‹ Œuvres complètes de Bourdaloue de la Compagnie de Jésus. -- (volume 5)Chapitre 75 sur 164 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

C'est une chose bien surprenante , remarque saint Chrysostome , que la manière dont s'est expliqué Jésus-Christ sur tout ce qui nous scandalise et qui nous devient une occasion de péché. Si votre œil est pour vous un sujet de scandale, dit ce Sauveur des hommes, arrachez-le, et ne délibérez point : Si oculus tuus scandalizat te, erue eum (Matth. o). Si c'est votre main , coupez-la, et privez-vous de tout le service qu'elle pourroit vous rendre : Si manus tua scandalizat te, abscide eam (Matth. 18). Ou si c'est enfin votre pied, ne l'épargnez pas, parcequ'il vaut bien mieux perdre votre pied , votre main , votre œil , tout votre corps , que de vous mettre en danger de perdre votre arae,: Bonum tïbi est. Pourquoi pensez-vous, Chrétiens, que le Fils de Dieu se servit de cet exemple du pied, de l'œil, de la main? C'étoit, répond saint Chrysostome, pour nous faire entendre que les choses mêmes les plus nécessaires, celles qui nous touchent de plus près, et dont il semble que nous puissions moins nous passer dans l'usage de la vie, nous doivent être interdites dès-là qu'elles nous t'ont tomber en quelque sorte que ce puisse être , et qu'elles nous conduisent au péché. Soit qu'elles soient la cause directe et immédiate du péché, soit qu'elles en soient seulement l'occasion, il n'importe. Cause du péché, occasion du péché, distinctions subtiles, mais inutiles. Si je pèche par occasion, je pèche, et je me damne aussi bien que si j'avois autrement péché. Dieu m'oblige donc aussi étroitement à fuir l'occasion du péché que la cause du péché, quelque avantage d'ailleurs et quelque raison même de nécessité que cette occasion puisse avoir pour moi. Rien , dans l'ordre naturel , ne m'est plus précieux que mon œil, rien ne m'est plus utile que ma main pour les actions de la vie : c'est mon pied qui me soutient et qui me conduit; mais afin de me garantir d'une chute mortelle, dont je serois menacé en les conservant, il n'y a ni œil, ni pied , ni main que je doive mé~ nager. Il faut sacrifier tout pour sauver l'essentiel et le capital, qui est la vie de l'ame. Si manus tua vel pes tuus scandalizat te, abscide eum, et projice abs te. Voilà, mes chers auditeurs, le sens des paroles du Fils de Dieu. Or à combien plus forte raison cette grande maxime doit-elle vous servir de règle à l'égard de vos divertissements? Il y en a qui dans leur substance n'ont rien de criminel, et dont l'usage, si vous le voulez, ne va point à des excès remarquables : mais Dieu néanmoins prétend avoir droit de vous les défendre , et en effet il vous les défend , pourquoi? parcequ'il se peut faire que ce soient pour vous des occasions dangereuses , et que, dans les circonstances qui s'y rencontrent, vous trouviez un scandale que vous êtes indis-

pensablement obligés d'éviter. Partout ailleurs ils seroient permis; en tout autre temps ils seroient même louables , et on vous les conseilleront; mais en tel lieu, à telles heures et en telle compagnie, vous devez vous en abstenir, parceque vous y courez risque de votre innocence et de votre salut. Et comme en matière de salut tout est personnel , et que la bonté ou la malice de nos actions n'est prise que par le rapport qu'elles ont à nous, quand il s'agit de m'accorder un divertissement ou de m'en priver, l'idée générale qu'on en a ne suffit pas pour former ma résolution; mais si j'y reconnois quelque endroit par où il me puisse être nuisible, je dois dès-lors le rejeter et m'en éloigner. Abscide eum, elprojice abs te. C'est ainsi que la foi me l'enseigne, et c'est ainsi que la seule raison me le dicte.

Un exemple, Chrétiens, vous fera mieux comprendre ma pensée. De tous les plaisirs y en a-t-il un plus indifférent en soi et plus innocent que la promenade ? et n'est-ce pas de tous les divertissements du monde celui où la censure peut moins trouver à reprendre, et sur quoi les lois de la conscience ont moins, ce semble, à réformer? Or je prétends néanmoins , et vous en êtes aussi instruiis que moi , qu'il y a des promenades suspectes, qu'il y en a d'ouvertement mauvaises, qu'il y en a de scandaleuses, et que ce scandale ne regarde pas seulement les âmes libertines et déclarées pour le vice , niais celles mêmes qui du reste en ont , ou paroissent en avoir plus d'éloignement et plus d'horreur. Siècle profane, que n'as-tu pas su corrompre, et où n'astu pas répandu ta malignité? Vous m'entendez, mes chers auditeurs, et vous devez m'entendre. Vous savez ce que sont devenues certaines promenades, et ce qu'elles deviennent tous les jours. Vous savez ce qui les fait préférer à d'autres , et ce qu'on y va chercher. Concours tumultueux et confuse multitude , qui sert de scène à la vanité et à la mondanité. S'il y a une beauté humaine à produire et à faire connoître, s'il y a un ornement et une parure à faire briller, n'est-ce pas là qu'on l'étalé avec plus d'éclat et plus de pompe? Au milieu de tant d'objets différents qui, tour à tour et comme par des évolutions réglées, passent sans cesse et repassent, de quoi les yeux sont-ils frappés, et à quoi se rendent-ils attentifs? Quelles pensées se forment dans les esprits, quels sentiments touchent les cœurs, et sur quels sujets roulent les conversations ?

Scandale d'autant plus dangereux qu'on en voit moins le danger, et qu'on le craint moins. Car combien de mes auditeurs, et de ceux mêmes qui professent plus hautement le christianisme et qui veulent vivre avec plus d'ordre, m'accusent peut-être de porter ici trop loin la sévérité de la morale évangélique? Ils conviendront avec moi de tout ce que j'ai dit du théâtre, du jeu , des spectacles , des assemblées, des lectures , et de tout ce que j'en puis dire. Mais que j'attaque jusqu'à la promenade; que je prétende qu'il y ait sur cela des mesures à garder et des précautions à prendre ; que je sois dans l'opinion qu'une

mère chrétienne ne doit pas sans ménagement et sans réflexion y exposer une jeune personne; qu'elle doit avoir égard aux temps, aux lieux , à bien des circonstances dont elle n'a guère été en peine jusqu'à présent, c'est ce qu'on traitera d'exagération, et sur quoi l'on ne voudra pas m'en croire. Mais moi je sais ce qu'en ont pensé les Pères de l'Église , et c'est à eux que je m'en rapporterai. Car ce n'est pas d'aujourd'hui que ce scandale a paru dans le monde, et que les prédicateurs et les conducteurs des âmes se sont employés à le retrancher du royaume de Dieu. Je sais ce qu'en a dit saint Ambroise dans cet excellent ouvrage de l'Instruction des vierges. Je sais ce que saint Jérôme en a écrit, non pas une fois, mais en divers traités sur cette matière. Ces grands hommes avoient l'esprit de Dieu pour former les vierges de Jésus-Christ à la sainteté de leur état; mais ils leur donnoient des enseignements et leur traçoient des préceptes qui redresseroient bien vos idées touchant ces promenades, qui vous semblent des plaisirs si convenables et si légitimes. Ils posoient pour principe qu'une jeune personne ne devoit jamais se produire au jour qu'avec des réserves extrêmes, et toute la retenue d'une modestie particulière ; que la retraite devoit être son élément, et le soin du domestique son exercice ordinaire et son étude; que si quelquefois elle sortoit de là , c'étoit ou la piété ou la nécessité qui seules l'en dévoient tirer ; que s'il y avoit quelque divertissement à prendre , il falloit éviter non seulement le soupçon , mais l'ombre même du plus léger soupçon ; que sous les yeux d'une mère discrète et vigilante , elle devoit régler tous ses pas , et que de disparoître un moment , c'étoit une atteinte à l'intégrité de sa réputation ; qu'elle devoit donc toujours avoir un garant de sa conduite et un témoin de ses entretiens et de ses démarches; enfin qu'une telle sujétion, bien loin de lui devenir odieuse, devoit lui plaire; qu'elle devoit l'aimer pour elle-même et pour sa consolation propre; et que dès qu'elle cherchoit à s'en délivrer, ce ne pouvoit être qu'un mauvais augure de sa vertu : c'est ainsi que ces saints docteurs en parloient. Qu'auroient-ils dit de ces promenades dont tout l'agrément consiste dans l'appareil et dans le faste; de ces promenades pour lesquelles on se dispose comme pour le bal, et où l'on apporte le même esprit et le même luxe ; de ces promenades changées en comédies publiques, où chacun, acteur et spectateur tout à la fois, vient jouer son rôle et faire son personnage? Qu'auroient-ils dit de ces promenades dérobées , où le hasard en apparence , mais un hasard en effet bien ménagé et bien prémédité, fait de prétendues rencontres et de vrais rendez-vous? Qu'auroient-ils dit de ces promenades.... Je ne m'explique point, mes chers auditeurs, et je dois ce respect au saint lieu où nous sommes assemblés. Tel est le désordre , que la pudeur même m'oblige de le taire, et qu'on ne peut mieux vous le reprocher que par le silence.

Mais vous , Chrétiens , que devez-vous penser de tout cela , et qu'en

doivent craindre tant de lîlies et de femmes du monde? Sont- elles plus saintes que n'étoit une Eustochium, que n'étoit une Blasille, que n'étoient bien d'autres illustres vierges, à qui saint Jérôme faisoit de si salutaires leçons ? La corruption de notre siècle est-elle moins contagieuse, et y a-t-il moins d'écueils dont on ait à se préserver? Ah! mes chers auditeurs, un peu de réflexion aux maux infinis que peut causer et que cause tous les jours la vie dissipée , surtout des personnes du sexe, et cette malheureuse liberté dont elles se sont mises en possession! Si je vous faisois parler là-dessus, et si vous vouliez me répondre de bonne foi, que ne pourriez-vous pas m'en apprendre? car qne n'en avez-vous pas su? C'est là, diriez-vous, que tel commerce a commencé; c'est là qu'on se voyoit, et que les intrigues se nouoient. Vous les connoissez , et vous en pourriez faire un compte exact. Mais peut-être n'y mettriez-vous pas celles qui doivent plus vous intéresser, et dont vous ne vous êtes pas aperçus, parceque vous êtes mieux instruits de ce qui se passe chez les autres que chez vous. Quoi qu'il en soit , avec toutes les connoissances que vous avez et qui doivent sans doute vous suffire, pouvez-vous négliger un point aussi important que celui-là? pouvez-vous souffrir une licence dont vous n'ignorez pas le péril , et qu'il est si nécessaire de réprimer? La pouvez-vous tolérer en celles qui vous appartiennent de plus près , en celles dont vous répondrez spécialement à Dieu , puisqu'il les a soumises à vos ordres et confiées à votre vigilance? Mais s'il ne vous est pas même permis de la tolérer, qu'est-ce donc d'entreprendre de la justifier, qu'est-ce de l'approuver, de l'entretenir et de l'autoriser? Et vous, âmes chrétiennes, si des parents trop faciles demeurent à votre égard dans une tolérance si lâche et si criminelle, en pouvezvous user? n'y devez-vous pas renoncer comme à un scandale, et ne concevez-vous pas en quel abîme il est capable de vous précipiter?

Mais faut-il se priver de tout divertissement ? A cela je réponds deux choses. Car, en premier lieu , si tout divertissement du monde a l'un de ces trois caractères que j'ai marqués , ou d'être criminel en lui-même , ou d'être excessif dans son étendue , ou d'être scandaleux dans ses effets , il n'y a point dans le monde de divertissement que vous ne deviez avoir en horreur, bien loin de le rechercher et de vous le procurer: pourquoi? parceque l'un de ces trois caractères suffit pour vous damner, et qu'il n'y a point de divertissement qui puisse compenser la perte de votre ame, et que vous ne deviez sacrifier pour votre salut. Je le veux , la vie pour vous en sera moins agréable, elle sera même insipide et triste ; et s'il faut porter la chose jusqu'où elle peut aller , ce sera selon la nature, une vie affreuse. Mais n'oubliez jamais les paroles de mon texte , et ce que le Fils de Dieu vous dit dans la personne de ses apôtres : Mundus gaudebit , vos vero conlristabimini : Le monde se réjouira , le monde aura pour lui les plaisirs des sens, et en goûtera les douceurs , tandis que vous n'aurez

pour partage que les afflictions et les larmes. Cependant votre sort sera préférable à toutes les joies du monde , et par où ? parceque toutes ces joies du monde finiront bientôt , et qu'elles seront suivies d'un malheur éternel ; au lieu que vos peines passagères se changeront dans une félicité parfaite , qui n'aura jamais de fin : Sed tristitia vesira vertelur in gandium. Or, avec une telle espérance, jugez si vous devez regretter les plaisirs du siècle , et si le sacrifice que vous en ferez doit beaucoup vous coûter. Mais en second lieu , il y a , et j'en suis convenu d'abord , j'en conviens encore , il y a des récréations et des divertissements dans la vie de plus d'une espèce : il y en a d'honnêtes , sans excès et sans danger ; et. voilà ceux qui vous sont accordés. Les premiers chrétiens avoient eux-mêmes leurs jours et leurs heures de réjouissance , mais d'une réjouissance chrétienne , c'est-à-dire d'une réjouissance sage et mesurée, innocente, et conforme à leur profession. Arrêtez-vous là et l'Évangile n'y trouvera rien à redire.

Que dis-je, mes chers auditeurs ? allons plus avant; et selon l'avis du prophète, si nous avons à nous réjouir, que ce ne soit en nulle autre , ni en rien autre chose , que dans le Seigneur. L'apôtre saint Paul souhaitoit que les fidèles fussent comblés de toute sorte de joie ; et le même souhait qu'il faisoitpour ses disciples , je le fais ici pour vousmêmes. Je vous dis comme ce Docteur des nations : Réjouissez-vous, mes Frères , et réjouissez-vous sans cesse. Mais quelle doit être votre joie, celte joie intérieure et spirituelle, dont Dieu remplit une ame qui le cherche en vérité , et qui ne cherche que lui, qui n'aspire que vers lui , qui ne veut se reposer qu'en lui ? cette joie divine qui est audessus de tous les sens , et que l'homme terrestre et charnel ne peut comprendre. Mettez-vous dans la disposition de la goûter , et elle se fera sentir à vous. Ce n'est point dans le bruit et les assemblées du monde qu'on la trouve , ce n'est point dans les jeux et les spectacles du monde ; c'est dans le silence de la solitude et dans le repos d'une vie sainte et retirée. Plus vous renoncerez aux divertissements humains , et plus cette joie céleste se répandra avec abondance dans vos cœurs: elle les pénétrera, elle les inondera, elle les transportera. Telle est la promesse que je vous fais , et dont j'ai pour garants tout ce qu'il y a eu jusqu'à présent de Saints sur la terre, et tout ce qu'il y en a. Nous ont-ils trompés en ce qu'ils nous en ont appris, ou se trompoient-ils eux-mêmes? David se trompoit-il lorsqu'il s'écrioit qu'un jour dans la maison de Dieu et avec Dieu , valoit mieux pour lui que dix mille avec les pécheurs et au milieu de tous les plaisirs ? Saint Paul et tant d'autres se trompoient-ils lorsque , sur les fréquentes épreuves qu'ils en avoient faites , ils nous ont assuré que rien n'égale cette onction secrète et ces consolations que Dieu communique à ceux qui le craignent et qui le servent ? Fions-nous à leur parole , ou plutôt confions-nous en la parole de notre Dieu , qui s'est engagé à faire,

si nous le voulons , tout notre bonheur, et dans le temps , et dans leiernité , où nous conduise , etc.

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