait à tout cela, vous pourrez alors chercher quelque relâche dans un jeu honnête et borné. Vous pourrez vous y récréer avec la paix du cœur, et même, si je l'ose dire, avec une espèce de bénédiction de la part du ciel. Je dis avec la paix du cœur, pareeque vous jouerez sans passion ; pareeque vous jouerez dans l'ordre, et que vous réduirez votre jeu à être pour vous ce qu'il doit être, je veux dire une courte distraction, et non une continuelle occupation ; pareeque vous prendrez votre jeu assez pour vous délasser, et trop peu pour vous fatiguer; enfin, pareeque vous n'aurez point dans votre jeu le ver intérieur de la conscience qui vous reproche la perte du temps qui s'y consume , et l'inutilité de votre vie. Je dis même avec une espèce de bénédiction de la part du ciel, pareeque vous ne vous y proposerez qu'une fin chrétienne; que vous ne vous accorderez ce repos que pour mieux agir, et qu'en ce sens vous sanctifierez, si je puis parler de la sorte, jusqu'à votre jeu. Mais tandis quele jeu l'emportera sur toutes vos fonctions, qu'il vous fera oublier tout ce que vous devez à Dieu, tout ce que vous devez au prochain, et tout ce que vous vous devez à vous-mêmes ; que vous n'y distinguerez, ni les jours les plus solennels, ni les jours ordinaires, et que sans réserve toutes vos heures y seront employées, je dirai que c'est au moins une dissipation criminelle du temps que Dieu vous a donné, et une profanation dont vous aurez à lui répondre.

Cependant d'un excès on tombe dans un autre. Excès dans le temps que l'on perd au jeu, et excès dans la dépense qu'on y fait. Jouer rarement, mais hasarder beaucoup chaque fois , ou hasarder peu, mais jouer continuellement, ce sont deux excès défendus l'un et l'autre parla loi de Dieu : mais au-dessus de l'un et de l'autre, un troisième excès c'est de jouer souvent , et toujours de risquer beaucoup en jouant. Or, ne vous y trompez pas : quand je dis un jeu où vous hasardez beaucoup, un gros jeu, je ne veux pas seulement parler des riches et des grands du siècle; je parle de tous en général et de chacun en particulier, conformément aux facultés et à l'état. Tel jeu n'est rien pour celui-là, mais il est tout pour celui-ci. L'un peut aisément porter telle dépense, mais elle passe les forces de l'autre; et ce qui seroitun léger dommage pour le premier doit avoir pour le second de fâcheuses suites. Ainsi , on a des dettes à payer, on a une nombreuse famille à entretenir et des enfants à pourvoir , on a des domestiques à récompenser, on a des aumônes à faire et des pauvres à soulager. A peine les revenus y peuvent ils suffire ; et si l'on étoit fidèle à remplir ces devoirs , on ne trouveroit plus rien , ou presque rien, pour le jeu. Toutefois on veut jouer, et c'est un principe qu'on a tellement posé dans le système de sa vie, que nulle considération n'en fera jamais revenir. On le veut à quelque prix que ce soit ; et pour cela que fait-on? Voilà le désordre et l'iniquité la plus criante. Parcequ'on ne peut pas acquitter ses dettes si l'on joue , ou qu'on ne peut jouer si l'on acquitte ses dettes, on laisse languir des créanciers, on se rend insensible aux cris de l'artisan et du marchand, on use d'industrie et de détours pour se soustraire à leurs justes poursuites et pour leur lier les mains ; on les remet de mois en mois, d'années en années , et ce sont des délais sans fin ; ou n'a rien , dit-on , à leur donner , et néanmoins on trouve de qr>o\ jouer. Parcequ'on ne peut accorder ensemble le jeu et l'entretien d'une maison, on abandonne !a maison, et l'on ménage tout pour le jeu ; on voit tranquillement et de sang-froid des enfants manquer des choses les plus nécessaires; on plaint jusqu'aux moindres frais , dès qu'il s'agit de subvenir à leurs besoins ; on les éloigne de ses yeux , et on les confie à des étrangers , à qui l'on en donne la charge, sans y ajouter les moyens de la soutenir; on ne les a pas actuellement ces moyens, à ce qu'on prétend, mais pourtant on a de quoi jouer. Parcequ'il faudroit diminuer de son jeu, si l'on vouloit compter exactement avec des domestiques et les satisfaire, on reçoit leurs services, on les exige à la rigueur , et du reste on ne veut point entendre parler de récompense; c'est une matière sur laquelle il ne leur est pas permis de s'expliquer , et un discours dont on se tient offensé : des paroles , on leur en donnera libéralement; des promesses, ou leur en fera tant qu'ils en demanderont ; ils ne perdront rien dans l'avenir , mais à condition qu'ils perdront tout dans le présent , et que cet avenir, à force de le prolonger, ne viendra jamais : les affaires ne

permettent pas encore de penser à eux, et cependant elles permettent de jouer. Parceque dans les nécessités publiques l'aumône coûteroit , et que le jeu en pourroit souffrir, on ne connoît point ce commandement ; on est témoin des misères du prochain , sans en être ému ; ou si le cœur ne peut trahir ses sentiments naturels , l'esprit n'est que trop ingénieux à imaginer des prétextes pour en arrêter les effets : on est pauvre soi-même , ou volontiers on se dit pauvre , lorsqu'il y a des pauvres à soulager ; mais on cesse de l'être dès que le moment et l'occasion se présentent de jouer. Tout cela veut dire qu'on sacrifie à son jeu les droits les plus inviolables et les intérêts les plus sacrés ; que l'on fait du jeu sa première loi ; que pour ne pas se détacher du jeu , on se détache de toute autre chose , et que dans la concurrence de toute autre chose avec le jeu , quelque essentielle qu'elle soit par elle-même, on retient le jeu, et l'on renonce à tout le reste. Or comment appelez -vous cela ? et si ce n'est pas un excès , faites-m'en concevoir un autre plus condamnable.

Mais mon jeu, après tout, n'est qu'assez modique et que très commun. Je le veux; mais ce jeu très commun fait gémir des créanciers qui ne louchent rien, et qui du moins pourroient s'aider pour les nécessités de la vie de ce qu'un divertissement très superflu leur enlève. Ce jeu très commun vous empêche de fournir à des enfants ce que demande non seulement une éducation honnête et sortable à leur naissance , mais quelquefois la nourriture et le vêtement. Ce jeu très commun prive des domestiques du fruit de leurs peines, et ruine toutes leurs espérances, Ce jeu très commun vous endurcit aux gémissements et aux plaintes de tant de malheureux qui réclament votre assistance, et qui ne tirent de vous nul secours. Jeu plein d'injustice , jeu également odieux, et à Dieu et aux hommes : à Dieu, qui voit; l'ordre de sa providence renversé et ses lois violées; aux hommes qui se trouvent par-là frustrés de ce qui leur est dû et de ce qui leur appartient par de si justes titres. Ah ! mon cher auditeur , acquittezvous ; voilà votre principale obligation. N'engagez pas pour un vain plaisir le sang de vos frères et la substance des pauvres. Jusque là il n'y a point de jeu pour vous , ou il n'y en doit point avoir ; et pour peu que vous y puissiez mettre , c'est toujours trop, puisque c'est le bien d'autrui que vous exposez , et dont vous faites la plus inutile et la plus injuste dépense. Si vous voulez jouer, que ce soit du vôtre , et souvenez-vous que le vôtre même n'est plus à vous pour le risquer, tandis qu'il est sujet à des charges et que vous en êtes redevable. Importante maxime que je voudrois pouvoir bien imprimer dans l'esprit de tant de grands et de tant d'autres î Que tout-à-coup on verroit tomber de tables de jeu , si le jeu par la loi des hommes étoit interdit à ces débiteurs qui, bien loin de le quitter pour se dégager de leurs dettes , entassent dettes sur dettes pour l'entretenir, et se rendent enfin insolvables ! Mais si la loi des hommes n'a rien ordonné là-dessus , B. 2, 26

faut-il une autre loi que la loi de l'Évangile , que la loi de la conscience , que la loi de la nature?

Qu'on dise après cela que les temps sont difficiles , qu'on a bien de la peine à se maintenir dans son état, qu'on est obligé de se resserrer, et qu'on ne peut pas aisément se dessaisir du peu qu'on a. Je ne contesterai point avec vous , Chrétiens, sur le malheur des temps : sans en être aussi instruit que vous , je le connois assez pour convenir qu'on doit maintenant plus que jamais user de prudence et de réserve dans l'administration des biens ; mais n'est-ce pas justement ce qui achève de vous condamner, et quel témoignage plus convaincant puisje produire contre vous que le vôtre? Car voici ce qui me paroît bien déplorable dans la conduite du siècle. On n'entend parler que de calamités et de misères ; il semble que le ciel irrité ait fait descendre tous ses fléaux sur la terre pour la désoler ; chacun tient le même langage , et ce ne sont partout que plaintes et que lamentations. Mais voyez l'insoutenable contradiction. Au milieu de ces lamentations et de ces plaintes , tant de jeux ont-ils cessé? Tant de mondains et tant de mondaines se sont-ils retranchés sur le jeu , en ont-ils plus mesuré leur jeu, se sont-ils réduits à un moindre jeu? En vérité, mes chers auditeurs , n'est-ce pas insulter à l'infortune publique , n'est-ce pas l'aire outrage à la religion que vous professez, n'est-ce pas allumer tout de nouveau la colère du ciel? Vous me répondrez que vous vous retranchez en effet ; mais par où commencez-vous ce retranchement? Est-ce par le jeu? non, sans doute. Mais par où, encore une fois? par le pain que devroient recevoir de vous ceux que la famine dévore. Par où? par les besoins domestiques d'une maison, où tout manque , afin que votre jeu ne manque pas. Par où ? par tout ce qui n'a peint de rapport au jeu , ou plutôt, fût-ce le nécessaire même, par tout ce qui peut servir au jeu , en le dérobant aux usages les plus essentiels. Je sais qu'à considérer ce que je dis dans une pure spéculation et selon les premières vues, on se persuadera que j'exagère, et que je pousse cette morale au-delà du terme. Mais examinez-la dans la pratique, consultez vos propres connoissances , faites attention à ce qui se passe autour de vous , et vous avouerez qu'au lieu de rien outrer, il y a bien encore d'autres extrémités que je ne marque pas , et où l'amour du jeu emporte. Car que seroit-ce si je parlois d'une femme qui , dans un jeu , dont les plus fortes remontrances ne l'ont pu déprendre , dissipe d'une part tout ce qu'un mari amasse de l'autre; qui se tient en embuscade pour le tromper, et détourne pour son jeu tout ce qui peut venir sous sa main ? si je parlois d'un mari qui , tour à tour passant du jeu à la débauche , et de la débauche au jeu , expose jusqu'à ses fonds, et fait dépendre d'un seul coup la fortune de toute une famille? si je parlois d'un jeune homme qui , sans ménagement et sans réflexion , emprunte de tous les côtés et à toutes conditions ; et , ne pouvant encore se dépouiller d'un héritage qu'il n'a pas , se

dépouille au moins par avance de ses droits , et ne compte pour rien toute une succession qu'il perd, pourvu qu'il joue? Ces exemples peut-être ne sont-ils pas aussi communs qu'ils ont été autrefois ; mais ne le sont-ils pas encore assez pour vous instruire , et pour vous faire connoître les excès du jeu? Peut-être même quelques uns, par une sagesse forcée , et cédant à la nécessité , ont-ils enfin dans ces années dures et stériles apporté quelque tempérament à leur jeu ; mais ce tempérament suffit-il? Ote-t-il au jeu tout ce qu'il doit lui ôter dans les conjonctures présentes, et dans la situation où vous vous trouvez ? Vous met-il en état d'accomplir, selon qu'il dépend de vous, tous vos devoirs ; et s'il ne va pas jusque là , votre jeu n'est-il pas toujours un excès? Excès , non seulement dans le temps qu'on y emploie et dans la dépense qu'on y fait , mais dans l'attachement et l'ardeur avec laquelle on s'y porte.

Quel spectacle de voir un cercle de gens occupés d'un jeu qui les possède , et qui seul est le sujet de toutes les réflexions de leur esprit et de tous les désirs de leur cœur ! Quels regards fixes et immobiles , quelle attention ! Il ne faut pas un moment les troubler , pas une fois les interrompre , surtout si l'envie du gain s'y mêle. Or el!e y entre presque toujours. De quels mouvements divers l'ame est-elle agitée, selon les divers caprices du hasard ! De là les dépits secrets et les mélancolies ; de là les aigreurs et les chagrins ; de là les désolations et les désespoirs , les colères et les transports , les blasphèmes et les imprécations. Je n'ignore pas ce que la politesse du siècle vous a làdessus appris ; que, sous un froid affecté et sous un air de dégagement et de liberté prétendue , elle vous enseigne à cacher tous ces sentiments et à les déguiser ; qu'en cela consiste un des premiers mérites du jeu , et que c'est ce qui en fait la plus belle réputation. Mais si le visage est serein , l'orage en est -il moins violent dans le cœur? et n'est-ce pas alors une double peine, que de la ressentir tout entier audedans, et d'être obligé , par je ne sais quel honneur, de la dissimuler au-dehors? Voilà donc ce que le monde appelle divertissement; mais ce que j'appelle, moi, passion, et une des plus tyranniques et des plus criminelles passions. Et de bonne foi , mes chers auditeurs , pouvez-vous vous persuader que Dieu l'ait ainsi entendu , quand il vous a permis certaines distractions et certains délassements? Lui qui est la raison même , peut-il approuver un jeu qui blesse toute la raison? et lui qui est la règle par essence , peut-il vous permettre un jeu où tout est déréglé? Il vaut mieux jouer, dites-vous, que de parler du prochain , que de former des intrigues , que d'abandonner son esprit à des idées dangereuses. Beau prétexte , à quoi je réponds qu'il ne faut ni parler mal du prochain , ni former des intrigues , ni donner entrée dans votre esprit à des idées sensuelles, ni jouer sans mesure et à l'excès , comme vous faites. Quand votre vie seroit exempte de tous les autres désordres , ce seroit toujours assez de

celui-ci pour vous condamner. Achevons, et disons enfin que la plupart des divertissements du monde sont condamnables , parcequ'ils sont scandaleux dans leurs effets : c'est la troisième partie.

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