‹ Œuvres complètes de Bourdaloue de la Compagnie de Jésus. -- (volume 5)Chapitre 90 sur 164 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

C'est une réflexion que j'ai faite plus d'une fois après saint Augustin, et que je puis bien encore appliquer à la matière que je traite; savoir, qu'une des il'usions les plus ordinaires auxquelles nous sommes sujets est de nous faire une perfection, même devant Dieu , des choses qui nous plaisent , et d'ériger en sainteté, non seulement nos inclinations et nos affections raisonnables , mais jusqu'à nos vices et à nos passions: Qnodcumquevolunias, sanctum est (August.). Voilà, mes Frères, disoit ce grand doc eur, notre désordre : tout ce qui nous flatte est bon et honnête, et tout ce que nous voulons, dès-là que nous le voulons , est saint et parfait. Mais moi, Chrétiens, s'il en falloit. juger par cette règle, c'est-à-dire par rapport à notre cœur, j'établirois plutôt la maxime toute contraire, et je dirois que ce qui nous flatte est ce qui nous perd, et que ce que, nous ne voulons pas est communément ce qu'il y a pour nous de saint : pourquoi? parceque quand il s'agit de volonté propre, j'entends de cette volonté qui fait notre bon p'aisir, et qui n'a point d'autre guide que nos désirs et nos passions, il est évident que ce que nous ne voulons pas est presque toujours ce que nous devrions vouloir, et ce qui seroit le plus

convenable et le meilleur : au contraire , dès-là que je veux une chose, que mon cœur s'y porte, que mon affection s'y attache, que je me satisfais en la recherchant, et que je contente ma passion, je dois dèslors m'en défier, et la tenir pour suspecte (remarquez ceci, Chrétiens), non seulement par cette raison générale, que la plupart de mes inclinations étant corrompues et infectées de l'amour de moi-même , il m'est bien plus aisé de trouver la perfection en les combattant qu'en les suivant , mais parce qu'en les secondant, il est certain que je m'éloigne d'autant plus de la voie que Jésus-Christ m'a tracée , de cette voie étroite qui conduit à la vie , et hors de laquelle il n'y a point de salut. Tâchons , mes chers auditeurs , de pénétrer jusque dans le fond de cette vérité; reconnoissons-la dans l'Évangile, qui s'y rapporte tout entier; découvrons-en la source dans la nature même de la chose; et de ces deux principes de conviction, apprenons encore une fois à discerner dans nous-mêmes la véritable sainteté , et par conséquent la véritable sévérité , de celle qui n'en a que le nom et que l'apparence.

Que dit l'Évangile, et qu'y lisons-nous? In lege quid scriplum est (Luc, 10)? Le Sauveur du monde se contente-t-il que nous renoncions à tous les intérêts de la terre? Non, mes Frères, et je vous l'ai déjà fait remarquer, il n'en est pas demeuré là : il a déclaré que quiconque voudroit être son disciple , après avoir renoncé à tout ce qu'il possède , devoit être encore déterminé à se renoncer soi-même : Si quis vult venire post me , abnecjet semetipsum (Luc, 9) ; et c'est ce renoncement à soi-même , bien pris et bien pratiqué , qui est le point difficile de notre religion; parceque, selon la belle observation de saint Grégoire pape, il n'est pas si fâcheux à l'homme de quitter ses biens ; mais il lui est toujours douloureux et presque insupportable de se quitter soi-même. En effet, nous voyons des âmes naturellement désintéressées , naturellement modestes , naturellement exemptes de celte cupidité qui se propose pour objet les biens extérieurs et les avantages de la fortune ; mais nous n'en voyons point et il n'y en a jamais eu qui aient été naturellement portées à se renoncer elles-mêmes. Cette sortie de lame hors d'elle-même, ou plutôt cet effort et cette action de l'ame contre elle-même, ne peut venir que de la grâce de Jésus-Christ, et de la grâce la plus puissante. Or que veut dire encore se renoncer soi-même, si ce n'est renoncer à ses passions, à ses inclinations, à ses aversions? Car qu'est-ce que nous-mêmes dans le langage de l'Écriture, sinon tout cela? et le moyen de vouloir sauver quelque chose de tout cela, et de pouvoir dire à Dieu que nous nous sommes renonces nous-mêmes? Je veux que, par un mouvement de l'esprit de Dieu , nous nous soyons dépouillés du reste , que nous ayons abandonné les biens et les honneurs du monde, qui sont hors de nous : si , malgré ce dépouillement, nous nous trouvons revêtus de mille choses qui , selon l'expression de saint

Paul, composent dans nous ce qui s'appelle l'homme du péché; si noire cœur a encore ses attaches secrètes, s'il est encore rempli de ' désirs violents, s'il conçoit encore des haines et des animosités; si l'envie le dessèche, si l'orgueil l'enfle, si la colère l'enflamme, tout cela étant dans nous et occupant la plus noble partie de nous-mêmes, qui est le cœur, sommes-nous dans l'état de cette abnégation chrétienne qui consiste à être vides de nous-mêmes? Il est donc impossible que je marche après Jésus-Christ, tandis que je tiens à moi-même par le lien de quelque passion. Il faut , sous peine d'être réprouvé de lui et exclu du nombre de ses disciples, que mon attachement aille jusqu'à la hnine de mon aine : Si quis non oditpatrem ci matrem, aclfmc aulem ei animant su am (Luc, 14). Or haïr mon ame, dit saint Augustin, c'est, dans le sens de l'Évangile, haïr mes propres haines et mes propres affections ; car quand tout le monde seroit extérieurement crucifié pour moi, et que je serois crucifié pour le monde, comme parle saint Pau! , si mon ame est encore possédée d'une affection ou d'une haine à laquelle je n'aie pas renoncé , je puis dire aussi bien que Sanl, quoique dans une signification différente, que toute mon ame est encore dans moi : Adhuc tota anima in me est (2. Reg.,1). Je dis cette ame que Jésus-Christ veut que je haïsse , et selon laquelle il me commande de mourir, si je désire vivre à lui.

Voilà ce que l'Evangile nous enseigne : et ceci, Chrétiens, est fondé sur la nature même de la chose, et sur la première qualité de cette voie que Jésus-Christ est venu nous montrer, et que la foi nous apprend être une voie de sévérité et de rigueur : car qui dit sévérité dit opposition à une volonté propre qui prétendroit se satisfaire, et que Ton fait plier sous le joug d'une autre volonté qui la contredit ; et le plus grand de tous les abus est de se figurer un chrétien sévère qui ne se contraint en rien, et dont la raison est toujours d'intelligence avec la passion. Le retranchement même du plaisir et de l'intérêt, qui coûte tant à la nature, n'est proprement sévérité à notre égard qu'autant que du plaisir et de l'intérêt nous nous faisons des passions qu'il faut violenter pour les soumettre à la raison ; et, quelque peu d'expérience que nous ayons de nous-mêmes, nous savons assez qu'une passion à étouffer sans autre intérêt, est pour nous un sacrifice plus pénible que celui de tous les intérêts du monde où notre passion n'a point de part.

Or si cela est vrai généralement de la sévérité des mœurs, beaucoup plus l'est-il de la sévérité chrétienne, dont nous nous instruisons aujourd'hui. Car voilà, mes Frères, disoit saint Chrysostome, ce qui nous distingue, et ce qui fait le mérite de notre religion. La loi chrétienne que nous professons a toujours passé pour être la plus exacte et la plus rigoureuse de toutes les lois, et ses ennemis mêmes ne lui ont pas disputé cet avantage. Mais cet avantage ne lui convient que parcequ'il n'y a jamais eu de loi qui ait été si contraire aux passions des

hommes; car quelle guerre p'us ouverte et plus déclarée peut-elle faire à nos passions, que de nous obliger, comme elle nous y oblige, à en arrêter jusqu'aux premiers mouvements, que de nous en détendre les simples désirs, que de ne nous en pardonner pas les complaisances les plus légères, que de nous interdire tout ce que leur \iolence ou leur surprise peui gagner sur notre liberté? quelle marque de sévérité plus essentielle peut-elle avoir que celle-là? Non, non, mes Frères, ajoute saint Chrysostome, ne nous flattons point et ne nous glorifions point, même selon Dieu, d'un autre mérite que de renoncer à nous-mêmes et aux passions de notre cœur. Hors de là nous n'avons rien dont nous puissions nous prévaloir. Il y a eu des rel gionj, ou plutôt des superstitions, aussi sévères et même plus sévères que la loi chrétienne sur ce qui regarde la mortification du corps ; et si nous voulions là-dessus nous mettre en parallèle avec certaines sectes du paganisme, peut-être trouverions-nous de quoi nous confondre. Nous voyons, au milieu de l'infidélité, des abstinences et des austérités où je ne sais si notre délicatesse se réduiroit jamais, supposé que Dieu vînt à les exiger de nous ; mais la différence qu'il y a eu et qu'il y aura toujours entre nous et ces sectateurs de la sévériié païenne, c'est qu'en même temps que ceux-ci se sont engagés par profession à mortifier leur chair, ils se sont du reste livrés aux saillies de leurs passions , se souciant peu d'être assujettis aux observances les plus rigides, pourvu qu'ils pussent s'abandonner à leurs désirs, et s'étant sans peine accommodés d'une loi qui, quelque fâcheuse qu'elle leur parût, ne condamnoit d'ailleurs aucuns sentiments de leur cœur.

Tel étoit leur caractère, dont eux-mêmes ils se sont bien aperçus : nous n'avons qu'à lire leurs ouvrages, et qu'à voir les portraits qu'ils nous ont laissés de ces sévères corrompus, je dis corrompus par l'esprit même ei les principes de leur prétendue religion. Qu'a fait la loi chrétienne? elle a corrigé le désordre de cette sévérité : au lieu de cette mortification excessive du corps, elle s'est contentée d'une sévérité raisonnable et proportionnée à notre foiblesse, et elle a entrepris la réforme du < œur. C'étoit le point le plus difficile, mais c'éloit aussi le plus nécessaire ; et pour réformer ce cœur de ia manière qu'il le devoitêtre, elle l'a sondé, selon la figure de sa nt Paul, jusque dans les jointures et dans les moelles; elle l'a purgé de je ne sais combien d'humeurs malignes qui s'y engendroient sans qu'il le remarquât lui-même ; elle en a arraché tout le venin que la corruption de la concupiscence y faisoit subtilement glisser: car c'est à quoi elle s'est attachée, n'ayant eu sur cela nulle indulgence, et n'ayant mis de ce côté-là hulies bornes à sa sévérité, parcequ'elle s'est régée sur ce principe également autorisé de la raison et de la foi, que la sévérité la plus inflexible est le remède le plus eïficace pour guérir les maladies del'ame; en quoi, Seigneur, nous devons reconnoître que cette loi est votre véritable loi : car que nous eût servi de couper les

branches, si la racine étoit restée? de quel œil nous auriez-vous vus tout blancs au-dehors comme des sépulcres, et au-deiians pleins de pourriture, je veux dire de mal ce et d iniquité? Vous qui ne jugez de l'homme que par son cœur, ne trouvant en nous qu'un cœur gâté, infecté, passi >nné, comment auriez-vous pu nous souffrir? Il fallait donc renoncer à ce cœur, et c'est dans ce renoncement que votre loi nous a paru sévère : mais pouvoit-elle, sans cette sévérité, être aussi sainte qu'elle est? et pouvions-nous valoir quelque chose dans voire es ime, sans renoncer à ce que nous étions, puisque nous n'étions que foibiesse, et que, de notre propre aveu, c'étoit la loi de la passion qui régnoit en nous?

Or, tout ceci posé, Chrétiens, je ne suis point surpris que le Fils de Dieu se soit si souvent et si hautement déclaré contre la sévérité des pharisiens, puisque sous ce voile de sévérité ils «achoient !es passions les plus animées et les plus violentes, et qu'ils employoient même leur sévérité à les entretenir et à !es contenter. De quelle envie n'étoient-ils pas intérieurement piqués contre cet Homme-Dieu, lorsqu'ils lui voyoient faire tant de prodiges et que tout le peuple couroit à lui? Voila pourquoi ils le haïssoient, ils ledécrioient, ils le calomnioient, ils empoisonnoient toutes ses actions et les défiguroienf. Ces hommes si sévères ne se faisoient pas le moindre scrupule des ressentiments les plus amers, des aversions les plus invétérées, des persécutions les plus injustes, des vengeances les plus noires, des médisances les plus grièves et des plus atroces suppositions : tout cela parcequ'ils n'avoient pas cette première et essentielle sévérité qui va jusqu'au cœur, et qui en réprime les mouvements déréglés. Que dis-je? bien loin d'entrer en scrupule sur tout ce que leur inspiroient de si criminelles pa sions, ils s'en faisoient autant de devoirs de pieté, et tourno ent leur sévérité même à satisfaire leurs plus cruelles animosités: car s'ils étoient ou s'ils paroissoient si jaloux de l'ancienne discipline et des observances de leurs pères, s'ils respectoienl ou s'ils sembloient respecter le Seigneur jusqu'à trouver mauvais qu'au jour du sabbat, qui lui étoit spécialement consacré, on s'appliquât à la guérison des malades ; s'ils douioient ou s'ils donnoient à croire qu'ils doutassent qu'on dût payer le tribut à César; s'ils marquoient tant de zèle pour l'honneur du temple et pour la loi de Moïse, c'étoit afin d'avoir occasion d'accuser le Sauveur du monde, afin de luidresser des pièges, et d'en tirer quelque réponse dont ils pussent se servir contre lui; afin de condamner ses disciples, et, dans ses disciples, de le condamner lui-même; afin de le pouvoir déférer aux juges comme un homme dangereux et d'une pernicieuse doctrine, comme un séditieux, comme un ennemi de Moi e et de sa loi, comme un destructeur du temple de Dieu ; alin de le faire arrêter, de le faire interroger, de le fjire crucifier: en un mot, afin de l'opprimer et de le perdre. Est-ce donc là cette sévérité si religieuse en apparence et si régulière? est-on sévère

pour former de telles intrigues, pour concevoir de tels desseins, pour exécuter de telîes entreprises? Ah ! Chrétiens, que ne doit-on point attendre d'un cœur où la passion domine, et que ne sait-il point mettre en œuvre, ou, pour mieux dire, que ne sait-il point profaner, pour venir à bout de tout ce qu'il veut?

On est sévère, mais en même temps on porte dans le fond de l'ame une aigreur que rien ne peut adoucir ; on y conserve un poison mortel, des haines implacables, des inimitiés dont on ne revient jamais; on est sévère, mais en même temps on entretient des partis contre ceux qu'on ne se croit pas favorables; on leur suscite des affaires, on les poursuit avec chaleur, on ne leur passe rien, et tout ce qui vient de leur part on le rend odieux par les fausses interprétations; on est sévère, mais en même temps on ne manque pas une occasion de déchirer le prochain et de déclamer contre lui. La loi de Dieu nous défend d'attaquer même la réputation d'un particulier; mais, par un secret que l'Evangile ne nous a point appris, on prétend, sans se départir de l'étroite morale qu'on professe, avoir droit de s'élever contre des corps entiers, de leur imputer des intentions, des vues, des sentiments qu'ils n'ont jamais eus ; de les faire passer pour ce qu'ils ne sont point, et de ne vouloir jamais les connoître pour ce qu'ils sont ; de recueillir de toutes parts tout ce qu'il peut y avoir de mémoires scandaleux qui les déshonorent, et de les mettre sous les yeux du public avec des altérations, des explications, des exagérations qui changent tous les faits, et les présentent sous d'affreuses images. On est sévère, mais en même temps on est délicat sur le point d'honneur jusqu'à l'excès ; on cherche l'éclat et l'ostentation dans les plus saintes œuvres, et l'on y affecte une singularité qui distingue ; on est possédé d'une ambition qui vise à tout, et qui n'oublie rien pour y parvenir; on est bizarre dans ses volontés, chagrin dans ses humeurs, piquant dans ses paroles, impitoyable dans ses arrêts, impérieux dans des ordres, emporté dans ses colères, fâcheux et importun dans toute sa conduite. Ce qu'il y a de plus déplorable, c'est qu'en cela souvent on croit rendre service à Dieu et à son Église, comme si l'on étoit expressément envoyé dans ces derniers siècles pour faire revivre les premiers, pour corriger des abus imaginaires qui se sont glissés dans la direction des consciences, et pour séparer l'ivraie du bon grain ; car c'est ainsi que le Fils de Dieu l'avoit prédit à ses apôtres : Venit hora ut omnis qui interficit vos, arbilretur obsequium se prœstareDeo (Joan., 15). Hé! mes Frères, l'Église seroitbien mieux servie si elle étoit mieux édifiée; et elle seroitbien plus édifiée, si elle étoit remplie de chrétiens mortifiés dans le cœur et modérés dans leurs passions; si le fidèle, uni par le lien d'une même foi, ne répandoit point tant de fiel sur d'autres fidèles comme lui, et même plus fidèles que lui; si le prêtre, après avoir sacrifié à l'autel le Dieu de la paix, n'alloit point semer la discorde; si l'on s'attachoit moins à parler de

ceux-ci, à raison ner sur ceux-là, à noircir et à décréditer des gens qui ne plaisent pas parcequ'on ne peut convenir avec eux, et qu'on les regarde comme des obstacles aux desseins qu'on a formés. Voilà où la sévérité devroit être appliquée : à se comporter avec plus de ménagement, avec plus de condescendance, avec plus de retenue et plus de douceur ; à étouffer des saillies trop impétueuses, à supprimer des discours trop de fois rebattus et trop injurieux, à prendre un empire absolu sur soi-même, pour agir toujours selon la religion, selon la raison, et jamais selon la passion. Voilà où la sévérité auroit à remporter de plus grandes victoires : une passion à combattre lui donneroit mille fois plus de peine que toute autre mortification à pratiquer.

Concluons donc par l'importante leçon que Dieu faisoit à son peuple. Ils jeûnoient, ils se couvroientle corps de cilices, ils déchiroient leurs habits : Mais, leurdisoit le Seigneur, qu'ai-je affaire de tous ces témoignages extérieurs, si vous vous en tenez là? Ne déchirez point vos habits, mais brisez vos cœurs : Scindite corda vestra, et non vesiimenta vestra (Joël, 2). Ainsi, Chrétiens, marchons dans la voie étroite de l'Évangile, j'y consens , je vous y exhorte, et je serois un prévaricateur si j'entreprenois de vous engager dans une voie large , puisque la voie large conduit à la damnation : mais aussi ne nous trompons pas sur ce que l'Évangile appelle voie étroite, et en évitant un écueil ne donnons pas dans un autre. Marcher dans la voie étroite de l'Évangile, c'est réformer son cœur et renoncer à ses passions : je ne dis pas aux passions et aux affections humaines, prises en ellesmêmes; mais je dis à nos passions propres : car toutes sortes de passions ne sont pas les nôtres, et il n'y a que les nôtres qui nous donnent lieu de pratiquer la sévérité chrétienne. S'il y en a qui nous soient étrangères , c'est-à-dire s'il y a des passions dont nous ne soyons point touchés et que nous n'ayons jamais ressenties, comme il y en a sans doute, ce seroit une erreur d'en vouloir tirer avantage et de nous flatter d'être sévères, parcequenous nous sommes préservés d'un ennemi qui ne nous a jamais attaqués. Cependant c'est une erreur qui n'est que trop commune. On se fait un mérite d'être exempt des passions des autres, et l'on ne travaille pas à se défendre des siennes, en quoi consiste la vraie sévérité. Marcher dans la voie étroite de l'Évangile, c'est renoncer non seulement à ses passions , mais à toutes ses passions : pourquoi? parcequ'il n'en faut qu'une seule pour corrompre le cœur, pour le licencier, et, par une conséquence infaillible, pour nous damner. Je sais, mes Frères, disoit saint Bernard à ses religieux, que toutes les autres passions sont éteintes dans vous; mais si vous conservez celte malheureuse passion de murmurer et de médire, en vaiu mènerez- vous d'ailleurs une vie austère et pénitente : toute votre sévérité ne sera plus qu'un fantôme. Marcher clans la voie étroite de l'Évangile , c'est surtout renoncer à la passion dominante : vous la connoissez, Chrétiens, et c'est celle qui doit être la matière la plus or- B. 2. . 32

dinaire de votre sévérité; car tandis qu'elle subsistera, elle sera le principe de toutes vos actions. Tantôt elle vous trompera par ses artifices, tantôt elle vous emportera par ses violences : il n'y aura point d'égarement où elle ne vous entraîne. Ah ! mes chers auditeurs , ne suivons pas ce grand chemin de la passion, puisque c'est le grand chemin de la perdition ; et parcequ'entre la raison et la passion il y a souvent très peu de distance, et qu'entre la passion et le péché il y en a encore moins, allons toujours, autant qu'il est possible , dans toutes nos délibérations, contre le cours de la passion , et défendons-nous plutôt ce qui nous est permis, que de nous mettre en danger de nous permettre ce qui nous est défendu ; et parceque certaines passions ont l'apparence de certaines vertus, ou que certaines vertus dégénèrent aisément en passions, défions-nous de ces vertus qui sont souvent de vrais vices, défions-nous de ces justices qui sont souvent de grandes injustices, défions-nous de ces zèles et de ces sévérités qui sont souvent de cruelles iniquités ; et parcequ'il n'est rien de plus difficile que de discerner dans soi-même ce qui est passion de ce qui ne l'est pas, et que c'est ce discernement qui fait la science du coeur, veillons sur nousmêmes, et jugeons-nous nous-mêmes dans la dernière rigueur. Suivant ces règles, nous marcherons en sûreté, et nous arriverons au terme de la félicité éternelle que je vous souhaite, etc.

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