MEDITATION
POUR i.A VEILLE DE LA RETRAITE,
Ducam eam in snlilmlinem , et loquar ad cor ejui-
Je la cuiidairai duas la soliiude, et là je lui parlerai aa cœar. (Os£e, eb. &)
PREMIER POINT. C'est Dieu qui m'appelle à cette retraite , c'est lui qui m'en a inspiré le dessein ; et la résolution que j'ai prise de m'élbigner pour quelque temps de tout commerce, et de me tenir dans la solitude, n'a pu être qu'un effet de sa grâce. Je dois donc suivre le mouvement de cette grâce, et en faire tout l'usage que Dieu veut que j'en fasse pour ma conversion.
C'est une grâce de prédilection par rapport à moi ; car Dieu ne la fait pas à tout le monde. Combien de mondains et de mondaines vivent dans le désordre du péché, et dans un profond oubli de Dieu , sans penser jamais à rentrer sérieusement en eux-mêmes ? ce qui serait néanmoins le souverain remède de leurs maux, et peut-être l'unique ressource de leur salul. Dieu use envers moi d'une miséricorde toute spéciale : avec quelle attention et quel soin dois-je ménager une grâce si précieuse?
C'est peut-être la dernière retraite de ma vie que je vais commencer. Si je le savais, quel zèle, quelle ferveur y apporlerais-je ' Combien en ai-je fait d'inutiles, et qui n'ont produit en moi aucun changement? Mais il faut que celle-ci répare les défauts de toutes les autres, et qu'elle achève dans mon âme l'œuvre de Dieu. Enfin, c'est Dieu lui-même qui m'y conduit, et qui veut m'y servir de guide. Jésus-Christ, qui était le Saint des saints, fut conduit par l'Esprit
de Dieu dans le désert : voilà le modèle que je dois me proposer dans ma retraite , si je veux que ce soit pour moi une retraite salutaire, une retraite dont le succès réponde au besoin que j'en ai, et à ce que Dieu attend de moi. La faire par coutume, la faire parce que c'est dans mon état un devoir commun dont je ne puis me dispenser, c'est ce qui m'est arrivé plus d'une fois , et de là vient que j'en ai si peu profité. Il faut que j'y entre par le même esprit , et dans le même esprit que Jésus- Christ y entra.
Deuxième point. Dieu, qui veut me sanctifier, m'appelle à la solitude intérieure encoie plus qu'à la solitude extérieure. Car l'extérieure , sans l'intérieure , est de nul effet. Ainsi je dois, pendant ces saints jours , me séparer absolument, d'esprit et de cœur, de tout ce qui pourrait me distraire et me détourner de Dieu. Je dois me comporter comme s'il n'y avait dans le monde que Dieu et moi; en sorte que je m'occupe uniquement de lui, et que je puisse m'écrier avec l'épouse des Cantiques : Mon bien-aimé est à moi, et je suis à lui (Cant. 2). Loin de moi toute autre pensée, quelque bonne qu'elle fût d'ailleurs: et quelque apparence de bien que je crusse y apercevoir, ce bien qui me partagerait , cesserait pour moi d'être bien.
Dieu veut être seul avec moi, parce qu'il veut me parler au cœur ; et par conséquent il faut que mon cœur soit vide du monde. Non pas seulement de ce grand monde qui est hors de moi, et avec lequel je n'avais presque nul rapport ; car à peine le connais-je, depuis que je l'ai quitté, et à peine me connaît- il : mais de ce petit monde qui m'environne; et qui se trouve même dans la religion; de ce petit monde qui est en moi , et qui fait partie de moi-même ; de ce petit monde qui sont mes passions, mes inquiétudes, mes curiosités, mes attaches. Tant que mon cœur sera plein de ce petit monde , ni Dieu ne me parlera point, ni je ne serai point dans la disposition de fécouter.
Malheur à moi , si je portais ce petit monde jusque dans le sanctuaire de la solitude , c'est-à-dire , si j'entrais dans la retraite avec sn esprit dissipé , ou un cœur immortifié! Or, il ne faut pour cela qu'un vain désir, qu'un chagrin , qu'une aversion , qu'une jalousie secrète, qu'une amitié trop humaine. Malheur à moi , si par là je me rendais incapable des communications et des entretiens que je dois avoir avec mon divin Epoux ! car dès-là, quelque édifiante que parût ma retraite , je n'^' trouverais pas Dieu , parce que Dieu ne m'y trouverait pas dans ce parfait recueillement où doit être une âme qui vent converser avec lui. Puisqu'il se dispose à me parler et à me parler au cœur, je dois de ma part me mettre en état de lui pouvoir dire, comme David: J'écouterai , mms avec réflexion et avec respect, ce que le Seigneur me diia (Psal. 34), ce qu'il m'inspirera , ce qu'il me reprochera; ou comme Samuel : Parlez, Seigneur, parce que mon âme est attentive à vous écouter {i. Reg. 3). Je dois, à l'exemple de Marie , sa sainte mère, recueiUir et conserver dans mon cœur toutes les paroles par où il me fera entendre intérieurement ses volontés.
Troisième point. La fin de ma retraite ne doit pas être de goûter le repos de la solitude. Ce repos est saint , mais ce n'est pas assez, et il y a un avantage plus solide qu'il y faut chercher. Il m'est permis de dire : dans le même sentiment que le prophète royal : Qui me donnera des ailes comme celles de la colombe^ afin que je prenne mon vol , et que je me repose dans le sein de Dieu (Psal. o4)? Mais il ne m'est pas permis de borner là mes vues et mes désirs. Je dois envisager dans ce repos quelque chose de meilleur et de plus nécessaire que ce repos même. La fin de ma retraite ne doit pas non plus être d'y empIp-'-er plus de temps à l'oraison, d'y faire plus de communions , plus de leclures, plus d'austérités. Tout cela, ce sont d'excellents moyens dont je puis et dont je dois me servir; mais ce n'est pas la fin que je me dois proposer. Mon erreur a souvent été de confondre en ceci les moyens avec la fin, et de m'imaginer que j'avais fait une bonne retraite, parce que je m'étais régulièrement acquitté de ces exercices.
Mais la fin de ma retraite doit être de réformer ma vie , de me bien connaître moi-même , et les desseins de Dieu sur moi ; de découvrir une bonne fois le fond de mes dispositions, de mes imperfections, de mes mauvaises habitudes; de régler toute ma conduite, toutes mes actions , tous mes devoirs; de me renouveltr dans l'esprit de ma V( cation ; en un mot , de me changer, et de devenir, comme dit saint Paul, une nouvelle créature en Jésus -Christ (il. Cor. 5). Car, si la retraite que j'entreprends n'aboutit là, et si j'en sors sans avoir rien corrigé de mes défauts ordinaires , en vain y aurais-je eu tous les sentiments de la dévotion la plus affectueuse, ce ne serait qu'une illusion pure. Il s'agit de me convertir, et non de raisonner, ni de contempler. Cependant, cette fin conçue de la sorte, est encore trop générale et trop vague. Il faut, afin qu'elle soit plus efficace, qu'elle soit déterminée à quelque chose de plus manfué; et c'est à moi d'examiner devant Dieu quelle doit être pour moi la fin particulière de cette retraite : par exemple de me réformer dans Tobservation de mes règles; de me réformer en ce qui regarde la charité, l'humilité, la mortification. Ainsi du reste.
Conclusion. Eclairez-moi, mon Dieu, dans le choix que je dois faire de celte fia; et donnez-moi tous les secours nécessaires pour y parvenir. Puisque c'est vous qui m'attirez dans la solitude , faitesmoi connaître la perfection où vous m'appelez, et les voies que j'ai à prendre pour y arriver. No permettez pas que cette retraite, qui a été pour tant de pécheurs un moyen de conversion , devienne pour moi, si je n'en retirais aucun fruit , un sujet de condamnation.
Que voulez- vous que je fasse, ô mon Dieu! car c'est à vous de me prescrire à quoi je dois constamment travailler durant ces jours de retraite , qui sont des jours de salul ; et c'est à moi, quoi qu'il m'en coûte, de retrancher tous les obstacles qui pourraient m'empêcher d'accomplir vos ordres et de seconder vos adorables desseins, quand je les aurai connus. Il me semble, Seigneur, que mon cœur y est disposé; et qu'en commençant cette retraite, je pourrai, avec une humble confiance, me rendre devant vous le même témoignage que votre prophète : Moti cœur est prêt, mon Dieu, mon ccèur esi
prêt (Psal. 56). Mais peut-être que je me flatte , et qu'il y a encore dans mon cœur de secrets replis d'amour-propre et d'atlachumcnt à moi-même. Aidez-moi, Seigneur, à les développer; achevez de préparer ce cœur, qui veut vous être soumis, et qui ne se sépare aujourd'hui du commerce des créatures, que pour mieux recevoir les impressions de votre grâce et de votre esprit.
PREI^IERE MEDITATION.
De la fin de l'homme.
Noium fac mihi, Domine, pnem meum.
Seigneur, faites-moi connattre ma fin. (Psal. 88.)
PREMIER POINT. Pourquoi Dieu m'a-t-il créé? pour le connaître, pour l'aimer, pour le gloriQer en cette vie , et pour le posséder en l'autre. Voilà ma fin. Je ne suis point dans le monde pour y établir une fortune temporelle; je n'y suis point pour y acquérir de la réputation et de l'estime; je n'y suis point pour y vivre agréablement et à mon aise. Tout cela n'est point ma fin, ni ne le peut être ; j'y suis pour y chercher Dieu , pour servir Dieu , pour y accomplir les volontés de Dieu. En^cela, dit le Sage, consiste l'homme, et tout Vhomme (Eccl. 12).
Grande vérité sur laquelle roulent toutes les autres vérités! C'est néanmoins cette vérité, que je n'ai pas connue jusqu'à présent, ou du moins que je n'ai jamais bien approfondie; tellement que j'ai vécu comme si je ne la connaissais pas. Car, au lieu que j'étais créé pour Dieu, par un abus énorme de ma raison, je n'ai vécu que pour moi-même, je n'ai pensé qu'à moi-mêmo, je n'ai été occupé que de moi-même , j'ai rapporté tout à moi-même : en un mol , je me suis regardé comme si j'eusse été moi-même ma fin. Ne suis-je pas obligé d'en convenir"? Tel est donc l'aff'feux aveuglement dans lequel j'ai passé ma vie, ou la meilleure partie de ma vie. Si j'avais bien connu ma fin , et si je l'avais toujours eue devant les yeux , toute ma vie aurait été sainte. Doù sont venus mes égarements, mes relâchements, mes dérèglements? de ce que j'ai oublié cette fin; de ce que, mille fois et dans les occasions essentielles, j'ai négligé de faire cette réflexion si salutaire : Quelle est ma fin? de ce que, dan? des afiaires capitales, où la sagesse chrétienne me devait conduire , je n'ai pas envisagé ma fin. C'est là ce qui m'a perdu.
Non-seulement Dieu est la fin de ma création et de mon être en général , mais de toutes mes actions en particulier. Car il n'y en a pas une qui , par la raison que j'ai été créé pour Dieu, ne doive aussi être pour Dieu. Saint Paul n'en a pas excepté les actions même les plus indifférentes et les plus basses. Soit que vous mangiez, dit-il, soit que vous buviez, faites tout pour Dieu (i. Cor. 10). Que s'ensuit-il de là? que tout ce que j'ai fait dans ma vie pour une
autre On que pour Dieu, sans parler du désordre et du péché qui s'y rencontrait, n'a été pour mol devant Dieu de nul mérite. Quand j'aurais fait les actions les plus éclatantes, quand j'aurais fait des miracles, Dieu n'en ayant point été la Gn, tout cela n'est que vanité, et que vanité des vanités. Ils se sont détournés de leur fin , disait le prophète, et dès-là ils sont devenus inutiles (Psal. 13), ou plutôt, tout leur est devenu inutile. N'est-ce pas là mon état , et puis-je assez le déplorer?
Deuxième point. Ce qui doK fortement m'exciter à tendre sans cesse vers ma fin, c'est qu'il n'en est point de plus excellente. Dieu, lui-même, n'en a pas une plus noble, puisqu'il est lui-même sa fin. De toute éternité, il se connaît, il s'aime, il forme des desseins pour sa gloire, et il les exécute dans le temps. Or en cela il m'a créé à son image et à sa ressemblance ; car il m'a donne un entendement pour le connaître, une volonté pour l'aimer, un corps et une âme pour le glorifier. J'ai donc, en vertu de ma création , une fin aussi sublime que Dieu. 0 Seigneitr! s' écrisiit le saint patriarche Job, qu'est-ce que C homme, pour mériter que vous l'ayez exalté de la sorte (Job. 7)? Reconnais, mon âme, reconnais ta dignité, non pas pour en concevoir un vain orgueil , mais pour rendre à Dieu l'hommage d'une profonde adoration, et pour lui offrir le juste tribut de tes louanges. Au contraire, quand j'agis pour une autre fin que pour Dieu, je m'avilis, je me dégrade , je renonce à l'honneur que j'avais d'être fait pour Dieu, et pour Dieu seul. Quand je me cherche moi-même, par une juste punition de Dieu , je me trouve moi-même; et en me trouvant moi-même, je ne trouve que le néant. L'homme a oublié Dieu, et en l'oubliant il s'est méconnu, et far là il est devenu non-seulement semblable aux bêtes (Ptal. 48), mais de pire condition que les bêtes : car au moins les bêtes, quoique privées de raison, agissent-elles conformément à leur fin , et Dieu est toujours leur fin ; au lieu qu'il n'est plus la mienne, quand je suis assez aveugle et assez insensé pour m'en proposer une autre que lui.
Point encore de fin plus nécessaire, soit par rapport à Dieu, soit par rapport à moi. Nécessaire par rapporta Dieu : car Dieu ne serait pas Dieu, s'il m"était permis d'agir pour une autre fin que pour lui. Il cesserait d'être Dieu, si je pouvais avoir droit de former la moindre pensée, de dire la moindre parole, de faire la moindre action , sans la rapporter à lui. Cependant il ne suffit pas qu'il soit ma fin par la nécessité de son être : il faut qu'il le soit, et il vent l'être par mon choix. Voilà ce qui fait sa gloire; voudrais-je la lui disputer? Néces-^aire par rapport à moi : car il n'y a que Dieu qui puisse me rendre heureux , et par conséquent , qui puisse être ma fin. Vous m^avez fait pour vous, Seigneur, disait saint Augustin, et mon cœur sera toujours dans l'agitation et dans le trouble ^ jusqu'à ce qu'il se repose en vous. Quoi que le monde fasse pour moi, il ne me contentera jamais : je ne l'ai que trop éprouvé, pour n'en êlre pas convaincu. Il me faut quelque chose de plus que le monde, et je ne serai rassasié que lorsque je posséderai mon Dieu.
Bourdaloue, — 4 20
Troisième point. — Tout, hors le pécbé, peut me conduire à ma fin. Il n'y a point de créature dans l'univers qui ne m'aide à connaître Dieu , qui ne me découvre quelque perfection de Dieu , et qui ne doive m'inspirer de l'amour pour Dieu. Il n'y en a donc pas une qui ne puisse être , et qui ne soit actuellement un moyen pour m'élever à Dieu. Les cieux, les astres, les éléments, tout m'annonce un Dieu; en sorte qiie je suis inexcusable, si le connaissant, je ne réponds pas à l'obligation étroite où je me trouve de le glorifier comme Dieu. Est-il possible, Seigneur, qu'il y ait eu des mondains assez infidèles pour ne vouloir pas écouler cette voix de toute la nature ? Votre Apôtre néanmoins me l'apprend , mais aussi m'assnre-t-il que, par un juste jugement, vous les avez tous livrés à leur sens réprouvé. Que serait-ce de moi , si jamais vous veniez à m'abandonner ainsi moi-même 1
Quoi qu'il en soit, je dois, dans l'ordre de sa providence, regarder tout ce qui m arrive comme un moyen dont Dieu veut que je me serve pour arriver à la fin qu'il m'a marquée : prospérité , adversité, santé, maladie, pauvreté, commodités, mépris, honneur, joie, affliction. Car nous savoirs, dit saint Paul, que tout cela contribue au bien de ceux qui aiment Dieu (Rom. 8) ; parce qu'il est vrai que tout cela , si je suis fidèle à la grâce , me porte à Dieu, m'attache à Dieu , me soumet à Dieu , mo force de recourir à Dieu. Et en effet, Dieu a conduit ses élus par toutes ces diflférentes voies; et toutes ces voies diS'érentes, dans l'usage qu'en ont fait les saints, ont également servi à leur prédestination : dans tous ces événements, quoique contraires, ils ont trouvé le royaume dé Dieu, qui était leur fin.
Or, voilà ce que je n'ai point assez connu : l'utilité de tout cela, et les desseins de Dieu en tout cela ; ou , si je l'ai connu d'une connaissance stérile et de spéculation, voilà ce que j'ai pleinement ignoré dans la pratique. Car, malgré les desseins de Dieu, j'ai abusé de tout cela : de la santé, pour vivre au gré de mes passions; de Vinfirmité, pour mener une vie lâche; des aflliclions, pour murîiurer ; rie la joie, pour me dissiper ; de la prospérité, pour m'enorgueillir; de l'adversité, pour m'abattre. Quel renversement de l'ordre de Dieu! quelle infidélité à sa providence! quel oubli de mes propres intérêts! Je ne dois donc désorniais user des créatures que pour arriver à ma fin : c'est-à-dire, que je ne dois les estimer, les désirer, les rechercher, qu'autant qu'elles peuvent m'approcher de Dieu et me tenir uni à Dieu. Si je les regarde autrement, elles se tournent contre moi ; et pour venger à mes dépens le Dieu qui les a créées, bien loin de m'étre utiles et profitables, elles me deviennent pernicieuses et dommageables.
Conclusion. Il n'y a que votre grâce, 6 mon Dieul qui puisse me tirer du déplorable aveuglement où je vis depuis tant d'années. Faites-moi connaître ce que je suis, et pourquoi je le suis; donnezmoi une idée vive de la fin où je dois aspirer; une idée qui me fasse agir, qui m'nnirae, qui me soutienne. Qu'il paraisse dans ma conduite que je suis en eïïel, non-seulement persuadé, mais touché de cette fin ; que mon unique soin soit de la chercher partout et en
tout , d'en renouveler tous les jours l'intention et le désir, et de me faire incessamment à moi-même le reproche que Jésus-Christ faisait à Marlhe : Vous vous embarrassez de bien des choses , et il n'y en a qnune seule de nécessaire (Luc. 10). Or, cette seule chose nécessaire , c'est ma On.
Quant aux moyens, Seigneur, je vous demande cette sainte indifférence où vous voulez que je sois à l'égard de tout ce qu'il y a dans le monde : biens ou maux, grandeurs ou humiliations, plaisirs ou afflictions; et que m'importe d'être riche ou pauvre, d'êlre sain ou malade, d'être méprk j ou honoré, pourvu que je sois à vous, et que vous soyez éternellement à moi? Que m'importe par quelle voie je parvienne à ma fin, pourvu que j'y parvienne? Sainte indilTérence qui me délivrerait de tous les troubles, de tous les chagrins, de toutes les inquiétudes, de toutes les craintes dont mon attachement aux créatures est la source ! sainte indifférence qui bannirait de mon cœur toutes les passions dont il est continuellement agité 1 sainte indifférence qui mettrait le calme dans mon âme , et qui serait déjà pour moi une béatitude anticipée.
Ajoutez, mon Dieu, à cette indifférence une disposition encore plus sainte, de préférer, entre les choses du monde, celles que je connaîtrai m'être plus utiles pour m'avancer vers ma fin , à celles que je saurai me l'être moins; car, quoique toutes soient des moyens pour aller à vous, il y en a qui m'y conduisent bien plus sûrement et plus infailliblement, et quelque horreur naturelle que je puisse avoir de celles-ci, je ne dois pas hésiter à leur donner la préférence sur les autres, qui me seraient plus agréables, mais dont il me serait plus facile et plus dangereux d'abuser. Surtout aidezmoi à m'établir et à me fortifier dans la sainte résolution où je dois être , d'embrasser généralement et sans réserve tous les moyens par où vous voulez que j'arrive à cet unique nécessaire, qui est ma fin; car, s'il y a un seul de ces moyens que j'excepte, quand je prendrais tous les autres, dès-là je ne voudrais plus sincèrement ni efficacement ma fin, et la volonté que j'aurais d'atteindre à cette fin, ne serait plus qu'une velléité et qu une erreur. Point de restriction, ô mon Dieul point de limitation ni de bornes, quand il s'agit d'une fin aussi essentielle que celle-là. Examen de mon cœur sur ces trois dispositions : Suis-je dans cette indilTérence parfaite pour tout ce qui n'est pas Dieu? Suis-je déterminé à choisir, quoi qu'il m'en coûte, les moyens les plus sûrs et les plus propres pour me conduire à Dieu I Veux-je les employer tous, et le veux-je bien t
DEUXIÈMIE M:Ér>ITATION.
De la un du Olirétieii.
Si quis vult venireposl me, abneget semetipsum.
Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il renonce à soi-même. (Mans., «h. 19.)
PREMIER POINT. Pourquoi suis-je chrétien? pour servir et honorer Dieu. Non plus selon les simples vues de ma raison , puisque ma raison étant aussi faible , aussi bornée et aussi obscurcie qu'elle l'est par le péché, elle ne me donnerait pas d'assez hautes idées de Dieu. Non plus selon les maximes générales de la religion; car Dieu demande de moi, comme chrétien, quelgue chose de plus parfait , que ce que la religion en général prescrit à tout homme qui connaîtrait Dieu , et n'aurait que la foi d'un Dieu. Mais je suis chrétien pour servir Dieu , et pour le glorifier selon les règles particulières , et selon l'esprit de la loi de Jésus-Christ. Dieu ne veut plus que je vive selon d'autres règles que celles-là, et tout ce qui n'est pas selon ces règles , n'est plus selon le cœur de Dieu,
En effet, Jésus-Christ n'est venu au monde que pour me faire connaître Dieu, et que pour m'apprendre à honorer Dieu comme Dieu mérite d'être honoré. > C'est pour cela qu'il disait : Mon Père j'ai fait connaître aux hommes votre nom (Joan. 17). Moïse avait appris aux Juifs à honorer Dieu par des sacrifices et des victimes mais ces sacrifices, où l'on n'immolait que des animaux, n'étaient que l'ombre et la figure du vrai culte que Dieu attendait de moi-. Ces sacrifices étaient infiniment au-dessous de ce que Dieu méritait. Jésus-Christ est donc venu pour m'enseigner à honorer Dieu en esprit, c'est-à-dire , par le sacrifice de moi-même et par le renoncement à moi-même.
Divine leçon que cet Homme-Dieu, comme législateur et comme maître, m'afaite dans sa propre personne : Entrant dans le mondes il dit à Dieu : Vous n'avez plus voulu , Seigneur, d'ohlation étrangère ; mais vous m'avez formé un corps. Les holocaustes de l'ancienne loi ont cessé de vous agréer; c'est pourquoi f ai dit : Mo voici, je viens , je m'offre , je me livre à vous (Hebr. 10). En uq mot, il s'est immolé lui-même, il s'est anéanti lui-même, et cela pour honorer Dieu; mais en même temps pour avoir droit de me dire : Si quelqu'un veut venir après moi , qu'il renonce et qu'il meure à soi-même (xMatth. 16).
Voilà , dis-je , pourquoi je suis chrétien , et c'est uniquement par là que je me mets en état de rendre à Dieu le véritable hommage que je lui dois. 11 faut donc conclure , que si je ne renonce à moimôme , je ne suis chrétien que de nom : que si je ne renonce à moi-mùme , je ne porte le nom de chrétien que pour ma confusion; que quoi que je fasse d'ailleurs , si je ne renonce à moi-même, je ne connaispas Dieu , je n'aime pas Dieu , je suis incapable de glorifier Dit'j, de la manière que je le dois connaître, que je le dois aimer et que je le dois glorifier. C'est dans ce renoncement à moi-
môme , et dans ce sacrifice de moi-môme que consiste pour moi la religion. Les Juifs pouvaient l'ignorer; mais, après la révélation «xpresse qu'il a plu à Dieu d'en faire au monde par Jésus-Christ , mon ignorance sur ce point serait mon crime. Ce renoncement est difficile; mais il est nécessaire. Se quitter soi-même, se dépouiller de soi-même , c'est une parole bien dure selon les sens et selon les inclinations naturelles; mais c'est une parole de salut, une parole de vie , et de la vie éternelle.
Deuxième point. En qualité de chrétien , je dois être conforme à Jésus-Christ; car c'est dans cette vue, dit saint Paul , que Dieu a choisi ses élus, les ayant tous prédestinés sur le modèle de son Fils. Y a-t-il entre Jésus-Christ et moi de la conformité , j'ai droit d'espérer en Dieu , et de faire fond sur ses miséricordes ; mais n'y a-t-il dans moi nul trait de ressemblance avec Jésus-CIrist, quand j'aurais d'ailleurs toutes les perfections des anges , Dieu ne me reconnaît i)oint, ni ne me compte point au nombre des siens. Quoi qu'i' en soit, voilà ma fin et à quoi je dois travailler comme chrétien : à me faire une copie vivante de Jésus-Christ, à envisager Jésus-Chrisî comme l'excellent original sur lequel je dois me former, à me dire sans cesse, en le contemplant , ce que Dieu dit à Moïse : Voyez, et faites selon le divin exemplaire que vous avez devant les yeux (Exod. 25).
En qualité de chrétien , je dois être revêtu de Jésus-Christ : c'est l'expression dont s'est servi TApôtre : Vous tous qui avez été baptisés en Jésus-Christ , vous êtes revêtus de Jésus-Christ (Galat. 3). Quel honneur pour moi, en me dépouillant du vieil homme, de m'ôtre revêtu du nouveau 1 Mais quelle honte aussi pour moi , si jd ti'en suis revêtu qu'extérieurement , et si , faisant profession d'être chrétien , je n'en ai pas intérieurement l'esprit 1 Quelle contradiction , si, portant le caractère et la marque du sacrement de Jésus- Christ, je n'en ai pas la sainteté, et si dans la pratique je sépare l'un de l'autre! Quelle monstrueuse hypocrisie, si je ne suis chrétien qu'en apparence, et si devant Dieu j'ai un esprit et un cœur tout païens!
En qualité de chrétien , je dois être incorporé à Jésus-Christ comme un de ses membres; je dois lui être uni comme à mon chef. C'est encore la doctrine du saint Apôtre : Ne savez-vous pas que vos corps sont les membres de Jésus- Christ (i. Cor. 6) ? Or, entre le chef et les membres, il doit y avoir de la proportion; et s'il n'y en a point entre Jésus-Christ et moi , je n'ai plus avec lui cette liaison qui fait selon Dieu tout mon bonheur et toute ma gloire. Ou si je suis, comme chrétien , un des membres de Jésus-Christ, je ne suis, comme indigne chrétien, qu'un de ces membres gâtés, qui ne servent qu'à déshonorer son corps mystique.
Enfin je dois, en qualité de chrétien, vivre de la vie môme de Jésus-Christ : de sorte que la vie de Jésus-Christ doit paraître (ii. Cor. 4) dans toute ma conduite, et même, ainsi que me l'enseigne le Maître des nations, dans ma chair mortelle. Je suis chrétien, pour pouvoir dire comme ce grand saint : Je vis , ou plutôt ce n'est jplus moi qui vis; c'est Jésus-Christ qui vit en moi (Galat. 2), et par
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conséquent qui pense en moi., qui parle en moi , qui agit en moi- Puis-je , en la présence de Dieu , sans me tromper, sans me flalterr me rendre à moi-môme ce témoignage? Voilà toutefois à quoi Dieu m'appelle.
Troisième point. Ce n'est point assez , pour être parfaitement chrétien , que je sois dans une sainte indifférence à l'égard de tout ce qui n'est pas Dieu : il faut que je m'attache expressément et délerminément aux moyens que Jésus-Christ m'a lui-même marqués comme les plus efficaces , les plus infaillibles, et , supposé le choix qu'il en a fait , les plus indispensables et même les seuls suffisants pour acquérir la perfection où le caractère de chrétien m'enfage , et où est renfermée ma fin. Or, suivant ce principe , je dois onc , sans balancer, préférer la pauvreté , j'entends la pauvreté de cœur, aux biens de ce monde : c'est-à-dire , que je dois m'estimer plus heureux d'être détaché des biens de ce monde, que de les posséder; plus heureux de les mépriser que d'eu jouir, parce que le détachement el le mépris des biens de ce monde, est le r-.remier moyen que Jésus-Christ m'a proposé pour honorer Dieu.
Suivant ce principe , je dois préfénr la vie austère et pénitente à la vit" douce et comniode, parce que c'est ainsi que Jésus-Christ Ta jugé lui-môme, et qu'il l'a pratiqué. Au lieu du bonheur, même temporel, et de la joie qui lui était due, il a pris la croix pour son partage (Hcb. 12) : car il venait, comme sauveur, établir une religion d'hommes pécheurs à qui la pénitence était nécessaire pour apaiser la justice de Dieu. Il venait, comme réformateur du monde, en corriger les désordre.^ et il savait que la vie duuce et commode était la source empoi.-unnée de toute la corruption du monde, et qu'au contraire la vie austère et pénitente en était le remède souverain.
Suivant ce principr» , je dois être persuadé de ces maximes si communes dans l'Evangile, et si fiimilières aux Apôtres : Qu'il ne suffit pas. que je porte ma croix, mais qu'il faut que ce soit moimême qui m'en charge et qui me l'impose ; qu'il nt; suffît pas que je m'y soumette , mais qu'il faut que je l'aime, qu'il faut que je m'en glorifie ; que sans cela je ne puis honorer Dieu, comme Jésus- Christ m'a fait connaître que Dieu veut être honoré; que, si je ne crucifie ma chair, je ne puis appartenir à Jésus-Christ , ni par conséquent à Dieu ; que pour être enfin revêtu de Jésus-Christ, il faut que je sois revêtu de la mortification de Jésus-Christ.
Suivant ce principe, bien loin de fuir l'abjection et l'humiliation, je dois l'accepter, la souhaiter, la demander plus que toutes les grandeurs et que tous les honneurs du monde; puisque c'est le grand moyen que Jésus-Christ a mis eu œuvre pour rendre à Dieu la gloire qui lui avait été ravie. L'orgueil avait soulevé l'homme conln" Dieu , et il n'y avait que l'humilité qui pût réparer l'injure faite à Dieu. Moyen excellent , mais moyen indispensablemeut requis pour trouver grâce auprès de Dieu.
Conclusion. Voilà, Seigneur, ce que le monde ne connaissait pas; voilà ce que les sages du monde ne connaissent Doint encore :
mais grâces immortelles vous soient renrlues , de m'avoir révélé de si sublimes et de si importantes vérités! Par là vous m'avez enseigné la vraie sagesse en me détrompant des erreurs grossières dont le monde est rempli sur ce qui regarde ses faux biens; par là vous m'avez guéri des passions dont il est, en vue de ces biens, malheureusement possédé et cruellement déchiré ; par là vous m'avez fait goûter le solide repos, et vous m'avez fait éprouver la vérité de votre promesse : Apprenez de moi que je suis humble de cœur, et vous trouverez le repos de vos âmes (Matth. 11) ; mais par là vous m'avez surtout appris à'.ionorer votre Père, et à lui otîrir le culte le plus digne de lui , le plus conforme à ses inclinations , et le plus capable de me sanctifier moi-même. Soyez mille fois béni, aimable et adorable Maître, de m'avoir ainsi fait entendre ce que c'est que d'être chrétien, de m'avoir instruit delà fin pour laquelle je le suis, de m'avoir prescrit les moyens qui doivent me mènera cette fin , et de m'avoir rendu tout cela , non-seulement intelligible, mais sensible dans votre sacrée personne; car j'avais besoin, et de votre autorité et de votre exemple, pour bien comprendre tout cela. Il me fallait un aussi grand modèle que vous, pour m'animer, pour me soutenir, et dans la recherche de cette fin si contraire à mon amour-propre , et dans la pratique de ces moyens si directement opposés à tous les sentiments de la nature.
Cependant ai-je étéjusques à présent bien convaincu delà nécessité de l'un et de l'autre, je veux dire de la nécessité d'aspirer à cette fin et d'en prendre les moyens? Tout chrétien que je suis, aije vécu dans ce renoncement à moi-même, qui est l'abrégé et la fin de la loi de Jésus-Christ? En m'examinant sur ces trois moyens, sans lesquels Jésus-Christ m'a déclaré qu'il n'y a point de salut pour moi, que trouverai-je? Suis-je pauvre de cœur? suis-je humble de cœur? suis-je mortifié et circoncis de cœur? Et si je ne le suis pas, que suis-je donc dans l'idée de Dieu, et qu'est-ce que ma vie, sinon un fantôme de christianisme que Dieu réprouve? Je ne puis, encore une fois, alléguer là-dessus mon ignorance pour excuse. Je ne puis plus demander à Dieu qu'il me donne une connaissance certaine de ma fin : Jésus-Christ s'en est plus que suffisamment expliqué. Voilà à quoi se réduit tout son Evangile. 0 mon Dieu ! que vous répondrai-je un jour, quand vous m'opposerez cet Evangile ? que puis-je vous répondre dès aujourd'hui , quand cet Evangile et ma conduite s'accordent si peu ? Cet Evangile ne changera jamais : c'est donc à moi de changer ma conduite et de réformer ma vie.
408 BETRAITE SPIRITUELLE.
TI10ISIÈ]M:E ^MEDITATION.
De la fin du Religieux.
De mmdo non esttt.
Yous n'êtes pins du monde. (Joah.* fih. 15).
PREMIER POINT. Dieu m'a appelé à l'état religieux , afin que j'y vive séparé du monde, détaché du monde, crucifié pour le monde, et absolument mort au monde. Quatre degrés par rapport auxquels je dois me juger moi-même, et me confondre d'avoir jusques à présent si mal répondu à ma vocation,
iMa fin, dans l'état religieux, est d'y vivre séparé du monde, non-seulement d'habitation et de demeure, mais d'esprit et de sentiments. Il ne me sufiTit pas, pour être religieux, d'en porter l'habit ni même d'en avoir l'ait le vœu; il faut que j'en aie l'esprit. Or il arrive tous les jours que l'esprit du monde s'introduit jusque dans la religion ; comme, par un effet tout contraire, l'esprit de la religion se communique quelquefois aux conditions les plus engagées dans le monde. Combien d'àmes toutes mondaines dans les communautés religieuses! Ne suis-je point de ce nombre?
Ma fin, dans l'état religieux, est d'y vivre détaché du monde. Car je serais le plus malheureux des hommes, si j'étais séparé du monde sans en être détaché, puisque dès-là je n'aurais plus, ni les consolations du monde, ni celles de Dieu. Etre sépaié du monde et n'en être pas détaché, ce serait pour moi, non-seulement le plus grand de tous les malheurs, mais le plus grand de tous les désordres; et je pourrais me reprocher alors plus justement que saint Bernard, que je suis la chimère de mon siècle, c'est-à-dire, que je ne suis ni séculier, ni religieux : ni séculier, puisque je me suis retiré du monde, ni religieux, puisque je tiens encore au monde et que je ne l'ai point tout à fait abandonné.
Ma fin,. dans l'état religieux, est d'y être, comme saint Paul, crucifié pour le monde; tellement que si, malgré ma profession de religieux, j'aime encore le monde, et si le monde m'aime encore; que si je nie plais encore avec le monde, et si le monde se plaît encore avec moi; que si le monde, tout religieux que je suis, ne laisse pas de s'accommoder de mes maximes, et si je m'accommode également des maximes du monde, je ne suis plus religieux que de nom. Pour l'être en eflfet et en vérité, il faut que je sois dans le monde comme dans un état de souflVance. Il faut que le monde soit ma croix, comme je serai infailliblement la croix du monde, par la contrariété de sent ments et de principes, qui se trouvera entre lui et moi, dès que je me comporterai en religieux.
Ma fin, dans l'état religieux, est de mourir absolument an monde et à moi-même : car en vain me flatterais-je d'être mort à tout ce qui s'appelle le monde, si je n'étais mort à moi-même. Le monde auquel je dois surtout mourir, est en moi; le monde qui est hors de moi n'a rien pour moi de dangereux, en comparaison de celui que je porte au milieu de moi ; le monde que j'ai a combattre,
ce sont ces trois concupiscences dont parle saint Jean, d'autant plus à craindre pour moi, qu'elles sont dans moi-même et une partie de moi-même. Etre mort à moi-même dans la religion, c'est n'y avoir plus de volonté, plus d'humeur, plus de vues ni de prétentions humaines. Si tout cela est encore en moi, et si j'ai encore, pour certains intérêts que l'on se lait dans la profession religieuse , des vivacités, des empressements, de la sensibilité, je ne suis ni mort selon Jésus-Christ , ni enseveli avec Jésus-Christ. Ainsi ma religion est vaine, et n'eiit-il pas presque autant valu rester dans le monde?
Deuxième point. Cette séparation et ce détachement du monde, ce crucifiement et cette mort spirituelle, sont d'une sainteté bien relevée. Mais pourquoi suis-je entré dans l'état religieux? pour y travailler, tout autrement que je n'aurais pu faire dans le monde, non-seulement à mon salut, mais à ma perfection. Supposé mon engagement à la religion , ma perfection et mon salut sont désormais deux choses inséparables. Je dois donc être persuadé , qu'au lieu que le Sauveur du monde disait à ce jeune homme de l'Evangile : Si vous voulez être parfait, quittez tout ce que vous avez, et suivez-moi {MdiVih. 19); il me dit maintenant et sans condition : Parce que vous avez tout quitté, et que vous vous êtes engagé à me suivre, souvenez-vous que vous devez être parfait. Cette perfection, que Jésus-Christ a proposée aux chrétiens du siècle comme un conseil , est donc pour moi un commandement que je me suis imposé : il m'était libre d'être religieux ou de ne l'être pas; mais, du moment que je le suis, il ne m'est plus libre de renoncer à l'obligation que j'ai d'être parfait, ou du moins de vouloir sincèrement et efficacement le devenir. Yoilà toutefois le devoir essentiel à quoi je manque, quand je suis assez lâche pour abandonner, dans la profession religieuse, le soin de ma perfection : péché grief, puisque je deviens prévaricateur de mon état , jusqu'au sortir de mon état : car mon état, comme religieux, est de tendre continuellement à la perfection. Dès-là donc que je la néglige, et que je n'y aspire plus; dès-là que je ne me soucie plus d'y parvenir, et que je n'en ai plus le zèle , outre le désordre de ma conduite envers Dieu , outre le danger que Dieu ne retire de moi ses grâces, je sors de la voie où j'étais appelé. Or, sortir de la voie que Dieu m'avait marquée, c'est , dans l'ordre du salut, l'égarement le plus funeste et dont les suites sont le plus à craindre,
Mais en m'éloignant ainsi de la lin pour laquelle je suis religieux, quel sujet n'ai-je pas de rougir et de trembler, quand je vois au milieu du monde des séculiers plus touchés que moi du désir de leur perfection , plus occupés que moi du soin de leur perfection , et par là même beaucoup plus parfaits dans leur condition que moi dans la mienne? Sans parler des vertus politiques et civiles qui font le mérite des partisans du monde, et qui devraient être déjà pour moi autant de leçons, combien y a-t-il de chrétiens dans le monde plus mortifiés, plus humbles, plus charitables qu'une infinité de rehgieux? quel témoignage contre moi et quelle conviction , quand Dieu, dans son jugement, me mettra ces exemples devant les yeux!
Toute comparaison à part, n'est-il pas b^en honteux et bien indigne, qu'après tant d'années que je suis religieux , et que je me trouve obligé par mon élat à marcher dans la voie de la perfection , j'y aie fait si peu de progrès; que je n'aie peut-être pas encore commencé, ni même sérieusement pensé à m'y avancer; que je sois peut-être aujourd'hui plus imparfait que lorsque j'étais dans le monde ; que, bien loin de croître en vertu dans la maison de Dieu , j'y aie peutêtre toujours été en dégénérant et en me relâchant? Est-ce là ce que Dieu demandait de moi ? est-ce là ce que je lui avais promis?
Troisième point. C'est par une grâce toute spf^ciale , qu'il a plu à Dieu de m appeler à la perfection religieuse ; c'est par une distinction et un choix , dont je ne puis assez reconnaître, ni assez estimer les avantages. Il est vrai que Dieu, en vertu de ce choix, exige de moi plus qu'il n'exige du commun des chrétiens; mais en cela même quelles ont été les vues de sa providence et de sa miséricorde envers moi? îl a voulu que je lui lusse dévoué d'une façon plus particulière et plus intime; il a voulu me mettre au rangde ses favoris, qui l'approchent de plus près, et avec qui il a de plus fréquentes et de plus abon'lantes communications; il a voulu, nonseulement me conserver dans une- innocence plus parfaite, mais m'élever aux plus sublimes vertus, afin de me tenir plus étroitement uni à lui et de me donner lieu d'acquérir plus de mérites devant lui; il a voulu faire 'éclater en moi toutes les richesses de sa grâce, et me disposer à recevoir un jour les dons les plus excellents de sa gloire; il a voulu me proposer au monde comme un modèle, et que mes entretiens, que mes actions , que lout' ma vie honorât son service, édifiât le prochain, et fût pour les chrétiens du siècle une leçon visible et présente qui les instruisît et qui les touchât. Car tout cela est attaché à cette perfection qui fait Ja sainteté et le caractère propre de mon état.
Or n'est-ce pas en quoi je dois admirer la bonté de Dieu, qui m'a choisi delà sorte; qui, par une prédilect-on toute ij^raluite , m'a destiné à de si grandes choses, et m'a prévenu de telles faveui^qui , pour me soutenir dans une vocation si sainte, et pour m'aidef à la remplir, m'a fourni tant de moyens? Je puis donc dire , aussi bien que Moïse, et môme avec plus de sujet que Moïse , qu'il n'en a pas ainsi usé à l'égard de toute nation, c'est-à-dir-' qu'entre les chrétiens mêmes, qu'entre les enfants de la même Eglise et parmi son peuple, il m'a préféré à des millions d'autres qu'il a laissés et quil laisse encore au milieu des dangers du monde et de toute sa corruption. Qu'a.vais-je fait plus qu'eux avant que Dieu me retirât de ce siècle perverti , où je me trouvais exposé comme eux; et par où m'étais-je rendu plus digne d'un de ses bienfaits les plus signalés?
Après cela, que dois-je penser de moi-même, si, dans un état où je dois être singulièrement dévoué à Dieu , je m'occupe de toute autre chose que de Dieu? si , dans un état où je dois communiquer plus souvent et plus intimement avec Dieu, je me dégoûte de tous les exercices qui peuvent me porter à Dieu , et je vis dans une disposition continuelle qui me fait perdre presque tout sentiment de
PREMIER JOUR. I!t
Dieu?gi, bien loin de me préserver, selon mon état, des taches les plus légères, et de pratiquer toute la sainteté du christianisme dans le degré le plus éminent, je fais en mille rencontres de mortelles blessures à mon âme , ou je me jette au moins là-dessus en des embarras de conscience très-dangereux; et si je n'ai pas même le fond et l'essentiel de la piété chrétienne? si, bien loin de m'enrichir pour le ciel , je demeure dans une vie lâche et inutile où je ne profite de rien , parce que je m'acquitte de tout négligemment, et sans esprit intérieur? si, biesf loin de faire honneur au service de Dieu et à ma profession , je les déshonore , et au lieu d'édifier le monde , je le scandalise? Il n'y a que trop de religieux à qui ces reproches conviennent : y en a-t-il à qui ils conviennent plus qu'à moi? Quoi qu'il en soit, c'est à moi de me les appliquer utilement, et d'en tirer de justes conséquences pour mon instructioo et ma sanctification.
Conclusion. Ah! Seigneur l je n'avais point encore conçu ce que c'est que d'être religieux. Je n'en avais qu'une faible idée; et voilà pourquoi je me suis si peu mis en peine de parvenir à la un d'un état si saint. La vie religieuse ne m'avait paru qu'une vie obscure et abjecte selon le monde, qu'une vie de contrainte et de gène selon les sens; mais je n'en comprenais pas l'excellence et la perfection. C'est aujourd'hui , mon Dieu, que vous me la faites connaître; c'est aujourd'hui que je commence à sentir mon bonheur et à le goûter, parce que c'est aujourd'hui que je conçois une tout autre estime de ma vocation.
Mais du reste , Seigneur, ce n'est point assez que je connaisse la perfection de mon état ; il faut qu'autant que je la connais, qu'autant que je l'estime, je la désire, et que je la désire comme elle doit être désirée. Or, il n'y a que vous qui puissiez, par votre grâce, former en moi ce désir, accompagné de toutes les qualités nécessaires pour être conforme à mes obligations ; car, vous le savez , Seigneur, ce qui m'a perdu , c'est que je n'ai jamais eu pour la perfection religieuse qu'un désir vague, qu'un désir oisif et languissant, qu'un désir borné et limité, qu'un désir passager et volage , qu'un de ces désirs qui tuent Tàme et qui ne la sanctifient pas; qu'un de ces désirs de pure complaisance, dont l'enfer est plein. Au lieu que, pour arriver à une fin si importante et si sublime, il me fallait un désir fervent , un désir efficace et pratique, un désir universel et sans mesure, un désir constant et ferme, un désir suivi et soutenu d'une sainte persévérance. Qu'ai-je donc à faire pour exciter désormais, et pour entretenir dans mon cœur ua tel désir, c'est de me souvenir sans cesse de la fin pour quoi je suis religieux; c'est, à l'exemple de saint Bernard, de me demander sans cesse à moi-même : Pourquoi ai-je quitté le monde? Pourquoi suis-je venu en religion ? Car voilà , mon Dieu , ce que j'ai cent fois oublié , et dans les occasions essentielles où il était pour moi de la dernière conséquence d'y penser; voilà à quoi je n'ai fait nulle attention.
Mais, Seigneur, c'est ce que je me propose dans la suite d'avoir toujours présenta l'esprit, et de quoi je veux me faire une règle
pour tout le reste de ma vie. Quand l'amour-propre me portera à rechercher mes commodités et mes aises an préjudice de la vie régulière que j'ai embrassée, je rentrerai en moi-même et je me dirai : Est-cepour celaque je me suis fait religieux? Quand il me prendra, ou quelque dépit secret d'une humiliation , ou quelque chagrin de voir les autres au-dessus de moi , ou quelque envie d'occuper certaines places et d'être employé à certaines fonctions, ou quelque dégoût de mes observances et de mes exercices ordinaires , j'en reviendrai toujours à la même réflexion : Qu'ai-je eu en vue lorsque j'ai renoncé au monde, et qu'ai-jo prétendu en me consacrant à Dieu ? Cette pensée m'animera, me fortifiera, et pour me la rendre salutaire, vous y ajouterez, Seigneur, l'onction de votre divin esprit et de votre grâce.
COlSTSUDERATIOISr.
Sur la perfection de nos actions ordinaires.
PREMIER POINT. Notro pcrfcction , selon Dieu, ne consiste point à faire beaucoup de choses i ce fut Terreur de Marthe, que Jésus-Christ condamna. Ce n'est point non plus à faire de grandes choses; il y a des saints très-grands devant Dieu, qui n'ont rien fait de grand pour Dieu ; des saints dont la vie a été obscure et cachée, dont les actions n'ont rien eu de brillant et d'éclatant, dont le monde n'a point parlé. Ils étaient grands par leur sainteté ; mais toute leur sainteté était renfermée en de petites choses, et Dieu, dans la fidélité avec laquelle ils pratiquaient ces petites choses, leur faisait trouver des trésors infinis de grâces; ils étaient grands par leur humilité, et leur humilité les portait toujours à choisir les derniers emplois , laissant aux autres les fonctions où il y avait plus à paraître, et ne se jugeant pas capables d'y être appliqués. Enfin , notre perfection ne demande point que nous fassions des choses extraordinaires et singulières. Dès-là qu'elles sont singulières et extraordinaires elles sont rares, et les occasions n'en sont pas fréquentes : cependant notre perfection doit être en ce qui nous est plus habituel, en ce qui nous occupe plus souvent, en ce que nous avons continuellement dans les mains, en ce qui remplit les journées et les années de notre vie.
D'où il s'ensuit que c'est de nos actions les plus ordinaires que dépend la perfection où Dieu nous appelle. Car ce sont là les actions propres de notre profession et de notre état; et par conséquent, ce sont celles que Dieu veut spécialement de nous, puisqu'il ne nous a attirés par sa grâce dans cet état et cette profession , que pour y vivre et pour y agir selon l'ordre qui est établi. Or, il est certain d'ailleurs que ce qui fait notre sanctification, c'est la volonté de Dieu ; que c'est cette volonté de Dieu qui donne le prix à tout ce que nous faisons ; que sans cette volonté de Dieu , nos plus grandes actions ne sont rien , et qu'avec cette volonté de Dieu , nos moindres actions ont un mérite très-relevé. Je dois donc conclure que je ne fierai jamais parfait devant Dieu que par l'accomplissement de mei
devoirs les plus communs. Qu'a fait Jésus-Christ pendant trente ans? rien de remarquable dans l'estime du monde, et rien môme que de vil aux yeux des hommes; mais, parce qu'il faisait la volonté de son Père, parce qu'en toutes choses, ainsi qu'il le disait lui-même, il agissait selon le gré de son Père (Joan. 8), ces actions, viles aux yeux des hommes, étaient l'objet des complaisances de Dieu.
Quels fonds de consolation pour nous 1 II n'est point nécessaire de chercher bien loin notre perfection : elle est auprès de nous et dans nous. Je trouverai la mienne dans mes obligations et dans mes exercices de chaque jour. Une perfection hors de ces exercices, et qui n'irait pas à m'acquitter de ces obligations, serait pour moi une perfection mal entendue et mal réglée, que Dieu ne reconnaîtrait point, que le monde même réprouverait, qui pourrait m'inspirer de l'orgueil, et qui m'exposerait à mille défauts. Au lieu que cette perfection d'une vie commune est approuvée de Dieu et des hommes; elle édifie, elle met la vertu en crédit , elle maintient la règle, elle n'enfle point, ni n'est point sujette à la vanité. On la croit aisée, et elle l'est dans la spéculation ; mais, pour en soutenir longtemps et constamment la pratique, qu'il y a de difficultés à vaincre, qu'il y a de violences à se faire , et par là même aussi de récompenses à obtenirl
Deuxième point. Notre perfection n'en demeure pas là; mais à ces actions ordinaires sur quoi elle est fondée, elle doit ajouter certaines circonstances et certaines conditions nécessairement requises : c'est-à-dire, qu'il ne suffit pas de faire ce qui est de notre état, de notre vocation, de notre emploi; mais qu'il le faut bien faire, tellement qu'on puisse dire de nous, par proporîion , ce qu'on disait du Fils de Dieu : Il a bien fait toutes choses (Marc. 7).
Or, bien faire toutes ses actions, c'est les faire avec exactitude, avec ferveur, avec persévérance, l" Avec exactitude : de sorte qu'on n'en omette aucune volontairement et par sa faute, et qu'on ne retranche pas même à une seule la moindre partie de ce qui lui est assigné. Cette exactitude regarde encore l'heure, le lieu, la manière : car ne les pas faire au temps marqué, dans le lieu qui convient, de la manière qui est prescrite , ce sont autant d'imperfections qui en diminuent la valeur, puisque ce sont autant de transgressions de la volonté de Dieu, qui est ordonnée en tout et qui s'étend à tout , sans oublier les plus petites particularités. 2° Avec ferveur : ce n'est pas à dire avec goût, avec plaisir, avec une ardeur sensible. Quoique la ferveur soit communément accompagnée de ce goût , de ce plaisir, de celte ardeur, elle n'en est pas toutefois inséparable. On peut être très- fervent , et avoir un dégoût naturel pour ce que l'on fait, y sentir de la répugnance , et n'y trouver que de la sécheresse et de la froideur. C'est même alors que la ferveur est beaucoup plus solide et plus méritoire, quand elle nous fait agir résolument et délibérément malgré ces répugnances et ces ulégoûls, malgré ces froideurs et ces sécheresses. 3° Avec persévérance : c'est par-dessus tout, cette persévérance qui coule; et c'est ce qui faisait dire à saint Bernard, parlant de la vie religieuse,
qu'à n'en regarder que chaque exercice en particulier, et en luimême, elle n'est pas, à beaucoup près, si rigoureuse que le martyre ; mais à les rassembler tous et à considérer leur durée, il n'yi a point, selon leur nature, de martyre plus insoutenable. Aussi voil-on assez de religieux dans les communautés, et même de chrétiens dans le monde, fidèles à leurs pratiques et à leurs obligations en certains temps et à certains jours, où ils sont plus touchés de Dieu ; mais d'en tiouver qui marchent toujours, d'un pas égal , qui n'aient pas leurs vicissitudes et leurs changements, qui fassent avec la même attention et la même assiduité le lendemain, ce qu'ils out fait le jour précédent, et qui sur cela ne se relâchent ni ne se démentent jamais jusques au dernier moment de leur vie, c'est une espèce de miracle.
Voilà donc les trois règles que je dois prendre pour me diriger dans la voie de ma perfection et dans la sanctiucaiion de mes :actions : exactitude, ferveur, persévérance. Mais en même temps ne sonl-ce pas pour moi trois grands sujets de m'humilier, et de déplorer toutes mes infidélités? Il ne faudrait, pour me sanctifier, que mes observances et ma règle ; mais de combien d'omissions y suis-je coupable , de combien de lâchetés, dinconstances, de variations! Dois-jc m'étonner qu'avec tant de moyens de m'avancer, j'aie fait si peu de progrès; ou plutôt, ne dois-je pas trembler du peu de progrès que j'ai fait avec des moyens si abondants et si présents de me perfectionner?
Troisième POINT. Ce n'est pas tout encore; mais il y a un dernier degré de perfection que nous devons donner à nos actions, et qui cil est comme l'âme et comme la vie : c'est de les faire par un -spnt intérieur et un principe de religion : car tout le reste n'est «,ue. ic corps de la sainteté; mais ce qui les vivifie, ce qui les anime ftqui les consacre, c'est le motif qui nous conduit, et l'intention que nous nous proposons. Faire ses actions par humeur, par caprice, par inclination, par coutume, par respect humain, par ostentation , par intérêt, ce n'est pas les îaire pour Dieu ni en vue de Dieu ; et dès que Dieu n'y a point de part, quel compte nous en P ;ul-il 'enir, et comment peut-il les agréer? Tout le mérite de la fille t^ i roi lui vient, avec la grâce de Dieu , du dedans et du fond de Mn cœur (Psal. 44). Quand donc je ferais les actions les plus liéroïques > i Dieu n'en est pas la fin , et si je ne les fais pas pour lui plaire , comme il n'en tire nulle gloire, il les regarde d'un œil ; u moins ndifférent, et je n'en puis retirer moi-même aucun fruit.
Vérité terrible, si je là médite bien : car, si je repasse sur toutes me's actions, et que je les examine au poids de cette balance, combien en trouverai-je sur quoi j'aie quelque sujet de compter? Il est vrai , j'agis à l'extérieur comme les autres, je vais â la prière , au travail , à mes occupations; j'assiste â tout, et je satisfais en apparence a tout ; mais du reste, sans vue de Dieu, sans retour vers Dieu; souvent avec une légèreté d'esprit et une dissipation qui m'ôte toute bonne pensée , et tout bon sentiment ; souvent par une certaine habitude que j'ai contractée avec le temps, et que je suis en aveugle; tout au plus par une certaine bienséance, et une raison
purement naturelle; quelquefois même par nécessité et par contrainte; d'auties fois et peut-être en bien des rencontres, par une vaine complaisance et une envie secrète de me distinguer. Or tout cela , qu'est-ce devant Dieu? et n'est-ce pas de tout cela néanmoinâ que ma vie est composée? c'est-à-dire, que j'agis comme si je n'agissais pas, et que tout ce que je fais, ne sert pas plus à ma perfection que si je ne faisais rien.
D'autant plus malheureux et plus condamnable , qu'il n'y a pas une si petite action que je ne pusse rapporter à Dieu , et qui , rapportée à Dieu , n eût. son mérite auprès de Dieu. Car ce que Dieu considère dans nos actions, ce n'est pas tant la substance que l'esprit; et en cela nous devons reconnaître la sagesse et la douceur de sa providence. Il ne nous a pas donné à tous ies mêmes talents, et il ne nous a pas tous mis en état de vaquer aux mêmes emplois; mais , parce qu'il nous appelle tous à la perfection , il a voulu que, de toutes nos actions, il n'y en eiit point de si obscure ni de si servile qui ne pûl être relevée par la droiture et la pureté de notre intention, et qui, de la sorte, ne contribuât à nous élever nousmêmes. De là , je dois bien gémir de me voir si pauvre et si dénué des dons spirituels , après qu'il m'a été si facile de m'enrichir et de croître sans cesse de vertus en vertus.. Chaque action de ma vie me pouvait profiter; mais que sais-je s'il y en eût une seule que Dieu ait trouvée digne de lui , et qui m'ait été de quelque utilité pour l'avancement de mon âme? Quelle perte que je dois regretter, mais qui m'engage encore plus à redoubler mes soins, et à réveiller tout mon zèle pour la réparer !
DEUXli:ME JOUR.
PREMIERE lidIÉDITATIOISr;
Du Péclié mortel.
Scilo et vide, quia malum est reliquisse te Dominum Deum tuum.
Sachez et voyez que c'est un mal d'avoir abandonné le Seigneur votre Dieu.
(jERliU., ch. 2.)
PREMIER POINT. Il est pour moi d'une absolue nécessité de bien connaître ce que c'est que le péché mortel. Or, ce n'est pas seulement le plus grand de tous les maux, mais, à proprement parler c'est le seul et unique mal , c'est le souverain mal ; et ce qui achève d'y mettre le comble, c'est le souverain mal de Dieu. C'est l'unique mal : car tous les autres maux , hors le péché , ne sont point absolument des maux. Maladies, pauvreté, disgrâces : tout cela, dans les vues de Dieu, et si j'en fais l'usage que Dieu prétend, sont plutôt des biens. Le péché seul est un mal que Dieu n'a point fait, ni ne peut faire, parce que c'est un mal essentiel, un pur mal. C'est le souverain mal , comme Dieu est le souverain bien ; et par cette raison, il doit être souverainement délesté, comme Dieu mérite d'être souverainement aimé. Voilà la mesure de la haine que je dois concevoir du péché moi tel : le haïr autant que j'aime Dieu.
S'il y avait quelque chose dans le monde, que j'aimasse autant que j'aime Dieu, dès -là je n'aimerais plus Dieu comme Dieu : et si je craignais quelque autre mal, autant ou plus que le péché mortel, dès-là je ne le haïrais pas, ni ne le fuirais pas, autant que je suis obligé de le haïr et de le fuir.
Mais ce qu'il importe par-dessus tout de comprendre , c'est que le péché mortel est le souverain mal de Dieu , parce que c'est un mépris formel de Dieu, une préférence actuelle et véritable de la créature à Dieu. Préférence qui consiste en ce que le pécheur, se trouvant dans la nécessité ou de renoncer à son plaisir, ou de perdre la grâce de Dieu, aime mieux perdre la grâce de Dieu que de renoncer à ce plaisir criminel où sa passion le porte. Il ne laisse pas de savoir, en spéculation, que Dieu est infiniment au dessus de tout être créé ; mais c'est cela même qui le rend encore plus coupable, puisqu'il ne le sait que pour outrager Dieu avec plus d'indignité, en lui préférant néanmoins dans la pratique une vile créature.
Après cela, je ne dois point m'étonner de quatre vérités, aussi constantes selon la foi, qu'elles sont eflVayanles : 1° Que Dieu, pour un seul péché d'orgueil, ait précipité du haut du ciel dans le fond de l'abîme ses plus nobles créatures , qui sont les anges, qu'il en ait fait des réprouvés et des démons ; que, sans leur donner le temps de se repentir, il les ait livrés pour jamais à toutes les rigueurs de sa justice. Quel exemple! et de cet exemple, quelle conséquence flois-je tirer? S'il n'a pas épargné ses anges, puis-je me promettre qii'il m'épargnera? 2" Que , pour une seule désobéissance. Dieu ait chassé le premier homme du paradis terrestre ; qu'il lui ait ôlé tous les privilèges de l'état d'innocence; qu'il l'ail condamné à la mort, lui et toute sa postérité; qu'en punition de ce seul péché, nous naissions tous enfants de colère, et que, sans autre péché que celui-là, nous soyons, comme enfants de colère, sujets à toutes les calamités de celte vie, et môme exclus du royaume de Dieu. Quel châtiment! quelle vengeance ! Toutefois les jugements de Dieu sont équitables, et l'équité même. S*» Que, pour expier cette désobéissance, il ait fallu que le Fils éternel de Dieu s'incarnât, s'humiliât, s'anéantît; parce qu'il n'y avait que les humiliations d'un Dieu qui pus.-enl réparer la gloire de Dieu, et compenser l'injure qui lui avait été faite par le péché. 4o Que, pour un péché qui se, commet dans un moment. Dieu ait préparé une éternité de peines, et qu'entre ces peines éternelles et le péché, il y ait une juste proportion. Voilà ce que la foi m'enseigne. S'il y a eu jusque dans le christianisme des incrédules qui n'ont pas voulu reconnaître ces vérités, c'est qu'ils n'ont point assez connu la malice du péché mortel, ni assez compris que ce péché est le souverain mal de Dieu. L'ai-je compris moi-même autant que je le devais? Si cela était, aurais-je été ,jusques à présent si sensible aux autres maux , et peut-être si indifférent à l'égard de celui-ci?
Deuxième point. Il ne m'est pas moins nécessaire de savoir et de bien considérer que le péché mortel est le souverain mal de l'homme : parce qu'il prive l'homme de l'amitié de Dieu, parce qu'il fait un divorce entier entre l'homme et Dieu, parce qu'il
rompt tous les liens qui attachaient l'iiomme à Dieu; parce qu'en séparant l'iiomrae de Dieu, il lui ôle la vie la plus précieuse, qui est la vie de la grâce, et quii lui cause la plus funeste mort, qui est la mort de l'âme. Car c'est pour cela qu'il est appelé morlel. Cette grâce, que le juste possédait, était en lui le principe de la vie surnaturelle : du moment donc qu'il la perd, cette grâce, il est mort devant Dieu , et selon Dieu.
De là, je ne dois point encore être surpris de deux autres vérités qui ne sont pas moins inconteslables ni moins terribles : l" que le péché morlel dépouille l'âme de tons les mérites qu'elle pouvait avoir acquis, lorsqu'elle était dans l'état de la grâce. Quand j'aurais amassé des trésors immenses de mérites pour le ciel , quand je serais aussi saint que les apôtres, si je viens à commettre un péché mortel , tout m'est enlevé. Ces mérites pourront revivre lorsque je rentrerai en grâce avec Dieu. Jusque-là ils sont perdus pour moi; et si je meurs dans cet état , Dieu ne m'en tiendra jamais compte : pourquoi? c'est que je suis alors son ennemi , et que de la part d'ua ennemi il n'agrée rien , ni n'accepte rien. 2° Que les actions le? plus vertueuses et les plus saintes en elles-mêmes, laites dans l'état du péché mortel, ne sont d'aucun prix devant Dieu, ni d'aucune valeur pour l'élernité bienheureuse. Quand je passerais toutes les journées en prières, quand je ferais toutes les pénitences des plus "austères anachorètes, quand je pratiquerais toutes les œuvres de la piété et de la charité chrétienne , tout cela, ce sont des œuvres mortes, parce que je suis moi-même dans un état de mort; ce sont des œuvres stériles, dont je ne dois attendre nulle récompense. Quelque miséricorde que Dieu puisse ensuite me faire , jamais ces œuvres mortes ne seront du nombre de celles qu'il couronnera daBS la gloire. Sont-ce néanmoins des œuvres tout â fait inutiles? non : car elles me sont au contraire très-utiles pour sortir de l'état du péché ; très-utiles pour me disposer à retourner à Dieu ; très-utiles pour disposer Dieu à m'accorder la grâce de ma conversion. Mais du reste, tant que le péché mortel n'est pas effacé, il est toujours vrai que je ne mérite rien en les pratiquant, et qu'elles ne me donnent aucun droit à l'héritage céleste. Quelle pauvreté 1 quelle misère I
N'est-ce pas là que j'en ai été réduit à certains temps de ma vie , et peut-être pendant des temps considérables? N'est-ce pas là peutêtre que j'en suis encore actuellement réduit? Je n'en sais rien : car qui sait sHl est digne d'amour ou de haine (Ecoles. 9)? Affreuse incertitude! C'est un abîme où l'esprit se perd, et qu'on ne peut regarder avec les yeux de la foi , sans être saisi d'horreur. Du moins puis-je prendre dans la suite de justes mesures pour me rassurer là-dessus , autant qu'il est possible , et pour m'établir, par une vie pénitente et agissante , dans une solide et sainte conûance.
Troisième point. Quelques avantages que j'aie dans l'état religieux, je n'y trouve point, après tout, de préservatif infaillible contre lé péché mortel. Et comment y en trouverais-je? Le premier ange et ceux qui l'ont suivi, n'en ont point trouvé dans le ciel ; le premier homme, malgré l'innocence où il avait été créé, s'est perdu
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dans le paradis terrestre ; Judas est devenu un apostat dans la compagnie de Jésus-Ghrist. La maison où je suis est-elle plus sainte que le sacré collège des Apôtres, que le paradis terrestre, que le ciel? N'a-t-on pas vu arriver dans les comraunaulés les plus régulières des chutes très-scandaleuses? Ne le voit-oa pas encore? Dieu le permet, et il a ses raisons pour le permettre. Que celui qui croit se tenir ferme, prenne garde de tomber (i. Cor. 10).
Il y a même des péchés mortels où l'on peut être, dans la religion , plus exposé que dans le monde. Tels sont, par exemple , les péchés qui blessent la charité; parce que, dans la religion, les occasions de ces péchés sont d'autant plus fréquentes que les objets sont plus présents. On y est plus à couvert de 1 avarice et d'une certaine ambition ; mais on y est souvent plus sujet aux murmures et aux divisions. Or, qu'importe par quels péchés on se damne, si l'on est en effet as?ez malheureux pour se damner?
Ce qu'il y a de plus à observer, c'est que le péché mortel, dans la protession religieuse, est beaucoup plus grief que dans le monde, parce qu'il suppose alors un état plus saint. Ce qui n'est que simple péché pour un chrétien du siècle , est , en bien des matières , sacrilège pour un religieux. Dois-je conclure de là qu'il eût mieux valu demeurer dans le monde que de m'engager dans la religion? Je conclurais donc aussi qu'il vaudrait mieux n'être pas chrétien, parce que les péchés d'un chrétien sont plus punissables que ceux d'un païen. A Dieu ne plaise que je raisonne de la sorte! Si la religion a ses dangers, le monde en a bien d'autres et de plus grands. R'ais ce que je conclus, c'est de ne point présumer de mon état; c'est de me défier, non point de mon état, mais de moi-même dans mon état; c'est, malgré toute la sainteté de mon état, d'opérer, selon l'avis de l'Apôtre , mon salut avec crainte et avec tremblement.
Conclusion. Achevez, mon Dieu, par votre grâce, ce que vous avez commencé par votre miséricorde. Vous m'avez appelé à vous, vous m'avez retiré du monde pour me garantir du péché : ne permettez pas qu'il me poursuive jusque dans votre sanctuaire, et qu'entre vos bras je succombe à' ses attaques. Quelle malédiction sur moi, si, dans la term des saints, je commettais l'iniquité (Isaï. ?6); et si, parmi tant d'âmes justes, je devenais un analhèmel
Ah ! Seigneur, vous voyez le fond de mon âme, et je ne le vois pas comme vous. N'y a-t-il point dans mon cœur quelque poison secret qui l'infecte et qui le corrompt? N'y a-t-il point quelque péché qui m'éloigne de vous et qui vous éloigne de moi? Daignez me le découvrir, ô mon Dieu ! il n y a rien, pour le détruire , à quoi je ne sois résolu. Quand môme j'aurais eu jusqu'à présent le bonheur de me défendre de ce fatal ennemi , et de me préserver de ses mortelles atteintes, j'ai toujours tout à craindre de ma faiblesse; mais. Seigneur, ma vigilance, avec votre secours, y suppléera. Elle me fera sans cesse recourir à vous; elle me tiendra dans une attention continuelle sur moi-môme; elle me rendra circonspect dans toute ma conduite , et clairvoyant sur les moindres dangers , aiin de me mettre ainsi plus en assurance contre la transgression de vos divins commandements.