PREMIÈRE PARTIE
Il est vrai, Mesdames , et c'est une maxime de l'Apôtre dont vous êtes pleinement instruites : la charité, pour être chrétienne, doit être universelle, et faire, autant qu'il lui est possible, du bien à tout le monde. Mais sans déroger en aucune sorte à ce grand principe, ni l'affaiblir, il faut après tout, reconnaître qu'il y a des pauvres plus dignes de nos soins les uns que les autres, et que vous êtes par là même plus fortement engagées à les soulager : or, tels sont les pauvres dont je parle; car, qui sont-ils? apprenez, s'il vous plaît, à les connaître, et suivez-moi.
Ce sont de véritables pauvres, associés en cette qualité de pauvres, et réunis dans une communauté spécialement formée pour les pauvres; qui n'y sont admis qu'après un examen de leurs personnes, de leur état, et surtout de leur pauvreté; par conséquent, qui n'en imposent point par des misères feintes et apparentes , et dans le discernement desquels vous ne pouvez être trompées.
Je sais que la charité n'est point déflante ni soupçonneuse ; je sais même qu'elle doit étre^ au contraire, facile à croire : Omnia crédit (i. Cor. 18); qu'elle doit plutôt courir le hasard de se tromper en assistant le prochain, que de manquer au moindre de ses devoirs; mais, du reste, elle a des mesures à garder et des extrémités à éviter; elle doit être éclairée , sage, circonspecte, pour préférer les vrais pauvres à ceux qui ne le sont pas, les plus pauvres à ceux qui le sont moins, les pauvres certains et déclarés, aux pauvres suspects et douteux. Une crédulité trop prompte pourrait dégénérer en imprudence, comme aussi, une défiance extrême et trop vigilante serait souvent inhumanité et dureté. Mais de ces deux écueils, vous n'avez à craindre. Mesdames, oi l'un ni l'autre, dans la charité que vous exercerez à l'égard de cette maison. Vous y trouverez des pauvres de bonne foi, des pauvres éprouvés; tout ce qu'ils recevront de vous, et tout ce que vous leur mettrez dans les mains, sera sûrement employé, parce qu'il sera employé avec connaissance. Je pourrais donc en demeurer là, et m'en tenir précisément à la raison générale du précepte de l'aumône , et de l'indispensable commandement que Dieu vous a fait, de prêter secours à l'indigent dans sa nécessité : commandement d'autant plus absolu et moins sujet aux excuses et aux prétextes , que cette indigence vous est plus connue, et que vous en avez de plus évidents témoignages.
Mais il y a quelque chose ici, Mesdames, de plus particulier et de plus touchant encore pour vous. Car ce ne sont pas seulement de véritables pauvres , ce sont de saints pauvres , des pauvres qui vivent dans l'ordre, qui servent Dieu, qui édifient le public, qui ne scandalisent point par une pauvreté déréglée, à qui la licence et le libertinage ne tiennent point lieu de richesses; des pauvres qui observent une discipline exacte, qui joignent à la disette où les réduit leur condition, l'assujettissement de l'esprit, l'obéissance à leur supérieur, la pureté des moeurs et une parfaite régularité ; des pauvres qui pratiquent la vie la plus austère , et toute la mortiOcation, toute la perfection du christianisme : tellement que ce séminaire peut passer pour le modèle d'une pauvreté évangélique, d'une pauvreté contente du pur nécessaire, d'une pauvreté ennemie par la profession de tout ce qui peut flatter les sens, et tant soit peu fomenter la mollesse et la délicatesse du corps. Or, par là c'est une pauvreté plus conforme à celle du Sauveur, plus spirituelle, plus intérieure, plus du caractère de cette pauvreté que Jésus-Christ a érigée en béatitude , et à qui le royaume du ciel appartient : Beati pauperes spiritu.
Il y a des pauvres en qui la pauvreté n'est nullem.ent une vertu , parce qu'elle n'est pas dans leur cœur, et qu'au contraire la cupidité y règne, l'avarice , l'injustice, un désir presque insatiable d'amasser par quelque voie, et à quelque prix que ce soit. Mais celleci, bornée à une simple subsistance, et ne voulant rien de plus, n'a ni vues, ni desseins, ni intrigues, ni sentiments qui puissent la corrompre en aucune sorte , et en altérer Tinnocence . De là môme, pauvreté respectable. La pauvreté par elle-même inspire la compassion sans inspirer le respect; bien loin de relever les sujets sur qui elle tombe, et qu'elle afflige de ses calamités temporelles, elle les rabaisse, elle les avilit, elle les dégrade dans l'estime des hommes : mais la pauvreté qui se présente ici à vos yeux, tout obscure et toute dépouillée qu'elle est , doit attirer le respect et non la compassion. Si nous sommes chrétiens, nous devons plutôt lui porter envie , ou du moins nous ne pouvons lui refuser l'honneur qui lui est dû et les éloges qu'elle mérite; mais encore moins pouvons-nous l'oublier et la délaisser.
Ce sont des pauvres qui ont choisi Jésus-Christ, et que Jésus- Christ a choisis. Car quoique Dieu , à parler en général , ait choisi ies pauvres pour les enrichir des dons de sa grâce, et pour les faire héritiers de son royaume céleste : Nonne Deus elegit pauperes in hoc mundo, divites in fide et hœredes regni (Jacob. 2)? Il ne les a pas néanmoins tous choisis également, et tous ne l'ont pas également choisi. Il y en a qu'il rejette et qu'il réprouve, parce qu'ils sont criminels, il y en a sur qui il n'a nulle vue particulière , et qu'il ne destine à rien autre chose dans le monde, qu'à y tenir le aernier rang que sa providence leur a marqué : mais il n'en est pas de môme de ceux-ci. Ce sont des pauvres dont Dieu a fait un choix spécial, des pauvres qu'il a distingués entre les pauvres, en les appelant à lui, et les prédestinant pour son service par une vocation qui leur est propre; des pauvres qui, répondant à cette vocation, ont eux-mêmes fait choix de Dieu, ont embrassé pour cela
l'état ecclésiastique, et ont ainsi consacré leur pauvreté mônie et îeur personne au ministère des autels. Il n'y a point de pauvre dans fa vie qui n'ait droit de dire comme le Prophète : Dominus pars hxredUatis meœ (Psal. 15); Le Seigneur est ma porlicm et mon héritage : mais qui le peut dire avec un titre mieux établi que ces pauvres, qui là-dessus ont l'engagement le plus solennel?
C'est donc à vous, Mesdames, de prendre garde que ce titre ne leur manque pas; car Dieu vous en commet le soin, et vous ne pouvez, sans contrevenir à ses ordres, le négliger. Dans l'ancienne foi il y avait des terres, des villes mêmes, assignées aux lévites ; mais ces lévites de la loi de grâce, si je puis ainsi les nommer, Dieu veut qu'ils n'aient pour entretien, et pour appui que votre charité. D'autres ont des bénéfices, ont des pensions, ont des revenus : ceux-ci n'ont de revenus, n'ont de pensions, n'ont de béné- Cces que vos libéralités dont ils n'abuseront jamais. Si ces aumônes et ces libéralités, si ces sources viennent à tarir pour eux, que feront-ils? à qui s'adresseront-ils? Et ne pourront-ils pas se plaindre à Dieu qu'il les abandonne, qu'il les avait choisis pour leur tenir lieu de tout, et pour ne les attacher qu'à lui; que dans cette vue ils ont renoncé a toutes les atfaires humaines, et n'ont voulu s'occuper que de lui; qu'ils se sont séparés du monde et retirés dans ce séminaire, comptant sur sa providence et se confiant en lui, mais que cette providence ne leur fournit rien, et qu'ils demeurent les mains vides, sans fonds et sans assistance? Plaintes qui retomberaient sur vous, Mesdames, et dont vous vous exposeriez à porter un jour toute la peine.
Que dirai-je encore? ahl voici, ce me semble, ce qui doit faire sur vos cœurs une impression toute nouvelle et plus sensible : ce sont des pauvres étrangers, bannis de leur patrie, en haine de leur religion et de leur foi; des pauvres persécutés, qui souffrent pour la cause de Dieu; des pauvres à qui le lieu de leur naissance n'est interdit que parce qu'ils sont prêtres, ou qu'ils se disposent à l'être, que parce qu'ils sont catholiques et qu'ils défendent les intérêts de l'Eglise. Dans les premiers siècles du christianisme, on les eût mis au nombre des martyrs et des confesseurs de Jésus-Christ. Car, dans le temps des persécutions, c'était une espèce de martyre d'être exilé pour la foi, d'être prisonnier et captif pour la foi. Or, voilà l'état et la situation de ces pauvres. La foi qu'ils professent leur a suscité autant d'ennemis que l'erreur a formé d'hérétiques parmi des peuples indociles et rebelles à la lumière. Ils ont enduré pour cette foi les traitements les plus rigoureux : Angustiati, afflicti (Hebr. 11). Ils ont été proscrits, poursuivis, emprisonnés : Insuper et vincula et carceres. Ils ont été obligés de se cacher dans des déserts et dans des cavernes; et ce n'est qu'après avoir essuyé mille périls, qu'ils ont pu parvenir jusqu'à nous, et chercher en ce royaume un asile : In solitudinibus errantes, in montibus et cavernis terrx [Ibid.),
Mais quel asile y trouvent-ils , s'ils n'y peuvent subsister ? et que leur sert d'être échappés aux traits de leurs persécuteurs et aux attentats de l'hérésie , si nous les laissons languir dans la misère au milieu de la catholicité? Comprenez, Mesdames, comprenez bien
qu'il ne s'agit point seulement ici de la charité et de la miséricorde' chrétienne , qui vous oblige à secourir les pauvres ; mais qu'il s'agit de votre religion, laquelle yous engage, par un devoir encore plus inviolable, à secourir des pauvres, qui ne sont pauvres que parce que leur constance à soutenir sa gloire les a réduits dans cette pauvreté. Quand les martyrs autrefois étaient arrêtés dans les fers , tout le corps des fidèles s'employait à leur soulagement. On les allait trouver dans les prisons; on s'imaginait mille moyens de leur adoucir leur captivité et leurs peines; on s'exposait pour cela soi-même au martyre : tant on les honorait, et tant on prenait de part à tous leurs besoins. Il n'y a plus présentement le même danger : ces ministres du Dieu vivant, ces généreux confesseurs de la foi , vous pouvez sans obstacle les aider; et s'il vous reste quelque zèle pour cette Eglise, dont vous êtes comme eux les membres et les enfants, combien vous doivent être chers et vénérables des hommes préparés à lui faire le sacriQce de leur sang, après lui avoir déjà sacrifié toutes leurs espérances temporelles et leur repos?
Ce sont des pauvres envers qui vous pratiquerez tout à la fuis et l'aumône corporelle, et l'aumône spirituelle, c'est-à-dire, envers qui vous pratiquerez toute la perfection de la charité. Car prenez garde, je vous prie : la charité, qui est la reine des vertus, ne se rend pas seulement attentive aux besoins corporels du prochain; et je puis dire même que ces besoins, qui regardent la vie présente , sont les moindres sujets de sa vigilance et de ses soins. Contribuer à l'instruction, à l'éducation, à la sanctification du prochain; lui procurer les secours du salut, et non-seulement de "son salut , mais du salut d'autrui auquel il peut travailler : voilà l'objet principal de la charité. A l'égard des pauvres vagabonds, on n'exerce que celte charité commune qui soulage le corps. Il est vrai que Dieu l'ordonne et qu'il la récompense; mais ce n'est du reste qu'une charité du dernier ordre , bien inférieure à celle qui va jusqu'à l'âme, puisque l'âme est infiniment plus noble que le corps. Dans les hôpitaux on joint l'une et l'autre, et l'on ajoute au soulagement du corps la conduite de l'âme; mais après tout, la fin immédiate et directe de ces maisons de charité, et si j'ose ainsi m'exprimer, de ces infirmeries publiques, c'est la santé du corps. Tout ce qui concerne l'âme n'en est que l'accessoire, au lieu que l'aumône corporelle ne se fait ici qu'en vue de l'aumône spirituelle; qu'en vue d'affermir des hommes aposioliques dans leur attachement à la vraie créance, de leur associer de zélés ouvriers qui puissent les seconder dans leurs saintes entreprises.
Enfin, Mesdames, ce sont des pauvres qui, par leurs prières, vous rendront au centuple ce qu'ils auront reçu de yous, et qui sans cesse feront monter en votre faveur, vers le trône de Dieu , les vœux les plus ardents et les plus puissants. Deux choses qu'il ne faut point séparer, et que vous devez bien remarquer : les vœux les plus sincères et les plus ardents, et les vœux auprès de Dieu les plus efficaces ot les plus puissants. Car, ce ne sont point de ces pauvres grossiers et mal nés, tels que nous en voyons dans le monde, qui ne pensent qu'à leurs personnes, et dont vous ne pouvez attendre aucun retour. Ce ne sont point de ces pauvres tout
matériels qui ne sentent que leurs misères, sans être touchés de leurs obligations envers les riches, et sans en avoir aucun sentiment. Ce ne sont point de ces pauvres libertins, qui, souvent, n'ont aucun usage des exercices de la religion, et ne prient presque "imais pour eux-mêmes, bien loin de prier pour ceuxqni les assis- ,jent. Ce sont des pauvres reconnaissants, des pauvres sensibles aux bienfaits, des pauvres qui, par christianisme et par piété, encore plus que par une gratitude naturelle, se tiendront obligés de lever pour vous les mains au ciel et de lui offrir leurs sacrifices.
Oui , Mesdames , pendant que vous êtes dans le tumulte et l'agitation du monde, recueillis devant Dieu, ils imploreront pour vous sa miséricorde, lui représenteront, pour la fléchir, vos aumôneset vos charités. Pendant que vous êtes au milieu de mille dangers , et dans des occasions si fréquentes de tomber et de vous perdre, prosternés au pied des autels, ils demanderont à Dieu pour vous des grâces de salut, et les grâces les plus fortes et les plus précieuses. Pendant que vous êtes peut-être hors des voies de Dieu et dans le désordre du péché, humiliés en la présence du Seigneur, ils solliciteront auprès de lui votre conversion , ils arrêteront les^ coups de sa justice , et l'engageront à jeter sur vous un regard lavorable. Car, si leurs vœux sont sincères et ardents, ils ne seront pas moins efficaces ni moins puissants.
Nous savons de quel poids sont les prières des pauvres; nous savons, et l'Ecriture nous apprend que Dieu exauce jusqu'à leurs simples désirs : Desiclerium pauperum exaudivit Do minus (Psal. 9) ; mais il y a des pauvres néanmoins plus en état d'obtenir, et cela par leur mérite personnel et par leur sainteté. Quand le pauvre prie, dit saint Augustin, si c'est un pécheur, ce n'est pas lui que Dieu écoute en faveur du riche , mais c'est l'aumône même du riche, qui, mise comme un dépôt dans le sein de ce pauvre, se fait entendre, et a son langage pour s'exprimer. Au lieu que si c'est un juste, si c'est un homme de Dieu, agréable à Dieu, et uni avec Dieu, ce n'est plus seulement l'aumône qui touche le cœur de Dieu^ mais le pauvre et l'aumône tout ensemble. De sorte que Dieu se trouve doublement engagé à ouvrir ses trésors et à les répandre. Que ne devez-vous donc pas attendre de la méditation et des prières de ces pauvres qui vous exposent aujourd'hui leurs besoins? Par le commerce de l'aumône , vous entrerez en société de tous les biens spirituels qu'ils acquièrent dans la retraite, comme ils entreront en société des biens temporels que vous possédez dans la vie. Ce sont de fidèles serviteurs de Dieu, qui, selon l'expresse doctrine de saint Paul, suppléeront â votre pauvreté, comme vous suppléerez à leur indigence. Il faut, disait ce grand Apôtre écrivant aux Corinthiens et leur recommandant la miséricorde et la charité, il faut que votre abondance soit le supplément de l'indigence de vos frères, afin que, dans votre pauvreté, vous soyez vous-mêmes soulagés par leur abondance. Ce maître des nations supposait que les pauvres étaient riches devant Dieu en mérites et en vertus : c'est pourquoi cette règle ne peut pas être appliquée à tous les pauvres, mais seulement à ceux qui se sanctifient par la pauvreté, à ceux qui sont pauvres de cœur et d'esprit, à ceux qui vivent dans un détachement parfait
des biens de la terre ; et ce même docteur des Gentils supposait au contraire que les riches sont communément très-pauvres en bonnes œuvres et en painteté : d'où il concluait que par une communication mutuelle et utile aux uns et aux autres, ils devaient se prêter secours et s'entr'aider.
Or, voilà, Mesdames, la condition avantageuse que Dieu vous offre , ou que je vous offre moi-même de sa part. Autant que ces pauvres pour qui je m'emploie auprès de vous, sont pauvres selon le monde, autant sont-ils riches selon Dieu, et. autant peuvent-ils vous enrichir, non pas de biens passagers et périssables, mais de biens éternels et incorruptible?. Vilà les amis que vous devez vous faire, suivant la parole de l'Evangile, et que vous devez, pour user de cette expression , acheter au poids de l'or : Facile vobis amicos de mammonâ iniqidtatis (Luc. 16); des amis agréables à Dieu, chéris de Dieu, spécialement élus de Dieu; des amis qui, dans leurs longues oraisons, dans leurs austérités et leurs mortifications, dans leurs saints exercices se souviendront de vous , et ne cesseront d'intercéder pour vous; des amis qui, comme les anges de la terre, se présenteront devant le trône du Très-Haut : je dis plus, qui revêtus du plus sacré caractère, et célébrant chaque jour le redoutable mystère de nos autels, immoleront pour le salut de vos âmes l'Agneau sans tache et la Victime de propitiation. Ah ! Mesdames, quand, au sang de ce divin Agneau, ils Joindront vos aumônes et leurs humble? demandes , le ciel se tiendra-t-il fermé? et que faudra-t-il davantage pour vous mettre à couvert de tous ses foudres, et pour attirer sur vous toutes ses bénédictions? De là vous voyez qui sont ceux que vous devez assister, et je vais encore vous faire voir plus particulièrement pourquoi vous les devez assister. C'est la seconde partie.
SECONDE PARTIE
Il est difficile, Mesdames, que vous ignoriez l'état déplorable où se trouve réduit un royaume jusqu'à présent si fidèle à l'Eglise, et si catholique. L'erreur a prévalu, non par la force de la persuasion, mais par la violence des armes. L'hérésie, après avoir désolé l'Angleterre et l'Ecosse, pour comble de ses prétendus triomphes, a pénétré dans l'Irlande , et y a porté ses ravages. Il n'est permis à nul prêtre d'y entrer; tous les évêques en sont chassés, tous les missionnaires exilés. Si on y tolère encore quelques pasteurs, c'est seulement jusqu'à leur mort et sans espérance de succession. Voilà donc le troupeau de Jésus-Christ abandonné; voilà son héritage détruit; voilà, dans cette terre si longtemps éclairée des plus pures lumières de la foi, et si fertile en saints, la religion éteinte, à moins que Dieu, par son aimable providence, ne daigne y pourvoir. Or, il y pourvoit par réiablissement de ce séminaire, à quoi vous devez contribuer.
Car, dans cet établissement, qu'est-ce qu'on se propose? D'élever des sujets qui puissent un jour i-ervir celle Eglise affligée, et en réparer les ruines; qui, malgré l'injustice des lois et la rigueur des arrêts, aillent remplacer les pasteurs qu'elle aura perdus, et dont elle est sur le point de se voir auL^i^'^^^^ni destituée ; qui osent
hasarder pour cela leur liberté, leur vie, et que nul péril, que nulle crainte ne soit capable d'arrêter; des sujets qui consolent, qui rassurent, qui maintiennent le troupeau , non pas encore absolu-, meut dispersé, mais à la veille de l'être; qui confirment les faibles dans la foi, qui ramènent ceux que l'orage aurait entraînés, qui inspirent un courage tout nouveau à ceux que la persécution n'aura pu ébranler. Car du moment qu'ils manqueront de ce soutien , que doit-on se promettre d'eux , et quel fond y a-t-il à faire sur des peuples intimidés, troublés, déconcertés? Tel est, dis-je, le dessein que se sont tracé les zélés instituteurs de cette maison. Ils ont eu en vue d'établir un séminaire conçu et formé selon l'idée du concile de Trente, c'est-à-dire , de celui de tous les conciles qui s'est appliqué avec plus de soin à la réformation du clergé, qui nous a donné là-dessus de plus solides et de plus saintes règles , et en particulier celle qui regarde l'érection des séminaires : dessein qui n'a pu être que l'œuvre de Dieu, et de cet Esprit de vérité, lequel dispose tout avec autant d'efficace que de douceur et de sagesse.
Animés d'un vrai zèle pour la gloire du Seigneur, de vertueux ministres ont entrepris d'accomplir à la lettre tout ce que les Pères du concile ont prescrit , et de le suivre de point en point. Ils l'ont entrepris , et c'est ce qui s'exécute heureusement en cette sainte communauté. C'est là qu'on cultive de jeunes gens, comme de jeunes plantes, dans la maison de Dieu; de jeunes hommes qui déjà ont assez de raison pour connaître leur état et ses devoirs, mais qui n'ont point encore assez d'usage, ni assez d'expérience pour en exercer les fonctions. C'est là qu'on dresse de jeunes clercs, dont on éprouve le mérite, dont on démêle les bonnes et les mauvaises qualités, les unes pour les faire croître, et les autres pour les retrancher et les corriger, dont on étudie le naturel, le génie , les forces , les talents , afin de les appliquer chacun à ce qui leur convient , et de leur partager utilement leurs emplois. C'est là qu'on forme de jeunes ecclésiastiques à servir l'Eglise dans l'esprit d'humilité, de pauvreté, de patience , de renoncement à soi-même. Les gens de qualité entrent dans l'Eglise pour s'y agrandir, pour s'y enrichir, pour en posséder les honneurs, pour en percevoir les revenus; et selon la fausse opinion du monde dont ils ne se laissent que trop prévenir, ce serait une honte pour eux d'être ecclésiastiques, et de n'avoir nul autre titre qui les distinguât. Mais on fait entendre à ceux-ci que le plus grand honneur où ils puissent prétendre, est de rendre à l'Eglise les services qu'elle leur demande; qu'ils ne doivent avoir, en la servant, ni d'autres vues, ni d'autre ambition ; qu'ils la doivent servir pour les fruits qu'elle en peut retirer, et non pour les avantages temporels qu'ils en peuvent espérer ; et que , bien loin de vouloir profiter de ses dépouilles , ils doivent eux-mêmes se dépouiller de toutes choses , ou du moins consentir à en être dépouillés. C'est là, que dans un certain cours d'études, on leur fait acquérir toutes les connaissances nécessaires : sciences humaines, sciences divines , rien n'est omis, et rien n'échappe à leur application ; car le zèle doit être éclairé , et sans les lumières de la doctrine, il ne peut se conduire lui-môme, ni con-
duire les autres. C'est là que par une pratique ordinaire et journalière de l'oraison, ils s'inslruisent des voies de Dieu, et des plus secrets mystères de la vie intérieure, qu'ils se nourrissent d'utiles lectures, qu'ils y puisent de salutaires enseignements, et qu'ils se disposent à être un jour d'habiles directeurs des âmes. Enfin , c'est laque, par avance et en des exercices particuliers, ils font une espèce d'apprentissage des différents ministères où dans la suite ils doivent être employés; qu'ils s'accoutument à chanter l'office divin, à en observer toutes les cérémonies , à enseigner, à catéchiser, à exhorter, à prêcher. Quelle ressource pour cette Eglise, où ils sont destinés 1 et sans cette ressource, en quelle décadence va-t-elle tomber, et que pourra-t-on recueillir de tant d'ouailles livrées au pouvoir et à la fureur du loup ravissant?
Or, le moyen. Mesdames, de leur procurer ce secours, et de l'entretenir, si la charité n'y contribue? Comment celte maison subsistera-t-elle sans fonds , et quel autre fonds a-t-elle présentement que la Providence , et que les aumônes des fidèles? C'est donc à vous que s'adresse toute une Eglise autrefois si florissante, mais maintenant plongée dans l'amertume, tt accablée sous l'oppression de ses ennemis. C'est vers vous qu'unnombre infini de catholiques tendent les bras , et c'est sur vous qu'ils appuient toute leur espérance. Il est rapporté aux Actes des Apôtres, que saint Paul vit eu songe un homme de Macédoine. C'était l'ange tutélaire de cette province, qui l'invitait à y venir annoncer l'Evangile : Transiens in Macedoniam, adjuva nos (Act. 16). Aiilez-nous, lui disait-il, et pensez à nous. Après celte vision, ajoute Ihistorien sacré, Paul ne tarda pas à partir; nous nous mimes promptement en chemin, assurés que Dieu nous appelait pour instn ire les Macédoniens : Ut aiitem visum vidit, statiin qusesivimus proficisci in Macedoniam, cerli facti quod vocasset nos Deus evangelisare eis {IbUL). Ce n'est point l'ange protecteur de l'Irlande qui vous parle ici, Mesdames; mais c'est le ministre du Seigneur envoyé de sa part, et chargé de vous recommander une des plus chères portions de son troupeau. Ce n'est point pour des idolâtres et des infidèles que je viens intercéder, ce n'est point pour des schismatiques et des hérétiques; c'est pour des enfants de la même Eglise que vous, c'est pour vos frères. Je ne demande point que vous couriez après ces brebis errantes, ni que vous alliez les chercher sur leurs montagnes. Je ne vous dis point en leur nom ; Transiens adjuva nos ; Passez les mers, hâtezvous de nous apporter vous-mêmes la consolation que nous attendons. Quand je vous le dirais, le même zèle qui brûlait le maître des Gentils, et qui le pressait si vivement, devrait vous disposer à entreprendre les plus pénibles voyages; et retenues par de justes considérations, par des raisons de bienséance, de convena.j v; , d'état, du moins dans le sentiment du cœur, et par le désir, devriezvous être préparées à surmonter, s'il le fallait, tous les obstacles, et à soutenir, malgré votre faiblesse , toutes les fatigues qu'il y aurait â supporter. Mais on n'en exige pas tant de vous, et voici précisément où l'on se borne : Adjuva nos; c'est que vous fassiez par d'autres ce que vous ne pouvez faire par vous-mêmes. Or, vous le ferez, en fournissant par vos largesses de quoi assembler de dignes
ministres, de quoi les nourrir, de quoi les vêtir, de quoi les envoyer comme une sainte milice qui combatte pour l'Eglise, et qui achève, par l'efficace de la parole de Dieu , ce que vous aurez commencé par l'abondance de vos charités.
Mais on ne peut pas fournir à tout : vous le dites , Mesdames, et c'est un langage spécieux dont on se prévaut dans le monde; mais écoutez ce que j'ai à y opposer. Car je soutiens d'abord qu'il n'y a communément rien à quoi la charité chrétienne ne puisse satisfaire, lorsqu'elle agit par l'esprit de la foi , et qu'elle est secondée par la confiance en Dieu. Cette foi et celte confiance en Dieu rendent tout possible. Avec l'une et l'autre on est capable de faire des miracles; et c'est ce qui se vérifie tous les jours, surtout au sujet de l'aumône. Confiez-vous en Dieu , et il n'y aura point d'occasion d'exercer la charité, que vous n'embrassiez : ce que vous croyez aujourd'hui ne pas pouvoir, vous deviendra praticable, et peut-êl;re facile. Mais je vais plus loin , et je prétends que celles qui s'autorisent de cette excuse , sont justement celles qui devraient moins alléguer : pourquoi? parce que ce sont ordinairement celles qui pratiquent moins les œuvres de miséricorde, celles qui donnent moins aux pauvres, celles qui , possédées du monde et remplies des maximes du monde, ont moins d'attention et moins de zèle pour le soulagement du prochain; et par conséquent, qui, bien loin d'être justifiées par l'impossibilité imaginaire de fournir à tout, devraient rougir et se confondre deyant Dieu de ne contribuer et de ne fournir à rien. Je prétends que cette excuse cesserait, s'il était question de toute autre chose que de la charité et de l'aumône, s'il s'agissait de fournir à vos divertissements, de fournir à votre jeu, de fournir à votre luxe et à votre faste.
Mais pour cela on se retrancherait d'ailleurs : oui, Mesdames, on se retrancherait pour cela; et que ne se retranche-t-on aussi pour une des œuvres les plus importantes, qui est celle que je vous propose. Vous savez ce qui se passa parmi les Israélites, lorsque Moïse étant sur la montagne où il s'entretenait avec Dieu , il leur vint dans la pensée de construire un veau d'or, et de l'adorer. Quel empressement, quelle ardeur de tout le peuple 1 il n'y en eut pas un qui ne s'employât à l'exécution de ce détestable dessein; et toutes les femmes, pour y concourir, se défirent de leurs plus précieux ornements. Voilà ce que leur inspira l'esprit d'idolâtrie , et que ne doit pas à plus juste titre vous inspirer l'esprit de religion? Ne remontons pas si haut, ne nous éloignons point des temps où nous vivons, et des affaires présentes : vous savez par quelle triste révolution trois couronnes ont été enlevées à l'un des plus saints et des plus déclarés protecteurs de l'Eglise. Providence de mon Dieu, vous l'avez permis par un de ces conseils impénétrables que toute la raison de l'homme ne peut approfondir! Quoi qu'il en soit, vous savez , Mesdames, quelles ont été, je ne dirai pas les contributions, mais les profusions du parti hérétique pour susciter une guerre où la justice a succombé, où tous les droits ont été violés, où l'usurpateur a détrôné le prince légitime, et où l'Eglise, par la chute de ce prince, a perdu de si belles espérances. Hé quoi ! à cet exemple, si toutefois c'est proprement un exemple, et non pas un sujet d'hor-
reur; à cette vue, ne vous sentez- vous point piquées d'une pieuse et généreuse émulation? Quoi ? l'hérésie n'aura rien épargné contre ia foi que vous professez , elle aura travaillé de tout son pouvoir à en arrêter les progrès et à la détruire; et vous, pour la rétablir, pour en sauver au moins les débris, vous ne prendrez rien sur vous, tout vous coûtera, tout vous paraîtra excéder vos forces? Sur cela je vous renvoie au témoignage de cette foi même, qui vit encore assez dans votre cœur pour se faire entendre. Rendez- vous attentives à sa voix , à ses cris, à ses reproches. Que dis-je. Mesdames , soyez toujours de plus en plus sensibles à ses intérêts , comme je dois croire que vous l'avez été jusqu'à présent, et que vous l'êtes. Agissez pour sa cause et pour sa gloire en ce monde, et elle agira pour votre défense devant le tribunal de Dieu , et vous élèvera dans Téternité à une gloire immortelle, que je vous souhaite , etc.