‹ Œuvres complètes de Bourdaloue de la Compagnie de Jésus. -- (volume 5)Chapitre 89 sur 164 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Renoncer à ce que l'on juge , à ce que l'on croit, à ce que l'on prétend savoir, c'est-à-dire renoncer à sa propre ra son pour la soumettre à une autorité étrangère, ou aux lumières et aux vues d'autrui, c'est, Chrétiens , ce que je regarde comme un des plus sévères et des plus parlai! s renoncements, puisque la raison est la plus noble puissance de l'homme, et celle aussi dont il se montre le plus jaloux. Il Faut donc en venir là pour vérifier la parole de notre divin maîte: Siquis vult venire post me, abneget semetipsum (Luc, 9) : Quiconque veut me suivre, qu'il se renonce à lui-même. Car le moyen de se renoncer soi-même, et d'être encore attaché à ce qu'il y a de plus intime et de p'us essentiel en nous-mêmes, qui est le jugement propre et la raison? Et ceUes, dit saint Bernard, tandis que ce jugement propre abonde dans nous, les choses même les plus rebutantes et les plus austères perdent pour nous leur austérité, parcequ'elles deviennent conformes à notre goût. En effet, que ne fait-on pas, et à quoi ne s'affectionne- t-on pas, quand il est question de contenter un caprice, et de marcher da«s la route qu'on s'est tracée par un jugement particulier? Au contraire, quelles révoltes intérieures ne sent-on pas quand on se voit contredit dans ses pensées et comme forcé dans ses opinions ? Quelles ré ;ugnances n'a ton pas à se surmonter dans les choses d'ailleurs les plus faciles, dès qu'elles choquent nosprincipes, et qu'elles combattent nos préjugés? Quels efforts ne nous en coûte-t-il pas, et

Si.

quelles violences n'avons-nous pas à nous faire, quand, malgré nous, tout opposées qu'elles sont à nos vues, nous nous réduisons à les embrasser de bonne foi? C'est donc en cela, mes Frères, conclut saint Bernard, que nous devons reconnoîire la vraie sévérité que nous cherchons; c'est donc en cela que consiste cette voie étroite que Jesus-Christ est venu nous enseigner, et qui est la voie du salut.

Sévérilé d'autant plus chrétienne, et par conséquent d'autant plus agréable à Dieu qu'elle humilie plus l'homme, et qu'elle rabaisse plus les enflures de son orgueil : car le .siège de l'orgueil, dans l'homme, c'est l'esprit; et le bannir de l'esprit, c'est le bannir absolument de l'homme. Or y a-t il rien qui humilie plus l'esprit que ce qui le soumet, que ce qui le captive, que ce qui l'oblige à se démentir lui-même, à ne s'en point rapporier à lui-même, à se laisser conduire avec cette docilité des enfants, que saint Pierre demandoit aux fidèles comme la première disposition au christianisme : Sicut modo genili infantes (1 Petr., 2)? Sévérité qui partout et en tout relient toujours l'homme dans les bornes de la droite religion, ne lui permettant jamais de s'émanciper des règles qui lui sont prescrites ; le faisant dépendre , sur tout ce qui concerne la foi, d'un juge supérieur et des décisions de l'Église; lui ôtant toute liberté de ies examiner, de les expliquer, de les éluder; et, sans égard à ses prétendues connoissances, exigeant de lui un consentement et une créance aveugle. Sévérité qui arrête les contestations, les disputes, et qui, par-là même, entretient dans tous les éiats l'union , la charité, la paix. Car ce n'est pas seulement dans l'Église ni sur les points de la religion que l'attachement à son propre sens cause les divisions, les partis, les schismes ; mais si nous pouvions remonter à la source de tant de différends et de querelles qui troublent, dans le monde et dans toutes les conditions du monde, les familles et les sociétés , nous trouverions que la plupart viennent de cette malheureuse obstination des esprits, qui ne veulent jamais céder, jamais avouer qu'ils se sont trompés, jamais revenir de leurs préventions et de leurs idées. Or voilà néanmoins où il est important d'être sévère: je dis de l'être pour soi-même, car on ne l'est que trop là-dessus pour les autres ; on ne veut que trop qu'ils se rendent à nos raisons, qu'ils en passent par nos décisions, qu'ils s'en tiennent à ce que nous avons prononcé, et qu'ils déposent leurs sentiments pour prendre les noires : mais que nous-mêmes nous entrions dans leurs vues et que nous nous y conformions, c'est souvent à quoi nulle considération n'est capable de nous résoudre. Voilà toutefois, je le répète, non seulement où il est bon , où il est important, mais où il est nécessaire, que nous pratiquions la sévérité de lEvangile; voilà où elle est moins suspecte, pareeque l'amour-propre y a moins de part ; voilà où elle est plus austère, pareeque c'est là qu'elle fait un plus grand sacrifice; voilà où elle est plus méritoire, puisque le mérite croît à proportion de la difficulté.

Ce n'est point ainsi que Fentendoient les pharisiens : et qu étoit>ce que

leur sévérité, qu'une sévérité présomptueuse? Ils étoient sévères pour jeûner : Jejuno bis in sabbato (Luc, 18) ; sévères pour distribuer ou l'aire distribuer aux pauvres certaines aumônes : Dimidium bonorum meorum do pauperibus (Luc, 19) ; sévères pour observer à la lettre et dans la dernière rigueur leurs traditions : Quare cliscipuli tid transgrediuntur tradilionemseniorum (Matth.,15); mais,dureste, gens entêtés et remplis d'eux-mêmes, se regardant comme les oracles du peuple et les seuls maîtres de la vraie doctrine; se croyant suscités de Dieu pour la dispenser, et ne voulant la recevoir de personne, parcequ'ils ne se persuadoient pas qu'elle pût être quelque part ailleurs que parmi eux ; appelant tout à leur tribunal , et n'en reconnoissant nul autre. Que le Fils de Dieu fît en leur présence les miracles les plus éclatants, au lieu de se laisser convaincre par des preuves si sensibles, ils savoient les interpréter, et en éluder les conséquences : qu'il fulminât contre eux ses anathèmes, ils les méprisoient : (ju'il leur expliquât les plus belles et les plus saintes maximes de son Évangile , ils l'accusoient de relâchement: que de tous côtés on eût recours à lui, ou pour en obtenir des grâces, ou pour écouter ses divines leçons , ils le traitoient de politique artificieux et de séducteur : qu'un aveugle-né, guéri par cet Homme-Dieu et leur rendant compte d'une si merveilleuse guérison, entreprît de raisonner avec eux et de leur faire remarquer le pou \oir souverain et la sainteté de son bienfaiteur, ils s'en formalisoient , ils s'élevoient contre lui et le renvoyoient avec honte : C'est bien à un pécheur comme vous, lui disoient-ils, de vouloir nous instruire: In peccatis natus es totus, et tu doces nos (Joan., 9)î Allez, et faites-vous le disciple de ce prétendu prophète. Pour nous, nous savons à quoi nous en tenir, et nous sommes les disciples de Moïse. Tu discipidus illius sis, nos autem Moijsi discipuli sumus (Ibid.).

Ainsi rien ne les touehoit, pourquoi? parcequ'ils étoient de ces esprits dont nous parle l'Évangile, qui, préoccupés de leur mérite et se considérant comme les dépositaires de toute la science de Dieu , ne daignent pas foire attention à tout ce qu'on peut leur remontrer et leur dire, dès qu'il ne se trouve pas conforme aux voies qu'ils se sont marquées, et à qui rien ne semble raisonnable ni saint que ce qu'ils ont imaginé. Ah ! mes Frères , sans tant d'abstinences et de jeûnes , qu'ils eussent été bien plus solidement sévères s'ils avoient su plier et se soumettre; s'ils avoient appris à fléchir ce jugement propre, qui se roidissoit contre les plus claires vérités ; s'ils avoient de bonne foi reconnu la supériorité du Fils de Dieu sur eux , et qu'ils eussent consenti, par un aveu sincère de leur foiblesse, à quitter leurs sentiments pour prendre les siens ! Et combien de chrétiens, grands observateurs d'une morale étroite en apparence , mettroient bien mieux et plus saintement en œuvre cette sévérité dont ils se piquent, s'ils l'employoient à se rendre plus souples aux enseignements qu'on leur

donne, à déférer aux sages avis d'un confesseur , à respecter les décisions de l'Église, à se taire dès qu'elle a parlé ; et non seulement à se taire, mais à croire ce qu'elle croit, et parcequ'elle le croit. Combien de femmes, avec moins de ces austérités dont ei!es paroissent si avides, et dont quelquefois elles sont presque insatiables, seroient bien plus austères si, par de salutaires violences, elles prenoient à tache de devenir moins aheurtées sur certains sujets , et même sur leurs dévotions et leurs plus pieux exercices! C'est là ce (jui les gêneroit, ce qui les dérangerait ; et cette espèce de dérangement et de gêne leur tiendroit 1 eu d'une pénitence plus dure pour elles que toutes les autres qu'elles peuvent s'imposer.

Cependant, de celte présomption qu'on joint à une fausse sévérité, que s'ensuit-il? deux grands désordres, mes chers auditeurs, sur lesquels je dois ici m'expliquer. L'un est que, souvent abandonné à ses propres idées, on porte la sévérité jusques à l'erreur; et l'autre, qu'on se sert même de la sévérité pour accréditer et pour appuyer l'erreur. Ceci est important et bien remarquable : parcequ'on n'en veut croire que soi-même, on porte la sévérité jusqu'à l'erreur; c'est le premier écueil. Car enfin , quelque étendue de perfection que Jésus-Christ ait donnée à cette sévérité de mœurs, qui fait un des caractères les plus propres de sa loi, il faut néanmoins convenir qu'elle a ses bornes; et comme autrefois sa nt Paul instruisant les fidèles leur recommandoit entre autres choses d'éviter un certain excès , et , pour ainsi dire, une certaine intempérance de sagesse qui passoit les justes limites de la raison euîe l'Évangile, et qu'il vouloit qu'ils fussent sages, mais , selon qu'il s'exprime lui-même, avec discrétion et avec sobriété : Non plus saper e quàm oporlet sapere, sed sapere ad sobrictatem (Rom., 12) : aussi est-il vrai que dans la pratique même du christianisme il y a une sévérité excessive opposée aux règles de la foi , et dont les suites ne sont pas moins à craindre que celles qui pourroient procéder du relâchement. En effet, n'est-ce pas de la que sont venus tant de schismes dont l'unité de l'Eglise a été troublée? Cette sévérité mal conçue, et soutenue par le zèle d'un esprit inflexible et opiniâtre , n'est-ce pas ce qui a formé dans la succession des siè les les hérésies? Tant de tectes d'abstinents, de flagellants, de continents, qui ont paru dans le monde, et qui s'y sont multipliées, d'où ont-elles pris leur nom et d'où ont-elles tiré leur origine, sinon de 1 extrême austérité qu'elles affectoient, fondée sur le caprice et l'obstination d'un sens particulier? Qu'est-ce qui lit faire à Tertullien un si triste naufrage? ne fut-ce pas cette idée bizarre d'une régularité plus étroite qu'il se figura dans le parti de Montan, et dont il se préoccupa? Pourquoi se sépara-t-il des catholiques? ne fut-ce pas pareequ'il les considéra comme des hommes charnels , tâchant toujours de les rendre odieux par ce reproche, et ne les ayant jamais autrement appelés depuis sa séparation? Et pourquoi les ca-

tholiques le traitèrent-ils d'excommunié? ne fut-ce pas parcequ'il appesantissoit indiscrètement le joug de la loi divine, publiant des jeûnes extraordinaires , faisant un crime des second r s noces , excluant certains pécheurs delà péniience , ne permettant pas de fuir les persécutions? Tout cela n'étoit-il pas d'un esprit sévère? Oui, Chrétiens, mais tout cela en même temps étoit d'un esprit outré , qui n'écoutoit que lui-même et qui ne s'en rapportoit qu'à lui-même.

Qu'est-ce que prêchoient les pélagiens parmi les points de leur morale? Y avoit-il rien de plus généreux que ce dépouillement général, que cet abandon réel et effectif des, biens de la terre , que cette pauvreté volontaire qu'ils proposoient à leurs sectateurs? Ce lut toutefois un des sujets de leur hérésie ; pourquoi? parcequ'ils prétemioient que sans cette pauvreté il n'y avoit point de salut. Jésus-Christ conseille seulement de vendre ses biens et de les donner aux pauvres; mais ils se mirent en tête d en faire une loi absolue, et i's aimèrent mieux se détacher de l'Eglise que de revenir là-dessus de bmr égarement. Par où les vaudois commencèrent-ils à lever l'étendard et à se déclarer? Ne se ssgnalèrént-ils pas d'abord par un zèle trop ardent de réformer les ecclésiastiques, et ne fut-ce pas dans cette vue qu'ils les jugèrent incapables de rien posséder , qu'ils condamnèrent leurs bénéfices et leurs revenus, qu'ils les ob'igèrent à y renoncer? Cela seul ne leur gagna-t-il pas l'alfection des peuples? et vous savez quel incendie excita celte étincelle allumée par le souffle de l'esprit de discorde, et combien de sang coûta au monde cluétien i'avtuge obstination de ces réformateurs. On a vu le même presque dans tous ceux qui, en matière de réforme et de discipline, se sont laissé emporter à la vanité de leurs pensées , au lieu de s'attacher à l'Eglise , qui est la base et la colonne delà vérité. C'est donc mal raisonner que dédire, Cette doctrine est sévère et ennemie des sens, et de conclure qu'elle est bonne. Erreur, Chrétiens; elle peut être sévère, et tout ensemble fausse et pernicieuse. Mais c'est encore aussi mal et plus mal se conduire, que de la vouloir défendre à que'que prix que ce soit, dès qu'on s'en est fait une fois le partisan.

Et voilà, mes chers auditeurs, l'un des plus subtils stratagèmes de l'ennemi de notre salut. 11 ne sait pas moins pervertir les âmes par l'apparence de l'austérité que par les chai mes de la vo'uj»té;et son adresse a toujours été de faire que les mêmes moyens dont les Saints se sont servis pour assujettir la chair à l'esprit, qui sont la mortification et la pénitence , lussent employé ; pa?- les hérétiques pour s'élever contre Dieu, et pour se soustraire à l'obéissance de son Église; comme si ce prince du monde, non content d'avoir les sacrifices et les adorations qu'il reçoit d* s idolâtres dans le paganisme, vouloit encore avoir parmi les chrétiens ses confesseurs et ses martyrs , qui fissent gloire de se mortifier et de se crucifier eux-mêmes pour lui. Or qui sont-ils, si ce ne sont pas ces esprits entiers et rebelles dont Je

parle ; et les connoissez-vons par un caractère plus marqué que ce- Iui4à? Esprits d'autant plus pernicieux (celte réflexion est singulière, ne la perdez pas) , esprits d'autant plus pernicieux , qu'en fait d'hérésie l'apparence de l'austérité est souvent plus dangereuse que la corruption et le relâchement : pourquoi ? en voici la raison évidente : parcequ'une hérésie qui penche vers le relâchement , n'ayant rien qui lui donne de l'éclat, étant combattue par les principes de tous les gens de bien , et choquant d'une manière ouverte les maximes fondamentales de l'Évangile , elle tombe et se détruit d'elle-même; au lieu que celle qui semble porter à la sévérité s'acquiert par-là même un certain crédit qu'on ne renverse pas aisément , parcequ'elle prévient d'abord en sa faveur tout ce qu'il y a d'esprits simples et bien intentionnés, et qu'elle trouve d'ailleurs dans leur ignorance et leur opiniâtreté de quoi se fortifier et se maintenir. Réflexion continuée par l'expérience; car nous voyons que les hérésies les plus sévères dans leur morale ont été communément les plus contagieuses et les plus malignes dans leur progrès, et que ce sont celles dont la foi de l'Église a plus eu de peine à triompher. Mais enfin , me direz-vous , si on a à se départir de la vérité , ne vaut-il pas mieux que ce soit en se resserrant dans la voie étroite du salut, qu'en se licenciant ets'émancipant dans le chemin large de la perdition ? Et moi je réponds , Chrétiens, que ni l'un ni l'autre n'est bon et soutenable devant Dieu, parceque dès-là qu'on s'écarte de la vérilé, on se perd aussi bien par le trop que par le trop peu ; ou plutôt, parceque , selon la belle observation du grand saint Léon pape , la voie étroite du ealut ne consiste pas seulement dans la pratique et dans l'action , mais encore plus dans la foi et dans la créance , qui suppose nécessairement la soumission de l'esprit : Non in solâ mandater am observantià\ sed in recto tramite fidei arda via est quœ ducit ad cœlnm (Léo). Car il s'ensuit de là qu'au moment que je m'éloigne de la vraie créance, quoique sous ombre de sévérité et sous le spécieux prétexte de voie étroite , ce que j'appelle voie étroite ne Test plus pour moi, puisque, pensant éviter un relâchement , je m'engage dans un autre encore plus à craindre et plus criminel, qui est celui de la foi.

Mais revenons ; et que faut-il donc faire? Ah! Chrétiens, plût à Dieu que je pusse aujourd'hui vous apprendre à marcher dans celte voie étroite et sure! C'est de ne point trop compter sur ses propres lumières, et de ne s'en laisser point éblouir; de ne s'ériger point en juge absolu delà doctrine chrétienne, et de tout ce qui concerne la conduite et le règlement des mœurs; de ne se point regarder comme des hommes infaillibles, et de se bien persuader qu'étant homme comme les autres , on est sujet comme eux à se tromper : c'est de ne pas mettre faussement l'honneur à s'éloigner des voies communes et à s'en faire de pariicu'ièrcs , qu'on estime d'autant plus qu'on les a soi-même choisies; de ne s'y pas tenir obstinément, par la raison que

de les quitter ce seroit donner gain de cause à ceux qui les condamnoient; de ne point rougir d'un retour salutaire, et d'un aveu modeste et sage de l'illusion où Ton étoit : c'est d'écouter humblement l'oracle que Jésus-Christ a laissé après lui , qui est son Église ; de lui communiquer tous nos doutes, pour en recevoir l'éclaircissement; d'avoir recours à elle dans toutes nos disputes, pour les terminer ; de nous rendre de bonne foi à ses arrêts , et , après les avoir demandés , de ne les pas rejeter par une lâche prévarication , parcequ'ils ne conviennent pas à notre sens. Il faudroit prendre pour cela un grand empire sur soi, il faudroit essuyer une utile confusion , il faudroit s'humilier ; et voilà l'épreuve la plus délicate et la plus sensible : mais , je ne puis trop le redire, c'est en cela même qu'on seroit véritablement, qu'on seroit évangéliquement, qu'on seroit héroïquement sévère; ettelsupporteroii avec une constance inébranlable toutes les austérités du désert, à qui les forces manqueroient pour aller jusques à ce point de sévérité.

Que dis-je? plutôt que de se réduire à une pareille soumission , après avoir porté la sévérité jusques à l'erreur, on se sert même de cette sévérité outrée et affectée pour accréditer et pour appuyer l'erreur. C'est le secret dont les hérétiques ont usé de tout temps, et qui leur a si bien réussi , comme la tradition nous le fait connoître : car n'est-ce pas l'idée qu'en avoit conçue saint Augustin, il y a déjà plus de douze siècles , quand il disoit en parlant des hérétiques , dont il avoit parfaitement étudié le génie, que c'étaient des hommes superbes et artificieux, qui , pour ne paroître pas dépourvus de la lumière de la vérité, se couvroient de l'ombre d'une trompeuse austérité : Hominés superbiâ tumidi, quine veritalis lucecarere ostendanlur, umbram rigidœ severitalis obtendunt (Aug.)? N'est-ce pas celle qu'Origène avoit eue , lorsqu'il appliquoit si ingénieusement aux hérétiques le reproche que Dieu faisoit à son peuple dans le prophète Ézéchiel , d'avoir pris les ornements de son sanctuaire pour en revêtir les idoles? Car voyez, disoit ce savant homme, avec quelle régularité un Marcion et un Valentinien jeûnent, se mortifient et domptent leur chair : or qu'est-ce que tout cela, sinon les ornements du sanctuaire et du temple de Dieu , dont ils couvrent leurs erreurs, qui sont proprement leurs idoles? Et , sans faire ici une longue induction , n'est-ce pas ce que nous avons vu presque de nos jours dans l'hérésie du siècle passé , qui , pour s'introduire plus honorablement et plus sûrement, prit d'abord le nom de réforme, et en afïeeta même certaines pratiques avec le succès que vous savez et que vous déplorez encore. Voilà ce que je puis appeler le grand égarement du christianisme , qui seul a fait plus de réprouvés et a plus conduit d'aines à la perdition que jamais nous n'en ramènerons. Car à ce nom de réforme tout le monde appïaudissoit , des millions de chrétiens se pervertissoient, les simples se laissoient surprendre, les libertins secouoient le joug de

l'Église „ les politiques demeuroient neutres et indifférents; mais tous sortoient de la voie de Dieu , et, selon le terme de l'Écriture, devenoient inutiles pour le ciel : Omncs declinaverunt, simul inutiles facti sunt (Ps. 15).

Si ceux qui se îaissoient entraîner de la sorte eussent été éclairés de l'esprit de vérité, ils auroient, avant que de s'engager, examiné la loi de ces prétendus réformateurs et leur caractère; et par la qualité de leur foi, par leur caractère d'opiniâtreté , ils auroient bientôt découvert l'artifice de leur fausse sévérité : car, comme dit admirablement Tertullien , nous ne jugeons pas de la foi par les personnes, mais des personnes par la foi : Non ex personis probamus fideni, sed ex fuie personas (Tertul.) ; et j'aj ute : Nous ne jugeons pas des personnes par l'austérité de la vie, mais par la docilité de l'esprit; car l'austérité de la vie est équivoque, parcequ'elle peut être bien ou mal employée, selon qu'elle est bien ou mal réglée : au lieu que la docilité de l'esprit, je dis cette docilité chrétienne qui nous assujettit aux ordres et à la conduite de l'Église, nous tient en assurance contre tous les pièges, puisque alors nous suivons un guide qui ne peut ni se tromper, ni nous tromper. Ne me dites donc point : Cet homme vit durement, et est étroit dans sa mora'e; par conséquent je ne risque rien en l'écoutant et me confiant en lui. Fausse conséquence : car avec cela il peut n'avoir qu'une foi imparfaite, parc^qu'il n'a pas une foi soumise; il peut n'agir que par un esprit humain , qui se remplit de lui même et se prévient en sa propre faveur, aux dépens de la sainte et entière déférence qu'il doit à l'esprit de Dieu , lequel s'explique par un autre interprète que lui. Voilà néanmoins notre foible ordinaire, de ne distinguer jamais les choses, de nous arrêter à la surface et de n'en sonder jamais le fond ; de nous attacher à certains dehors de sévérité, sans vouloir rien examiner davantage, et sans prendre garde si c'est une sévérité selon la science.

Mais que fais-je? et suis je ici venu prêcher le relâchement, et condamner la sévérité évangélique? Ah ! mes Frètes , les Saints autrefois et les Pères de l'Église, en parlant sur le même sujet que moi, et plus fortement que moi, prétendoient-ils pour cela blâmer la sévérité de l'Évangile? A Dieu ne plaise! Ils blâmoient l'abus qu'en faisoient les hérétiques endurcis, et tâchaient ainsi de sauver un nombre infini d'ames que c< s esprits rebelles perdoient malheureusement : mais en condamnant l'abus, ils ne condamnoient pas la chose en elle-même , puisque au contraire ils y exhorloient les fidèles avec toute l'ardeur de leur zèle. Faites, mes Frères, leur disoient-ils, de dignes fruits de pénitence; mais faites-les dans l'esprit de la vraie religion , qui est un esprit de dépendance et de subordination. Fuyez le monde, renoncez à ses divertissements, tenez- vous dans une exacte modestie; mais pratiquez tout cela selon des règles supérieures, et non selon les vôtres : car pourquoi faut-il qu'en vous réformant d'une part, vous

veniez de l'autre à vous pervertir? pourquoi faut-il qu'en voulant être plus austères, vous soyez moins obéissants et moins soumis? Ne pouvez-vous pas allier ensemllc l'un et l'autre, c'tst à-dire la sévéri é de la morale et la soumission à l'Église de Jésus-Christ? S'il se glisse quelque relâchement parmi vos frères, ne pouvez-vous vous en garantir que par votre indocilité; et ne voyez-vous pas plutôt que c'est cette indocilité même qui vous enlève :out le fruit de votre austérité? Voila comment s'expliquoie ,t ces saints docteurs, et ce que j'ai cru moi-même, Chrétiens, vous devoir représenter : pourquoi? afin de vous faire prendre le droit chemin de la vraie sévérité, afin de vous préserver du premier écueil où mène une sévérité mal entendue, afin que vous ne vous laissiez pas surprendre à un vain éclat de sévérité , et que vous connoissiez en quoi d'abord et avant toutes choses elle doit s'exercer; afin que, dans la pratique d'une vie sévère, vous ne vous attiriez pas de la part de Dieu le reproche qu'il faisoit à son peuple, lorsqu'il leur disoit : Vous jeûnez, mais dans vos j<ùnes vous me soumettez votre chair, et vous ne me soumettez pas votre esprit : Ecce in die jejunii vesiri invenitur voluntas vestra (Isai., 58) ; afin que vous n'ayez pas un jour le cruel repentir d'avoir travaillé inutilement, et de vous être donné beaucoup de peine pour vous égarer et vous damner. Mais avançons : autre caractère de la sévérité pharisinnne, ce fut d'être passionnée dans ses ressentiments; au lieu que la sévérité chrétienne, outre la soumission de l'esprit, demande encore la mortification du cœur et de ses passions , comme je vais vous le montrer dans la seconde partie.

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