‹ Œuvres complètes de Bourdaloue, de la Compagnie de JésusChapitre 13 sur 79 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

C'a toujours été la maxime de Jésus-Christ, de pratfquer et de faire , avant que d'enseigner et d'instruire : et pour appliquer cette règle générale au point particulier que j'ai présentement à établir, je dis que le soin d'assister les prisonniers, et de contribuer au soulagement de leurs peines, est un des plus sensibles exemples que cet Homme-Dieu nous ait donnés ; je dis que, pour nous exciter fortement à cette charité, il a voulu la consacrer dans sa personne; je dis que tous les mystères de sa vie nous prêchent cette charité , et qu'il n'y en a pas un qui n'ait une grâce singulière pour nous l'inspirer.

Oui , Mesdames, tous les mystères de la vie de Jésus-Christ, nonseulement de sa vie souffrante , mais de sa vie glorieuse, c'est-àdire, son incarnation, sa prédication, sa passion, sa résurrection, son ascension : tout cela, si nous voulons consulter notre foi, et en tirer les conséquences pratiques qui se présentent d'elles-mêmes, sont autant de raisons fortes et pressantes, pour ne pas délaisser ceux de vos frères que vous savez être détenus, et languir dans une triste captivité. Vous m'en demandez la preuve, et la voici dans une

SUR La charité envers LES PRISONNIERS. 29

courte induction de tous les états où l'Evangile vous fait considérer ce Diou Sauveur. Son incarnation : car, qu'est-ce que celle incarnation divine, sinon le mystère d'un Dieu descendu sur la terre pour sauver des escîaves; d'un Dieu sensible à nos misères, et revêtu de noire chair pour briser nos fers et nous procurer la plus heureuse liberté? Voilà pourquoi il est sorti du sein de son Père. Si nous n'eussions pas été captifs , il n'eût pas été nécessaire qu'il se réduisît lui-même dans la dépendance et dans l'esclavage pour nous délivrer. Sa prédication : qu'est-il venu annoncer au monde? l'Evangile; et qu'est-ce que l'Evangile? cette bonne nouvelle qu'il nous a apportée de notre prochaine délivrance. C'est pour cela qu'il a été envoyé , et tel est le salut où il nous a appelés. Sa passion ; n'est-ce pas pour nous racheter qu'il a sacrifié sa vie et qu'il est mort? De là vient que cette douloureuse passion est par excellence le mystère de noire rédemption : car c'est lui, dit saint Paul, c'est par sa croix et par les mérites de son sang qu'il nous a arracliés de la puissance des ténèbres : Qui nos eripuit de potcstate tenebrarum (Colos. 1). Sa résurrection : une des circonstances les plus remarquables de celte résurrection toute miraculeuse, ce fut sa descente aux enfers, lorsqu'il alla visiter celle multitude innombrable de saintes âmes qui l'attendaient comme leur libérateur. Car, c'est ainsi qu'eu parle l'apôtre des Gentils, quand il dit que la première démarche de ce Dieu vainqueur de la mort , fut d'entrer, couvert de gloire, dans cette obscure prison où tant de prédestinés soupiraient après lui , parce que c'était lui qui devait les retirer de ce lieu d'exil', et les mettre en possession de leur éternelle béatitude. Enfin, sa triomphante ascension : je dis triomphante, puisque ce retour au ciel fut un vrai triomphe; mais bien différent de ces vains triomphes dont l'antiquité honorait les conquérants. Ceux-ci traînaient après eux des nations ruinées, désolées, soumises au joug : et dans son triomphe, de qui ce Rédempteur, ce divin Conquérant , était-il suivi ? de ces troupes d'élus qu'il avait comblés de joie par sa présence , qu'il avait dégagés et comme élargis par uû effort de sa toute-puissance, à qui il avait ouvert les perles de leur céleste patrie, et qu'il conduisait à ce bienheureux terme, pour y jouir d'une pleine félicité. Après avoir sauvé les hommes, il avait droit, ce semble, de ne plus penser qu'à se glorifier lui-même : après être mort pour nous, il avait droit de ne plus vivre que pour lui ; mais sa charité ne put consentir à ce partage. Il ne voulut pas que le souverain pouvoir qu'il avait reçu de son Père ne servît désormais qu'à son propre bonheur et àsa propre élévation; mais il l'employa, et le mit tout entier en œuvre pour ces âmes souffrantes : Ascendens in altum , captivam duxit captivitatem (Ephes. 4).

Or, je le répète , Mesdames , tous ces mystères sont pour vous autant d'exemples, et tous ces exemples autant de leçons. C'est làdessus, comme sur tout le reste, et même encore plus que sur mille autres choses où souvent vous bornez votre dévotion , que notre adorable Maître vous prescrit la même règle qu'il prescrivait à ses Apôtres. C'est là-dessus qu'il vous dit : Exemplum dedivobis, ut quemadmodùm ego feci , et vos faciatis CJoan. 13) ; Faites ce que

j'ai fait, et que votre charité, selon qu'il est possible, réponde à ma miséricorde. Voyez donc, Mesdames, quelle application vous en devez faire à votre conduite envers les prisonniers, et reprenons par ordre tout ce que je viens de vous retracer devant les yeux, comme le modèle le plus parfait que je puisse vous proposer. Suivez-moi.

Pour délivrer les captifs, ce Sauveur des hommes s'est fait homme. Il n'a pas attendu qu'ils le prévinssent, ni qu'ils l'appelassent à leur secours : il a connu leur malheur, et il est venu à €ux, il a demeuré parmi eux, il a pris sur lui toutes leurs misères, et les a partagées avec eux. Pouvez-vous ignorer combien de malheureux gémissent dans les prisons, et y sont étroitement resserrés? Il ne leur est pas libre d'aller vous représenter leur état; mais vous croyez-vous dispensées d'aller vous-mêmes vous en instruire? Si vous en aviez une fois été témoins, j'ose répondre qu'il n'y a point de cœur si insensible qui n'en fût ému. On vous en parle, il est vrni; on emploie à vous en donner une idée juste et capable de toucher vos âmes, toute la force de la divine parole et tous les traits de l'éloquence chrétienne : mais autre chose esl d'entendre: et autre chose de voir. Comme Jésus-Christ est descendu pour nous dans cette vallée de larmes où le péché nous avait réduits sous la plus dure servitude, descendez. Mesdames, descendez dans ces antres profonds où la justice des hommes exerce toute sa rigueur. Tâchez de percer les ombres de ces noires demeures. Ouvrez les yeux, et démêlez, si vous le pouvez, au traverg de ces affreuses ténèbres, un misérable accablé sous le poids de ses fers, et vous présentant dans toute sa figure l'image de la mort. Un regard fera plus d'impression que tous les discours; et dès que vous aurez vu, permettez-moi de m'exprimer ainsi , vous serez vaincues.

Pour sauver les captifs, et pour leur faire accepter la grâce qu'il leur annonçait , ce Dieu-Homme, leur législateur et leur réparateur, a parcouru les campagnes, les solilules, les bourgades, les villes. Tel était le sujet de sa mission, et c'est pour ce glorieux ministère qu'il avait été spécialement consacré par l'onction du Saint- Esprit. Sans autre caractère que celui de chrétiennes, vous avez toutes une mission, non pour enseigner, ni pour prêcher, mais pour assister et pour soulager. Comme chrétiennes, Dieu vous a choisies; et si vous êtes fidèles à votre vocation, vous avez des talents dont les prisonniers peuvent profiter : le talent de les fortifier dans leurs ennuis, dans leurs frayeurs, dans leurs désespoirs; le talent de leur ménager certaines douceurs, et de leur rendre au moins leurs maux plus supportables; le talent môme de leur inspirer des sentiments de religion , de soumission, de patience : talents ordinaires et communs, mais talents quelquefois singuliers dans des personnes qui pourraient en faire un meilleur usage, et qui ne les ont pas reçus de l'Auteur de la nature pour les laisser inutiles et sans fruit. C'est sur quoi elles se trouveront peut-être plus criminelles qu'elles ne pensent au jugement de Dieu.

Pour racheter des captifs, un Dieu s'est livré lui-même, il a versé son sang et donné sa vie. De là, que conclut saint Jean? je pourrais le conclure avec lui. Mesdames, et cette conséquence, qui

sans doute vous surprendra, n'a rien néanmoins qui dût vous étonner, si vous étiez bien remplies et bien animées de l'esprit de votre foi. Car, nous avons connu la charité de notre Dieu, dit ce bienaimé disciple, en ce qu'il s'est immolé jusqu'à perdre la vie pour nous : In hoc cognovimus charitatem Del, quoniam ille ani'tnam suam pro nobis posuit (Joan. 3). Et que s'ensuit-il de ce principe, ajoute le même apôtre? c'est que nous devons être prêts nousmêmes à mourir pour nos frères, et à les aider aux dépens de notre vie : Et nos debemus pro fratribus animas ponere {Ibid.). Or, estce là ce qu'on vous demande? et si je vous parle d'exercer la miséricorde dans des prisons et dans des cachots , veux-je vous dire d'y porter tous vos biens et de vous en dépouiller? s'agit-il d'y employer tout votre temps et d'y consumer vos jours? Quand je le prétendrais de la sorte, serai-t-ce plus exiger de vous qu'il n'est marqué dans les paroles du saint disciple? serait-ce plus que n'ont fait tant de saintes dames, qui semblaient n'avoir sur la terre d'autre retraite que ces sombres demeures, ni d'autre occupation que les œuvres de charité qu'elles y pratiquaient? Serait-ce plus que ne font encore de nos jours les hommes de Dieu , des hommes capables , ou par leur naissance, ou par leur mérite personnel; de se distinguer et de paraître ailleurs avec honneur; mais que nous savons, depuis les vingt et les trente années, se rendre en quelque manière, par leur assiduité, plus prisonniers que les prisonniers mêmes; vivant au milieu d'eux, traitant sans cesse avec eux, ne quittant les uns que pour se transporter auprès des autres, leur tenant lieu à tous de pères, de tuteurs, de patrons, d'amis, de confidents, d'agents, surtout d'apôtres et de maîtres en Jésus-Christ. Ah! Mesdames, vous voyez assez qu'il n'est point ici question de tout cela, et que tout cela est bien au-dessus de ce qu'on vous propose. Car, qu'est-ce qu'on attend de vous , et qu'est-ce que je voudrais obtenir en faveur de ces infortunés dont je prends aujourd'hui les intérêts et pour qui je fais auprès de vous la fonction d'avocat et de prédicateur? A quoi vieos-je vous exhorter? à ce qui vous est très-facile , à ce qui vous coûtera très-peu , à ce qui ne vous retranchera de votre état que certaines inutilités, que certaines su periluités, que certains excès; à ce qui n'altérera ni vos forces, ni votre santé; à ce qui ne vous sera, dans le système de votre vie, de nulle incommodité, ou que d'une très-légère incommodité; à quelques aumônes , à quelques dépenses, à quelques contributions que vous tirerez, non de votre nécessaire, mais de votre jeu, mais de votre luxe et de vos mondanités? Y a-t-il rien là que vous puissiez refusera votre Dieu, qui vous le demande pour les pauvres, après qu'il vous a fait le plein sacrifice de lui-même sur une croix?

Pour consoler les captifs , il les est allé trouver dans les abînï s delà terre. Il y a employé les premiers moments de savieglorieugfe , et vous y devez employer tout le cours de votre vie pénitente. Goir prenez ceci. Ou vous êtes déjà ressuscitées par la grâce de la pénitence, ou vous êU;s encore dans l'état du péché. Etes- vous encore criminelles et pécheresses? par là vous vous disposerez à cette résurrection spirituelle qui vous réconciliera avec Dieu , et vous fera vivre en Dieu de la vie des justes; par là vous engagerez Dieu à

VOUS accorder des grâces de conversion, et des grâces fortes et victorieuses; car les œuvres de la miséricorde chrétienne sont la plus sûre et la plus infaillible ressource des pécheurs. Etes-vous heureusement et saintement ressuscitées? vous avez à réparer le passé , et par là vous satisferez à la justice divine ; vous avez à vous conserver et à persévérer, et par là vous vous maintiendrez» et vous vous préserverez des rechutes; vous avez des progrès à faire , et par là vous vous enrichirez devant Dieu , vous acquerrez des mérites, vous vous élèverez, vous vous conformerez au sacré modèle de votre perfection , qui est Jésus-Christ dans l'état de sa gloire.

Enfin, pour glorifier des captifs et pour remplir leurs vœux, il les a conduits avec lui dans son royaume. L'éclat de son triomphe ne lui a point fait oublier des âmes qui l'avaient si longtemps désiré. Il a voulu qu'elles fussent placées auprès de lui, et qu'elles y goûtassent dans le séjour de la félicité le même repos, la même joie, le même bonheur : Intra in gaudium Domini tui (Matth. 25). On ne vous envie point, Mesdames, votre opulence, vos prospérités, vos grandeurs : jouissez-en, puisqu'il a plu au ciel de vous eu gratifier. Il a ses vues dans cette diversité de conditions, et pourvu que vous ne vous écartiez point de ses vues, vous pouvez du reste, avec toute la modération convenable , user de ses laveurs et vous servir de ses dons. Mais au milieu de vos prospérités, serez-vous seules heureuses en ce monde? aurez-vous seules toutes vos coirimodités et toutes vos aises; et ce que le prophète disait aux riches de Jérusalem , ne puis-je pas vous le dire à vous-mêmes : Numquid hahitabltis vos soli in mcdio terrœ (Isaï. 5)? N'y aura-t-il sur la terre de maisons habitables que pour vous? Les campagnes ne rapporterontelles que pour vous? Ne fera-t-on la moisson et ne recueillera-t-on les fruits que pour vous? Contentes d'avoir tout en abondance et d'être à couvert de toutes les calamités temporelles, ne jetterezvous point un regard de pitié sur ceux que l'indigence réduit aux dernières nécessités? Croyez- vous que Dieu les ait tellement abandonnés au caprice du sort et à leur destinée malheureuse, qu'il n'en ait commis le soin à personne? Mais ne vous y trompez pas : il y a une Providence qui veille sur eux, et en leur manquant dans leurs besoins, c'est à cette Providence que vous manquez. Doublement coupables alors, et de ne pas suivre l'exemple de Jésus-Christ, et de violer encore le précepte de Jésus-Christ, comme je vais vous le montrer dans la seconde partie.

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