‹ Œuvres complètes de Bourdaloue, de la Compagnie de JésusChapitre 70 sur 79 · SUR L'HUMILITÉ DE LA FOI · texte numérisé non relu

SUR L'HUMILITÉ DE LA FOI

voulaient rien croire. Aa lieu que les Israélites, dans le désert, demandaient à Moïse que Dieu ne leur parlât point, mais que Moïse, son ministre et son interprète, leur parlât lui-même et lui seul, ceux-ci, par une infidélité tout opposée, ont voulu que Dieu vînt leur parler, et ont protesté qu'ils n'écouteraient nul autre que lui. Bien loin de faire l'Eglise juge de leur foi , ils se sont faits euxmêmes les juges de la foi de l'Eglise; ils lui ont disputé son pouvoir, ils ont blâmé sa conduite , ils ont rejeté ses arrêts et ses der;nitions, ils ont cherché à la détruire et employé tous leurs artifices et tous leurs efforts à l'exterm.ner.

XII. Ce n'est pas qu'ils n'aient d'abord affecté une certaine déférence et un certain respect pour ses oracles. Tant qu'ils ont cru qu'il était de leur intérêt de ne se pas encore soulever ouvertement contre elle et d'y paraître toujours unis, ils lui ont fciit les pbis belles protestations d'un attachement inviolable et d'une pleine soumission ; tant qu'ils ont espéré de la disposer en leur faveur, et de lui faire approuver, ou du moins tolérer leurs erreurs , ils l'ont en quelque sorte ménagée, et n'ont point refusé d'être cités devant elle pour ^ rendre compte de leur doctrine. Mais dès qu'éclairée du Saint-Esprit, et ennemie du mensonge, elle a entrepris do censurer et de noter leurs dogmes corrompus, c'est alors que tout l'orgueil qu'ils cachaient dans le cœur a éclaté; elle a jugé, et ils .se sont récriés contre les jugements qu'elle portait; elle les a, menacés de ses anathèmes , et ils ont méprisé ses menaces ; elle l.'s u frappés , et ils ont laissé tomber sur eux ses foudres sans les craindre , ni en être nullement en peine. Voyez ce que fit Luther : les prélats de l'Eglise le condamnaient, et 11 les traitait d'ignorants; le chef de l'Eglise prononçait contre lui, et il répondait que c'était un juge mal informé; on assemblait un concile où il était appelé, et où tout le corps de l'Eglise était réuni, mais parce que ce concile n'entrait pas dans ses sentiments, il lui semblait pitoyable, et lui seul il se tenait plus habile que tous les pasteurs et que tous les docteurs. Fallait-il donc , pour le convaincre, qu'un ange vînt du ciel? un ange descendu du ciel ne convaincrait pas un esprit opiniâtre et enflé d'orgueil.

XIII. Ce qu'il y a de bizarre dans la conduite de ces hérétiques, c'est qu'en même temps qu'ils renonçaient â la vraie Eglise et qu'ils la traitaient avec le dernier mépris, ils se faisaient un fantôme d'église pour lequel ils marquaient de la vénération. Je dis un fantôme d'église : car quel fantôme qu'une église qui ne leur parlait point , qui ne les reprenait point, qui ne les gênait en rien , et qui leur laissait la liberté de tout croire et de tout dire? quel fantôme qu'une église invisible qu'on ne connaissait point , â qui par conséquent on ne pouvait avoir recours, et qui demeurait renfermée dans le cœur des prétendus fidèles, sans se produire au dehors? Idées chimériques, ou, par un orgueil insupportable, ils ont mieux aimé se retrancher, que d'admettre dans le monde chrétien une Eglise visible qui les tînt sous sa domination , et qui fût la règle de leur foi.

XIV. Tel est le châtiment de Dieu. Il permet que les esprits vains et orgueilleux, en s'éloignant du centre de la vérité et de l'unité ,

s'égarent presque en aulant d'erreurs qu'ils font de pas. Pour justifier une proposilioii fur laquelle on les presse, et qu'une gloire mal entendue les empêche de rétracter, ils avancent une autre proposition aus^i fausse et aussi insoutenable que la première. Pour soutenir celte seconde proposition , sur quoi l'on forme de nouvelles difficultés , ils en imaginent une troisième , aussi mauvaise que les deux autres. Ainsi , par un enchaînement d'erreurs qui se trouvent liées nécessairement ensemble , ils s'engagent dans une espèce de labyrinthe où ils demeurent : on les y poursuit; mais à force de coniester, de répliquer, de se défendre par toutes les subtilités et tous les subterfuges que lesprit de mensonge leur suggère, ils viennent enfin à se persuader absolument qu'ils ont raison, que leurs adversaires n'ont rien de solide ni de convaincant à leur opposer, qu'ils ont bien su leur répondre, et qu'ils en ont remporté une entière victoire. On les renverserait mille fois, on les accablerait de preuves, on leur mettrait devant les yeux les témoignages les plus irréprochables, que jamais leur orgueil ne se rendrait. Dieu , de sa part , les abandonne à leur aveuglement et à leur endurcissement : ils y vivent et y ils y meurent.

XV. En voilà, ce me semble, assez pour vous faire voir la nécessité d'une foi humble. Le grand moyen , et souvent même l'unique moyen de réduire une infinité d'esprits, ce n'est pas d'entrer en dispute ni en raisonnement avec eux , mais ce serait de leur inspirer plus d'humilité. Un^legré d'humilité qu'on leur ferait acquérir, serait plus efficace que les plus longues et les plus savantes controverses. Quoiqu'il en soit, tâchez de l'avoir, cette humilité de la foi, et si vous l'ayez, conservez-la bien; ne vous laissez point surprendre à une teiitatioii si ordinaire , de se figurer qu'il est du bel esprit de parler des matières de la religion , et de faire voir qu'on en a plus de connaissance que le commun des chrétiens; jugez-vous vous-même, et demandez- vous de bonne foi à vous-même : Ai-je sujet de penser que je sois en état de donner là-dessus de justes décisions , et où aurais-je puisé les lumières pour cela nécessaires? ai-je bien approfondi les points sur lesquels je m'explique avec tant de chaleur? et dans le parti que je prends , n'y a-t-il pas plus d'orgueil et de vanité, que de raison et de solidité ?

XYI. Souffrez que je vous déclare toute ma pensée, et que je déplore un abus qui croît tous les jours, et qui se répand partout : c'est l'extrême liberté que chacun se donne , de discourir comme il lui plaît sur tout ce qui a rapport à la foi. Si saint Paul , qui a pris soin de nous marquer les caractères de notre foi , en avait parlé comme d'une foi subtile, d'une foi curieuse, d'une foi savante, d'une foi de dispute et de contention, alors nous aurions de quoi bénir Dieu et de quoi nous féliciter, puisque jamais la foi des chrétiens n'eut toutes ces qualités plus avantageusement qu'elle ne les a dans notre siècle. Mais quand je viens à considérer que ce grand Apôtre ne nous fait mention que d'une foi humble, d'une foi simple, d'une foi sans artifice, d'une foi qui n'a de raisonnement que pour apprendre à obéir, je tremble pour la foi d'une multitude infinie de personnes, qui néanmoins portent le nom de fidèles, et qui se disent enfants de l'Eglise. Jamais peut-être n'y eut-il plus de

SUR l'humilité I)E la foî. 363

rafflnementp , m plus de contestations sur la foi , et jamais au^^si n'y eut-il moins d'humilité dans la foi.

XVII. Ne perdons pas Tavantag-e que nous avons toujours eu jusques à présent sur les hérétiques : il nous ont égalé en tout le reste, et quelquefois même en certaines choses ils nous ont surpassés. Ils ont eu l'érudition et la science , ils ont eu la finesse et la pénétration de l'esprit, ils ont eu la grâce et la politesse du langage, ils ont été charitables envers les pauvres, sévères dans leur morale, et plusieurs ont passé parmi eux pour des saints; mais ce qu'ils n'ont jamais eu, c'est l'humilité de la foi. A cet écueil, ils ont tous échoué; à cette pierre de touche, on a distingué l'or pur du faux or; avec toute leur science, ils se sont évanouis dans leurs pensées; leur pénétration et leur finesse d'esprit n'ont servi qu'à les rendre plus artificieux , qu'à leur fournir sans cesse de nouvelles lueurs pour éblouir les âmes crédules à qui ils en imposaient; leur langage poli et affecté n'a été que déguisement, leur morale sévère qu'apparence fastueuse , et leur sainteté qu'hypocrisie. Je vous renvoie à leurs histoires; lisez-les, et vous y trouverez de quoi vérifier tout ce que je dis.

XVIII. Voulez-vous donc un bon préservatif contre tout ce qui pourrait endommager votre foi? soyez humble dans votre foi môme. Non, mon Dieu, devez- vous dire, ce n'est point à moi de m'ingérer en tant de questions qui sont au-dessus de moi. J'ai Moïse et les prophètes (Luc. 16) : c'est-à-dire, Seigneur, que j'ai votre Eglise pour me conduire , et qu'elle me suffit. Je sais où elle est , cette Eglise ; je sais par quelle succession , depuis saint Pierre, ou plutôt depuis Jésus-Christ, elle s'est perpétuée jusqu'à nous ; je sais où nos pères l'ont reconnue , où ils l'ont consultée, comment elle leur a parlé et avec quel respect et quelle obéissance ils l'ont écoutée : je m'en tiens là, et c'est assez pour moi. Quel repos intérieur et quelle paix de l'àme ne se procure-t-on point par une telle soumission? c'est même alors que Dieu, content de nous voir soumis et dociles, nous découvre plus clairement ses vérités. Quoi qu'il en soit, je me souviens de l'avis que donnait saint Jérôme aune vierge dont il était le père en Jésus-Ghrist et le directeur. Pensez-y vousmême, et souvenez- vous-en , pour en faire l'application que vous croirez convenir. Voici les paroles de ce saint docteur, par lesquelles je finis : Attachez-vous à la foi du saint pape Innocent, qui, dans la chaire apostolique, est le successeur dic bienheureux Anastase ; et quelque spirituelle , quelque intelligente que vous puissiez être , regardez toute autre doctrine comme une doctrine étrangère , et rejetez- la.

3G4 IMSÏfiUCTION

INSTRUCTION 6u.r la IPriadence dia salut *.

ANALYSE

Nécessite de la prudence du salut, bien joindre ensemble la prudence

et en quoi elle consiste. du monde et la prudence du salut.

On est souvent sage mondain, et De là encore la nécessité d'un di-

insensé chrétien. recteur sage et vertueux , avec qui

Point de vraie prudence sans la l'on confère même des affaires tera-

prudence du salut. porelles où l'on est engagé.

La vraie prudence doit se proposer La prudence du salut ne doit pas

une fin , et une fin digne de nous, seulement entrer dans les affaires

Or, point de fin digne de nous que le humaines pour en bannir le péché,

salut. mais pour les rendre utiles au salut

On peut néanmoins avoir pour fin mémo et profitables devant Dieu; les biens de la vie présente; mais car elles le peuvent être. pour fin prochaine et non point pour Toile est la science du salut, qu'on fin dernière : tellement que celte fin ne connaît guère dans les cours des prochaine doit être rapportée à la princes. Joseph l'enseigna aux mifin dernière, qui est le salut. nistres de Pharaon.

Ainsi la prudence du salut doit Désordre des gens du monde qui

entrer dans toutes les affaires, même ne suivent que la prudence du monde.

humaines, pour les régler selon Dieu Prétondus esprits forts, combien ils

et selon la conscience. Comparaison seroniconfondusauiugementdeDieu.

de saint Chrysostome. Ne point penser à tout cela, c'est

De là vient la nécessité de savoir un renversement d'esprit.

I. T 'affaire du salut est d'une telle conséquence, qu'elle mérite I toute.«î vos réflexions : et la sagesse chrétienne consiste à ■*^ bien conduire celte grande affaire , à ne la risquer jamais volontairement, pour quoi que ce soit, ni en quoi que ce soit; à juger de toutes les autres affaires, à les mesurer et à les régler, selon le rapport qu'elles ont avec celle-ci ; à ne négliger enfin aucun moyen de la îairc réussir, mais à y employer toujours , autant qu'il est possible, les plus propres, les plus assurés, les plus efOcaces. Voilà ce que j'appelle la prudence du salut, et si cette expression n'est pas tout à fait juste, ce que je veux vous faire entendre, n'en est ni moins vrai, ni moins important. Car je prétends vous faire ici reconnaître et déplorer votre aveuglement, et celui de tant d'autres, (|ui, comme vous, ne vérifient que trop par leur conduite , ce que le Fils de Dieu nous dit dans l'Evangile de cette semaine , savoir : Que les enfants du siècle sont plus sages à l'égard de leurs affaires temporelles, que ne le sont les enfants de lumière, à l'égard de leur salut éternel '.

II. N'est-ce pas ce que la plupart des chrétiens ont à se repro-

* Cette instruction regarde un homme du monde employé dans un ministère important.

2 Evangile du huitième dimanche après la Pentecôte (Lmc. 16).

cher? mais ce qui doit encore bien plus vous confondre devant Dieu, c'est que vous comparant avec vous-même, vous trouverez que vous avez en etîet été jusqu'à ce jour mille fois plus habile, mille fois plus circonspect, mille fois plus prudent sur ce qui concerne les affaires du monde, où vous envisagiez un intérêt périssable et tout humain , que vous ne l'avez été sur ce qui regardait l'intérêt de votre âme et de votre éternité, qui, de tous les intérêts, est néanmoins pour vous le plus essentiel. Disons mieux : le sujet de votre confusion, c'est qu'ayant eu jusqu'à présent de la sagesse pour les affaires du monde, où "*'Ous avez presque toujours réussi, cette sagesse ne vous a manqué que dans l'affaire du salut. De sorte (pardonnez la liberté avec laquelle je vous parle : vous savez quel zèle m'anime, et je sais comment vous me faites l'honneur de recevoir tout ce qui vient de ma part), de sorte que vous pourriez dire de vous, que vous êtes tout à la fois , et un sage mondain , et un insensé chrétien. Gomment vous justifierez-vous auprès du Seigneur sur une si énorme contrariété, et quand Dieu, vous opposant à vous-même , vous demandera compte de votre vie , qu'aurez-vous à lui répondre?

III. 11 me semble que je vous traite encore trop doucement, et que n'ayant point eu la prudence du salut, je devrais conclure que vous avez été absolument dépourvu de toute prudence, puisque, sans la prudence du salut, il n'y a point proprement de vraie prudence. C'est un langage qui n'est que trop ordinaire, et que la corruption du siècle a rendu commun , quand on voit un homme qui s'avance dans le monde et qui conduit heureusement à bout toutes ses entreprises, mais qui, du reste, vit dans une négligence entière des devoirs du christianisme, et semble avoir abandonné l'affaire de son salut, de dire de lui , quoique en plaignant son sort : Il est vrai, cet homme a de l'esprit, il a d'excellentes quahtés, mais il n'a point de piété : il est judicieux, éclairé, plein de bon sens; mais pour tout ce qui regarde les choses de Dieu, il y est insensible. Hors ce seul point, c'est un homme d'une prudence consommée, c'est de toute sa compagnie la meilleure tête, c'est un génie rare. Voilà comment on parle, comment on en juge; et moi je prétends que de parler ainsi, c'est abuser des termes, et que d'en juger de la sorte , c'est pécher contre les premiers principes de la véritable sagesse. Je prétends que du moment qu'un hoinme, chçélien d'ailleurs, comme vous l'êtes et comme vous faites profession de l'être, a quitté le soin de son salut, dès-là, il n'a plus, à le bien prendre, ni conduite, ni jugement, ni force d'esprit, ni conseil. Voilà des expressions bien fortes; mais avec un peu de réflexion, vous en verrez d'abord la vérité.

IV. En effet, il y a du sens et de la conduite à reconnaître, en qualité de chrétien, un bonheur éternel , qui est le salut; un bonheur pour lequel vous avez été créé, et que Dieu vous a marqué comme votre Qn dernière; un bonheur au-dessus de tout autre bien imaginable, ou qui seul est le souverain bien et l'assemblage de tous les biens : y a-t-il, dis-je, le moindre rayon de sagesse et de prudence, à croire par la foi ce royaume céleste où Dieu vous appelle et cette infinie béatitude qu'il vous promet, et à ne l'envisager

jamais en tout ce que vous faites, à ne prendre aucune mesure pour vous l'assurer, à vivre tranquillement et habituellement dans un danger prochain d'en être exclu sans ressource? Qu'est-ce que la prudence, selon tous les maîtres de la morale? c'est l'ordre des moyens à la fin : c'est-à-dire, que la prudende consiste à nous proposer une fin digne de nous, et à chercher ensuite les moyens les plus propres pour y parvenir. Or, vous ne faites rien de cela dans la vie que vous menez, et dans le profond oubli de votre salut où vous avez déjà passé la plus grande partie de vos années. Vous agissez donc au hasard , et agir ainsi est-ce être sage?

V. Vous me direz que, dans toutes vos démarches et dans tous les soins qui vous occupent, vous avez une fin : que c'est, par exemple , de vous enrichir, que c'est de vous élever et de vous agrandir, que c'est d'établir dans le monde votre fortune, votre réputation , votre nom. Mais prenez garde, je n'ai pas dit seulement que la prudence consi^tait à nous proposer une fin : j'ai ajouté, une fin digne de nous, une fin qui nous convienne, une fin qui puisse être notre fin et qui doive Têlre. Or, de devenir riche, de devenir grand , de vous distinguer dans le monde, ce ne peut être là votre fin , et ce ne doit point Fêlre, puisqu'il y en a une autre plus noble, quoique plus éloignée, où vous êtes destiné. Que diriez-vous d'un prince qui, par le droit de sa naissance, pourrait aspirer à la plus belle couronne, et qui, sans se mettre en peine de l'acquérir, bornerait toutes ses préle^itions à posséder un petit coin de terre et se consumerait pour cela de veilles et de travaux? Quoique dans ses travaux et dans tous les mouvements qu'il se donnerait, il eût une fin, qui serait la possession de ce misérable domaine; et quoique par sa vigilaiice et par son adresse il arrivât à cette fin et se procurât l'avantage qu'il souhaitait , le compteriez-vous pour un homme sage? loueriez-vous son habileté, et son savoir-faire, et ne traitcriez-vous pas au contraire ses frivoles desseins et ses prétendus succès, de foUes et d'extravagances? appliquez cette figure à un chrétien, qui, dans tout ce qu'il entreprend et dans tout ce qu'il exécute, n'a en vue que la vie présente, sans penser à son salut : vous trouverez que le parallèle n'est que trop juste.

VI. Ce n'est pas qu'il vous soit précisément défendu , ni qu'il soit absolument contre la prudence, d'avoir pour fin les biens présents, de veiller à vos affaires temporelles, de travailler à vous établir dans le monde, à vous y maintenir, et même à vous y avancer, autant qu'il vous peut être convenable selon votre naissance et votre condition; d'avoir en vue l'honneur de votre maison, la prospérité de votre famille, la fortune de vos enfants, l'exécution de vos projets. Tout cela n'a rien de soi-même qui soit contraire à la véritable sagesse, pourvu que vous fassiez bien la différence de deux sortes de fins, et que vous mettiez entre l'une et l'autre toute la subordination requise. 11 y a une fin prochaine et particulière, et il y a une fin dernière et générale. La fin prochaine et particulière, c'est, si vous voulez, le gain de ce procès, l'acquisition de cette terre, l'entretien de cet héritage, le bon emploi de cet argent, tel dessein à bien conduire , telle place à obtenir, tel mariage à ménager, tel profil à faire, en un mot, tout ce qu'ofl se propose par rap-

SUR LA FRUDF.NCT? DTT SALUT. 367

port à cette vie, et tout ce qui en partage les divers exercices. Mais à ia flri dernière el générale, c'est une autre vie que celle-ci, une vie éternelle; c'est le salut. Vuila ce que vous devez regarder, et ce que vous regardez comme un ffoint essentiel de votre religion. Or, n'est-il pas visible et incontestable , que la fin dernière et générale doit l'emporter sur toutes les lins prochaines et particulières, et même que toutes ces fins particulières et prochaines ne doivent être considérées que comme des moyens d'atteindre à la fin générale, qui est la fin dernière? La raison est, que toutes les fins particulières n'ont qu'un temps, '^t même bien court, et qu'elles ne sont que passagères ; au lieu que la fin dernière est le terme, qui ne passe point, et après lequel il n'y a plus rien à prétendre ni à désirer. D'où vous devez tirer cette grande règle dans le soin des affaires humaines , d'y faire toujours présider la prudence du salut, c'est-à-dire, d'y faire toujours entrer cette prudence du salut pour y examiner deux points d'une extrême importance : premièrement, s'il n'y a rien dans ces affaires humaines et dans la manière dont vous y agissez , qui soit contraire au salut ; secondement, en quoi et comment ces affaires humaines peuvent même servir au salut, et y être rapportées. En user autrement , c'est renverser l'ordre qu'il doit y avoir entre la fin prochaine et la fin dernière j entre la fin particulière et la fin générale : par conséquent, c'est pécher contre la sagesse , et en détruire le principe fondamental.

"VII. Donnons à ceci quelque éclaircissement, et appliquez-vous, je vous prie , à le bien comprendre : tout y est d'une conséquence infinie. Je pose pour première maxime de la prudence du salut, de la faire entrer partout, mais particulièrement dans toutes les affaires humaines, pour prendre garde à ne rien rechercher, à ne vous engager dans rien qui puisse être nuisible au salut. Peut-être serezvous surpris de la distinction que je fais, et que Je vous porte à consulter la prudence du salut, et à l'appeler surtout dans les affaires humaines, comme si elle y était plus nécessité que dans les autres. Elle y est en effet d'une plus g:rande nécessaire, et la preuve en est évidente. C'est que dans les affaires humaines , il y a , à l'égard de la fin dernière. et du salut, beaucoup plus de dangers à craindre et à éviter. Pour les affaires spirituelles, pour la prière, l'aumône, les œuvres de charité et de pénitence , pour toutes les dévotions et toutes les pratiques chrétiennes , quoiqu'on ait besoin de conseil , le besoin toutefois est moins pressant. Comme ce sont des œuvri s saintes d'elles-mêmes, il y a moins de risque à courir, et par là moins de précaution à y apporter. Mais où le salut est plus exposé, et où il se trouve des écueils sans nombre par rapport à la consc'ence et à l'élernité, c'est dans les affaires du monde, dans les sociétéo du monde, dans les engagements du monde, dans les traités, les commerces, les emplois, les ministères du monde. C'est donc là même aussi qu'on doit avoir recours à la prudence du salut : de sorte que plus les affaires sont humaines, plus cette prudence y est nécessaire ; parce que plus les aflaires sont humaines, plus elles participent à la corruption du monde , plus elles tiennent de cet esprit du monde qui est opposé à l'esprit de Dieu , plus elles sont sujettes aux désordres du nionde, et quelles y conduisent plus

directement. Désordres dont il n'est pas possible de se préserver sans un guide qui nous dirige, et qui nous montre les voies où nous pouvons marcher avec assurance , et celles d'où nous devons nous éloigner. Or, ce guide, c'est la prudence du salut.

YIII. A parler en général, de quelque nature que soient les affaires, cette prudence du salut y doit toujours être écoutée et mise en usage. Car il est constant, quelles que soient les affaires où nous nous employons, qu'il n'y en a aucune où nous ne devions agir en chrétiens, c'est-à-dire, en hommes qui croient un salut éternel, où ils doivent aspirer sans cesse, et qu'il ne leur est jamais permis de hasarder pour quelque chose que ce soit, et en quelque état et quelque condition qu'ils puissent être. De là vous voyez aisément qu'il n'y a donc point d'état et de condition, et, en chaque état et chaque condition , point d'occupations ni d'affaires , où la prudence évangélique, qui nest autre que la prudence du salut, ne doive avoir lieu, pour régler toutes nos pensées, toutes nos vues, tous nos sentiments, toutes nos paroles, toutes nos actions, et pour n'y laisser rien glisser qui soit capable de préjudicier le moins du monde à l'affaire du salut. Aussi cette qualité de chrétiens , dont nous sommes revêtus , n'est point limitée : mais comme elle est répandue dans tous les états, elle doit l'être dans toutes nos fonctions. Un juge doit juger en chrétien, un marchand doit négocier en chrétien , un artisan doit travailler en chrétien. Ainsi des autre? professions, depuis les plus relevées et les plus distinguées jusqucs aux plus viles et aux plus obscures. Tellement que ce ne sont point deux choses qu'on soit en pouvoir de séparer, le chrétien d'avec le négociant, le chrétien d'avec l'ouvrier et l'artisan, le chrétien même d'avec l'officier de guerre, le chrétien d'avec le prince et le monarque, parce que tout cela et tout autre état, si j'ose m'exprimer de la sorte, doit être christianisé dans nos personnes. Quand donc l'un exerce sa charge, que l'autre s'acquitte de sa commission ; quand l'un vend ou achète , que l'autre s'applique à son ouvrage; quand l'officier sert son prince dans le métier des armes, ou que le prince sur le trône gouverne ses sujets; disons absolument en tout et quoi qu'on ait à faire , ce n'est point assez de mettre en œuvre celte prudence humaine dont nous pouvons être pourvus, ni de suivre ce bon sens naturel que Dieu peut nous avoir donné , ni de se conformer aux lois et aux coutumes du monde , ni de s'appuyer de l'autorité et des avis d'un ami, d'un parent, d'une famille; ni de s'adresser aux maîtres de lart et aux gens les plus versés dans les affaires du siècle; ni précisément de se conduire, comme on parle, en homme de probité et d'honneur : autant en ferait un païen , et toutes ces règles ne s'accordent pas toujours avec le christianisme ni avec le salut. Notre raison se laisse prévenir de mille faux principes et de mille erreurs; les maximes du monde et ses coutumes sont souvent très-corrompues; des amis , des parents s'aveuglent sur nos intérêts, et la complaisance en bien des rencontres, la chair et le sang les engagent à nous flatter ; les maîtres de l'art et les plus habiles dans le maniement des affaires du siècle ne considèrent point les choses, et ne les décident point par rapport à la conscience ; cet honneur, cette probité mondaine

dont on se pique est communément plus spécieuse que réelle , et n'étant fondée. que sur les sentiments de la nature , il y a une infinité de sujets où elle ne convient guère avec l'Evangile. La seule prudence de la foi, cette prudence surnaturelle et divine, peut nous fournir des lumières pures, qui nous découvrent les routes du salut et les égarements dont nous avons à nous garantir.

IX. Que fait cette prudence supérieure et toute céleste? elle nous met à la main la balance du sanctuaire, ou plutôt elle attache continuellement nos regards sur la loi de Dieu , et ne nous laisse rien clonclureque nous ne nous '-oyons auparavant demandé à nousmêmes: Mais cela se peut-il selon la religion que je professe? mais cela est-il dans l'ordre de la charité? mais n'y a-t-il point là de vengeance, de mauvaise foi, d'injustice? Le conseillerais-je à un autre , ou si quelqu'autre se comportait de même envers moi, le Irouverais-je bon ? N'aurais-je point de peine à la mort de l'avoir fait? Si dans un moment il fallait paraître au jugement de Dieu , le voudrais-je faire, et en ie faisant ne craindrais-je point pour mon salut? Ces demandes et ces réflexions salutaires nous ouvrent les yeux , et nous font apercevoir bien des précipices où nous allions nous jeter en aveugles, et où nous étions sur le point de tomber. Car la prudence du salut no*Js répond sur tous ces articles, et nous donne de sûres et de justes décisions.

X. Souffrez que je me serve ici d'une comparaison, ou que je vous fasse part d'une pensée de saint Chrysostome, que vous trouverez comme moi très-solide et très-judicieuse. Voyez, dit-il, ce qui se passe dans les diètes générales et dans les assemblées des Etals. Aussitôt qu'elles sont convoquées , les princes voisins y envoient des ambassadeurs; les princes mêmes les plus éloignés, et ceux qui semblent devoir moins s'y intéresser, y ont des agents et des députés qu'ils chargent de leurs négociations et du soin de les avertir de toutes les résolutions qui s'y prennent. Et quoique la diète se tienne souvent pour toute autre fin que pour ce qui les concerne, ils ne manquent pas toutefois d'y entretenir leurs intelligences, parce qu'il peut arriver que, dans le cours des délibérations, il naisse quelque incident qui les regarde et où leur intérêt soit mêlé. Voilà justement ce que Dieu fait à notre égard. C'est un grand monarque , lequel a partout des intérêts à maintenir. Dans toutes les affaires du monde qui se traitent, ces intérêts de Dieu sont en péril. Il y peut recevoir du dommage, et il en reçoit tous les jours; sou honneur peut y être engagé, on y peut* donner atteinte à ses commandements; et c'est pour cela, reprend saint Chrysostome, qu'il veut avoir dans chacun de nous comme un agent et un solUciteur qui ménage ses droits et qui les défende. Mais qu'est-ce que cet agent? c'est la conscience, c'est le don d'entendement et de conseil pour discerner le bien et le mal , c'est la prudence du salut. Oui, c'est elle qui, de la part de Dieu et au nom de Dieu , intervient à tout ce que nous nous proposons et à tout ce que nous délibérons, pour le ratifier ou pour s'y opposer, autant qu'il y va de la cause de Dieu et du salut de notre âme. C'est elle qui nous crie intérieurement et sur mille points que le monde approuve : Non licet (Matth. 14); Ne le fais pas , Dieu le condamne ;

Bourdaloue. — 4 Jt4

c'est ambition , c'est avarice, c'est envie, c'est animosité, c'est déguisement et supercherie , c'est une molle et criminelle sensualité. Dès que tu le feras, j'en appelle contre toi , et je te cite au tribunal du maître tout-puissant qui s'en tient ofîensé. Je te le déclare et je l'annonce par avance les suites malheureuses du péché que tu commettras, qui sont la perte de ton salut et une réprobation éternelle. Voilà comment elle nous parle dans le secret du cœur : d'autant plus à croire, qu'elle est plus fidèle, et qu'elle ne tend qu'à notre souverain bien.

XI. Tout ceci duit vous détromper de deux grandes erreurs qui régnent dans la plupart des esprits , et qu'il est bon de vous découvrir pour votre instruction. L'une est de certaines personiies accommodantes qui font une espèce de partage dans la vie des hommes, et s'imaginent avoir par la trouvé l'art de concilier toutes choses; qui, dans les afiaires de Dieu et du salut, disent qu'il faut agir selon les maximes du salut et de la sagesse de Dieu , mais que dans les affaires du monde, il n'y a point dautres règles à prendre que les maximes et les principes du raoude. Erreur également injurieuse au domaine de Dieu , et pernicieuse au salut de l'homme. Toutes les affaires de Dieu et du salut ne sont pas les affaires du monde; mais toutes les affaires du monde sont les affaires du salut et les affaires de Dieu, et puisqu'elles sont toutes les affaires de Dieu et les affaires du salut, je suis obligé de les ordonner toutes selon la prudence du salut et selon les vues de Dieu. Dire le contraire, ce ne serait pas moins qu'une impiété. Et pourquoi voudrions-nous que la prudence du salut n'entrât point dans les affaires du monde, puisque nous voulons bien que la prudence du monde entre dans les affaires de Dieu et du salut? On veut qu'un homme, qu'une femme pratiquent la vertu d'une manière conforme à leur état dans le monde; on veut que dans leur dévotion ils aient égard aux engagements, aux devoirs, aux bienséances du monde, et qu'ils règlent ainsi leur piété selon une certaine sagesse du monde. On le veut, et en cela l'on n'est pas tout à fait injuste , pourvu qu'on ne passe point les bornes; mais ne serait-il pas étrange qu'en même temps on ne voulût pas admettre la prudence du salut dans la conduite et le règlement des affaires du monde? L'exirème difficulté est de savoir bien allier ensemble ces deux prudences, celle du salut et celle du monde. Un homme du siècle a besoin tout à la fois de l'une et de l'autre, étant obligé, par sa condition, de vivre dans le commerce du monde, et ayant d'ailleurs, comme chrétien , une religion selon laquelle il doit être jugé de Dieu. La prudence du monde lui est nécessaire pour accomplir une infinité d'obligations où le monde l'assujetti'; et la prudence du salut lui est encore plus nécessaire pour être en état de rendre compte à Dieu de la manière dont il s*en sera acquitté. La peine, encore une fois, est de les unir toutes deux et de les bien assortir, de les tenir dans un juste tempérament , de ne les point confondre dans leur action , et d'observer dans l'usage qu'on en fait , tout ce que demande la différence de leur nature, de leur objet et de leur iin. C'est à quoi les saints se sont appliqués sans relâche , et ce qui leui faisait chaque jour redoubler leur vigilance et leur attention sur eux-mêmes.

XII. L'autre erreur qui suit de la premiùre, consiste dans la fausse opinion de bien des gens, lesquels trouvent mauvais que les ministres établis de Dieu dans l'Eglise pour être juges des consciences et directeurs du salut des âmes, prennent connaissance de plusieurs affaires qui ont rapport au monde et qui sont des affaires du monde. Pourquoi, dit-on, s'ingèrent-ils en de telles recherches , et que n'en demeurent-ils à ce qui est de leur ressort? Mais moi , je prétends qu'il n'y a aucune affaire du monde qui ne se réduise au tribunal des ministres de Jésus-Christ, parce qu'il n'y en a aucune qui ne puisse avoir quelque liaison avec la conscience et le salut. Un mari s'offense de ce que l'état de sa maison et de sa famille est connu d'un homme étranger, c[u'une femme vertueuse a choisi pour son conducteur dans les voies de Dieu, et à qui elle confie ce qui se passe dans son domestique , afin d'apprendre comment elle doit s'y gouverner et y mettre son salut à couvert. Quel sujet y at-il de s'en offenser? Cet homme, tout étranger qu'il est, n'est-il pas le lieutenant de Jésus-Christ? n'est-ce pas en cette qualité qu'il juge , et par conséquent qu'il a droit de connaître de tout? Il doit être sage ; mais souvent une partie de sa sagesse est d'entrer dans la discussion de ce qu'il y a de plus intérieur et de plus particulier dans un ménage. Il le doit faire avec discrétion ; mais enfin il le doit faire. S'il le fait en homme, je veux dire par une indigne curiosité, il sera lui-même jugé de Dieu; mais s'il ne le fait point du tout, il trahira son ministère. Et à quoi se terminerait donc le sacrement de la pénitence ? Pourquoi les lèvres du prêtre seraientelles appelées, dans l'Ecriture, le trésor public et le dépôt de la science du salut, s'il n'était permis de le consulter sur toutes sortes d'affaires, dès qu'elles peuvent, ou nuire au salut, ou y contribuer? Mais un directeur, dites-vous, un confesseur ne se doit mêler que de ce qui appartient à la direction et à la confession. Cela est vrai : mais quelles sont les matières les plus ordinaires de la confession pour les personnes du monde, sinon les affaires du monde? D'où naissent les doutes , les scrupules, les peines de conscience dans une femme qui craint Dieu et qui veut se sauver : n'est-ce pas de tout ce qui compose sa vie la plus commune? Si le directeur doit ignorer tout ceia , quels enseignements pourra-t-il lui donner? Gomment pourra-t-il lui marquer ce qu'elle peut et ce qu'elle ne peut pas , ce qu'elle doit et ce qu'elle ne doit pas? Si nous avions deux âmes, comme le pensaient certains hérétiques, l'une pour les choses du monde , et l'autre pour les choses de Dieu, et qu'il n'y eût que celle-ci qui fût peccable, alors, je l'avoue, les choses du monde ne devraient plus être soumises, ni à la confession , ni à la direction; mais n'ayant qu'une même âme, et pour le monde et pour Dieu, il est nécessaire que celui qui préside à sa conduite et à son jugement, soit informé de tout ce qu'elle est selon l'un et l'autre, parce qu'elle peut pécher selon l'un et l'autre , et se damner. J'insiste sur ce point dans la vue devons inspirer une pensée bien utile pour vous, et que je voudrais que vous missiez en pratique. Ce serait, dans une multitude d'affaires toutes mondaines dont vous êtes chargé , et qui se multiplient tous les jours , que vous eussiez •quelque homme de Dieu, pour en conférer avec lui et pour les

examiner ensemble, non point par rapport à la politique du siècle, où vous n'êtes que trop expérimenté, mais par rapport à Dieu, à la conscience , au salut. Car, toutes les mesures que vous prenez pour l'heureux succès de vos desseins peuvent être admirablement bien concertées selon le monde, et très-mal selon Dieu. Et je vous confesserai ingénument que j'ai mille fois entendu vanter des actions de gens du monde et des traits de sagesse qui me faisaient pitié, et si je l'ose dire-, horreur, quand je venais à en pénétrer le fond et à en démêler les ressorts; parce que je n'y voyais ni bonne foi, ni droiture, ni équité, ni humanité, ni crainte de Dieu, ni religion. Je voudrais donc , encore une fois , que vous suivissiez le conseil que je prends la liberté de vous donner, et que vous flssiez choix de quelqu'un qui raisonnât avec vous sur quantité d'articles où l'innocence de l'âme peut être blessée, et qui, sans être ni trop lâche, ni trop sévère , vous en déclarât ses sentiments. Eprouvez-le cet homme de confiance, connaissez-le par vous-même, faites-en le discernement entre mille ; mais dès que Dieu vous l'aura adressé, et que vous vous y serez arrêté, ouvrez-lui votre cœur, soumettez à son examen toutes vos entreprises et toutes vos démarches, pro-

Ê osez-lui vos raisons, écoutez les siennes, pesez tout dans une juste alance , et ne vous obstinez point contre la vérité , du moment qu'il vous la fera apercevoir. En matière de salut , c'est une souveraine prudence de ne se point appuyer sur sa propre prudence.

XIII. La prudence du salut n'est pas encore toute renfermée dans cette première règle, de la faire entrer partout pour voir s'il n'y a rien qui soit opposé au salut; mais une seconde maxime également importante, est de l'employer dans toutes vos affaires, et en particulier dans toutes les atfaires humaines, pour les rendre même utiles au salut et profitables devant Dieu. Car ce qui doit être pour vous d'une grande consolation , et ce que vous ne pouvez trop vous imprimer dans l'esprit comme un principe fondamental de votre conduite, c'est que les atfaires les plus humaines en elles-mêmes peuvent être sanctifiées, et vous profiter pour le salut, autant que vous aurez soin de les y rapporter. Mais vous me demandez quel rapport elles peuvent avoir avec le salut. Vous concevez assez que des œuvres de piété, telles que sont l'oraison, la confession, la communion , les exercices de mortification , sont des œuvres salutaires, parce qu'elles ont immédiatement Dieu pour objet, et qu'elles tendent vers lui directement; mais il vous semble qu'au regard du salut, toutes les affaires du monde vous sont tout au plus des soins indifférents, et que c'est beaucoup si elles ne vous détournent pas de votre fin dernière; bien loin d'être capables de vous en approcher et de vous y élever. Voilà l'illusion' dont se laissent ordinairement prévenir les chrétiens du siècle, et en quoi ils se trompent. Si vous êtes dans la même erreur, je puis vous en faire aisément revenir. 11 y a différentes vocations; et toutes les vocations, si ce sont de vraies vocations, sont vocations de Dieu, puisque c'est â lui de nous placer tous comme il lui plaît, et d'arranger toutes choses selon son gré dans la société des hommes. Dieu veut que nous travaillions tous, et que nous agissions , mais les uns d'une façon et les autres d'une autre; ceux-là dans le

monde, ceux-ci dans l'état ecclésiastique, et plusieurs dans la profession religieuse. Cela posé, les affaires humaines, et même les plus humaines; sont donc de l'ordre de Dieu pour ceux qu'il y ^ destinés; étant de l'ordre de Dieu, elles sont donc de la volonté de Dieu ; étant de la volonté de Dieu ; elles sont donc agréables à Dieu en tant qu'elles sont dépendantes de cette divine volonté , et qu'elles y sont unies par la pureté de notre intention; enfin , étant agréables à Dieu, elles sont donc méritoires devant Dieu, elles sont donc dignes des récompenses de Dieu , elles sont donc saintes alors, puisque Dieu n'agrée ^i ne récompense dans l'éternité que ce qui est saint. Ainsi vous comprenez comment vous pouvez les référer à Dieu, en y reconnaissant la volonté de Dieu , et vous y appliquant par ce motif et en cette vue.

XIV. Ce n'est pas tout. Dans le soin des affaires humaines , combien y a-t-il fie fatigues à essuyer? combien de chagrins à dévorer combien d'incidents fâcheux et de contre-temps, combien de traverses à supporter? en combien de rencontres faut-il se faire violence, se gêner, se surmonter, prendre sur soi? Tel, dans un ministère tout profane en apparence , a néanmoins mille fois plus d'occasions de pratiquer la patience, la douceur, la modération, la charité , la soumission aux ordres du ciel , la mortification de ses désirs et la mortification même de ses sens , que n'en ont les religieux les plus austères. Ce n'est point là un paradoxe, et peut-être n'êtes-vous que trop instruit par vous-même de ce que je dis : or tout cela, ce sont des moyens de salut que vous avez dans les mains, et que vous fournissent les affaires dont vous êtes occupé ; car tout cela dirigé, purifié, relevé par un motif surnaturel et chrétien, peut être, au jugement de Dieu, d'un très-grand prix. Combien d'autres, par là même voie, non-seulement se sont sauvés, mais sont parvenus à la plus sublime sainteté?

XV. Voilà quelle est la principale attention de la prudence du salut : elle cherche à profiter de tout pour le salut, parce qu'elle sait que toutes choses , hors le péché , peuvent servir au salut. Au lieu que les mondains , plongés, et comme abîmés dans les alfaires du monde, s'y emploient d'une manière toute naturelle, et par là laissent échapper des trésors de grâces et de mérites dont ils pourraient s'enrichir; un chrétien éclairé de la prudence évangélique, prend des idées supérieures , s'élève au-dessus de la nature , ne perd point Dieu de vue, et, travaillant dans le temps aux affaires du temps présent, porte tous ses regards vers l'éternité. De cette sorte, ce qui demeure inutile dans les mains des autres, lui vaut au centuple; et dans sa condition, quelque éloignée qu'elle paraisse du royaume de Dieu , il trouve abondamment de quoi l'acquérir et de quoi s'y avancer. L'ambitieux fait consister toute sa sagesse à ue pas manquer une occasion de se pousser aux honneurs du monde ; le riche intéressé met toute la sienne à grossir ses revenus et à amplifier ses domaines; mais ce parfait chrétien, tel que vous devez être, et que mon zèle pour vous me fait souhaiter avec ardeur que vous soyez, ne connaît point d'autre sagesse que d'aspirer, par toutes les voies qui se présentent, à une gloire immortelle, d'amas* fier chaque jour des richesses qui ne périront jamais.

XVI. Je ne cesserai donc point, el parle devoir de ma profes* sien, et par l'attachement très-respectueux que j'ai pour votre personne , de vous faire la même exhortation que faisait un prophète au peuple d'Israël : Apprenez où est la prudence, où est le conseil, où est la force de r entende ment {Bdi.ruc. 2). Je serais bien téméraire si j'entreprenais de vous apprendre où est la prudence du monde; vous me feriez là-dessus des leçons, et ce serait à moi de vous consulter comme un maître. Mais les plus grands maîtres dans la sagesse humaine et dans la science du monde , sont communément les moins habiles dans la science du salut : or, vous ne pouvez plus douter que cette science du salut ne soit néanmoins la véritable prudence. Ainsi j'ose vous redire : Faites une étude sérieuse de cette solide et droite prudence. Mais où la trouverez-vous ? elle n'est guère connue dans les cours des princes, ni dans les plus hauts rangs, et je me souviens sur cela d'un beau trait de l'Ecriture : il est remarquable. Le roi-prophète, parlant du patriarche Joseph , dit que Pharaon lui donna un pouvoir absolu et une intendance générale dans tout son empire (Ps. 104); et pourquoi l'élevat-il à ce rang d'honneur? plusieurs considérations l'y engagèrent; mais entre les autres, ce fut afm que Joseph donnât des règles de prudence aux grands de sa cour, et qu'il enseignât la sagesse à ses ministres d'état'. Le moyen que cela pût être, demande saint Chrysostome? à peine Joseph avait-il atteint l'âge de vingt-cinq ans : c'était un jeune homme sans expérience des choses du monde, qui n'avait eu jusque-là d'autre emploi que de garder des troupeaux; qui, tiré par violence de la maison de son père, s'était vu réduit à la condition d'esclave; qui, tout récemment, avait été conQné dans une prison, et ne faisait encore que d'en sortir; qui se trouvait tout nouveau en Egypte et n'en savait ni les mœurs, ni les coutumes. Au contraire, les ministres de Pharaon étaient des vieillards consommés dans les afîaires, et formés par un long usage : cependant il faut qu'ils deviennent les disciples de Joseph, et que ce soit lui qui les .dresse et qui les instruise. Qu'est-ce que cela veut dire? il est aisé, répond saint Chrysostome , de découvrir ce mystère : c'est que les princes et les ministres de la cour de Pharaon étaient des idolâtres, et n'avaient point encore adoré ni servi le vrai Dieu ; c'étaient de grands hommes selon le monde, il est vrai ; ils entendaient parfaitement l'art de gouverner les peuples, j'en conviens; ils maintenaient dans tout son lustre et faisaient fleurir l'autorité royale , je le veux ; ils mettaient dans les finances et dans le commerce un ordre admirable, j'y consens; et qu'on leur attribue mille autres qualités, je ne contesterai pas sur une seule, et je les reconnaîtrai toutes. Mais que leur manquait-il? l'esprit de religion, le culte de Dieu, la connaissance du salut et le zèle d'y parvenir; sans cela toute leur prudence portait à faux , et était aussi vaine que les principes sur lesquels ils l'établissaient; il n'y avait que Joseph qui fût en état de les ramener de leurs voies égarées, et plût nu ciel qu'il y eût dans toutes les cours des rois de pareils docteurs, et qu'on voulût les écouter!

♦ Ut erudiret principes ejus , et senes ejus prudentiam doceret (Ps. 404).

XVII. Le désordre qui perd tout, c'est qu'on n'écoute que la prudence du monde : désordre plus ordinaire dans la grandeur et l'éclat des premières conditions; mais du reste désordre presque universel. A bien juger des choses , quelque apparence qu'on ait de religion, et quelque profession qu'on en fasse, on n'a point dans le fond d'autre prudence que celle du monde. Par une malheureuse fatalité, à force de pratiquer le monde, on réduit à la seule prudence du monde les affaires mêmes où le salut est engagé. Dans toutes les délibérations , c'est presque toujours la prudence du monde qui décide; si la prudence du salut forme quelque difficulté , on la traite de scrupule et de faiblesse : car voici jusqu'oi\ va le désordre. Qu'un homme de bien , et sage selon l'Evangile, témoigne de la répugnance à telle résolution qu'on prend, à tel moyen qu'on lui suggère , à tel avis qu'on lui donne , à tel avantage qu'on lui fait espérer; qu'il balance là-dessus, par une raison de conscience , et qu'il craigne d'y exposer son salut, on en rit, on en plaisante , on le regarde comme un petit génie , et l'on conclut qu'il n'est bon à rien. S'il avait à raisonner et à délibérer avec des païens et des infidèles , je ne m'étonnerais pas qu'on tournât ainsi en raillerie tous ces remords et toutes ces précautions; mais ce que je ne puis assez déplorer, c'est qu'il ait à soutenir les mêmes mépris parmi les chrétiens, et que des gens qui professent la même foi que lui, et qui prétendent au même salut, soient surpris de lui entendre alléguer ce salut et cette foi contre les principes de la politique humaine et contre les manières du monde. De là vient que, pour s'attacher régulièrement dans le monde à la prudence du salut, on a besoin d'une grande fermeté d'âme et d'un grand désintéressement.

XV^iSi. Je sais que vous avez l'un et l'autre. Vous êtes ferme dans ce que vous avez une fois résolu ; et comme vous ne faites rien à à qiïï9s vous n'ayez mûrement pensé et où vos vues ne soient trèsdé^rjç^ressées , les discours du public vous touchent peu, et ses jugKïients ne sont guère capables de vous détourner de tout ce que voiTé croyez être de votre devoir; mais cette fermeté inflexible au sujet des devoirs du monde , prenez garde qu'elle ne vous abandonne lorsqu'il s'agit du salut. Laissez parler ces esprits forts, à qui vous entendez dire quelquefois par dérision, et en se réjouissant , qu'un tel a peur de l'enfer, qu'il est dévot , qu'il a des visions : attendez la fin, c'est la décision de tout. 0 que ces grands esprits, que ces âmes si élevées au-dessus du vulgaire , que ces sages du siècle trouvent bien à rabattre de cette sage.-se dont ils se paraient et dont ils étaient si fiers, quand la mort arrive, et qu'elle les avertit qu'il faut passer dans un autre monde , où toute la prudence de celui-ci n'est de nulle valeur et n'est comptée pour rien 1 Leur prudence mondaine leur a servi à se démêler habilement et honorablement de toutes les affaires qu'ils ont eues à traiter avec les hommes , mais de quel usage leur sera-t-elle pour se démêler heureusement et avantageusement de l'importante affaire qu'ils auront à traiter avec Dieu ? Il s'agira de lui rendre compte , il s'agira de justifier devant son tribunal toute la conduite de leur vie, il s'agira de recevoir de lui une sentence de salut ou de damnation;

il n'y aura point là d'intrigues à imaginer, de ressorts secrets à faire jouer, d'esprits à ménager. D'un seul rayon , la lumière divine dissipera toutes ces fausses lueurs d'une raison bornée, et d'une sagesse qui les aveuglait et les égarait , plutôt qu'elle ne les éclairait et les conduisait. A ce grand jour, à cette révélation, qui tout à coup leur découvrira toute leur folie passée et toute leur misère présente , que penseront ces philosophes , ces intrépides , ces braves en fait de religion , c'est ce que je voudrais , mais ce que je ne puis maintenant leur faire concevoir : si même je me hasardais à vouloir leur en donner quelques idées ; ils ne m'en croiraient pas. Quand donc le concevront-ils? quand ils l'éprouveront. Mais quand ils l'éprouveront , y aura-t-il du remède , y aura-t-il pour eux quelque ressource ?

XIX. Ces réflexions sont terribles, et méritent assurément qu'on s'y rende attentif. Peut-être me direz- vous ce qu'on nous dit tous les jours , que la dissipation du monde et ses mouvem("ii> effacent ces sortes de pensées, et empêchent que la plupart ne >'en occupent. Mais, vous répondrai-je , c'est donc à dire que la dissipation du monde et que ses mouvements renversent Tesprit à la plupart des gens du monde : car, en vérité , qu'appelez- vous renversement d'esprit , si ce n'en est pas un de savoir qu'on doit mourir, qu'après la mort tout sera comme anéanti pour nous sur la terre , qu'il ne nous restera qu'un seul bien à posséder, qui est le salut, que la possession de ce bien unique et souverain dépendra du soin que nous aurons eu de le rechercher dans la vie et de nous y préparer, que la perte de ce bien infini nous exposera à un malheur infini et nous y précipitera : que peut-on, dis-je, appeler égarement et même extravagance, si ce n'est d'être instruit de tout cela, et de le négliger, et de n'en être aucunement en peine , et de l'abandonner au hasard , et de n'y tourner jamais ses vues , et de n'examiner jamais ce qui en sera et ce qui n'en sera pas , comme si c'était une chose à quoi l'on n'eût nul intérêt, ou qu'un intérêt trèsléger? iS'est-ce pas en cela que s'accomplit la parole de Dieu et cette menace qu'il nous fait par son Apôtre : Je perdrai toute la sagesse des sages, et je détruirai toute la prudence des prudents? Il permet que des hommes, d'ailleurs pleins de raison, et du meilleur conseil en toutes les autres affaires, cessent d'être raisonnables et deviennent incapables de tout conseil dans l'affaire de leur salut.

XX. Vous ne serez pas de ce nombre, ainsi que je l'espère et que je le demande souvent à Dieu pour vous. Vous rentrerez en vousmême, et vous considérerez sérieusement tout ce que je viens de vous marquer. Vous serez toujours, comme vous l'avez été jusqu'à ce jour, sage pour les affaires publiques dont vous êtes chargé, sage pour les affaires domestiques de votre maison ; mais vous le serez encore plus pour votre âme et pour l'affaire de votre salut. Vous me faites l'honneur de me mettre au rang de vos amis, et de m'en donner la qualité. Je la reçois avec tout le res[)ect et toute la reconnaissance possible; mais il me serait bien douloureux qu'un homme que j'honore, en qui je remarque les plus beaux talents , et à qui je dois autant qu'à vous , s'oubliât lui-môme dans son affaire

SUR LE CHOIX d'un ÉTAT DE VIE. 377

capitale, lorsqu'il a tant de vigilance et de circonspection dans les affaires, ou qui ne le touchent en aucune sorte, ou qui ne sont pour lui que d'une trôs-peiile conséquence, en comparaison de celle qu'il laisse perdre. Mon ministère m'engage à m'employer au salut des âmes. Je dois être sensible à leur perte par le sentiment d'une charité commune; et fût-ce l'àme du dernier des hommes, et même Tâme de mon plus mortel ennemi, je ne devrais rien épargner pour la sauver. Concluez de là ce que me causerait de regrets et de sensibilité la perte d'une âme qui, par tant d'endroits et tant de raisons particulières , me .'oit être aussi chère que la vôtre. Je vous conjure donc par l'amitié , ou plutôt par la bonté que vous me témoignez en toutes rencontres , de me donner la consolation d'avoir travaillé efficacement à votre plus grand bien et à votre intérêt le plus précieux , qui est le salut. Vous avez sans cesse autour de vous une foule de gens qui vous sollicitent pour d'autres grâces qu'ils veulent obtenir : ce ne sont point là celles que je vous demande. Dispensez-les comme il vous plaira, et à qui il vous plaira; mais accordez-moi ce que je désire si ardemment, et sur quoi je ne craindrai point de vous presser jusqu'à l'importunité, savoir : que voire premier soin soit votre salut. Dans ces autres grâces pour lesquelles on s'empresse tant auprès de vous , chacun ne pense qu'à soi-même et ne cherche que soi-même ; mais dans la grâce que je souhaite et que j'attends de votre religion , je ne pense qu'à vous, et je ne cherche que vous.

INSTRUCTION Sur le Clioix d'un état de vie •.

ANALYSE

Combien le choix d'un état de vie recourir à Dieu même par la prière,

est important pour le salut. Secondement , consulter les mi-

II ne faut point entrer dans un nisires de Dieu, qui sont, 4" un di-

état sans vocation. recteur ; 2o pères et mères.

L'abus est qu'on n'y entre com- Troisièmement , se consulter et

munément que par des vues humai- s'éprouver soi-même devant Dieu,

nés , et qu'on ne consulte que la pru- Surtout examiner deux choses : i'ce

dence du siècle. que l'on conseillerait à un autre dans

De là arrive qu'il y a très-peu de les mômes conjonctures ; 2° ce qu'on

gens qui puissent se flatter d'être voudrait avoir fait si l'on était au

dans l'état où Dieu les veut. moment de la mort.

Trois règles pour bien connaître la Avis de saint Paul touchant le cé-

vocation de Dieu. Premièrement , libat.

DANS l'âge où vous êtes, vous devez penser à faire choix d'un état de vie, et rien n'est plus nécessaire pour vous que de bien connaître l'importance de ce choix et les règles qu'il y faut garder. Vous me demandez là-dessus quelque instruction, et

* Cette instruction regarde une jeune personne de qualité.

je satisfais volontiers à une demande aussi raisonnable que celle-là, et aussi digne de votre piété et de votre sagesse.

I. Imprimez-vous bien dans l'esprit cette grande maxime , qu'il n'y a rien dont le salut dépende davantage que de bien choisir l'état où l'on doit vivre, parce qu'il est certain que presque tous les péchés des hommes viennent de l'engagement de leur état. Combien Dieu voit-il de réprouvés dans l'enfer, qui seraient maintenant des saints s'ils avaient embrassé , par exemple, l'état religieux? et combien y a-t-il de saints dans le ciel qui seraient éternellement réprouvés, s'ils avaient vécu dans le monde? Voilà ce qui s'appelle le secret de la prédestination , lequel roule principalement sur le choix de l'état. Tâchez donc de bien comprendre cetie vérité , afin de vous bien conduire dans une affaire si importante. Car que serait-ce si vous veniez à vous y tromper, et à prendre une autre voie que celle où Dieu vous a préparé des grâces pour faire votre salut.

II. Ce qu'il y a de plus essentiel dans le choix d'un état , est de n'y entrer jamais sans vocation , c'est-à-dire , sans y être appelé de Dieu. Car il ne vous appartient pas de dis^ioser de vous-même pour choisir selon votre gré tel état qu'il vous plaira. Etant à Dieu comme nous y sommes , c'est à lui de nous parler selon les vues et selon les desseins de sa providence; et si , au préjudice d'une obligation si sainte , nous nous engageons témérairement dans une condition où il ne nous appelle pas , dès-là il est en droit de nous y délaisser, et de ne nous plus accorder celte protection spéciale dont il favorise les justes. Or, quel malheur si cela vous arrivait jamais, et si vous pouviez un jour vous reprocher que vous êtes dans un état où Dieu ne vous avait pas destinés! Quand vous seriez alors sur le premier trône du monde, quand vous seriez reine et souveraine, vous devriez plaindre votre sort, et le regarder comme l'état le plus déplorable.

III. Cependant voilà le désordre; et tout ensemble la misère des conditions du monde. On n'y entre que par intérêt, que par ambition , que par passion , que pour y chercher des établissements de fortune. Jamais, ou presque jamais , on n'y envisage Dieu , et la dernière chose à laquelle on pense, c'est d'examiner si l'état qu'on prend est de sa volonté, et si le salut peut être en assurance. Cela ne se voit que trop. Par exemple, dans une alliance qu'on veut faire, et où deux jeunes personnes doivent s'engager par le lien du mariage, à quoi s'applique-t-on? à considérer s'il y a de part et d'autre un bien convenable, s'il y a de la naissiince et de la qualité, si l'entrée en telle famille fera honneur, si elle sera de quelque utilité selon le monde. Dès qu'on y trouve là-dessus tout ce qu'on prétend, on ne se met guère en peine de la vocation divine , ou plutôt on la suppose, comme si elle était infailliblement attachée à de pareils avantages.

IV. Ce n'est pas qu'il soit absolument mauvais d'avoir égard à tout cela. 11 y a une prudence humaine qui n'est point contraire à la sagesse évangélique , pourvu qu'elle lui soit subordonnée. Mais l'abus est de n'écouter que cette prudence du siècle , de ne se conduire que par les principes du siècle, de ne regarder les choses

SUR LE CHOIX d'un ÉTAT DE VIE. 379

que par rapport au siècle, et de ne s'y déterminer qu'autant que les considf^rations du siècle nous y portent. Car c'est faire à Dieu le même outrage et la même injustice que ferait à son maître un serviteur qui voudrait se rendre indépendant, ou qui n'agirait que sous les ordres et sous l'aulorilé d'un autre.

V. De là vient qu'il y a très-peu de gens du monde qui puissent raisonnablement se flatter d'être dans l'état où Dieu les veut. Je ne prétends point vous faire entendre par là que les divers états qui composent ce que nous appelons le monde, ne soient pas en général de la vocation de Dieu. C'est lui qui les a établis, lui qui les a partagés, lui qui, par son infinie sagesse, les a disposés et arrangés. Or, il ne les a pas établis , ni partagés , ni arrangés de la sorte, pour vouloir qu'ils flemeurent vides et sans sujets qui les remplissent. D'où il faut nécessairement conclure qu'entre les hommes il y. en a, et un grand nombre, qu'il a fait naître pour ces étals et qu'il y a appelés. Tellement que ce serait une erreur grossière de croire que d'être engagé dans le monde ce fût être hors des voies de Dieu : comme si Dieu réprouvait tous les états du monde, et qu'on n'en pût embrasser aucun avec une vocation légitime et sainte. Le monde, par l'opération du Saint-Esprit et de sa grâce , a produit dans toutes les conditions de parfaits chrétiens, et fourni au ciel une multitude innombrable de bienheureux. Mais tout ceci supposé, la proposition que j'ai avancée et que je reprends, n'en est pas moins vraie, savoir, qu'il y a très-peu de gens du monde qui puissent raisonnablement et prudemment s'assurer qu'ils soient dans l'état où Dieu les demandait. Car pour avoir cette assurance raisonnable et prudente, il ne me suffit pas en général qu'il n'y ait point d'état dans le monde où je n'aie pu être appelé de Dieu : il faut de plus que je sache en particulier, et autant que j'en puis avoir de connaissance, que Dieu en effet, dans sa prédestination éternelle, m'avait marqué tel état plutôt que tel autre. Je n'en puis être instruit, ou que par une révélation expresse de la part de Dieu, et que certainement les personnes dont je parle n'ont pas; ou que par les soins que j'ai pris pour découvrir, selon qu'il m'était possible, ce que Dieu voulait de moi. Or il est évident que les gens du monde ne prennent communément pour cela nul soin , nul moyen. D'où il s'ensuit qu'ils n'ont donc nulle raison de juger que l'état auquel ils se trouvent attachés soit réellement celui que Dieu, dans ses décrets adorables , leur avait assigné. Car de se répondre que Dieu, malgré leur négligence, les aura conduits dans une affaire si périlleuse; que sans qu'ils se soient mis en peine d'apprendre ses volontés, il aura bien voulu lui-même les leur inspirer; qu'il ne les aura pas laissés là-dessus dans l'ignorance , ni livrés à leur aveuglement, ce serait une présomption mille fois condamnée par la parole de Dieu même et par les sacrés oracles de l'Ecriture. Ainsi ils n'ont rien de solide sur quoi ils puissent appuyer leur con- Cance;etje dis de plus qu'ils ont, au contraire, tout sujet de craindre l'accomplissement des menaces du Seigneur, qui nous a si hautement et si souvent avertis qu'il confondrait la fausse sagesse du monde , et qu'il l'abandonnerait à ses vues trompeuses et à, son sens perverti.

VI. Vous voulez présentement savoir ce que vous devez faire pour connaître les vues de Dieu sur vous, et quelle est votre vocation. C'est ce que je vais vous expliquer, et ce que je comprends en trois articles, qui vous serviront de règles, et que je vous prie d'observer avec une entière fidélité. Le premier est d'avoir recours à Dieu ; le second , de vous adresser ensuite aux ministres de Dieu ; et le troisième, de vous consulter vous-même. Tout ce qu'il y a de plus solide par rapport au choix de votre état, je dis à un bon choix, à un choix sage et chrétien , se trouve renfermé dans ces trois devoirs , dont voici la pratique.

VII. Comme Dieu ne s'explique immédiatement à nous que par ses inspirations intérieures , vous devez d'abord l'écouter dans le fond de votre cœur, et vous rendre attentive à cette voie secrète par laquelle il a coutume de parler à ses élus. Mais afin de l'engager davantage à vous communiquer ses lumières et à se déclarer, vous n'avez point de moyen plus efficace ni plus assuré que la prière. Allez donc aussi souvent que vous le pourrez vous prosterner devant lui, et lui dire comme Samuel : Parlez, Seigneur, et découvrez-moi vous-même quel r'essein vous avez formé sur ma personne; car mo voilà prête à vous entendre, à vous obéir, et à exécuter toutes vos volontés. Quelque difficulté qui se présente en tout ce que vous me prescrirez, et quelque opposé qu'il soit à mes inclinations, du moment que je comprendrai que c'est ce que vous voulez de moi, je ne balancerai pas ; et sans différer, je me mettrai en devoir de l'accomplir. Telle est, mon Dieu, ma résolution, et j'espère de votre grâce que rien ne sera capable de l'ébranler, ni de la changer. A cette prière, vous pourrez encore ajouter celle de David : Montrez-moi, Seigneur, le chemin où je dois marcher, parce que j'ai élevé vers vous mon âme (Ps. 142). Le prophète se sert là d'une puissante raison pour toucher le cœur de Dieu , et il ne pouvait plus sûrement obtenir d'en être éclairé : Parce que j'ai élevé vers vous mon âme. En effet, si Dieu ne souhaite rien plus ardemment que de nous voir seconder sa providence et embrasser ses voies, nous les laissera-t-il ignorer, et n'aura-t-il nul égard au désir que nous lui marquons et à la droite intention que nous avons de les suivre? Ce qui achèvera enfin de l'intéresser en votre faveur, et de le disposera vous accorder votre demande, ce sera d'y joindre quelques dévotions particulières et quelques bonnes œuvres, surtout l'usage de la communion, et même quelques pratiques de la pénitence chrétienne. Car voilà, selon saint Paul, les victimes et les sacrifices par où l'on fléchit le Seigneur.

VIIL Après vous être acquittée de ce premier devoir envers Dieu, vous devez ensuite vous adresser aux ministres de Dieu. Ce sont nos guides, nos conducteurs, et ils ont été établis pour nous donner des conseils salutaires. C'est pour cela que Dieu les éclaire spécialement eux-mêmes, et souvent il arrive que ce qu'il n'a pas voulu par lui-même nous révéler, c'est par leur bouche qu'il nous l'enseigne. Ainsi dans l'ancienne loi , les prophètes étaient-ils appelés voyants , et c'était à eux que Dieu envoyait son peuple pour en recevoir toutes les décisions et tous les éclaircissements nécessaires. Or, par les ministres de Dieu, j'entends deux sortes de per-

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sonnes. Premièrement , et dans le sens le plus ordinaire et le plus

f>ropre , ce sont les prêtres du Seigneur, ce sont nos confesseurs et es directeurs de notre conscience. Ayez un directeur sage , un homme de Dieu, en qui vous preniez confiance, à qui vous exposiez avec simplicité et avec candeur toutes vos vues, toutes vos pensées, toutes les bonnes et mauvaises dispositions de votre âme. Proposez-lui vos doutes, marquez-lui à quoi vous vous sentez attirée, ou à quoi vous avez de la répugnance. Ne lui dissimulez rien ; et quand vous croirez lui avoir dit toutes choses, priez-le qu'il vous examine encore lui-même, et répondez-iui avec l'humilité d'un enfant. Surtout faites-lui voir qu'il peut vous parler avec une pleine liberté, et demandez-lui qu'il vous détermine précisément au parti qu'il jugera le meilleur selon Dieu, et non point à celui qui pourrait vous être plus agréable selon la nature et selon le monde. Dès que vous agirez avec cette droiture et cette bonne foi, vous aurez tout sujet de vous promettre que Dieu présidera au jugement de son ministre, et que l'esprit de vérité lui suggérera pour vous une décision juste, et où vous pourrez vous en tenir. Mais en second lieu, vous devez de plus compter parmi les ministres de Dieu , le père et la mère dont vous avez reçu la vie. Les pères et les mères sont , après Dieu et selon l'ordre de Dieu , les premiers supérieurs de leurs enfants , et ce serait une indépendance condamnable plutôt qu'une liberté évangélique, de vouloir, dans le choix qu'on fait d'un état, se soustraire absolument à l'autorité paternelle. Il est vrai qu'on n'est pas toujours obligé de se conformer aux désirs d'un père et d'une mère , trop préoccupés de l'esprit du monde , et qu'il y a des occasions où l'on peut leur répondre ce que disaient les Apôtres : Est-il de la justice que nous vous obéissions préférablement à Dieu (Act. 4)? Mais au moins faut-il les écouter, peser leurs raisons, y déférer même lorsqu'on n'en a point de plus fortes à y opposer; enfin , soit que l'on condescende à leurs volontés, ou que, pour l'intérêt de son salut, on s'en écarte, leur donner toujours tous les témoignages d'une soumission filiale et du respect qu'on reconnaît leur devoir.

IX. Il vous reste de vous consulter, et, selon le mot de saint Paul, de vous éprouver vous-même. Car, Dieu ne nous a donné le discernement et la raison , qu'afin que nous nous en servions dans toutes les affaires qui nous regardent, mais particulièrement en celles qui nous sont d'une aussi grande conséquence que Test le choix de notre état. Examinez donc sans vous flatter, quel est , de tous les états de la vie , celui où vous pouvez plus glorifier Dieu , celui où vous pouvez faire le plus aisément votre salut, celui auquel vous êtes plus propre , eu égard aux qualités de votre esprit et de votre cœur. Car il se peut faire qu'avec le naturel que Dieu vous a donné, vous vous perdrez où un autre se sauverait, et qu'au contraire vous vous sauverez où un autre se perdrait. Quoi qu'il en soit, souvenez-vous toujours que toute votre délibération doit se rapporter au salut, comme à votre unique fin ; que vous ne devez juger d'un état, ni l'estimer plus que l'autre , qu'autant qu'il pourra vous conduire plus sûrement au salut ; que tout ce que vous avez à considérer en vous-même, se réduit à la seule question que fil ce jeune homme de l'Evangile à Jésus-Christ : Que faut-il que je fasse pour

obtenir la vie éternelle (Luc. 10)? Car voilà le' grand principe que vous devez poser, et d'où vous devez tirer toutes vos conséquences; comme si vous nnsonniez de la sorte : Je veux faire mon salut, et je le veux à quelque prix que ce soit. Ce n'est donc point là-dessus qu'il s'agit de délibérer, puisque je suis déjà toute déterminée et que je le dois être. Mais pour me sauver, il y a plusieurs moyens; et un des plus puissants, c'est la condition et l'état. Ainsi, de tous les états qu'on me propose, ou qui se présentent à mon esprit, j'ai à voir devant Dieu quel est celui qui me paraîtra le plus avantageux pour arriver à mon terme, qui est toujours le salut. Si je n'avais en vue que de m'élever dans le monde , que de briller dans le monde, que de mener une vie douce et agréable dans le monde, c'est ce que je trouverais en telle condition. Mais, encore une fois, tout cela n'est point ma fln, et par conséquent je ne dois avoir nul égard à tout cela. Ma fin , c'est de parvenir à la vie éternelle. Or, je connais, ou je crois de bonne foi connaître que je ne pourrais dans nul éin^ l'acquérir plus sûrement que dans celui-ci : je conclus donc que c'est f iri"i-ci qu'il faut me fixer.

A. Quand vous aurez délibéré de cette manière avec vous-même, si vous ne vous sentez pas encore dans une parfaite détermination , voici deux règles dont vous devez vous servir, et qui sont de saint Ignace dans le livre de ses~Exercices : \° Que voudrais-je conseiller à une autre si elle était en ma place, et qu'elle me demandât mon avis; à une autre qui aurait les mêmes inclinations, ou les mêmes défauts gue moi? Que lui répondrais-je, et à quel genre de vie la porterais-je? Car quand il s'agit des autres, nous sommes ordinairement bien plus désintéressés, et par là même bien plus capables de prendre le bon parti. Or, pourquoi n'aurais-je pas pour moi la même charité et le même zèle que j'aurais pour autrui ? Si c'était un de mes amis qui délibérât , ne cherchant que son salut, je sais ce que je lui dirais : pourquoi ne me le dirais-je pas à moimême? 0 mon Dieu ! dégagez-moi de toutes ces illusions de l'amourpropre, qui m'aveuglent, et qui m'empêchent de penser aussi sainement, sur ce qui me touche, que sur ce qui concerne le prochain. 2o Entre ces diflérents états, lequel voudrais-je avoir pris, lorsque je serai à l'article de la mort? Car c'est alors que j'envisagerai solidement les choses, et que mes passions ni les préjugés du monde n'obscurciront plus ma raison. Ce que je voudrais donc avoir fait à ce dernier moment, c'est ce que je dois faire aujourd'hui; et voilà sans doute la règle la moins trompeuse et la plus infaillible que je puisse suivre. Si j'en use autrement , je dois m'attendre qu'un jour j'en aurai une vraie douleur. Or, ne serait-ce pas une extrême folie d'embrasser un état, dont je prévois que j'aurai à me repentir? 0 mon Dieu ! je vous rends grâces de la vue que vous me donnez. Faites, Seigneur, que j'en profite comme du plus excellent moyen pour me déterminer chrétiennement. Oui, mon Dieu, c'est par là que je veux décider avec vous de ma destinée. Je veux vivre dans l'état où je serai bien aise de mourir. Malheur à moi , si je venais à m'engager dans une condition qui ne me dût produire à la mort que des sujets de crainte et que des regrets! XI. Sans prétendre vous marquer formellement ma pensée sur

l'état qui vous.peiit le mieux convenir, je finis' en vous disant au regard de l'état religieux, ce que saint Paul disait aux premiers fidèles touchant le célibat. Ce passage est admirable , et plein de sens et de religion. Pour ce qui est de l'élat des vierges (i. Cor. 7) , écrivait cet apôtre aux Corinthiens , je n'ai point là-dessvs de précepte du Seigneur à vous intimer; mais je ne fais que donner conseil , comme ayant reçu du Seigneur la grâce d'être fidèle. Je pense donc qu'eu égard aux misères qui nous environnent , et aux dangers continuels où nous sommes exposés , c'est un état avantageux. Ce que je désire , pou'^'^uivait le même docteur des Gentils, c'est que vous n'ayez point de soins qui vous inquiètent. Or, une femme, dans Vétat du mariage, est occupée des choses qui regardent le monde et du soin de plaire à son époux; au lieu qu'une vierge ne s'occupe que des choses qui regardent le Seigneur, pour être sainte de corps et d'esprit. Il vous sera aisé de faire l'application de ces paroles à la profession religieuse. Je ne vous en dis pas davantage : c'est au Seigneur à s'expliquer, et vous serez toujours bien partout où vous serez sous sa conduite et par sa vocation.

Sur la CoraraTinion.

IL y a trois temps à distinguer par rapport à la communion : celui qui la précède, celui de la communion même , et celui qui la suit. Selon cette différence, voici les différents avis que vous devez suivre, et qiii vous serviront de règles pour un saint usage de la divine Eucharistie.

g I. Avis pour le temps qui précède la communion.

I. Bien comprendre que là plus grande , la plus sainte et la plus importante action de votre vie, c'est de communier; et par conséquent, qu'il n'y en a aucune où il soit plus dangereux pour vous d*agir par coutume et par habitude, où vos négligences soient moins excusables, et où vous puissiez moins espérer de Dieu , qu'il ne s'offense pas de vos froideurs et de vos relâchements.

IL Bien concevoir que le plus grand crime que vous puissiez commettre, c'est d'abuser de ce qu'il y a de plus auguste et de plus divin dans notre religion, de vous reïidre coupable de la profanation du corps du Seigneur, et de vous faire un poison mortel de ce que Jésus-Christ a établi pour être la nourriture spirituelle de votre âme.

m. Eue bien persuadé que le plus essentiel de tous vos devoirs en qualité de chrétien, est de vous mettre en état de communier dignement, et de travailler à purifier votre àme, afin qu'elle puisse servir de demeure à Jésus-Christ, en vous disant à vous-même , mais avec bien plus de raison que Salomon : // ne s'agit pas de préparer une demeure aux hommes , mais à Dieu., le Roi, des rois.

IV. Bien méditer ces paroles de saint Paul : Que l'homme s' éprouve

donc soi-même , avant que de manger ce pain céleste; car celui qui le mange indignement, mange sa propre condamnation, parce qu'il ne fait pas le discernement qu'il doit faire du corps du Seigneur (i. Cor. 11). Accomplir, dis-je, mais sincèrement et de bonne foi, ce précepte de l'Apôtre; en sorte que toutes les fois que vous communiez, vous puissiez vous rendre témoignage que vous vous êtp.s éprouvé, et que sans présumer, non plus que saint Paul, d'être jitjdfîé pour cela , votre conscience ne vous reproche rien qui vous puisse être un obstacle, du moins essentiel, à ce sacrement; c'està-dire , que vous ne la sentiez chargée d'aucun péché mortel : car c'est en quoi le concile de Trenle fait principalement consister cette épreuve que vous devez faire de vous , avant que d'approcher de la communion.

V. Faire une confession aussi exacte , aussi fervente et aussi parfaite pour communier, que vous la voudriez faire pour mourir, étant bien convaincu qu'il ne faut pas une moindre pureté de cœur pour aller recevoir Jésus-Christ que pour paraître devant Dieu, et pour subir la rigueur de son jugement. Cette pensée seule suffirait pour ne tomber jamais dans ie dé>ordre des communions sacrilèges , et même pour n'en faire jamais de tièdes, ni d'imparfaites, celles-ci servant bien souvent de disposition aux autres.

VI. Bien entendre que l'épreuve que chacun doit faire de soimême avant que de communier, ne consiste pas seulement à confesser son péché, à s'en accuser, et à le détester; mais à sortir de l'occasion où l'on pourrait être de le commettre, à en retrancher la cause , à en réparer le scandale ; et que tandis que le scandale d'un péché dure , ou qu'on est dans l'occasion de ce péché san.> la vouloir quitter, on n'a pas encore satisfait à l'obligation indispensable que saint Paul nous impose par cette règle : Que l'homme s'éprouve.

VII. Vous souvenir que comme la disposition la pins naturelle, c'est-à-dire la plus conforme , et aux inclinations de Jésus-Christ, et à la dignité de son sacrement , c'est la pureté : aussi , de tous les péchés qui se commettent dans le monde , n'y en a-t-il point qui ait une opposition plus spéciale à la communion , et qui vous en rende plus indigne que le péché d'impureté, parce qu'en déshonorant votre chair, il déshonore la chair de Jésus-Christ môme. L'avoir en abomination dans cette vue, et faire souvent réflexion à ces paroles étonnantes de saint Ambroise, qu'il adressait à Jésus- Christ : Quelle bonté , Seigneur, que pour sauver l'homme , vous n'ayez pas eu horreur de vous incarner dans le sein d'une vierge ! Car si, toute pure qu'a été Marie, saint Ambroise n'a point cru lui faire tort de parler ainsi, qu'aurait-il dit d'une impudique qui, dans l'engagement et dans le désordre de son péché , approche de la communion, laquelle n'est rien autre chose, selon les Pères» qu'une extension ou une suite de l'incarnation?

VIII. N'attendre pas jusqu'au jour de la communion même pour vous y préparer; mais prendre pour cela un temps raisonnable, et y penser d'autant plus tôt, que vos communions seraient plus éloignées les unes des autres; surtout la veille d'un sf saint jour, ou même deux ou trois jours auparavant, vous séparer de toutes les choses qui pourraient vous dissiper l'esprit, comme de certains di-

"vertissements et de certaines conversations, dont l'inutilité et la ■vanité , sans parler du reste , sont plus opposées à la sainteté de l'action que vous devez faire.

IX. Employer les trois ou quatre jours qui précèdent votre communion à faire de saintes lectures, qui vous remplissent l'esprit et le cœur des sentiments dont vous devez être pénétré sur un si grand sujet. Le livre du Mémorial de Grenade sera très-propre pour cela. Y ajouter de bonnes œuvres , particulièrement des aumônes , qui vous attirent les grâces nécessaires pour communier saintement et utilement. Y ioindre une petite .evue que vous ferez de votre conduite, pour reconnaître si depuis votre communion vous avez été plus fidèle à Dieu , et si vous avez avancé dans la voie ûe votre salut ; et marquer en particulier les choses où vous vous apercevrez qu'il y a eu en vous du relâchement : cela même étant la matière des principaux actes intérieurs qui doivent entrer dans la communion suivante.

X. Ménager, s'il est possible, quelques jours avant la communion, un entrelien avec votre confesseur, afin qu'il vous aide par ses conseils à bien faire une action si sainte; rien n'étant plus capable de vous engager à remplir sur ce point tous vos devoirs, que d'en conférer avec celui qui vous tient la place de Dieu , et en qui vous avez pris confiance. Cet avis est de la dernière conséquence , particulièrement aux personnes de la Cour et à ceux oui vivent dans le commerce du grand monde

§ 2. Avis pour le temps même de la communion.

I. Considérer le jour de votre communion comme un jour que I vous devez entièrement et uniquement consacrer à Jésus-Christ; en ' sorte que vous accomplissiez à la lettre le précepte du Saint-Esprit :

iVe laissez rien échapper d'un jour sans en profiter (Eccli. 14). C'est-à-dire, qu'aucune partie d'im jour si heureux ne soit perdue pour vous, et que tout ce que vous ferez ce jour-là se rapporte à l'action principale dont vous devez être occupé, qui est la communion même; vous levant, par exemple, dans cette pensée : Voilà le jour que le Seigneur a fait pour moi (Ps. 117); allant à l'église dans ce sentiment : Voici l'Epoux qui vient, allons au devant de lui; mais par-dessus tout, ne faisant aucune action ni profane, ni frivole, qui puisse marquer un esprit lâche et peu touché des choses de Dieu.

II. Assistera la messe où vous devez communier, avec le même esprit que vous auriez voulu assister avec les Apôtres à la dernière cène, où Jésus-Christ les communia de sa propre main, puisqu'on effet ce qui se passa pour lors dans la personne des Apôtres , va se renouveler dans vous, et que, par le ministère du prêtre qui vous représente Jésus-Christ, vous allez être participant de la même grâce, et recevoir le même honneur qu'eux. Pour cela, vous entretenir pendant la messe, et jusqu'au temps de la communion , dans les affections, ou dans les pensées suivantes.

III. D'une vive foi de la présence réelle de Jésus-Christ dans l'Eucharistie; faisant intérieurement la profession de cette foi, et disant avec l'aveugle-né de l'Evangile : Oui, Seigneur, je crois (Joan. 9).

ifourdaloue. — « 25

Je crois que c'est vous-même que je vais recevoir dans ce sacrement, vous-même qui, étant né pour moi dans une crèche, avez voulu mourir pour moi sur la croix, et qui, glorieux dans le ciel, ne laissez pas d'être caché sous ces espèces adorables : je le crois , mon Dieu, et je m'en liens plus assuré, que si je le voyais de mes yeux , parce que mes yeux me pourraient tromper, et que votre parole est infaillible. Quoique mes sens et ma raison me disent le contraire , je renonce à mes sens et à ma raison , pour me captiver sous l'obéissance de la foi ; et s'il fallait souffrir mille morts pour la confession (le cette vérité, aidé de votre grâce, Seigneur, je les souffrirais plutôt que de démentir sur ce point ma créance et ma religion. rV. D'une adoration respectueuse, qui est comme la suite naturelle de cet acte de foi : car, puisque c'est Jésus-Christ même que vous allez recevoir, il est juste que vous lui rendiez auparavant l'hommage que vous lui devez, comme à votre souverain et à votre Dieu; à l'exemple des premiers chrétiens, qui, selon le témoignage de saint Augustin, ne recevaient jamais la chair du Sauveur dans les sacrés mystères , sans l'avoir premièrement adorée. Ainsi, pendant que le prêtre célèbre , mais particulièrement à l'élévation de l'hostie, vous répéterez souvent d'esprit et de cœur ces paroles de saint Thomas : Mon Seigneur et mon Dieu (Joan. 20) ; adorant Jésus-Christ sur l'autel, comme les Mages l'adorèrent dans l'étable de Bethléem , et lui protestant, avec saint Bernard, que plus il a voulu se faire petit pour se donner à vous , plus vous voulez avoir de respect, de zèle et de vénération pour lui.

V. D'un profond anéantissement de vous-même, vous étonnant qu'un Dieu d'une si haute majesté daigne bien descendre du ciel pour vous visiter; disant, avec bien plus de sujet que la mère de saint Jean-Baptiste, lorsqii'elle reçut la visite de la Sainte Vierge : Et d'où me vient cet excès de bonheur (Luc. 1) , que mon Seigneur et mon Dieu veuille venir à moi? ou , comme le centenier : Ah! Seigneur je ne suis pas digne que vous entriez dans ma maison (Matlh. 8); ou comme le saint homme Job : Et qu'est-ce que ■*homme , Seigneur, pour être élevé à une telle gloire (Job, 7)? Et qui sui.-;-je, moi pécheur, moi ver de terre, pour approcher d'un Dieu aussi saint que vous, pour être assis à votre table, pour y manger le pain des anges, et pour y être nourri de votre chair divine?

VI. D'une humble confiance : car, si Jésus-Christ se plaît , et se tient même honoré que l'on se confie en lui, c'est particulièrement dans ce mystère, où lui-même, sa: s réserve, se communique à nous. Or, s'il se donne lui-même , dit admirablement saint Paul, comment ne nous donnera-t-il pas tout le reste? pourrait-il nous refuser quelque chose en même temps qu'il se livre à nous? Vous devez donc considérer l'Eucharistie comme le trône de la miséricorde de Jésus-Christ, où vous avez droit de vous présenter, pour lui exposer vos misères, vos faiblesses, vos aveuglements, vos erreurs, sûr que vous devez être de lui , que par la vertu de ce sacrement, si vous n'y apportez point d'obstacle, il vous fortifiera, il vous éclairera, il apaisera la violence de vos passions, il vous délivrera de vos mauvaises habitudes : d'emporté que vous étiez, il

VOUS fera paraître modéré; de tiède, il vous rendra fervent; de charnel et dé mondain, il vous changera en homme spirituel et chrétien : vous approcher, dis-je, de Jésus-Christ avec cette espérance, fondée sur sa puissance iniînie et sur son infinie bonté; car n'êtes-vous pas, lui direz-vous,ô mon Dieu? le maître de mon cœur? et quand mon cœur sera-t-il plus absolument dans votre disposition , que quand vous y serez entré par votre adorable sacrement?

VII. D'une crainte filiale , dont il faut que cette confiance soit accompagnée, comme si vousdisiez à Jésus-Christ : Mais ne seraisje point, ô mon Sauveur! assez malheureux pour avoir dans moi un péché secret qui fût un empêchement à toutes les grâces que vous me voulez faire? ne serais-je point un Judas, pour vous donner aujourd'hui le baiser de paix, et pour vous trahir demain? ne vous recevrais-je point comme lui dans l'état d'une conscience criminelle? et , au lieu de venir à moi, comme à un disciple fidèle, n'y venez- vous point avec horreur et avec indignation , comme à un ennemi caché? Si cela était, ah! je vous dirais, comme saint Pierre : Retirez-vous de moi, Seigneur (Luc, 5) , parce que je suis un sacrilège et un impie; mais la même confiance que j'ai en vous , me fait espérer. Seigneur, que vous m'avez remis mon péché, et qu'ensuite , tout indigne que je suis , vous ne me rejetterez pas de votre présence.

VIII. Du désir ardent de recevoir Jésus-Christ : car l'une des dispositions les plus nécessaires pour bien communier, c'est de le désirer; cor;:me l'une des meilleures dispositions pour profiter d'une viande, c'est de la manger avec appétit. Vous témoignerez donc â Notre Seigneur, non-seulement le désir, mais, s'il est possible , l'impatience et l'empressement que vous avez de vous unir à lui dans ce sacrement, en lui disant, comme les patriarches de l'ancienne loi qui attendaient sa venue : Venez, Seigneur, et ne tardez 'pas davantage (Psal. 39) ; venez prendre possession de mon cœur, il est tout prêt, et il ne peut être rempli que de vous : ou, comme le prophète royal , dans ce psaume qui convient si bien à une âme chrétienne, au moment qu'elle approche de la communion : De même que le cerf soupire avec ardeur après les sources des eaux y mon cime soupire après vous, mon Dieu (Psal. 41).

IX. D'une fervente contrition qui achève de sanctifier votre âme, et qui la mette dans ce degré de pureté où elle doit être pour devenir digne de Jésus-Christ; vous servant pour cela des paroles affectueuses de ce saint roi pénitent : J'espère, Seigneur, que vous m'avez déjà lavé par le sacrement de pénitence; mais lavez-moi encore davantage, purifiez-moi de nouveau de toutes les souillures de mon péché (Psal! 50), afin que je sois en état de me présenter à vous. Créez dans moi un cœur pur, et renouvelez jusqu'au fond de mes entrailles cet esprit de droiture et de justice {Ibid.), sans lequel toute la dévotion dont je me sens touché en communiant, ne serait que mensonge et illusion. Comme le péché, ô mon Dieu! est l'unique chose qui puisse vous déplaire en moi, je le déteste et l'abhorre, parce qu'il vous déplaît. Quand il ne me rendrait point d'ailleurs sujet aux châtiments terribles et effroyables

388 INSTPUCTION

dont votre justice le punit, et quand il ne mériterait point l'enfer, il me suffit, pour l'avoir en exécration, qu'il m'éloigne de vous, el qu'il empêche que vous ne vous unissiez à moi par le sacrement de votre corps.

X. D'un parfait amour : car, si vous êtes obligé d'aimer Jésus- Christ de tout voire cœur, et de cet amour de préférence qui vous est commandé par la loi divine, beaucoup plus devez-vous lui en donner des marques dans ce sacrement , qui est singulièrement et par excellence le sacrement de son amour et de sa charité envers les hommes. Il faut donc vous imaginer que, dans le moment de la communion , Jésus-Christ vous demande comme à saint Pierre : M'aimez-vous (Joan. 21)? et ensuite lui répondre avec la même ferveur que cet Apôtre : Oui, Seigneur, vous savez que je vous aime {Ibid.). Mais la protestation sincère que je vous fais aujourd'hui , est que je veux vous aimer d'un amour solide et effectif, qui ne consiste pas simplement dans les paroles, mais dans l'accomplissement de mes devoirs , dans l'observation exacte de vos commandements, dans un attachement inviolable à votre loi , dans la crainte de vous offenser , dans la fuite de tout ce qui vous déplaît , dans un renoncement éternel aux fausses maximes du monde , et à tout ce qui est contraire au christianisme que je professe.

XI. D'une attention particulière aux paroles du prêtre , lorsqu'il vous présentera le corps de Jésus-Christ , et qu'il vous dira : Que le corps de Notre Seigneur Jésus-Christ garde votre âme jusque dans la vie éternelle. Paroles qui doivent faire sur vous une vive impression, en vous faisant comprendre la fin pour laquelle vous communiez, qui est de persévérer dans la grâce : c'est-à-dire , de ne pas communier sim.plement pour observer pendant quelques jours une certaine régularité de vie ; mais pour être constamment fidèle à Dieu et vous maintenir dans l'état où vous a mis le sacrement de JésLis-Christ , en sorte qu'il soit maintenant pour vous un gage do la vie éternelle.

XII. D'une prière courte, mais aiiectueuse, que vous ferez à Jésus-Christ, le conjurant de suppléer par sa grâce à tous vos défauts, et de mettre lui-même dans votre cœur les dispositions nécessaires pour le bien recevoir : reconnaissant avec humilité que, quoi que vous aycv. lait pour cela vous êtes toujours infiniment indigne de ce sacrement.

g 3. A vis pour le temps qui suit la communion.

I. Sortir de la sainte table avec un profond respect de la présence de Jésus-Christ, qni est au milieu de votre cœur, et dont il est vrai de dire dan^ ce moment-là, que la plénitude de sa divinité habite en vous corporelloment. Etre quelque temps dans le silence, comme saisi d'admiration des choses qui viennent de s'accomplir en vous, et vous considérant vous-même comme le tabernacle vivant où réside alors le Saint des saints. Pensée admirablement propre pour vous tenir dans un parfait recueillement, et nonr arr»^ler toutes les distractions de votre esprit, qui ne pourraient être alors que criminelles; comme si Jésus-Christ yous disait : Appli'

qiiez-vous à me contempler, et reconnaissez que je suis votre Dieu (Ps. 45), puisqu'on vertu de ce mystère, vous en avez une expérience si sensible.

II. Goûter le bonheur et l'avantage que vous avez de posséder Jésus-Christ , qui est votre souverain , et qui , par la communion , se fait le gage de votre béatitude , comme il en doit être l'objet pendant toute l'éternité , vous appliquant ces paroles du psaume : Goûtez, et voijez combien le r:igneur est doux (Psalm, 33). Il est glorieux dans le ciel, il est tout-puissant sur la terre, il est terrible dans les enfers ; mais il est doux dans ce sacrement, et la douceur dont il y remplit les âmes justes est le caractère de sa divine présence. Ah! mon Dieu, lui direz-vous, que le goût des saintes délices que vous me faites maintenant sentir ra'ôte pour jamais le goût des douceurs criminelles, et des plaisirs du monde, qui ne font qu'empoisonner mon cœur et corrompre ma raison. Que cet avant-goût que vous me donnez de votre paradis , dans l'adorable Eucharistie, corrige en moi tous les goûts dépravés de mes passions, qui me font aimer ce que je devrais souverainement haïr, et qui me font préférer, aussi bien que l'enfant prodigue , la nourriture des pourceaux , c'est-àdire , ce qui contente ma sensualité . aux véritables biens que vous communiquez à ceux qui s'attachent à vous. Entrez dans le sentiment du saint vieillard Siméon , lorsque , pour comble de ses désirs, il vit Jésus-Christ entre ses bras : C'est maintenant. Seigneur, que j'aurai la consolation de mourir en paix (Luc. 2) , puisque non-seulement mes yeux vous ont vu , mais que mon âme vous possède, et que ma chair même est pénétrée de vous, qui êtes la source de la vie.

III. Faire après la communion ce que David pratiquait si saintement : J'écouterai ce que le Seigneur dira au dedans de moi (Psal. 84). Car c'est proprement alors qu'il est dans vous , et si vous vous rendez attentif, il ne manquera pas de parler secrètement à votre cœur pour vous dire bien des choses auxquelles vous ne pensez pas, et que vous vous dissimulez à vous-même, mais dont il vous fera convenir. Par exemple , il vous reprochera certaines infidélités où vous tombez, certains désordres dans lesquels vous vivez, certaines lâchetés que vous ne vous etforcez pas de vaincre. Il vous dira en quoi il veut que vous changiez de conduite , ce qu'il veut que vous lui sacrifiiez, à quoi il veut que vous renonciez. En un mot, luimême s expliquant immédiatement à vous , et remuant tous les ressorts de votre conscience, il vous déclarera ses volontés, mais d une manière dont il sera impossible que vous ne soyez touché aussi bien que convaincu. Dites-lui donc alors , comme Samuel : Parlez , Seigneur, parce que votre serviteur écoute (i. Reg. 3).

IV. Vous acquitter du principal devoir que Jésus-Christ attend de vous après la communion , qui est de lui témoigner votre reconnaissance pour le bienfait inestimable que vous venez de recevoir de lui. Car quelle ingratitude ne serait-ce pas, si, rempli de ses dons et de lui-même , vous n'en aviez aucun sentiment, et ne mériteriez-vous pas d'être regardé comme un monstre de la nature, si un amour aussi parfait que le sien ne trouvait dans votre âme aucun retour? Ahl Seigneur, devez- vous lui dire, que ma main

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droite s'oublie elle-même , si je vous oublie jamais; et que ma langue demeure attachée à mon palais, si je ne me souviens éternellement de vous (Ps. 136). J'ai été un infidèle , j'ai été un iàche, j'ai été un prévaricateur, mais je ne veux pas être un ingrat; et puisque le sacrement de votre corps est une véritable eucharistie , c'est-à-dire, un sacrement d'action de grâces, non-seulement je veux vous marquer par toute la suite de ma vie , combien je vous suis redevable de l'avoir reçu ; mais je veux même qu'il me serve pour vous remercier de tous les autres biens que vous m'avez faits et que vous continuez à me faire. Car que vous rendrai-je , ô mon Dieu ! pour avoir usé envers moi de tant de miséricorde ; et par où pnis-je reconnaître les obligations excessives que je vous ai; les grâces dont vous m'avez comblé , les marques singulières de protection par où vous m'avez distingué, sinon en parlicipaut à ce calice mystérieux de votre passion? M'avez-vous enseigné un autre moyen que celui-là pour répondre avec quelque sorte d'égalité à votre charité infinie? Si je suis assez heureux pour avoir communié en état de grâce, ne puis-je pas me consoler dan» la pensée, que vous offrant vous-même à vous-même , puisque vous êtes maintenant à moi , je satisfais pleinement à tout ce que je vous dois?

V. Faire à Jésus-Christ une oblatiou entière de votre personne, lui protestant, qu'après lavoir reçu dans la communion, vous ne voulez plus vivre que pour lui, afin de vérifier sa parole : Celui qui mange ma chair, vivra pour moi {ioAn. 6). Que vous ne voulez plus avoir de pensées, former de desseins , exécuter d'entreprises , que dans l'ordre de la parfaite soumission que vous lui devez; que vous ne voulez plus employer votre santé, vos forces , les talents de votre esprit, votre autorité, votre crédit, vos biens, enfin tout ce qui dépend de vous, que pour les intérêts de sa gloire : lui assujeltis-anl toutes les puissances de votre âme , en sorte qu'il en soit le maître; el qu'il y règn^ absolument; et afin que cette oblation ne soit pas vaine, et dune pure spéculation, la réduisant en pratique piw l'examen que vous ferez de vous-même. C'est-à-dire, que si vous étiez assez malheureux pour avoir quelque attache dans le ajonde , vous en fassiez le sacritice à Jésus-Christ dans ce momentlà, '^'n lui disant : Non, Soigneur, après la faveur singulière dont vous venez de m'honorer, je ne souffrirai pas qu'il y ait rien dans moi qui puisse partager mon cœur entre vous et aucun être créé.

Vï. Demander à Jésus-Christ, tandis qu'il est encore au milieu de vous , toutes les grâces dont vous avez besoin, le forçant par une aîrnable et sainte violence à vous les accorder, en lui disant, comme J tC')[> disait à lange : Non, je ne vous laisserai point aller que voua lie m\iyez donné votre bénédiction (Gènes. i-)2). Je ne vous demande point , Seigneur, lui ajouterez- vous , des grâces temporelles, de la réputation, des honneurs, des prospérités, des richesses . tout cela ne servirait peut-être qu'à me perdre. Je vous demande les grâces de mon salut, un esprit humble et un cœur chrétien. Je vous demande la haine du péché , une horreur éternelle de l'impiété et du libertinage, la crainte de vos jugements, et par-dessus tout votre saint amonr. Je vous demande la force et la ssolidité de l'esprit qui m'est nécessaire pour me préserver de la

corruption du monde , pour no me pas laisser emporter au torrent de la, coutume, pour résister à la tentation et au scandale du mauvais exemple, pour me mettre au-ilessus du respect humain , pour me défendre du poison de la flatterie, pour n'ôtrc pas esclave de l'ambition, pour ne point succomber à l'intérêt, pour éviter les pièges funestes que le démon do la chair me tend de tous côtés, pour conserver, au milieu des dangers auxquels ma condition m'expose, la liberté et la pureté de ma religion ; enfin, pour pouvoir tout à la fois être ce que je sms et ce que votre providence m'a fait naître , et être chrétien. Voilà, mon Dieu, les grâces qui me sont nécessaires. J'ai droit en tout temps de vous les demander ; mais quand vous les demanderai-je avec plus de foi et plus d'assurance de les obtenir, que maintenant que je vous possède, vous qui en êtes l'auteur?

VII. Former de saintes résolutions sur les points particuliers où vous aurez reconnu que Dieu demande de vous quelque changement et quelque réforme de vie : par exemple sur le défaut le plus notable que vous avez à corriger, sur Thabitude la plus vicieuse que vous devez combattre , sur l'occasion la plus prochaine du péché dont vous voulez sortir. Et afin que ces résolutions soient plus solides, les concevoir en présence de Jésus-Christ, qui, dans le fond de votre cœur, les ratifie et les accepte , comme si vous lui disiez ; Oui, Seigneur, c'est à vous-même que je m'engage, je veux bien que vous vous éleviez contre moi , si les promesses que je vous fais ne sont sincères et véritables : J'ai juré, ô mon Dieu ' de gardei^ les ordonnances de votre divine loi (Ps. 118). J'ai juré d'être régulier et plus exact dans mes devoirs de chrétien, d'avoir plus de charité pour mon prochain, de retrancher en moi la liberté que je me donne de parler d'autrui, etc. J'ai juré, et c'est vous-même que je prends à témoin de ce serment, afin que vous le confirmiez, et que votre sacrement adorable que je viens de recevoir en soit comme le sceau qu'il ne me soit jamais permis de violer, à moins de passer devant vous pour un parjure et pour un anathème. ^ VIll. Vous exciter à la persévérance chrétienne, qui doit être l'un des principaux fruits de votre communion , en vous demandant à vous-même , comme saint Paul : Qui est-ce qui fourra désormais me séparer de Jésus-Christ (Rom. 8) , après m'être uni à lui si étroitemeut? Puis, vous répondant avec les paroles du même apôtre : Non, je suis sûr que ni la mort ni la vie , ni la prospérité, ni l'adversité, ni la grandeur, ni l'abaissement , ni quelque autre créature que ce soit ne me séparera jamais de lui (Rom. 8). Ce n'est point, mon Dieu, par un esprit de présomption que je parle ainsi ; je connais ma misère et mon néant, et je sais que si vous m'abandonniez à moi-même, je retomberais dans l'abîme de tous mes désordres. Mais , uni à vous comme je le suis par votre sacrement, j'ai droit de m'élever au-dessus de moi , et de me promettre , que tout inconstant et tout fragile que je puis être , je persévérerai dans votre amour et dans la possession de votre grâce.

IX. Accomplir réellement dans la suite de votre vie ce que vous vous êtes proposé dans la communion, vous comportant de telle sorte, qu'après avoir communié, vous puissiez encore dire comme

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