‹ Œuvres complètes de Bourdaloue, de la Compagnie de JésusChapitre 15 sur 79 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Quand je dis, Mesdames, que la miséricorde envers les prisonniers , que le soin de les assister et de les visiter, peut être pour vous une des pratiques les plus salutaires, je ne parle point précisément du mérite que l'aumône renferme , ni des bénédictions que Dieu s'est engagé à répandre sur vous avec plus ou moins d'abondance, selon que vous seriez plus ou moins libérales à répandre vos dons et à faire sentir aux pauvres les effets de votre charité. Ce sont des avantages inestimables, mais si connus, si hautement, si souvent promis dans l'Ecriture, qu'il n'y a personne qui n'en soit instruit, et qu'il serait assez inutile de vous redire là-dessus ce que les prédicateurs vous ont déjà fait tant de fois entendre. Sans donc m'arrêter à une instruction si vague et si générale, voici quelque chose de plus particulier, et qui peut inûniment contribuer à l'édi-

fication de vos mœurs; car pour peu que vous fassiez de rôQexions en visitant les prisons, c'est là que vous apprendrez à craindre Dieu, à redouter sa justice et ses jugements, à expier le péché qui en est le sujet, et à vous en préserver. Entrez, s'il vous plaît, dans ma pensée, qui vous paraîtra également solide et sensible.

David souhaitait que les hommes, dès cette vie, pussent descendre dans les enfers, pour y être eux-mêmes témoins des affreux iuo-ements que Dieu y exerce : Descendunt in infernum vivenies (P^al. 54). C'était le souhait du prophète; mais du reste un souhait impossible dans l'exécution, et selon les voies communes de la Providence. Car comment l'homme, sans un miracle, pourrait-il pénétrer dans ces abîmes de feu, et comment y subsisterait-il assez de temps pour examiner ce qui s'y passe, et pour en revenir touché de tout ce qui lui aurait frappé la vue? Mais voulez-vous savoir, Mesdames, ce qui peut être en quelque manière pour vous le supplément de ce spectacle d'horreur, et vous en tracer une idée capable de faire sur vos cœurs les plus fortes impressions pour vous ramener à Dieu, pour vous tenir toujours soumises à la loi de Dieu? ce sont ces prisons où la justice humaine rassemble tout ce qu'elle découvre de criminels, pour lancer sur eux ses arrêts, et pour les livrer à toute la sévérité de ses châtiments. Et qu'est-ce en efïet qu'une prison? me sera-t-il permis de parler de la sorte? Mais il me semble que je n'exagérerai point si je dis que c'est la plus vive image de l'enfer. Dans l'enfer, c'est la justice de Dieu qui se satisfait et dans la prison c'est la justice des hommes. Je sais combien d'une part il y a peu de proportion entre l'une et l'autre, je sais que Dieu punit en Dieu, et que les hommes ne punissent qu'en hommes; mais c est de là môme que vous pouvez d'ailleurs tirer le fond d'une méditation, la plus touchante et la plus propre à vous imprimer dans l'âme une sainte et utile frayeur de ces jugements formidables que Dieu réserve aux oécheurs, et qui feront leur réprobation éternelle.

Car, à la vue de ces criminels que vous visiterez dans les prisons; au milieu de tant d'objets dont vos cœurs seront émus , et qui vous rempliront d'une terreur secrète ; à l'entrée de ces cachots où se présenteront à vous des malheureux enchaînés, déflgurés, interdits et désespérés, si vous voulez vous recueillir en vous-mêmes, et vous rendre dociles aux mouvements de la grâce, il est difficile que vous ne soyez pas frappées des considérations suivantes ; ne les perdez pas. Qu'il est bien terrible de tomber dans les mains de Dieu , puisqu'il est si terrible de tomber dans les mains des hommes ; que si les hommes ne croient pas excéder en condamnant à la mort, et aux derniers supplices, les transgresseurs des lois qu'ils ont imposées , Dieu, à plus forte raison, ne peut porter trop loin ses vengeances contre les transgresseurs de ses commandements; que nous sommes plus coupables devant Dieu que ces prisonniers ne le sont devant les hommes, parce qu'ils n'ont commis la plupart qu'un seul crime devant les hommes, au lieu que nous sommes responsables à la justice divine de raille désordres; que si maintenant cette divine et redoutable justice suspend ses coups , et paraît même comme endormie , elle aura son temps où elle s'éveillera,

OÙ elle éclatera, où elle nous appellera à son tribunal , où elle prononcera contre nous ses analhèmes; que la justice des hommes quelque éclairée qu'elle soit, a besoin de longues procédures pour parvenir à la connaissance des crimes, et pour convaincre les criminels , mais que tous nos péchés , que tous nos crimes sont connus de Dieu dans le moment même que nous les commettons, parce qu'il en est témoin ; qu'on peut fléchir la justice des hommes, mais que durant l'éternité tout entière la justice de Dieu sera toujours également inexorable; que dans ces prisons bâties par les mains des hommes , et par les ordres de la justice des hommes, cette justice humaine n'empêche pas qu'on ne procure aux criminels qu'elle poursuit quelque adoucissement : mais que dans cette prison éternelle, bâtie de la main de Dieu, que dans ce feu allumé du souffle de Dieu , il n'y aura jamais ni consolation, ni soulagement à espérer; que ce feu dévorant ne s'éteindra jamais, et que le ver rongeur qu'on y ressent ne mourra jamais : Vermis eorum non moritur, et ignis non eœtinguitur (Marc. 9). De tout cela, Mesdames, et de tant d'autres réflexions que je retranche, mais qui ne manqueront pas de naître, que conclurez-vous? Saisies d'une crainte toute chrétienne, vous vous humilierez en la présence de Dieu, vous aurez recours à sa miséricorde, vous prendrez des mesures pour prévenir sa justice et pour vous en garantir; vous concevrez une sainte haine du péché , vous le détruirez dans vous , autant qu'il vous sera possible, et par tous les moyens que la religion vous fournit , vous vous mettrez en garde contre ses atteintes les plus légères, et vous le fuirez comme votre plus mortel ennemi : car voilà les fruits que peuvent produire les visites des prisons, et qu'il ne tiendra qu'à vous den retirer. Hé! Mesdames, vous faites tant d'autres visites dans le monde , et c'est la [ilus commune occupation de votre vie. Qu'y apprenez- vous, et qu'en rapportez-vous? Vous y perdez le temps, vous y offensez le prochain, vous y oubliez Dieu, vous vous y dissipez; vous y prenez tout l'esprit du siècle, tous les sentiments et toutes les manières du siècle ; vous y entretenez votre vanité, votre oisiveté, et plaise au ciel que vous ne cherchiez pas quelquefois à y entretenir de plus funestes passions! Plaise au ciel que ces visites si assidues et si fréquentes; que ces visites si souvent rendues et reçues sous le spécieux prétexte de bienséance , d'honnêteté , de civilité de sociélé, ne dégénèrent pas en des visites d'inchnation et de sensualité ! Mais les visites que je vous demande, ou plutôt que Dieu vous demande yous édifieront et vous sanctifieront.

Cependant nous avons la douleur de voir cette œuvre de charité tomber peu à peu ; et si votre zèle ne se renouvelle, nous la verrons tomber tout à fait. Dans les commencements elle s'est soutenue, parce que la ferveur y était; et d'où venait cette ferveur? de la nouveauté. L'entreprise paraissait la mieux conçue et la ['lus louable : chacun y donnait; mais qu'est-il arrivé? par un effet de l'iniquité du siècle qui croît tous les jours, la charité s'est refroidie, et chacun s'est relâché : Et quoniam ahundavlt iniquitas, refrigescct charitas multorum (Matth. 24). L'inconstance qui nous est si naturelle , et qui ne devrait jamais avoir de part dans les œuvres

Srn LA CHARITÉ ENVERS LES ORPHELINS. 59

Ai^ nipu se mêle en celle-ci. On se lasse, on se dégoûte , on se J^Tsùadè quTfa des charités plus nécessa res. Sur c^a, Mes- Ss écoutezW Augustin : c'est par où je finis Ce Père par e Sn\ Laurent , et relève l'usage qu'avait fait ce charitable lévite dp. fé^ors de I'eV les distribuant aux pauvres. De les ap-

nmn ier DOursuHle saint docteur et d'en user pour soi-même ce Sun crime; mais de s'en servir pour les pauvres, mais^ surtout ^^Psln servir en faveur des captifs et des prisonniers c'est une miséricorde • Sin vero paupcribus erogat, captivum redimit, mi- Tr^diaet^i en effet, qui peut trouver étrange que les pauvres tS? et qui peut se plaindre que des prisonniers, que des captifs S rachetés ou du moins soulagés? Nemopotestdicer^, cur vmpervM nemo potest qmri, quia oaptivi redempti sunt. Fnfn reprend saint Augustin, c'est une œuvre si agréable a Dieu !t1 impKtl que pSur s'acquitter de ce devoir } ne faut poin^ craindre de rompre môme les vases sacrés , et de les \endre Jn kÙmsa Ecclesiœ confringere, vendere licet. Dites, après cela, Mesdames ; que vous avez à faire un meilleur emploi de vos aumônes Je ne prétends pas que les autres exercices de la chanté SrétfennesoieSt abandonnés : tous sont bons,Jlous sont méritoires deVant Dieu; mais entre tous , je le répète , et j'ai taché de vous en convaincre dans ce discours il n'en est point de plus conforme a I'p«nrit et aux exemples de Jésus-Christ, que la chanté envers es prisonniers; il n\?et point de plus marqué, ni de plus formellement ordonné dans la loi de Jésus-Christ, et i n'en est point de Sus efficace pour vous conduire au terme du salut où nous appelle JéSs-Cbrist, fet qui est l'éternité bienheureuse que je vous soufaaite , etc.

Sur la Oliarité eixvers les Orplielins.

ANALYSE

gjjjCT la religion nous recommande , et sur

La religion pure et sans tach^ aux lequel nous serons jugés de Dieu :

««iïde Dieu notre vire , est de visi- mais cela est surtout vrai de la ctia-

neforpSJI^Ï Ins leur affliction rite particulière envers es pauvres

L Point de paroles plus propres à orptielins puisqu il ^Y » q" un eS"

eïciter tout notre zèle en faveur des prit de religion qui nous porte à ea

pauvres orphdins.^^^^ ^TÏa"^d^gion pure et sans tache.

Toute cette exhortation ne doit Car la vraie religion doit glorifier

être sans autre partage , qu'une ex- Dieu et édifier le prochain Or, est-ce

ï^sition suivie de œs parofcde saint glorifier Dieu que d'abandonner ces

KZnuc^ pauvres enfants? n'est-ce pas ren-

L La religion. La charité commu- verser l'ordre de sa providence? et

ne envers les pauvres est sans con- de quelle édification peuvent être

S^da une partie essentielle de la re- pour le prochain toutes les œuvres

ligion , puisque c'est un devoir que de piété que nous pratiquons d ail-

m,.^ \î f ^* manquons à ce devoir loi , que chaque famille adoptât u» m r!î ;• • . . orphelin, et qu'il fut traité comme m. La religion pure et sans tache les autres enfants. Il voulait de olus aux yeux de Dieu notre père. Dieu qu'une partie des dîmes fût alfec^éè est le père des pauvres , et spéciale- aux orphelins , et que les juges leur ment des orphelms. Donc la vraie rendissent la justice préférablement religion doit engager toute âme à tous les autres, chrétienne a aimer singulièrement V. La religion est de visiter les cries orphehns et a les secourir. phelins dans leur affliction. En quel ly. La religion pure et sans tache état se trouve cette maison destinée est de visiter les orphelins. Pourquoi à les recueillir, et que n'y souffrentl?t ""2 f. , P^'^ ^"', l'orphelin ils point? leur sang demandera jusest de tous les pau vres , le plus des- tice à Dieu contre ceux qui les auront titue de secours et de moyens. Aussi délaissés Dieu avait-il ordonné dans l'ancienne

roiLA, Mesdames , la plus haute idée que vous puissiez conce- ^ voir et que je puisse vous donner du devoir de charité pour lequel vous êtes assemblées. Ce n'est pas moi qui vous la propose, cest le Saint-Esprit, et jamais l'Ecriture n'a rien décidé en des termes plus exprès, que ce que vous venez d'entendre. Aussi aans toute 1 Lcriture ne pouvais-je choisir un texte plus propre que ceiui-ci i.our satisfaire à ce que vous attendez de moi, et à rengagement où je suis dexciter votre compassion envers les orphelins LJLcriture ne dit pas qu'une partie delà religion consiste à les visiter et a les secourir; elle dit absolument qu'en cela consiste la religion , et la religion pure et sans tache, la religion parfaite • Heligio munda et immaculata. Or, on ne peut douter que ce passage ne convienne particulièrement à ceux dont je dois vous entreteuir puisqu'il est évident que dans le monde chrétien il n'y a point d orphelins, si j'ose ainsi dire, plus orphelins, ni par conséquent plus fl Ignés de votre zèle. Il fallait toute l'autorité de la parole de Dieu pour vous persuader de cette importante vérité que la religion est particulièrement attachée au soin de ces enfants qui réclament votre assistance : mais je puis vous assurer, Mesdames que SI vous comprenez bien le sens de l'Apôtre , cette vérité vous paraîtra non-seulement très-raisonnable, mais très-naturelle, trèsconlorme ii tous les principes du christianisme : et c'est de quoi j entreprends ici de vous convaincre. Le lieu où je parle est spécialement destiné, disons mieux, spécialement consacré à la subsistance et a lé.lucation de ces orphelins, qui, par l'iniquité des jommes, se trouvent tous les jours exposés au danger de périr et de se perdre, si la Providence et la charité publique ne venaient à leur secours. OEuvre de Dieu dont vous ne pouvez ignorer l'utilité ei la nécessité; œuvre de Dieu dont on me charge de vous représenter 1 état , en vous faisant en même temps connaître l'oblig;ition que vous avez d y contribuer et le mérite que vous aurez d'v participer. Pour cela , Mesdames , tout mon dessein est de vous dé-

SUR LA CHARITÉ ENVERS LES ORPHELINS. 4t

velopper, dans une exposition simple et suivie , les paroles de mon texte. Il ne m'en échappera pas une , parce qu'il n'y en a pas une qui ne demande une réflexion particulière. Appliquez-vous , s'il vous plaît , et commençons.

I. On conçoit assez que le zèle d'assister les pauvres , surtout les orphelins, qui de tous les pauvres sont les plus abandonnés, est une partie essentielle de la religion , puisque c'est un des devoirs que la religion nous recommande plus expressément , et qu'elle nous en fait un point capital : Heligio; car il semble que de là dépende toute la prédestination des hommes, et que le jugement de Dieu doive uniquement rouler sur ce précepte. Venez, dira le Sauveur du monde à ses élus, venez, vous qui êtes bénis de mon Père, parce que j'ai eu faim, et que vous m'avez donné à manger; parce que j'étais nu , et que vous avez pris soin de me vêtir; parce que je manquais de tout , et que vous avez pourvu à mes besoins. On conçoit encore que l'aumône faite au pauvre et à l'orphelin , est noa-seûlement une dépendance et une suite du culte de Dieu, mais un exercice actuel du culte de Dieu , puisque dans la personne de l'orphelin et du pauvre on rend hommage à Dieu même. Honorez^ dit le Sage , au livre des Proverbes (Prov. 3) , honorez le Seigneur de vos biens. On convient même , pour la consolation de ceux qui contribuent à cette sainte œuvre dont il s'agit ici , et à laquelle je vous exhorte , on convient que la charité qui se pratique envers les orphelins , est une espèce de sacrifice , ou un vrai sacrifice que l'on offre à Dieu ; d'où il s'ensuit que c'est donc un des premiers et des plus excellents actes de la religion. N'oubliez pas la charité , disait saint Paul aux Hébreux (Hebr. 13) , et faites part de ce que vous avez , parce que c'est par de telles hosties qu'on se rend Dieu favorable.

Tout cela est certain ; mais pourquoi saint Jacques nous marquet-il si absolument que la religion est d'assister les orphelins, et de les visiter; et pourquoi paraît-il la réduire à ce seul point? voici , selon saint Augustin, sur quoi est fondée sa proposition. C'est qu'en effet toute la religion se réduit à la charité, se rapporte à la charité; qu'elle a la charité pour principe , la charité pour lin, la charité pour objet. Ce qui faisait conclure au maître des Gentils , que la charité est la plénitude de la loi : Plénitude ergo legis est dilectio (Rom. 13), entendant par ce terme dilectio, l'amour du prochain. Car, voilà pourquoi il ajoutait : Qui diligit proximum, legem implevit (Ibid.); Celui qui aime son prochain , accomplit toute la loi. Or, quiconque a le zèle d'assister les orphelins , et de les visiter, doit conséquemment avoir dans le cœur cet amour du prochain : je dis cet amour surnaturel , cet amour chrétien, amour pur, qui, dégagé de tous les intérêts du monde, regarde le prochain dans Dieu, et le soulage pour Dieu. Quel autre motif nous y porterait, et qui pourrait sans cela nous faire penser à des misérables dont l'unique titre, pour s'attirer cet amour, est d'être les créatures de Dieu? Je puis donc dire, et il est vrai, que celui qui s'affectionne à ces malheureux , et qui , connaissant leurs nécessités , s'empresse de leur procurer tous les soulagements qu'il est en état de leur fournir, a dans

l'âme, Do:i-seulenient de la religion, mais le fond de la religion, mais l'abrégé de toute la religion : c'est-à-dire, qu'il est dès-là préparé et déterminé à remplir sans réserve tous les autres devoirs de religion; et comme devant Dieu la préparation du cœur, quand elle est sincère , est réputée pour l'effet même , par ce seul acte de religion il a déjà en quelque manière tout le mérite de la religion ; il en a déjà tout l'esprit : Religio, hsec est. Quel avantage, Mesdames, et quel bonheur pour une àme chrétienne, de pouvoir avec vérité et toujours avec humilité, se rendre à soi-même ce témoignage de sa religion? On dit tous les jours qu'il n'y a plus de foi dans le monde; c'est une plainte ordinaire, et une plainte qui, dans un sens, ne se vérifie que trop ; m.ais en quelque sens qu'on puisse l'entendre, il y aura de la foi parmi nous, tant qu'il y aura des âmes charital'les , puisqu'elles ne peuvent être vraiment et solidement charitables que par la foi, et que le degré de leur foi répond à l'abondance et à la mesure de leur charité : Beligio, hœc est.

II. De là, Mesdames, par une règle toute contraire, se flatter d'avoir de la religion, et n'avoir pas ce zèle de compassion, de tendresse, de miséricorde, pour des sujets aussi délaissés que le sont ceux en faveur de qui je vous sollicite, c'est une religion chimérique et imaginaire, une religion vaine et apparente, une rcllirioD dont Dieu n'est point honoré, et dont les hommes ne sont nullement édifiés. Voilà néanmoins la religion de notre siècle, ei Dieu veuille que ce ne soit pas la vôtre. On voit des femmes qui se piquent d'être chrétiennes et de pratiquer la dévotion, mais qui, toutes pieuses et toutes dévotes qu'elles paraissent, n'ont que de l'indifférence pour les pauvres, sont insensibles à leurs misères, les laissent souffrir, sans être touchées de leurs maux ni se mettre en peine de les adoucir. Elle ont, si vous voulez, de la piété, mais une piété stérile, une piété dont les pauvres ne profitent point, une piété qui dès lors ne peut être cette piété pure et sans tache que l'Apôtre nous recommande : Beligio munda et immaculata.

Il faut que la piété, pour être pure et sans tache, glorifie Dieu. Or est-ce le glorifier que de violer un de ses préceptes les plus étroits, qui est celui de la charité? Est-ce le. gloriOer que de renverser l'ordre de sa providence, qui n'a point donné d'autres fonds aux pauvres que ce qu'ils peuvent et ce qu'ils doivent recevoir de la charité? Est-ce le glorifier, que d'oublier ses images vivantes, ses substituts, ses enlanls qu'il a commis aux soins des fidèles et à leur charité? Il faut qre la piété, pour être pure et sans tache, soit édifiante, soit exemplaire, soit exempte devant les hommes de tout reproche, et à l'épreuve de toute censure ; et le reproche le plus honteux qu'on puisse faire à une chrétienne qui fait profession de vertu, n'est-ce pas de ne s'occuper que d'elle-même, et de n'avoir nulle pitié des pauvres? Moins de prières pourrait-on lui dire, moins de pratiques et d'exercices d'oraison, et un peu plus de bonnes œuvres ; moins de confessions et de communions, et un peu plus d'atteniion et de vigilance pour vos frères et les membres de Jésus-Christ; ou plutôt, sans rien retrancher de vos prières, ni diminuer le nombre de vos communions, montrez-en l'utilité et le

fruit, par le zèle qu'elles vous inspireront pour des chrétiens comme vous, et pour subvenir à leur indigence. Autrement, ou VOUS n'avez que les dehors de la rcligio:i, ou la religion que vous professez, et dont vous prétendez vous prévaloir, n'est pas la religion sans tache que je vous prêche : Religio munda et immaculata.

III. Religion pure et sans tache aux yeux de Dieu notre père : Apud Deum et Patrem. Car Dieu est le père des pauvres, et en particulier le père des orphelins; par conséquent la vraie religion doit porter toute âme chrétienne à aimer singulièrement les orphelins, et à leur en donner des marques solides : pourquoi? parce que la vraie religion, répond saint Augustin, est d'entrer dans les vues de Dieu , et dans les inclinations de Di"u : or, Dieu se plaît à être le père des orphelins, il s'en fait honneur; et quand il se glorifie de cette qualité, il veut être en cela notre modèle : Tibi dere^ lictus est paiiper; orphano tu eris adjutor (Psal. 9); Oui, Seigneur, c'est à vos soins paternels que le pauvre est confié, et c'est vous qui êtes le protecteur de lorphelin. Que failes-vous donc. Mesdames, quand vous vous appliquez à faire subsister ces pauvres enfants qui sont aujourd'hui l'objet de votre chanté? je ne vous dis pas que vous déchargez Dieu du soin de pourvoir à leur subsistance : il est trop bon pour cesser jamais de penser à eux; mais je dis que vous êtes par là les ministres de sa miséricorde , que vous en êtes les coopératrices et les coadjutrices ; je dis que vous acquittez en quelque sorte sa providence à l'égard de ses enfants , afin qu'ils n'aient jamais lieu de se plaindre qu'il leur ait manqué. Il est leur père, et quand vous entrez dans lenrs besoins par une charité bienfaisante, vous leur tenez lieu de mères en Jésus-Christ. Je dis plus encore : c'est ainsi que vous devenez, dansun sens aussi véritable qu'il est honorable, comme les mères de Jésus même. Ne croyez pas qu'il y ait là de l'exagération, puisque c'est le Sauveur luimême, ee divin Sauveur, qui vous le témoigne : car, dans son Evangile, il a déclaré que sa vraie mère selon l'esprit, c'était quiconque fait la volonté de son Père céleste : Quicumque fecerit voluntatem Patrismei, ipse mens [rater et mater est (Matth. 12). Or, pouvez-vous mieux accomplir la volonté du Père céleste , qu'en vous employant auprès de ceux dont il vous a particulièrement chargées, qui sont les orphelins? Religio munda et immaculata apud Deum et Patrem hœc est.

IV. Mais pourquoi les orphelins? Visitare pupillos. Ne le voyezvous pas, Mesdames? parce que l'orphelin est, de tous les pauvres, le plus destitué de secours et de moyens; parce que c'est à l'orphelin que la protection de Dieu est plus nécessaire; parce que c'est l'orphelin qui a plus droit de recourir à Dieu comme à son uniqee refuge, et de dire, comme David : Mon père et ma mère m'ont quitté; ils sont perdus pour moi; mais le Seigneur ma pris en sa garde : Quoniam pater meus cl mater mea dereliciuerunt me : Dominus autem assumpsit me (Ps. 26). Ce n'est pas assez : mais j'ajoute qu'entre les orphelins il n'y en a point à qui ces paroles conviennent si naturellement qu'à ceux que la charité a retirés dans celte mai-

son OÙ VOUS venez les visiter; les autres, quoique orphelins, au défaut de leurs pères et de leurs mères, peuvent encore avoir des appuis; ils trouvent dans leurs familles des parents, des proches, qui les reconnaissent et les élèvent; ils ont des tuteurs qui ménagent leur bien et qui font valoir leurs deniers. Ceux-ci n'ont ni tuteurs, ni parents, dont ils puissent implorer l'assistance; désavoués de tout le monde , ils n'ont personne dans tout le monde à qui s'adresser. Les autres, quoique sans père et sans mère, sont souvent dans un âge où ils peuvent s'aider eux-mêmes : ceux-ci , dès le moment de leur naissance , sont exposés au danger prochain de périr, et périraient en efiet, si le Créateur qui les a formés ne leur avait ménagé une ressource dans la Providence des hommes. Il est donc incontestable que ce sont là les orphelins les plus abandonnés de leurs pères et de leurs mères; que ce sont ceux sur qui Dieu est engagé à veiller, ceux dans qui la religion pure et sans tache se pratique plus à la lettre : Visitare pupillos. C'est entre les bras de Dieu seul que ces pauvres enfants sont déposés; et c'est dans vos mains. Mesdames , qu'il les remet, pour les retirer de la mort, et leur conserver une vie dont vous aurez à lui répondre.

Quel soin , dans l'ancieiine loi , quel zèle Dieu n'a-t-il pas fait paraître pour les orphelins? ceci mérite votre attention , et vous apprendra votre religion. Qu'était-ce, dans l'ancienne loi , que les orphelins? des personnes privilégiées, des personnes spécialement protégées de Dieu , et comme telles respectées. Rien de plus authentique ni de plus formel que ce que nous lisons sur cela dans le Deuléronome. Dieu voulait que les orphelins fussent considérés des Israélites comme leurs frères; que chaque famille en a loptât un , et que cet orphelin ainsi adopté mangeât à la table, eût part a tous les biens, fût traité comme les autres enfants de la maison; il voulait que dans chaque famille il y eût une partie des dîmes affectée aux orphelins, et que lorsqu'on faisait la récolte des fruits de la terre , on en réservât une portion pour l'orphelin, afin qu'il eût de quoi vivre; il voulait que les juges établis pour administrer la justice , la rendissent à l'orphelin, préférablement à tout autre : voilà ce que Dieu avait ordonné dès la loi de Moïse. Dans la loi nouvelle, qui est une loi d'amour et de miséricorde, au- lieu de tout cela, Dieu s'en repose sur votre charité; il ne vous oblige, ni à recueillir ces orphelins dans vos maisons , ni à les faire manger à vos tables; mais il se contente que votre charité pourvoie d'une manière efficace à leur établissement. Sans exiger de vous d'autres dîmes, il veut que votre charité soit pour eux la dîme assurée de vos biens , et qu'ainsi vous soyez à leur égard , encore plus secourables par le principe de la charité, que ne l'étaient les Israélites par l'obligation de la loi.

Vous y êtes d'autant plus indispensablement engagées, Mesdames, que ces orphelins se trouvent ici dans un état plus déplorable : In tribulationem eorum. Leur affliction est extrême : je veux dire que leur indigence est aussi grande que vous pouvez l'imaginer, et j'ai bien sujet de m'écrier avec saint Paul : Os nostrum patet ad vos{n. Cor. 6); je suis député pour vous parler et pour vous parler fortement : Cor nostrum dilataium est {Ibid.)^

je sens mou cœur qui se dilate, qui s'étend par le zèle de la charité, «t même de la religion, qui est là-dessus inséparable de la charité : ]So7i angustiamini in nohis (ii. Cor. 6) ; mes entrailles ne sont point resserrées pour vous et pour votre sanctification : Atigustiamini autem in visceribusv estris (Ibid.); mais que je crains que vos âmes ne se tiennent fermées, ou qu'elles ne s'ouvrent pas autant qu'elles devraient et qu'il est à souhaiter 1 Voilà des enfants dont Dieu nous charge aujourd'hui, vous et moi; il m'ordonne de vous représenter leurs besoins, de plaider aujourd'hui leur cause; et d'y faire servir tout ce qu'il m'a donné de connaissance et de force : c'est là mon ministère, et je tâche à m'en acquitter; mais, quel est le vôtre? de contribuer à l'éducation de ces enfants et à leur salut , de répandre sur eux libéralement et saintement vos dons : libéralement, afin qu'ils en reçoivent une solide assistance; saintement, afin que vous en ayez devant Dieu le mérite , et que vous en obteniez la récompense : ce sera la même pour nous. Or, puisque vous aspirez à la môme gloire que moi , que vos cœurs s'élargissent comme le mien : Eamdem autem habentes remunerationem, dilatamini et vos (Ibid.).

A Dieu ne plaise que je veuille exagérer les misères de cette maison ! Je suis le prédicateur de la vérité , et je ne voudrais pas m'en départir une fois , ni d'un seul point , pour exciter votre charité. On vous a dit qu'un grand nombre de ces enfants sont morts , faute de nourriture et des choses les plus nécessaires : je n'examine point si peut-être on vous en a trop dit, vous avez pu vous en instruire , et même vous l'avez dû : car votre ignorance en cela ne serait pas une légitime excuse. On vous à dit que la multitude de ces enfants croît tous les jours, et que vos charités devraient croître à proportion. Quoi qu'il en soit, Mesdames, je sais que ces ^.nfants sont dans la souOrance, qu'ils sont dans l'extrémité de l'in- ^4'ence,etce ne sera point amplifier si je conclus, qu'ils sont fej^ dans l'état où la religion vous oblige à faire des efforts ©Muordinaires pour les soutenir : Visitare piipillos in tribu latione 4^fUm.

Si vous y manquiez, le sang de ces innocents demanderait à Dieu justice. Car leur sang, aussi bien que celui d'Abel, a une voix qui se fait entendre de Dieu, et qui crie de la terre jusqu'au ciel. Il est pour vous, Mesdames, du dernier intérêt que la voix de ce sang ne crie jamais contre vous. Il est pour vous d'une conséquence infinie que vous écoutiez cette voix , et que sur le témoignage que je vous rends, vous preniez de justes mesures, et vous régliez vos aumônes. Sans cela , qui pourrait vous préserver de la malédiction dont Dieu menaçait les Israélites par ces paroles du psaume : Titrbabuntur à facie ejus, Patris orphanorum , et judicis viduarum (Psal. 67); Ils seront troublés et saisis de frayeur à son aspect, parce qu'il est le père des orphelins, et qu'il sera un jour leur juge; c'est-à-dire, qu'il leur rendra justice aux dépens de ceux etde celles qui les auront négligés, et qui, témoins de leur extrême disette, ne se seront pas mis en devoir de les soulager.

Mais que dis-je. Mesdames, j'aime mieux vous exhorter à ce aaint exercice par l'espérance des bénédictions éternelles que Dieu

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