‹ Œuvres complètes de Bourdaloue, de la Compagnie de JésusChapitre 74 sur 79 · DEUXIEME MEDITATION · texte numérisé non relu

DEUXIEME MEDITATION

Du Péclié véniel.

Nolite eonlrislare Spirilum Sanetum.

Ne contristez point le Saint-Esprit. (Epbss., cb. 1.)

PREMIER POINT. Oq ne compte communément pour rien le péché véniel; mais si j'en avais bien conçu la oalure , j'en jugerais tout autrement, et je prendrais tout autre soin de l'éviter.

Quelque véniel que je le suppose, c'est une offense de Dieu. Gela me suffit, ou me doit suffire. En y tombant, je déplais à Dieu. Non pas que je rompe absolument avec Dieu ; mais je fais ce que je sais devoir causer entre Dieu et moi du refroidissement. Je n'éteins pas dans moi le Saint-Esprit, mais je le conlriste. Or, dès que c'est une offense de Dieu , je dois donc le craindre plus que tous les maux temporels, qui ne s'adressent qu'à moi-même. Car le plus petit mal qui regarde Dieu, est infiniment au-dessus de tout mal qui ne regarde que la créature.

Quelque véniel que je le suppose , il n'y a point de raison imaginable pour laquelle il me puisse jamais être permis. Car, s'il pouvait m'êlre permis, dès-là il cesserait d'être péché. Quand il s'agirait de convertir et de sauver tout le monde , Dieu ne voudrait pas que je fisse un mensonge, quoique léger; et jusque dans cette circonstance , il s'en tiendrait offensé. Quand il s'agirait de procurer à Dieu toute la gloire qui lui peut être procurée, Dieu ne veut point de cette gloire à une telle condition. Il veut que j'abandonne même le soin de sa gloire, plutôt que de commettre le moindre péché.

Quelque véniel que je le suppose, il est de la foi que jamais il n'entrera avec moi , ni moi avec lui , dans le royaume des cieux .car rien de souillé ne sera reçu ni n'aura place dans ce royaume céleste (Apoc. 21). En vain je'serais d'ailleurs comblé de mérites : avec tous mes mérites et avec toute la sainteté que je pourrais avoir acquise, si mon âme, sortant de cette vie, porte encore la tache d'un péché véniel que je n'aie pas effacé par la pénitence, cela seul doit être un obstacle à ma béatitude et à la possession de Dieu. Il faut que mon âme, quoique juste, quoique sainte, quoique prédestinée et digne de Dieu, demeure séparée de Dieu, jusqu'à ce que ce péché soit expié. Il faut qu'elle passe par le feu du purgatoire et qu'elle y soit purifiée, avant que d'être admise dans le sein de Dieu. Et dès ce monde même , avec quelle sévérité Dieu n'a-t-il pas puni le péché véniel? Il fit périr presque tout un peuple pour une simple vanité de David; il fit tomber mort au pied de l'arche un lévite , pour l'avoir seulement touchée. Il est donc étrange que je commette si facilement un péché qui m'expose à de si rigoureux châtiments. Mais ce qu'il y a mille fois encore de plus condamnable et de plus indigne, c'est qu'étant redevable de tout à Dieu, et qu'ayant tout reçu de Dieu , au lieu de la reconnaissance et de l'amour que je lui "dois, je me laisse si aisément aller à un péché dont il se tient blessé, et qui est en effet une injure pour lui.

Deuxième point. Du moins , si ces fautes vénielles que je commets n'étaient pas si fréquentes, ni si nombreuses; mais leur multitude est infinie. Et c'est ce qui affligeait David , et ce qui le jetait dans une désolation extrême, quand 11 disait à Dieu : Je suis, Seigneur, tout environné de maux, et nies iniquités m'accablent^ jusqu'à ne pouvoir plus m'en tenir compte à moi-même , ni en faire le dénombrement ; elles sont multipliées plus que les cheveux de ma tête ; et la vue que fen ai me fait tomber en défaillance (Psal. 39). Voilà comment parlait ce saint roi. Or, dans une vie lâche et imparfaite comme la mienne, si j'entreprenais de supputer tous les péchés qui m'échappent, et si Dieu m'éclairait là-dessus, où irait cette multiplication? Je ne les vois pas; mais n'est-ce pas assez que Dieu les voie? N'est-ce pas assez que je sache qu'ils sont sans nombre , pour en être pénétré de douleur, et comme inconsolable ?

Combien de péchés d'ignorance , causés par l'oubli de mes devoirs, par ma négligence à m'en instruire, par mon indocilité à souflVir qu'on m'en avertisse , par ma présomption à ne vouloir croire que moi-même? Combien de péchés d'imprudence et d'inadvertance, causés par la dissipation de mon esprit, par la légèreté de mon humeur, par la liberté de ma langue, par la témérité de mes jugements, par la malignité de mes soupçons? Combien de péchés de fragilité et de faiblesse , causés par l'halntude que je me suis faite de ne me contraindre en rien, de ne m'assujettir à aucune règle , de suivre en tout les mouvements de la nature , de ne faire nulle violence à mes inclinations et à mon tempérament?

Combien même de péchés commis par malice, avec réflexion et de dessein formé, contre, tous les remords de ma conscience, à toute occasion et pour le i^lus faible sujet, sous ombre que ce ne sont que des péchés véniels , et que Dien n'y a pas attaché une peine éternelle? En quoi je montre bien mon indifférence pour Dieu ; et que je ne suis sensible qu'à mes propres intérêts. N'est-ce pas là ma vie la plus ordinaire? Il est vrai qu'il n'est pas moralement possible en ce monde de se préserver de tous les péchés véniels, et de n'en commettre aucun. Fatale nécessité qui faisait gémir les saints, qui leur faisait désirer la mort, qui faisait dire à saint Paul : Malheureux que je suis! qui me délivrera de ce corps dont le poids m'appesantit (Rom. 7)? Mais il n'y a pas un seul de ces péchés en particulier que je ne puisse prévenir, et dont il ne soit en mon pouvoir de me garantir. Combien donc , si je voulais et si je prenais plus garde à moi, en pourrais-je diminuer le nombre! Hélas! bien loin de le diminuer, je l'augmente tous les jours.

Troisième point. Quelles sont les suites du péché véniel , plus déplorables que je ne me le suis peut-être jamais persuadé? Il conduit au péché mortel , comme la maladie conduit à la mort. Par conséquent, si j'ai quelque zèle pour mon âme , je dois en user, à l'égard du péché véniel, comme j'en use à l'égard d'une maladie dont je suis menacé , et dont je suis subitement attaqué. Que ne fais-je point pour l'arrêter dans son principe? que ne fais-je point pour la guérir? que ne fais-je point pour n'y pas retomber? Elle

peut aboutir à la mort : il ne m'en faut pas davantage pour y apporter les remèdes les plus prompts, les plus efficaces, et môme les plus violents. Pourquoi ne raisonné-je pas de la môme ?nrte, quand il s'agit d'un péché, qui, de toutes les maladies de l'âme, est la plus dangereuse , et qui me dispose à celle seconde mort mille fois plus à craindre que la mort du corps.

Et en effet, quiconque néglige le péché véniel, et beaucoup plus, quiconque le méprise , tombera infailliblement dans le péché mortel. Oracle du Saint-Esprit, qui ne se vériOe que trop par l'expérience. C'est par le mépris du péché véniel qu'on perd insensiblement l'horreur du mortel. Au commencement^ le seul nom de péché mortel faisait frémir : peu à peu l'on s'y accoutume et l'on s'y famih'arise. D'autant plus que, du péché véniel. au péché mortel , il y a souvent peu de distance , et que l'intervalle entre l'un et l'autre est comme imperceptible -, car il n'y va pour l'ordinaire que •du plus et du moins : or, entre ce plus et ce moins, il n'y a qu'un point qui décide de la vie et de la mort. Quel risque ne"court-on pas alors , et n'est-on pas sur le bord du précipice.

De celte proximité même, entre le péché véniel et le mortel , il arrive très-naturellement que l'on confond l'un avec l'autre. Combien de fois m'y suis-je trompé, et combien de fois ai-je estimé léger ce qui ne l'était pas? combien de fois, m'aveuglant moimême, et jugeant des choses selon les désirs de mon cœur, ai-je pris pour injustice vénielle, ce qui peut-être était devant Dieu une iniquité griève et mortelle? Le discernement en était difficile, et c'est pour cela qu'à l'égard même du péché véniel , je devais avoir une conscieiîce timorée. Je n'étais pas assez éclairé pour en faire un jugement exact; et voilà pourquoi je devais m'en défier et me précaulionher.

Mais quand je serais assuré de mes lumièrers, puis -je ignorer que je suis faible, et la faiblesse même? Or, le péché véniel et le mortel se touchant de si près, quelle présomption de me flatter qu'étant faible au point que je sais l'être, je m'en tiendrais précisément au véniel ; que je ne passerai pas outre, et que je serai assez maître de mon cœur pour lui prescrire telles bornes qu'il me plaira, surtout en certains péchés où l'impression de la nature est si forte et si puissante 1 II me faudrait , pour me soutenir en de pareilles conjonctures; des grâces de Dieu toutes particulières; mais ne m'at-on pas cent fois averti , qu'une punition de Dieu très-conimune , est de nous refuser, eh conséquence d'un péché véniel , des grâces spéciales qu'il nous avait préparées, et avec lesquelles nous serions heureusement arrivés au terme du salut : au lieu que, par la soustraction de ces grâces , nous en venons à des égarements et a des désordres pour lesquels il nous réprouve. C'est ainsi que le péché véniel peut être, et est, pour bien ùes âmes, la source de leur damnation.

Conclusion. Le remède , ô mon Dieul est de m'attacher, nonseulement à votre loi , mais à toute la perfection de voire loi. Plus je m'efforcerai de m'élever, moins je serai en danger de déchoir; et plus j'aspirerai à ce qu'il y a de plus saint dans l'obserifalion de

mes devoirs , moins je serai en disposition de les violer dans des points essentiels. Ce n'est pas, Seigneur, que, malgré la résolution que je fais en votre présence et par votre grâce, j'ose me répondre de me maintenir devant vous dans une innocence entière. Tant que ie vivrai sur la terre, il ne m'échappera que trop de fautes ; et tant que je serai revêtu d'un corps mortel , je ne ressentirai que trop les tristes effets de la condition humaine. Mais au moins, en me proposant d'aller toujours au delà de mes obligations, me mettrai-je plus en état de n'y pas manquer dans des matières importantes; et en travaillant à me sanctifier, serai-je plus hors de l'occasion et du péril de me pervertir.

Donnez-moi, mon Dieu, donnez-moi cette conscience tendre et délicate qui s'effraie de l'ombre même du péché. Formez eu moi , ou m'aidez à y former cette conscience étroite et sévère qui ne se permet rien , ni ne se pardonne rien. C'est cette inflexible rigueur pour moi-même qui fera ma sûreté. Il m'en coûtera; il faudra me retrancher bien des choses où le penchant me porterait, et mïnterdire bien des satisfactions qui semblent même assez innocentes. Il faudra, en bien des rencontres, soumettre mon esprit, étouffer les sentiments de mon cœur, peser mes paroles , captiver mes yeux, mortiûer mes sens; mais, Seigneur, puis-je acheter trop cher le double avantage, et de vous moins offenser, et de mieux garder mon âme? be bonheur de vous plaire, la paix de ma conscience, l'un et laiiire me dédommagera de tout, ô mon Dieu, et me tiendra lieu de tout.

THOISIEiyiE MEDITATION.

Du Péché de Scandale, ou du mauvais Exemple.

Necesse al ut reniant scaniala.

C'est un mal inévitable, qu'il arrive des scandales. (Matth., ch. 48.)

PREMIER POINT. Cc quo uous appelous scandale , n'est que le mauvais exemple; ou du moins, tout mauvais exemple est un véritable scandale. Or il ne faut point se flatter dans l'état religieux : on y voit de mauvais exemples, comme on y en voit de I)ons; et il n'y a point de communauté si régulière où il ne se trouve des âmes imparfaites qui scandalisent les autres; comme il n'y en a guère de si déréglée où Dieu ne conserve de saintes âmes, qui travaillent à maintenir l'ordre , et qui empêchent que le scandale , par une malheureuse prescription , ne prenne le dessus et ne prévale.

Aussi le Sauveur du monde nous a fait entendre qu'il était nécessaire qu'il arrivât des scandales ; c'est-â-dirc , qu'il n'était pas moralement possible que , les hommes étant si différents les uns des autres , soit dans leurs sentiments , soit dans leurs mœurs , il n'y en eût en toute assemblée qui, par le relâchement et le désordre de leur conduite, devinssent, pour ceux avec qui ils ont à converser et à agir, des sujets et des occasions de chute. Et cela môme est encore plus vrai à l'égard des maisons religieuses, parce qu'on y a

beaucoup plus de rapport ensemble , et que tout ce qui 8'y passe frappe de plus près et beaucoup plus fréquemment la vue. Sil y a donc , jusque dans la religion , des écueils à craindre , on peut dire qu'un des plus dangereux et des plus ordinaires, ce sont ces scandales domestiques , et ces exemples qu'on a sans cesse sous les yeux et devant soi. Il est très-difficile de s'en défendre; et pour y résister, il faut une vertu bien pure et bien à l'épreuve.

Ai-je eu sur ce point, jusqu'à présent , toute l'attention et toute la circonspection que je devais avoir? Ai-je pris garde à ne rien dire et à ne rien faire qui pût être nuisible aux personnes qui m'entendaient, ou qui étaient témoins de mes actions. Combien, dans les rencontres , ai-je débité de maximes , ai-je donné de conseils, ai-je inspiré de sentiments , ai-je approuvé de procédés contraires à l'esprit religieux et au devoir? Combien ai-je montré d'indocilité, ai-je témoigné de mépris, ai-je fait de murmures ou de railleries malignes sur des choses qui n'allaient qu'au bien et qu'à entretenir la règle? C'étaient autant de scandales que j'ai dû me reprocher; et combien y en a-t-il d'autres dont je ne me suis jamais fait de scrupule, et dont je n'ai jamais pensé à m'accuser? J'ai déclaré mes péchés ; mais combien y en avait-il où la circonstance du scandale et du mauvais exemple était jointe, sans que j'en aie rien dit? Peut-être ne la connaissais-je pas, ou n'y faisais-je nulle réflexion ; mais mon ignorance ou mon oubli étaient-ils excusables? C'est sur quoi je dois m'écrier avec le prophète : Lavez-moi, mon Dieu j purifiez- 7noi de mes péchés secrets et cachés. Pardonnezmoi, non-seulement ceux que j'ai commis, mais ceux que f ai fait commettre (Psal. 18).

Deuxième point. Malheur à celui qui donne le scandale (Matth. 18). Celte malédiction est sortie de la bouche même de Jésus- Christ : c'est un analhème divin. Et il faui, bien que le scandale soit un grand mal, puisqu'il vaudrait mieux pour un homme qu'il fût précipité au fond de la mer, que de scandaliser le plus petit de ses frères (Ibid.). Maxime générale, et proposition universelle dont personne n'est excepté. Car il n'y a personne qui ne doive l'exemple au prochain : Que votre lumière luise aux yeux de tout le monde ^ afin que ceux qui verront vos bonnes œuvres, en rendent gloire à Dieu (Matth. 5).

Ainsi, malheur à moi en particulier, si je suis l'auteur de quelque scandale dans la communauté où je vis! Car je la prive , autant qu'il est en moi, d'un des plus solides avantages de la profession religieuse, qui est l'édification mutuelle et l'émulation du bon exemple. Je fais plus encore, puisqu'au lieu de contribuer à la régularité et à l'observance , j'y deviens un obstacle; et que souvent je suis cause , par mon exemple , que des abus s'introduisent , que d'utiles et anciennes pratiques s'abolissent peu à peu, que la discipline se relâche, et que des règles , qui étaient auparavant en vigueur, ne s'observent plus, ou ne s'observent que fort imparfaitement. N'est-ce pas de là qu'est venue la ruine spiriiuelle et la décadence de tant de sociétés très-saintes dans leur première institution.

Que si le mal ne s'étend pas toujours si loin, du moins il n*y a que trop d'esprits faciles, et déjà mal disposés, que mon exemple ne manque pas d'entraîner. Or, maliieur à moi, encore une fois, parce que je serai responsable à Dieu de tout cela, et qu'il m'en demandera compte. Quel trésor de colère, et quel poids dont je dois craindre d'être accablé! Malheur à moi qui, par mon expérience et par mon âge, devrais être un modèle pour ceux qui sont moins avancés ; à moi qui, par le rang que je tiens , par l'autorité, le crédit, les talents que j'ai reçus de Dieu, par la créance que les autres ont en moi, devrais leur* servir de guide et les conduire, et qui ne sers qu'à les égarer! Il ne faut qu'un religieux de ce caractère pour perdre toute une maison.

Mais, par-dessus tout, malheur à moi, si c'est par moi que commencent à s'établir certains usage-, certains privilèges et certaines di^i)enses où la raison de la commodité, de la sensualité, de l'amour-propre, a beaucoup plus de part que celle d'une vraie nécessité! Autrefois, toutes ces choses étaient inconnues, et peut-être sans moi n'y eût-on jamais pensé. C'est à moi de voir ce que j'aurai à dire, quand Dieu m'en représentera toutes les suites, et qu'il me chargera de tous les dommages que la religion en aura soulTcrts. Les prétextes dont je m'appuie peuvent tromper les supérieurs qui me gouvernent, et me tromper moi-même; mais on ne trompe point Dieu.

Troisième point. Comme il y a un scandale donné, il y a un scandale reçu ; et malheur aussi à celui qui le reçoit et qui le prend. Car il le faut rejeter, et ce n'est point une excuse légitime auprès de Dieu , que le mauvais exemple qu'on a eu et qu'on a suivi. Ce fut l'exemple du premier ange qui engagea les autres dans son apostasie , et ils n'en ont pas moins été réprouvés. Il est vrai qu'un m uvais exemple est une tentation , et une des plus fortes tentations, mais ce n'est point une tentation au-dessus de nos forces, et puisque nous la pouvons vaincre, c'est un péché que d'y succomber.

Il ne suffit donc pas pour moi que je m'étudie à ne donner aucun scandale; mais il y a des règles que Dieu me prescrit contre les scandales qu'on me donne, et contre les mauvais exemples que j'aperçois autour de moi. 1° Je ne dois point m'en troubler : je puis bien m'en affliger et en gémir; mais mon zèle n'en doit point être refroidi, ni ma piété ébranlée. Car il n'y a rien là que Jésus-Christ ne nous ait prédit, ni rien jiar conséquent qui me doive surprendre. 2o Je dois même en profiter, regardant ces scandales, et ces mauvais exemples dont j'ai à me garantir, comme des épreuves de ma fidélité, et des occasions de témoigner à Dieu mon attachement inviolable. C'est dans l'occasion qu'on se fait bien connaître, et qu'on apprend à se bien connaître soi-même. 3° Je dois m'en éloigner, c'est-à-dire que je dois, autant que je le puis, m'éloigner des personnes dont je prévois que la société me serait dommageable. Et il n'y a point à considérer si ce sont des personnes d'esprit et de mérite, ni si ce sont de mes amis : il faudrait môme alors, selon l'Evangile , renoncer à mon père et à ma mère. Cela ne m'exempte pas de les honorer, de les aimer en Dieu, de leur rendre service,

et de les aider dans le besoin; mais du reste, point de liaison ni de communication particulière. 4" Je dois m'y opposer prudemment, mais fortement; avec modestie, mais avec ardeur; avec charité, mais avec un saint mépris de tous les respects humains; tenant ferme nour la règle, et ne m'en départant jamais, quanti mftme, ce que "Dieu ne permettra pas, il n'y aurait que moi à la garder. 5o Enfin, je dois en tirer sujet de m'humilier devant Dieu : reconnaissant que, de moi-même, je ne suis que faiblesse et qu'imperfeciion, et que, sans la grâce divine, je serais pire que tous le? autics.

Conclusion. Quelle misère, mon Dieu! et faut-il donc qu'après avoir quitté lemonde pour nous préserver de ses pièges, nous en trouvions jusque dans votre maison? (-e n'est qu'à nous-uiémcs que nous devons nous en prendre. La religion est sainte; mais nous ne répondons pas toujours à sa saiuleié. Faites par avance, Seigneur, ou plulôt aidez-nous à faire, dès maintenant, ce que feront vos anges dans votre jugement dernier, lorsque vous les enverrez pour enlever dans votre royaume tous les scandales. Votre royaume sur la terre, ce sont particulièrement les communautés religieuses. N'y aurais-je été admis , et n'aurais-je place parmi votre peuple choisi , que pour le détourner de votre service par mes exemples, et pour ralentir sa ferveur? ne serais-je entré dans un état si parfait, que pour m'y rendre plus coupable, et par moi-même, et par ceux que vous y avez appelés avec moi? Ah! mon Dieu, j'ai bien assez de mes propres péchés, sans y ajouter les péchés d'autrui.

Mais que serait-ce encore. Seigneur, si, dans le saint asile on vous m'avez retiré, je venais d'ailleurs à me perdre par la contagion de certains exemples que j'y puis avoir? Que serait-ce, si, par une lâche condescendance, je me laissais emporter et séduire à ces exemples; si je les imitais et si je m'y conformais, au lieu de ne me conformer qu'à vos ordres et à vos adorables volontés? Ma règle , ô mon Dieu ! ma règle seule et telle que vous me l'avez imposée ; ma règle dans toute sa pureté, dans toute sa force et toute sa sévérité : voilà la route où je marcherai, voilà le conseil que j'écouterai , voilà l'oracle que je consulterai, et par qui je me conduirai. Quiconque me portera là, volontiers je m'unirai à lui, et je le suivrai , parce qu'il me portera à vous. Mais quiconque aussi me détacherait de là, me détacherait de vous. Seigneur; et, sans balancer un moment, je me séparerai de lui, parce que je ne veux jamiiis , pour qui qae ce soit, ni en quoi que ce soit, me séparer de mon Dieu.

302SrSIDEIÎ,ATION.

Sur l'Oraison mentale.

CE qu'il y a particulièrement à considérer sur l'oraison mentale, ou sur la pratique de la méditation, se réduit à trois points, qui sont : ses avantages infinis et son importance, les défauts les plus communs qui en arrêtent le fruit, et les vains prétextes qui détournent de ce saint exercice et qui le font négliger.

Premier point. Avantages et importance de roraison mentale. Le juste vit de la foi, et nous ne nous sanctifions qu'autant que nous sommes remplis et touchés des maximes de l'Evangile, et des grandes vérités du christianisme. Principe si universellement reconnu, que les gens du monde conviennent eux-mêmes qu'ils agiraient tout autrement qu'ils ne font, et qu'ils ne s'abandonneraient pas à tant de désordres, s'ils avaient plus de foi, ou s'ils étaient plus pénétrés de ce que la foi leur enseigne. Examinons la chose à fond, et reconnaissons-la telle qu'elle est : nous trouverons que ce manque de foi, d'une foi vive et animée, n'est pas seulement la source des dérèglements qu'on voit dans le monde, mais des relâchements qui se glissent dans la vie religieuse. Ce n'est pas qu'on ne croie, mais on n'a pas uhe certaine conviction, une certaine vue qui frappe , et qui rend les objets presque aussi sensibles que s'ils étaient présents.

Or, voilà ce qui s'acquiert par l'oraison. A force de se retracer dans l'esprit les vérités de la foi , de méditer les perfections et les grandeurs de Dieu , ses miséricordes et ses vengeances, ses récompenses et ses châtiments; de considérer par ordre, et dans une méthode suivie , tous les mystères de Jésus-Christ, sa doctrine, sa loi , sa morale , ses exemples; de tirer de là d'utiles leçons et des règles de conduite : toutes ces idées s'impriment profondément dans l'âme. On les porte partout, et l'on en a partout la mémoire prompte et récente. On apprend ce qu'on doit à Dieu , ce qu'on doit au prochain , ce qu'on se doit à soi-même. On prend des pensées supérieures à celles dont on s'était laissé prévenir, et l'on découvre ses erreurs, ses illusions, ses faux Jugements. Ce que l'oraison , sur cela, n'a fait un jour qu'ébaucher, elle le perfectionne dans un autre et l'achève. La grâce soutient tout; et répand ses lumières avec d'autant plus d'abondance, que l'oraison est plus fréquente et plus constante : de sorte que les vérités auparavant les plus obscures, et qu'on avait plus de peine à concevoir, se présentent, en certains moments, avec une telle clarté, qu'il semble qu'on en ait la connaissance la plus parfaite, et une espèce d'évidence.

Ce n'est pas assez : car, la liaison étant aussi intime qu'elle l'est entre l'esprit et le cœur, ces vérités, ou plutôt l'impression de ces vérités passe de l'un à l'autre. Le cœur s'enflamme, et, comme disait de lui-môme le roi-prophète : Le feu s'allume dans la méditation (Psal. 38). On s'élève à Dieu, on s'alTectionne à ses devoirs, ou se

reproche ses infidélités, on prend des mesures ponr l'avenir, et l'on sort de Foraison tout renouvelé et tout changé. C'est par où les saints sont parvenus à une si haute perfection, et c'est là le chemin qu'ils ont tracé à tous les disciples qu'ils formaient et qui aspiraient à la sainteté. Aussi tous les instituteurs des ordres religieux y ont-ils spécialement recommandé , et expressément établi la pratique de l'oraison. Ils avaient du reste des vues différentes, et ils étaient diversement inspirés, pour composer cette admirable variété de règlements et d'observances qui fait un des plus beaux ornements de l'Eglise ; mais , sur le point de l'oraison et de sa nécessité, ils se sont tous accordés, et n'ont tous eu qu'un même esprit. Et l'on peut dire , en effet , qu'il est comme impossible qu'une âme se dérange lorsqu'elle est assidue à l'oraison : ou, si quelquefois Dieu permet qu'elle s'oublie, l'oraison est pour elle une ressource immanquable. Mais d'où vient le désordre de plusieurs personnes, même religieuses, et par où commencent-elles à se dérégler, jusqu'à tomber dans des égarements pitoyables et scandaleux? c'est en quittant l'oraison. Par là elles s'éloignent de Dieu et perdent tout sentiment de piété ; par là elles se réduisent dans une sécheresse , dans une froideur et une indifférence mortelle; parla elles se privent des plus solides consolations, qui sont les consolations intérieures , et se dégoûtent ainsi de leur état ; par là elles demeurent livrées à toutes leurs passions, et à toutes les attaques de l'ennemi; et l'on n'a vu que par trop d'épreuves où tout cela aboutit, et quelle en est la fin malheureuse.

Deuxième point. Défauts plus communs qui arrêtent le fruit de l'oraison. Premièrement : on y va sans préparation , contre la parole du Saint-Esprit : Préparez votre âme avant la prière , et ne soyez pas comme un homme qtd tente Dieu (Eccli. 18). C'est demander à Dieu qu'il change la conduite ordinaire de sa providence , et par conséquent , qu'il fasse un miracle en notre faveur, que d'attendre de lui qu'il se communique à nous dans la méditation, lorsque nous ne prenons nul soin de nous y disposer. Or, il y a une préparation éloignée, et une préparation prochaine. La préparation éloignée, c'est dans l'usage de la vie , un recueillement habituel , et l'esprit de retraite, autant qu'il peut s'accorder avec notre condition et la situation présente où nous sommes. La préparation prochaine, c'est ce qui se fait quelque temps avant l'oraison , ou au temps qu'on la commence : par exemple , prévoir la matière dont on doit s'occuper, l'arranger et la diviser, se mettre en la présence de Dieu , invoquer le Saint-Esprit, se rappeler à soi-même , et se dégager de toutes les pensées qui pourraient nous distraire. Il y en a qui récitent pour cela quelque courtes prières , et chacun peut suivre là-dessus ce que sa dévotion particulière lui inspire ; mais en général , il n'y a guère de fond à faire sur l'oraison , si nous n'y apportons de notre part les dispositions convenables.

Secondement : on y va sans nulle vue et nul dessein d'en profiter. Pourvu qu'on ait rempli l'heure marquée , qu'on se soit assemblé avec la communauté, et qu'on y ait été présent, beaucoup plus de corps que d'esprit ; qu'on ait même fait quelques réflexions assez

légères , et produit quelques actes qui ne tendent à rien, on est content. Mais la sagesse , cette sagesse céleste qui nous sanctifie, ne se découvre qu'à ceux qui la désirent et qui la cherchent (Eccli. 4).

Troisièmement : on se met à l'oraison sans se proposer aucun sujet, et l'on se laisse conduire, dit-on, à l'Esprit de Dieu. Mais cet Esprit, toujours réglé et mesuré dans ses divines opérations, n'agit point au hasard. S'il y a des âmes qu'il transporte tout à coup, c'est une grâce sur laquelle on ne doit pas compter. Cette grâce même, ces âmes ne l'ont communément obtenue qu'après s'être longtemps exercées dans les sujets les plus ordinaires. Qu'arrive- t-il donc? c'est que l'imagination n'ayant rien qui la fixe , elle s'égare sans cesse; et que l'esprit embrassant tout, il se trouve à la fin tout aussi vide qu'il l'était d'abord.

En quatrième lieu : si l'on choisit quelque sujet , on donne dans un autre écueil, qni est de vouloir porter trop haut son premier vol, et de 'ie s'attacher, dès les commencements, qu'à certains sujets plus sublimes et plus relevés. Il y a là souvent beaucoup d'orgueil et de présomption ; du moins il y a bien de l'illusion. On se repaît de belles spéculations , mais dont on voit peu d'efiet dans la pratique. Quand il plaît à Dieu de nous ravir, comme saint Paul , au troisième ciel , suivons le mouvement de sa grâce ; mais , de nousmêmes, marchons pas à pas, e t prenons les routes les plus battues : ce sont les plus sûres. La bonne oraison est celle qui nous rend plus réguliers, plus humbles , plus charitables, plus patients, plus mortifiés.

En cinquième lieu : dans les sujets du reste les plus propres et les plus solides , on s'arrête trop aux raisonnements, et l'on ne s'entretient point assez dans les atîcctioos et les sentiments. Il est nécessaire, avant tontes choses, de convaincre l'esprit; mais il est encore plus important d'exciter ensuite le cœur et de l'émouvoir : car c'est dans le cœur que se forment les résolutions, et c'est par les résolutions qu'on passe à l'action.

En sixième lieu : à l'égard même de ces résolutions, il y a une erreur d'autant plus dangereuse qu'elle est plus subtile et plus spécieuse. C'est de s'en tenir à des propositions universelles et indéterminées, au lieu de descendre au détail de notre vie , et à certains points essentiels qui nous regardent p'jrsonndlement, et qui demandent actuellement notre attention. Ce détail est d'une extrême utilité; et si l'on y entrait, on ne manquerait pas si tôt de matière dans l'oraison , et l'on aurait chaque fois un grand champ à parcourir.

En septième et dernier lieu , le défaut capital que nous avons à corriger dans l'exercice de l'oraison, et le principal obstacle au fruit mie nous en pouvons retirer, c'est un fonds de paresse naturelle et de négligence à quoi l'on se livre et qu'on ne s'efforce point de vaincre. Pour faire oraison , il faut s'appliquer, et toute application coûte : or, c'est justement ce qu'on ne veut [joint. On voudrait qu'il n'en coûtât ni violence , ni combat , ni travail , pour se recueillir, pour s'animer, pour se réveiller de l'assoupissement et de la langueur où l'on est. Jacob n'obtint la bénédiction de l'ange ,

qu'après avoir lutté contre lui pendant une nuit entière, et en vain espérons-nous que Dieu bénisse notre oraison , tandis que nous y demeurons dans une nonchalance et une oisiveté volontaire.

Troisième point. Faux prétextes qui détournent de l'exercice de l'oraison. Les uns allèguent pour excuse qu'ils ont trop d'affaires , et qu'ils n'ont pas le temps de s'adonner à l'oraison ; les autres , qu'ils y sont trop distraits , et qu'ils ne peuvent retenir la vivacité de leur esprit ; d'autres , qu'ils s'y trouvent en de continuelles aridités , et qu'ils tarissent dans un instant ; plusieurs, qu'ils s'y ennuyent, et que cet ennui les en dégoûte; enfln quelques-uns , que l'oraison est trop difficile pour eux et qu'ils ne s'en jugent pas capables. Voilà ce que disent la plupart des gens du monde , et ce qu'on entend môme dire à des personnes religieuses. Mais si l'on était de bonne foi avec soi-même , et qu'on ne cherchât point à se tromper, on reconnaîtrait bientôt la vanité de ces prétextes dont on s'autorise pour se dispenser de l'oraison.

Et d'abord , bien loin que la multitude des affaires soit là-dessus une dispense légitime, c'est au contraire ce qui nous impose une obligation plus étroite de rentrer de temps en temps en nousmêmes, et de nous servir de l'oraison comme d'un préservatif contre nos fréquentes occupations et contre la dissipation qu'elles peuvent causer. Plus les saints étaient chargés de soins, et même de soins tout spirituels, plus ils pensaient devoir s'attacher à l'oraison. Ils savaient en trouver le temps : qui nous empêche de le trouver aussi bien qu'eux? De plus, il n'est point d'esprit si vif et si distrait, qui ne puisse faire quelque réflexion. On en fait tant d'inutiles et de nuisibles : pourquoi n'en ferait-on pas de sérieuses et de salutaires? Il est vrai que les uns ont sur cela plus de peine que les autres; mais il n'y aurait qu'à la youloir prendre cette peine, et qu'à savoir un peu se surmonter et se contraindre. D'ailleurs, malgré toutes les distractions , l'oraison nous sera toujours utile , dès que ce ne sera pas des distractions volontaires et que nous ferons eflort pour les rejeter. Nous aurons devant Dieu le mérite de les avoir combattues, et il nous restera toujours quelque teinture des saintes vérités que nous aurons tâché de méditer.

Il en est de même des sécheresses et des aridités. Ne manquons à rien de tout ce qui dépend de nous, et confions-nous en Dieu. C'est de cette sorte qu'il éprouve notre fidélité et notre constance : si nous nous rebutons, nous perdons tout; mais, si nous persévérons dans la prière , il a ses moments pour nous écouter et pour nous dédommager. Quoi qu'il en soit, humilions-nous en la présence du Seigneur, et imitons ce saint solitaire dont toute l'oraison consistait à redire sans cesse ces courtes paroles : Vous gui m'avez créé, ayez pitié de moi. Ce ne sera point là un temps perdu : ajoutez que c'est une œuvre de mortification fort agréable à Dieu, que d'accepter en esprit de pénitence , et de soutenir l'ennui et le dégoût que donne quelquefois l'oraison. Jésus-Christ, la veille de sa passion, pria sans goût, et même dans une désolation entière : unissons-nous à lui ; et quand notre oraison ne nous serait bonne alors qu'à pratiquer la patience et toutes les vertus que la patience

renferme, cela seul ne serait pas un petit gain pour nous , et nous devrions l'estimer comme un profit très-consiflérable.

Enfin, il ne faut point nous former une iflée si parfaite de l'oraison, que nous désespérions d'y atteindre. Elle est à la portée de tout le monde , et la science humaine n'y est pas d'un grand secours. Car il ne s'agit point de discourir beaucoup; mais, avec une seule pensée et une pensée très-commune, l'âme la plus simple peut se porter à Dieu de la manière la plus affectueuse et la plus ardente. Or c'est cette union intérieure de l'âme avec Dieu, qui fait toute l'excellence et tout le prix de l'oraison. Il n'est question que d'une bonne volonté : apportons-la au pied de l'oratoire , et tout nous deviendra praticable et profitable.

De la Tiédeur dans le service de Dieu.

Quia lepidus es , incipiam te emovere.

Parce qae vons êtes tiède , je vous ai rejeté. (Âpoc., ch. 3.)

PREMIER POINT. En peu de paroles , saint Bernard décrit admirablement l'état de tiédeur. // n'y a guère de communautés religieuses où l'on ne trouve des âmes lâches et languissantes, qui portent le joug de la religion, mais qui le portent de mauvaise grâce; qui tâchent , autant qu'elles peuvent, ou de le secouer, ou a en diminuer la charge; qui ont sans cesse besoin d'aiguillon pour les piquer, et de correction pour les redresser; qui s'abandonnent à la vaine joie , qui se laissent abattre à la tristesse; dont la componction dure peu , dont la conversation est toute mondaine , qui n'ont que des pensées charnelles et animales : c'est-à-dire, qui ne pensent qu'à elles-mêmes et à leur commodités, qu'à ce qui peut leur plaire et les contenter; qui obéissent sans vertu, qui prient sans attention, qui parlent sans circonspection , qui lisent sans en tirer aucun fruit pour leur édification. On voyait, dès le temps de saint Bernard, des religieux de ce caractère; mais aussi dès lors comment les regardait-on? comme des religieux de nom, sans l'être d'effet. Voilà le portrait qu'en faisait ce grand saint : n'est-ce pas le mien? Du moins est-ce à moi d'un bien considérer tous les traits, et d'examiner si je ne dois pas m'y reconnaître.

Or, le désordre et le danger de cette tiédeur spirituelle, consiste en ce que les tiôdes ne sont pas même touchés de leur état. Ils ne s'estiment pas grands pécheurs : 1° parce qu'au lieu de penser au mal qu'ils font, et au bien qu'ils devraient faire et qu'ils ne font pas, ils ne pensent communément qu'au mal qu'ils ne font pas , et au peu de bien qu'ils font; 2» parce qu'au lieu de se comparer avec ceux qui, dans la religion, sont plus fervents, plus réguliers qu'eux, ils ne se comparent qu'avec d'autres qui le paraissent moins;

3* parce que, dans cette comparaison qui les flatte et qui les trompe, ils se disent, avec la même confiance que le Phar sien, qu'ils n'ont pas tels et tels défauts de celui-ci et de celui-là. D'où il arrive, qu'en servant Dieu très-lâchement, ils se rendent encore des témoignages avantageux d'eux-mêmes, comme s'ils accomplissaient toute justice.

Etat bien funeste, puisque , selon la parole du Saint-Esprit, un état encore plus mauvais, c'est celui du péché, lui serait néanmoins préférable. Et en effet , il eût mieux valu , pour certaines âmes , qu'elles fussent tombées dans un péché grossier et grief, que dans cette vie tiède et relâchée; car elles n'auraient pas longtemps soutenu les remords de ce péché : ce péché, en les humiliant et en les effrayant par son énormité, les eût bientôt forcées à se convertir; au lieu qu'elles ne se font aucun reproche ni aucun scrupule de leur tiédeur. C'est de là que tous les maîtres de la vie chrétienne et religieuse ont conclu , qu'il était plus difficile de sortir de l'état de tiédeur, que de l'état du vice et du libertinage. Et, entre les autres, Gassien témoigne qu'il avait vu un grand nombre de mondains devenir, par leur conversion, des hommes fervents et spirituels; mais qu'il n'avait jamais vu le même changement dans des religieux tièdes. Cette expérience ne doit-elle pas me faire trembler?

Etat encore d'autant plus à plaindre, qu'il nous rend le joug du Seigneur plus pesant : tandis que l'âme fervente le porte avec une sainte allégresse, parce que l'onction de la grâce lui adoucit tout ; l'âme tiède en sent au contraire tout le poids, et n'y éprouve que de la peine. Châtiment visible de Dieu, qui. dès ce monde, punit la tiédeur par la tiédeur même. Mais il ne s en tient pas là, etî, selon qu'il s'en explique lui-même, la tiédeur lui devient si insupportable, qu'elle le provoque à une espèce de vomissement dont la seule idée fait horreur. Il ne rejette pas encore absolument une âme tiède, mais il commence à la rejeter, en s'éloignant d'elle. Cette tiédeur est donc un commencement de réprobation, et que me faut-il davantage pour travailler à m'en retirer? attendrai-je que je sois tout à fait réprouvé de Dieu?

Deuxième point. Après avoir considéré le malheur et le désordre de l'état de tiédeur, si j'en veux connaître les causes, je dois les chercher dans moi-même; car cet état ne peut se former dans moi, sans que j'en sois librement et volontairement le principe. Je dois donc me l'imputer, et le comble de l'injustice serait de vouloir l'attribuer à Dieu. Dieu permet bien quelquefois qu'une âme sainte tombe dans des états de sécheresse ; mais ces états de sécheresse, suivant les vues de Dieu , ne servent qu'à la purifier, qu'à la détacher des consolations sensibles, qu'à la perfectionner dans son amour. Ainsi , il ne faut pas confondre ces sécheresses avec la tiédeur. L'âme sainte et fervente gémit de ces sécheresses; mais l'âme tiède et lâche ne gémit point de sa langueur : l'une est dans un état violent , dont elle est innocente ; mais l'autre est dans un état qu'elle aime et dont elle est coupable. Voici comment.

Une des causes de la tiédeur, c'est la facilité à omettre les exercices ordinaires de piété : l'oraison , la lecture , la communion , les

examens de conscience , les œuvres de pénitence et de mortification. La moindre affaire en détourne, le moindre empêchement est un prétexte pour s'en exempter, du moins pour les interrompre, pour les différer et les remettre à un autre temps, c'est-à-dire, pour ne les point faire du tout. Combien de fois cela m'est-il arrivé? combien de fois ai-je quitté Dieu pour le monde ? combien de fois , pour de vains sujets, et souvent sans nul sujet, ai-je abandonné mes pratiques? Dois-je m'étonner après cela si je suis tiède? comment ne le serais-je pas? Quand un homme du monde se plaint d'avoir peu de foi : Le moyen que vous en ayez, lui dit-on? vous ne faites rien de tout ce qu'il faut pour la fortifier et pour l'animer. De même dois-je me dire : Le moyen que je ne perde pas l'esprit de dévotion et de ferveur, lorsque je ne m'assujettis à rien de tout ce qui le peut conserver?

On ne va pas néanmoins d'abord Jusqu'à se dispenser de tous ses exercices et de tous ses devoirs ; mais on ne s'en acquitte qu'avec négligence, et c'est une autre cause de la tiédeur. On vit, à ce qu'il paraît , comme les autres, et l'on se conforme à l'ordre d'une communauté , mais sans recueillement et sans esprit intérieur. On est dans une disposition habituelle à se répandre au dehors et à se dissiper. Or, est-il possible que,, dans ce trouble et dans cette diversité d'objets dont on se remplit, on ne laisse pas peu à peu s'éteindre le zèle de sa perfection, et qu'à mesure que ce zèle s'amortit, on ne vienne pas à se^ralentir et déchoir? Je n'en puis que trop bien juger, et mon exemple ne m'en convainc que trop sensiblement.

Mais ce n'est pas là encore la première source du mal, et il tire son origine de plus haut. La cause essentielle de la tiédeur, quoique la plus éloignée , c'est le mépris des petites choses. Voilà par où l'on commence à dégénérer : au lieu de se souvenir qu'il n'y a rien de petit en ce qui concerne l'honneur de Dieu et le culte qui lui est dû ; que la perfection ne consiste pas tant dans les grandes choses que dans les petites; que c'est même une grande chose que d'être Odèle dans les petites choses , et que c'est enfin par les petites choses que les grandes se maintiennent : au lieu d'envisager tout cela, on se lasse de ces menues observances; et on ne les croit bonnes que pour les commençants; on n'y prend plus garde, et de ce degré l'on descend bientôt'à un autre , jusqu'à ce qu'on en soit venu à un attiédissement parfait. Ah! si depuis ces jeunes années où je suis enlré au service de Dieu , j'avais toujours eu la même attention et la même vigilance sur les moindres manquements et les moindres infidélités, que j'aurais fait de progrès? Hélas! bien loin d'avoir ainsi avancé , ce serait beaucoup pour moi , si j'étais au moins tel présentement que je l'ai été dans ce premier temps d'épreuve et de noviciat 1

Troisième point, La tiédeur n'est point, après tout, absolument irrémédiable. Il est difficile d'en guérir; mais, avec l'assistance divine, ce n'est point une guérison au delà de mon pouvoir. On en voit peu d'exemples ; mais on en voit, et Dieu veut que je sois du nombre. Voilà pourquoi il m'a inspiré le désir de cette retraite;

et quels sont les remèdes dont je puis user? ils se rapportent tous à deux chefs : Tun de pure réflexion, et l'autre de pratique.

Quant à la réflexion, 1° c'est de considérer souvent la grandeur du Dieu que je sers; ce qu'il m'est, et ce que je lui suis. Ce qu'il m'est : mon souverain, mon juge, mon créateur; comment mérite-t-il donc d'être servi? Ce que je lui suis : son sujet, son esclave, sa créature; comment exige-t-il donc que je le serve? Celait le motif par où saint Paul excitait la ferveur des premiers chrétiens : Je vous conjure de marcher dans la voie de Dieu d'une manière digne de Dieu (Colos. 1). Règle excellente, et remède infaillible contre la tiédeur ; penser, parler, prier, s'occuper, vivre toujours d'u7ie manière digne de Dieu, 2° C'est de considérer comment on sert les grands du monde : car la conduite du monde est pour mof une leçon continuelle ; et je dois rougir, en me comparant avec tanl de mondains , que l'intérêt ou l'ambition attachent aux puissances du siècle. Je dois m'humilier et me confondre d'avoir si peu de zèle pour Dieu, tandis qu'ils témoignent tant d'ardeur pour des hommes et des maîtres mortels. 3° C'est de considérer dans chaque action religieuse son importance et le bien inestimable qu'elle me peut procurer. Celle action que je vais faire, c'est l'œuvre de Dieu. Selon que je l'aurai faite plus ou moins saintement, j'en aurai une récompense plus ou moins abondante ; elle peut me mériter une gloire éternelle. Ce sont ces pensées, et d'autres semblables, qui , chaque jour et presque à chaque moment, embrasaient d'un feu nouveau ces saints religieux, du même ordre et de la même profession que moi, dont on m'a raconté les vertus, et que je dois me proposer pour modèles.

Quant à la pratique, le remède le plus efficace pour me réveiller de mon assoupissement et de ma tiédeur , c'est d'en détruire les causes et de leur opposer des principes tout contraires; car les contraires se guérissent par les contraires. Par exemple, c'est de reprendre tous les exercices dont l'omission m'a été si préjudiciable , et de m'y rendre désormais plus exact et plus assidu ; c'est d'y apporter tout le soin et toute l'application qui dépendent de moi, et dont je suis capable; c'est de ne manquer à rien, pas même aux plus petits devoirs et aux plus petites règles; surmontant toutes les difficultés, m'élevant au-dessus de toutes mes répugnances, consentant, s'il le faut, à servir Dieu toute ma vie sans consolation et sans onction : trop heureux qu'il daigne bien encore à ce prix me recevoir.

Conclusion. Dans ce sentiment, ô mon Dieu ! et dans cette préparation de mon cœur, je reviens à vous avec contiance. Malgré toutes mes lâchetés et toutes mes tiédeurs , j'ose encore me flatter que vous n'avez point retiré de moi voire miséricorde. Vous le pouviez , Seigneur, vous m'en aviez menacé, et je le méritais; mais vos menaces jusques à présent, n'ont été que des avertissements pour moi; et puisque vous m'appelez aujourd'hui tout de nouveau et plus fortement que jamais, je ne puis douter que vous ne vouliez me faire rentrer dans la voie de vos fidèles serviteurs, et me remettre dans la sainte ferveur que j'ai perdue. Qu'il en soit, mon

ISourdaloue. — 4 ■*•

i34 RETRAITE SPIRITUELLE.

Dieu , comme vous le souhaitez et comme vous Tordonuez , et qu'il en soit comme je le veux moi-même, et comme j'en forme devant vous le dessein.

Ce n'est pas , Seigneur, pour la première fois que j'ai pris de pareilles résolutions, ni pour la première fois que je vous ai fait de telles promesses. Celles-ci ne seront-elles point comme les autres? A consulter le passé, j'ai tout à craindre de ma faiblesse dans l'avenir; elle est extrême. Mais quoi, Seigneur, languirai-je donc toujours? N'est-il donc pas temps d'être à vous comme j'y dois être ? n'est-il pas temps d'agir en religieux, puisque j'en porte Thabit et que j^n ai contracté l'engagement solennel? Ne vous ai-je pas assez dérobé de mes années! ne m'en suis-je pas assez dérobé à moi-même? Car c'est me les dérober à moi-même que de les dérober à mon avancement et à la sanctification de mon àme. Faudra-t-il que je traîne jusqu'à la fin de mes jours une vie imparfaite, sans régularité, sans fruit, sans mérite? Vous me faites encore entendre sur cela votre voix , Seigneur, et les reproches de ma conscience ; mais si je n'en profitais pas, si je ne prenais pas une bonne fois mon parti , où en viendrais-je peut-être ? A tomber dans l'état de cette tiédeur complète et achevée, qui ne ressemble que trop à l'aveuglement et à l'endurcissement où vous livrez certains pécheurs. Que dis-je, mon Dieu? Vous ne le permettrez pas : vous m'aiderez à me relever, vous me donnerez la main, et vous me seconderez dans mon retour. C'est par votre grâce que je vais embrasser une vie toute nouvelle , et par votre grâce que je la soutiendrai.

OJEUXIEZyiE MiEJDITATION.

De l'abus des Grâces.

Hortatnur net , ne in vacuum gratlam Dei recipiêti».

Nous vous exbortonsdene pas recevoir en vain la grâce de Dieu.

(1. CoR.,6.)

PREMIER POINT. Il est de la foi, que Dieu me demandera compte de toutes les grâces que j'ai reçues, et que je reçois continuellement de lui ; car ces grâces sont des talents qu'il me confie, mais qu'il veut que je fasse profiter. Ce ne sont point des grâces sans retour; mais des fonds d'obligation que je contracte avec Dieu, et cela s'entend de toute sorte de grâces, de quelque nature qu'elles soient. 11 est encore de la foi, que plus j'en reçois, plus j'aurai de comptes à rendre; car chaque grâce, par l'usage que je suis obligé d'en faire , doit fructifier en moi , et rapporter â Dieu un degré de gloire. Vous m'avez donné cinq talents, dit le bon serviteur à son ma lire : en voilà cinq autres que fy ai ajoutés et que j'ai gagnés (Mail h. 25).

De là il s'ensuit, que plus Dieu me favorise de ses grâces, plus je dois être humble et fervent dans son service. Humble, parce que je les reçois, et que j'en dois répondre â Dieu; car peut-on se glorifier d'un bien qu'on ne tient pas de soi et dont on est comptable? Fervent , parce que c'est uniquement par là que je puis m'acquitter

envers Dieu des dettes immenses dont je suis chargé , en conséquence des grâces infinies qu'il m'a faites. Or, il est évident qu'en qualité de religieux , j'ai reçu de Dieu plus de grâces, et des grâces plus abondantes, plus particulières, que les chrétiens du siècle. Je serais le plus aveugle et le plus ingrat des hommes , si je n'en convenais pas. Il est donc vrai que je suis beaucoup plus redevable à Dieu que les chrétiens du siècle, et qu'il attend beaucoup plus de moi.

Je tremble quelquefois pour ceux d'entre les gens du monde à qui Dieu donne de grands biens de fortune, et qu'il élève à de grands honneurs. Hélas! je dois plutôt trembler pour moi-môme, après tant de biens, non pas temporels, mais spirituels et d'un plus grand prix , que Dieu m'a mis dans les mains , et sur quoi il me jugera. Pourquoi Jésus-Christ pleura-t-il sur Jérusalem? ce ne fut point en vue du supplice qu'il y allait endurer, mais en vue de tant de grâces dont cette nation infidèle avait été pourvue, et dont elle avait abusé. Voilà ce qui le toucha de compassion, parce qu'il prévit de quelles calamités et de quels malheurs l'abus de ces grâces serait suivi. Ne lui ai-je pas donné plus de sujet encore de répandre sur moi des larmes? Les réprouvés dans l'enfer pleureront éternellement les grâces qu'ils auront perdues : ils souhaiteront éternellement de pouvoir réparer cette perte , et leur désespoir sera de penser qu'elle est irréparable pour eux. Il faut que leur exemple m'instruise, et que leur désespoir même serve à ranimer mon espérance. Tandis que , par le bon emploi des grâces présentes , je puis réparer l'abus des grâces passées, il faut que mon espérance, soutenue de ma pénitence, soit ma ressource auprès de Dieu.

Deuxième point. Il y a plus d'une sorte de grâces ; il y en a d'extérieures , et il y en a des intérieures. Sans parler des dons naturels, les grâces extérieures, ce senties moyens de salut que Dieu nous fournit. Ces moyens ne m'ont jamais manqué, ou, pour mieux dire. Dieu me les a prodigués en quelque manière dans l'état religieux : à quoi m'ont-ils servi? à quoi m'ont servi tant d'oraisons, tant de lectures, tant de confessions, tant de communions, tant d'instructions, d'exhortations, de remontrances, d'avertissements charitables, tant de bons exemples? J'ai abusé de tout cela, et Dieu me reprochera cet abus. J'en ai abusé, en me rendant tout cela inutile, en me faisant peut-être de tout cela une matière de péché. Voilà ce que je ne puis assez déplorer en la présence de Dieu, et dans l'amertume de mon âme.

Oui , Dieu me reprochera l'inutilité de tant de moyens les plus excellents et les plus propres à me sanctifier. Qu'on le coupe ^ dit le Maître de l'Evangile, parlant du figuier infructueux, et qu'on l'arrache. Pourquoi occupe-t-il la terre inutilement (Luc. 13)? Ce figuier, n'est-ce pas moi-même, et cette parabole ne me fait-elle pas entendre de quoi .je suis menacé, si je continue à ne point profiter de tant de secours que la religion me donne, et malgré lesquels j'y demeure comme un arbre stérile? J'y remplis en vain une place qui serait bien mieux occupée par une âme fidèle.

En effet , tous ces moyens de salut et de perfection ont sanctifié

des millions d'âmes religieuses; et moi, depuis tant d'années que j'en puis user, ils ne m'ont rendu ni plus exact, ni plus vigilant, ni plus mortifié , ni plus détaché du monde et de moi-même. Ces moyens auraient converti des peuples entiers d'idolâtres, et ils n'ont pas corrigé dans moi un seul défaut , ni ne m'ont pas fait acquérir une vertu. Malheur à vous , Corozaïn, parce que si Tyr et Sidon avaient vu les mêmes miracles que vous , ily a longtemps que ces villes criminelles se seraient reconnues et qu'elles auraient fait pénitence {^IdAXh.. 11). Cette malédiction me regarde, et l'application en est bien naturelle et bien juste. Non-seulement Dieu me reprochera l'inutilité de ces moyens si salutaires, mais l'abus formel que j'en fais, lorsque, par ma faute, ils me deviennent même une matière de péché ; car ces moyens si fréquents et si présents dans ma profession, ne peuvent être des moyens indifférents; du moment qu'ils me sont inutiles, j'en suis plus coupable et plus condamnable. Suivant celte mesure, quel trésor de colère ai-je amassé contre moi, et ne dois-je pas craindre qu'il ne m'accable, si je ne prends soin de le diminuer? Hélas 1 bien loin de le diminuer, je ne fais que l'augmenter tous les jours.

Troisième point. Outre les grâces extérieures, il y en a d'intérieures; et ces grâces intérieures, c^est tout ce que le Saint-Esprit opère en moi , pour me faire connaître les voies de Dieu , et pour me les faire aimer. Tant de lumières dont il m'éclaire, tant de vues qu'il me donne de mes devoirs, tant d'inspirations secrètes, tant de bons désirs , tant de remords de ma conscience, tant de mouvements par où il me presse de tenir une autre conduite et de mener une vie plus religieuse. En résistant à toutes ces grâces, qu'ai-je fait? selon le langage de l'apôtre saint Paul, j'ai résisté au Saint- Esprit même, qui est l'esprit de grâce, je lui ai fait outrage , j'ai foulé aux pieds le sang de Jésus-Christ , j'ai anéanti, par rapport à moi, le mérite de sa croix , dont la moindre grâce a été le prix.

Abus que Dieu punit dès à présent par la soustraction de ces mêmes grâces. Je les néglige , et il me les ôte ; je les méprise , et il me les retire. N'est-il pas en cela, comme en tout le reste, souverainement équitable? Châtiment sans miséricorde, puisque cette soustraction de grâces est un mal pur et sans mélange d'aucun bien ; châtiment que j'ai déjà peut-être éprouvé , et que j'éprouve • car n'est-ce pas de là que je n'ai plus certains sentiments de Dieu que j'avais autrefois, et que ma conscience ne me fait plus certains reproches qu'elle me faisait? Je suis dans un relâchement visible, et cependant j'y vis tranquille et en paix ; cette paix est pire que tous les troubles.

Mais châtiment à quoi surtout nous expose l'abus de certaines grâces d'élite qui sont, dans l'ordre du salut et de la sanctilication de l'âme, comme une espèce de crise, semblable à celle qui arrive dans l'ordre de la nature et dans les maladies du corps ; car il y a des jours d'une bénédiction particulière de la part de Dieu, tels que peuvent être pour moi ces jours de solitude et de retraite.

Abuser de ces sortes de grâces, c'est la chose la plus dangereuse, et qui peut avoir les conséquences les plus funestes. Saint Augustin,

et une infinité d'autres comme lui, étaient perdus, s'ils n'eussent profilé des moments où, par une providence singulière, Dieu avait atlaché la grâce de leur conversion. Et combien de religieux sont tombés dans les plus déplorables égarements , pour n'avoir pas , en certaines conjonctures, répondu à Dieu qui les appelait, et qui les sollicitait de reprendre le soin de leur perfection qu'ils avaient abandonné I

Conclusion. Vous me parlez encore, Seigneur, et ce que j'entends , au fond de mon cœur, ce que j'y ressens , ne peut être que reffet de votre grâce. Heureux que vous ne m'avez pas délaissé après tant de résistance, ni fermé le sein de votre miséricorde 1 Mais pour cette fois ne me rendrai-je pas enfin, et m'obstinerai-je aveuglément à ma perte, lorsque vous travaillez si charitablement et si constamment à mon salut?

Soyez mille fois béni, ô mon Dieu! de tous les moyens que j'ai eus , par votre providence , dans mon état , pour m'y avancer et pour en acquérir toute la sainteté. Je ne puis vous en glorifier assez, ni assez vous en témoigner ma reconnaissance très-sincère et trèsaffectueuse; mais ce qui fait, à votre égard , le sujet de mes actions de grâces et des louanges éternelles que je vous dois, c'est par rapport à moi , le sujet de ma douleur ; et plaise à votre bonté infinie que ce ne soit pas, dans l'éternité , le sujet de ma confusion et de mon repentir 1

Je croyais, Seigneur, n'avoir à craindre devant vous que mes péchés; mais je vois que vos grâces sont encore plus à craindre pour moi que mes péchés mêmes, ou plutôt, que mes péchés ne sont à craindre pour moi qu'à cause de vos grâces : car si je n'avais reçu de vous nulle grâce, mes péchés ne seraient plus péchés, et je serais à couvert de votre colère et de vos vengeances. Dois-je vous demander pour cela que vous me les enleviez , toutes ces grâces , et que vous en interrompiez le cours! Hé ! Seigneur, où en seraisje alors, et que ferais-je sans vous? Non, mon Dieu, ne m'en retranchez rien , et daignez au contraire les redoubler : c'est toute ma richesse et tout mon espoir. Mais voici ce que je dois conclure, et ce que je conclus en effet : de les faire toutes désormais valoir, autant qu'il dépendra de ma fidélité et d'une pleine correspondance ; de n'en plus arrêter les divines impressions, et de ne leur plus prescrire de bornes dans les vues saintes et les desseins qu'elles m'inspireront; d'agir, tout le reste de ma vie, et de vous servir selon toute l'étendue et toute l'efficace des moyens dont vous avez bien voulu me gratifier, et dont vous voulez bien ne me pas priver. Ainsi , je le promets, ô mon Dieu! et dans la même résolution que votre prophète; ainsi j'en fais entre vos mains le serment, et je le jure en votre présence.

438 BETRAITE SPIRITUELLE.

tiioisièm:b miéditation.

De la Perte du temps.

Bùm tempus habemua , operemi*r bonum.

Faisonslebieu tandis que nous eu avons le temps. (Gai.at., ch. 6.)

PREMIER POINT. Il ii'est rien de plus précieux que le temps, puisque c'est le prix de l'éternité. Selon que j'aurai bien ou mal usé du temps que Dieu me donne dans la vie , je serai, après la mort, ou récompensé ou condamné : car chacun recevra suivant ce qu'il aura fait dans le temps (ii. Cor. 5). Si bien que tout mon salut dépend du temps; et comme Dieu , en nous créant et en nous mettant sur la terre , nous impose à tous une obligation étroite de travailler à notre salut, il nous fait par-là même à tous un commandement absolu de profiter du temps que nous avons, et de le passer utilement.

Ce n'est pas seulement pour nous, mais encore pour lui-môme et

Four sa gloire , que Dieu nous a donné le temps. Il veut que nous employions à le servir et à le glorifier, et que ce soit même là notre première vue dans l'emploi que nous en faisons. Ainsi , ne le pas rendre à Dieu par un saint usage , et le dérober à son service, c'est tomber, à l'égard de Dieu , dans le môme désordre qu'un serviteur qui refuserait son temps à son maître. Suis-je, en effet, moins coupable, quand je laisse vainement couler un temps que je dois à Dieu , et que je me dois à moi-même? et puisje me tenir en assurance, parce que , dans tout le reste , ma vie me paraît assez unie, et qu'il ne m'échappe aucune faute grossière? Sans autre mal , la seule perte du temps n'est-elle pas un grand mal?

D'autant plus grand que le temps, une fois perdu, ne revient plus. Où sont, pour moi , tant d'années déjà passées? Chaque jour, chaque heure , chaque moment pouvait avoir son mérite , et me rapporter au centuple ; mais que m'en reste-t-il , et quels fonds aije amassés? Où seront, à la murt, les années que Dieu voudra bien dans la suite m'accorder? Si ce sont des années aussi stériles que les autres, qu'aurai-je dans les mains, et qu'emporlerai-je avec moi? Je les regretterai ; mais tous mes regrets les rappelleront-ils? Je comprendrai toute la grandeur, et du gain que je pouvais faire, et de la perte que j'aurai faite; j'en gémirai : mais, malgré mes

fémissemenls, il en faudra toujours revenir à ce point essentiel et cette triste réflexion, que ces années auront été, et qu'elles ne seront plus; que ce gain était en mon pouvoir, et qu'il n'y sera plus; que j'aurais pu me garantir de cette perte, et que je ne le pourrai plus. 0 que ne suis-jo assez heureux pour bien concevoir, dès aujourd'hui, combien, dans un sujet aussi important que celuilà , ces deux paroles sont aiïreuses et désolantes : Je pouvais, et je ne puis plus! J'aurai recours à Dieu; je lui protesterai mille fois que , s'il lui plaisait encore de me donner quelque temps, j'en voudrais ménager jusqu'à la moindre partie. Belles résolutions! Mais Dieu les écoutera-t-il? Ah 1 qu'il vaudrait bien mieux les prendre ,

dès maintenant , lorsqu'elles me peuvent être salutaires, et que j'ai le temps de les mettre en pratique.

Deuxième point. On peut perdre le temps dans l'état religieux, comme on le perd dans le monde; et communément même, les personnes religieuses sont plus exposées à ce désordre , qu'on ne l'est dans le monde , parce qu'elles sont plus dégagées des affaires humaines et des soins temporels qui occupent les gens du monde.

Il y en a dont les observances et les fonctions sont très-bornées, et ne remplissent pas beaucoup de temps. Dès qu'elles y ont donné quelques heures prescrites par la règle , à quoi s'en vont presque toutes leurs journées? souvent à ne rien faire. Fréquents entretiens, conversations toutes profanes, longues et inutiles visites de la part du monde , curiosité de savoir tout ce qui se passe au dehors, et de s'en informer : voilà presque toute leur occupation. On fait tous les jours scrupule aux séculiers de leur oisiveté : mènent-ils une vie plus oisive que celle-là ?

D'autres agissent davantage, et sont plus dans l'exercice. Toujours empressées, elles ne se donnent point de relâche. Mais quel est le principe de toutes ces agitations et de tous ces mouvements? est-ce l'esprit de leur vocation? est-ce la volonté de Dieu, et l'ordre de leurs supérieurs? Bien loin de cela , ce serait assez que l'obéissance exigeât d'elles tout ce qu'elles font, pour qu'il leur devînt, ou qu'il leur parût insoutenable. Ce n'est donc que leur inquiétude et leur impétuosité naturelle qui les conduit. D'où il arrive qu'elles s'ingèrent en mille affaires, soit domestiques, soit étrangères, qui ne les regardent point; elles voudraient être de tout, et vaquer à tout, hors à leurs devoirs. Est-ce là employer le temps, ou n'est-ce pas le dissiper?

Enfin , plusieurs ont suffisamment de quoi s'occuper dans l'observation de la discipline religieuse, et dans les emplois et le travail dont elles se trouvent chargées. Mais on peut dire encore que presque tout leur temps et tous leurs moments sont perdus, parce qu'elles ne s'acquittent de leurs obligations qu'avec une négligence extrême, ou que dans des vues tout humaines. Le temps n'est utile qu'autant qu'il est employé selon le bon plaisir de Dieu, et qu'il sert à notre profit spirituel : or, ce qui se fait nonchalamment ou trop humainement, peut-il être agréable à Dieu? et dès qu'il ne peut plaire à Dieu , quel avantage, devant Dieu, en pouvons-nous retirer?

De tout ceci je dois apprendre , !• qu'après avoir satisfait à mes observances et à tout ce qui est de mon ministère , s'il me reste encore du temps, je n'en suis pas tellement le maître, qu'il me soit permis de le consumer en de vains amusements : il n'y a point de loi parlicuhère qui me détermine l'emploi que j'en dois faire ; mais il y a toujours une loi générale qui m'ordonne d'en faire un bon emploi; 2° qu'une vie très-laborieuse me peut être très-infructueuse , parce que les soins dont elle est remplie ne sont point tant de ma profession que de mon choix , et que c'est moi qui , volontairement et aux dépens mêmes de la régularité, me les suis imposés ; 3o que pour un saint usage du temps , ce n'est point assez que

toutes mes occupations soient saintes et religieuses dans leur substance , si elles ne le sont dans leurs circonstances ; et qu'en gardant ma règle, je puis perdre mon temps, dès que je n'en prends que le corps et que j'en laisse l'esprit. D'où il m'est aisé de voir, mais avec la plus sensible douleur, combien de temps j'ai perdu jusqu'à cette heure, et si je puis même faire fond sur un seul jour.

Troisième point. Quoique, dans un sens, le temps perdu soit irréparable , il ne l'est pas dans un autre : car il ne tient qu'à moi de le racheter, selon cette parole expresse de l'Apôtre : Rachetez le temps (Ephes. 5). Ces ouvriers de l'Evangile qui vinrent les derniers, et vers le milieu du jour, reçurent la même récompense que les premiers qui avaient travaillé dès le matin : pourquoi? parce que, dans le peu de temps qu'ils eurent, ils firent plus de diligence et qu'ils redoublèrent d'autant plus leur activité, qu'ils étaient venus plus tard. Voilà comment il est encore dans mon pouvoir de regagner, par mon application et par ma ferveur, tout ce que mes dissipations et mes lâchetés m'ont enlevé.

Il faut que je répare tant de mauvais jours où je n'ai rien mérité auprès de Dieu, ni rien acquis pour le ciel. Ce sont là proprement mes mauvais jours. Car ce que je dois regarder comme de mauvais jours pour moi , ne sont pas ceux où j'ai eu des croix à porter, ni des peines, des inûrmités à endurer; au contraire, ces jours pénibles et fâcheux selon les sens , ces jours d'épreuve, sont, pour les âmes vraiment chrétiennes et religieuses , de bons jours. Mais tant de jours d'une vie lente et paresseuse, d'une vie toute distraite, sans recueillement, sans réflexion, sans mortification, voilà, encore une fois , les mauvais jours que j'ai à racheter.

Heureux que Dieu m'en donne le temps 1 C'est une grâce des plus précieuses; mais, pour profiter de cette grâce, il n'y a point à différer. Tout retardement serait à craindre , puisque je ne sais si cette ressource ne me manquera pas dans peu. Je sais bien qu'en usant comme je le dois du temps à venir, je puis suppléer au temps passé; mais je ne sais combien durera cet avenir, et rien n'est plus incertain. Je sais bien que Dieu m'accorde le présent que j'ai ; mais je ne sais s'il m'accordera ravenir que je n'ai pas. Il est donc de la sagesse de faire valoir, autant qu'il me sera possible , ce présent que j'ai , et de me hâter là-dessus, parce qu'il n'y a que ce présent sur quoi je puisse compter. Quand même je me tiendrais assuré de cet avenir que je n'ai pas, serait-ce trop de le consacrer tout à Dieu, en aurais-je plus qu'il ne faut pour me dédommager de toutes mes pertes : Marchons pendant que la lumière nous e'c/aire (Joan. 12) : /a nuit vient, cette nuit éternelle où Von n'est plus en état de travailler ni d'avancer (Joan. 9).

Conclusion. Dieu de miséricorde, Seigneur, vous me voyez à vos pieds, prosterné et humilié, comme ce serviteur insolvable qui, par sa prière, toucha le cœur de son maître, et en fut favorablement écouté. Vous pouvez ordonner de mon sort. C'est vous qui avez mesuré le nombre de mes jours, et il ne tient qu'à vous de les abréger tant qu'il vous plaira : mais, encore un peu de patience ^

6 mon Dieu ! et je vous rendrai tout (Malth. 18); encore quelque temps , et je n'oublierai rien pour vous satisfaire.

J'y suis assez intéressé pour moi-même, Seigneur; et si vous me refusez le peu de délai que j'ose vous demander, que deviendraije? En quelle pauvreté et en quelle misère paraîtrai-je devant vous ! Les saints désiraient que le temps finît pour eux, et ne soupiraient qu'après l'éternité. Je ne m'en étonne pas , c'étaient des saints. Leurs années étaient des années pleines; et après s'être enrichis sur la terre, il ne leur restait plus que d'aller dans votre royaume goûter les fruits de leur travaux. Mais moi, mon Dieu, je crains la fin du temps, et j'ai bien sujet de la craindre. Je crains que la mort ne vienne trop tôt , et qu'elle ne me ravisse des jours qui me sont si nécessaires , et qui seuls peuvent compenser, en quelque sorte , tous les autres jours de ma vie. Votre providence , Seigneur, ne m'abandonnera pas, et c'est en elle que je me confie : mais, dans cette confiance , je ne veux pas perdre désormais un moment ; je n'attendrai point à commencer demain : dès ce jour, et dès cet instant je commence. C'est bien tard, ô mon Dieu ! mais , après tout , il est encore temps. Tous les temps ne sont pas propres au service du monde; mais dans tous les temps on peut vous aimer, Seigneur, vous servir, et se sanctifier.

003SrSII3EIlATION.

Sur rofïice divin.

L'office divin est un des plus communs et des plus saints exercices de l'état religieux , il y a là-dessus quatre obligations principales qui me regardent et qui demandent une sérieuse réflexion.

Premier point. La première obligation , par rapport à l'ofiice divin , est de le réciter. C'est un tribut de louanges , que je dois à Dieu , et que Dieu exige de moi , en vertu de ma profession , comme il l'exige des prêtres en vertu de leur caractère, et des bénéficiers, en vertu des titres ou des revenus qu'ils possèdent. Manquer à l'office divin, ou en omettre quelque partie notable, c'est donc une ofl"ense griève, parce que c'est violer un précepte qui, selon tous les maîtres de la morale chrétienne, oblige sous peine de péché, et même de péché mortel. Ainsi je dois considérer l'olBce divin comme une des plus essentielles fonctions de mon état , comme une des plus importantes et des plus ordinaires occupations de ma vie, comme ce qui doit être particulièrement mon office (car de là vient qu'il est appelé office), et par conséquent comme un devoir que je dois préférer à toutes les afiaires humaines. Malheur à moi, si c'était celui qui me touchât le moins, et dont je fusse moins en peine de me bien acquitter!

Sainte obligation , qui m'engage à faire sur la terre ce que les bienheureux font dans le ciel , et ce que j'y ferai éternellement moi-môme si je parviens jamais à ce royaume. Sainte obligation , qui me fait entrer dans l'esiarit de l'Eglise : car l'olBce divin est

spécialement la prière de i'Ej?lise ; et quand je le récite , je prie au nom de toute l'Eglise. C'est TEglise qui me fait prier, et qui m'apprend à prier, et il est vrai que cette seule prière, si je la Taisais comme il faut, me suffirait pour me rendre parfait selon Dieu, et pour m'entretenir habituellement dans la présence de Dieu. Sainte obligation , qui me donne droit, quand j'y satisfais, de dire à Dieu, comme le Prophète royal ; Je vous ai loué, Seigneur, sept fois le yoMr (Psal. 118). David, tout chargé qu'il était du gouvernement d'un empire, avait pour louer Dieu ses heures réglées , et ii se faisait une loi de s'y assujettir : sera-ce une sujétion trop onéreuse pour moi , de réciter l'office divin aux heures et aux temps prescrits par l'Eglise? et si je n'ai sur ce point nulle régularité, si je n'y gar.ie nul ordre, et que je ne suive que mon caprice, ou que je n'aie égard qu'à ma commodité, suis-je excusable devant Dieu, et n'est-ce pas un juste sujet de scrupule? L'Eglise a eu ses vues dans la distribution de son office et dans le partage des heures et des temps qu'elle y assigne. Dois-je compter pour rien d'aller contre les vues de l'Eglise, et de ne vouloir pas me faire violence pour m'y conformer ?

Deuxième point. Une seconde obligation à l'égard de l'office divin , est de le bien réciter : c'est-à-dire , de le réciter respectueusement, attentivement, dévotement : trois circonstances indispensablement requises.

Respectueusement : les plus hautes puissances du ciel tremblent devant Dieu en le louant; de quelle frayeur et de quel tremblement ne dois-je pas être saisi, moi qui ne suis que cendre et que poussière? Si donc il m'arrive de réciter ces saintes prières de l'Eglise avec une précipitation que je ne voudrais pas avoir en toute autre chose; avec un air de négligence dont je me suis fait, sans y penser, une mauvaise habitude , dans des postures indécentes , et peu convenables à un devoir de religion : dès-là, bien loin d'honorer Dieu , je lui perds le respect , et je l'ofTense.

Attentivement : car l'Eglise, en me commandant l'office divin, me commande un culte raisonnable; or, ce n'est plus un culte raisonnable, quand ma raison n'y a plus part; et quelle part ma raison y peut-elle avoir, lorsqu'elle n'y fait nulle attention? Prier, c'est élever son esprit à Dieu : je cesse donc de prier, dès que l'élévation de mon esprit à Dieu vient à cesser; et par une suite naturelle, le môme précepte qui m'oblige à prononcer distinctement les louanges de Dieu, m'oblige à m'y apphquer. D'où il faut enfin conclure , que d'être volontairement distrait pendant l'office divin, ou , ce qui revient au même , que de ne faire nul eflbrt pour me dégager des distractions qui m'y surviennent et que je remarque, c'est me rendre coupable du même péché , que si je l'avais tout à fait omis.

Dévotement : dans cet hommage et ce sacrifice que je présente à Dieu , le cœur et l'esprit doivent agir de concert; autrement mon attention même ne serait plus qu'une pure spéculation. C'est dans le cœur que consiste le mérite de la prière; et si mon cœur n'est touché, je deviens semblable à ces Juifs que Jésus-Christ, dans

l'Evangile, traitait d'hypocrites , et dont il disait : Ce peuple m'honore des lèvres, mais leur cœur est éloigné de moi (Matth. 15). Qu'une de ces trois conditions me manque , qu'ai-je alors â craindre? ce que déplorait saint Augustin , et ce qu'il se reprochait à lui-même. Hélas! s'écriait-il, je deviens plus criminel par cela même qui devrait me rendre plus saint; et qui me justifiera devant Dieu , si mes prières mêmes servent à me condamner?

Troisième point. La troisième obligation qui concerne l'office divin, est d'assister au chœur, où on le récite solennellement. Puisque le chœur est un des engagements de l'état que j'ai embrassé, et de la communauté dont je suis membre, tous les sujets qui la composent y sont également obligés, et je ne suis pas plus autorisé que les autres à m'en dispenser. Par conséquent, si je m'absente du chœur sans raison et sans nécessité; si je m'en absente sans en avoir demandé et en avoir obtenu la permission; si je m'en absente sans en faire aucune réparation : tout cela , ce sont autant de péchés dont je charge ma conscience, et dont je répondrai à Dieu.

Rien de plus pernicieux que cette liberté de s'absenter du chœur. S'en absenter sans nécessité et sans une nécessité absolue, c'est la marque visible d'une âme qui se refroidit , et qui perd sa première ferveur ; s'en absenter de soi-même et sans permission , c'est la marque infaillible d'une âme qui se licencie et qui secoue le joug de l'obéissance ; s'en absenter impunément et sans être tenu à nulle réparation, c'est la marque évidente d'une communauté qui se dérègle et qui dégénère de son ancienne discipline. En combien de maisons religieuses , ce qui était, dans son origine, et ce qui paraît encore perfection et austérité, devient-il i'occasion d'un véritable relâchement? Se lever, comme le Roi-prophète, au milieu de la nuit, pour louer en commun le Seigneur, rien de plus saint pour le petit nombre de ceux et de celles qui le pratiquent; mais rien en même temps de plus propre à favoriser la paresse du grand nombre , qui s'en exempte sous des prétextes de faiblesse et de besoins plus imaginaires que réels.

Par une règle toute contraire, assister exactement au chœur; ne s'en dispenser jamais que pour de solides raisons, et qu'après les avoir soumises au jugement et à la décision des supérieurs; ne point écouler de frivoles excuses que la nature suggère, et les rejeter comme des illusions ; se faire une pénitence et une mortification de son assiduité, et l'offrir dans celte vue à Dieu : c'est la marque indubitable d'une âme fidèle à ses devoirs , et qui aime sa profession. Et de même, enfin, maintenir cette régularité dans toute sa vigueur; ne point tolérer sur cela les licences et les abus; en empêcher la prescription par le soin qu'on a de les punir : c'est la marque sensible et certaine d'une communauté fervente, et qui conserve l'Esprit de Dieu.

Celle assistance au chœur m'est plus avantageuse qu'elle ne me doit être pénible. Outre les grâces particulières qui y sont attachées, selon la parole de Jésus-Christ, qui nous a dit expressément, que là où plusieurs sont assemblés en son nom , il est au milieu d'eux (Matth. 18); en assistant au chœur, il me sera beaucoup plus facile

d'éviter toutes les fautes à quoi je suis sujet, et qui me sont si fréquentes, quand je récite en particulier mon office. L'émulation, l'exemple inspirent plus de retenue, et la présence des autres, au lieu d'être une matière de distraction , contribue infiniment à recueillir Tâme, et à la remplir des sentiments de piété les plus vifs et les plus ardents. Les premiers chrétiens allaient tous les jours au temple, et s'y réunissaient pour célébrer ensemble les grandeurs de Dieu, et pour lui rendre unanimement des actions de grâces. Ce n'était pas en vain : le Saint-Esprit descendait sur ces troupes dévotes , et c'était alors qu'il leur communiquait ses dons avec plus d'abondance.

Quatrième point. Il y a une dernière obligation, qui est de chanter l'office divin. Car l'assistance au chœur, qui m'est ordonnée, n'est point une simple comparution, ni une vaine représentation de ma personne. J'y vais pour y faire mon devoir, et c'est un de mes devoirs que de soutenir le chant qui a été établi , et qui fait une partie du culte de Dieu. J'y vais pour partager avec les autres le travail , aussi bien que le mérite de ce pieux exercice. J'y vais pour former avec eux , par l'union de nos voix , cet harmonieux concert où l'Eglise militante et l'Eglise triomphante joignent mutuellement et si saintement leurs célestes accords en l'honneur de la majesté divine.

Comme David ne séparait point le chant de la psalmodie, je ne dois point non plus séparer l'un de l'autre, puisque l'obligation est égale pour l'un et pour l'autre. Seigneur, disait à Dieu ce saint roi, nous solenniserons vos merveilles , et en chantant , et en psalmodiant (Psal. 20). Voilà à quoi m'engage la qualité de religieux ou de religieuse du chœur. Si j'en ai le titre, c'est pour en faire les fonctions, quelque fatigantes qu'elles me paraissent et qu'elles puissent être en effet. Quand donc je m'épargne au chœur, et que je me ménage; quand, par un excès de délicatesse, et pour ne pas intéresser une santé dont j'ai trop de soin, je n'y chante que faiblement, ou je n'y chante point du tout; quand ma présence n'y est d'aucun soulagement pour les autres et de nul secours, je n'observe pas ce que l'Eglise et la religion veulent de moi. Je prétends avoir peu de santé , et si cela est , on ne me refuse point dans le besoin les dispenses nécessaires; mais du reste, quelque peu de santé que j'aie , à quoi puis-je mieux l'employer qu'à chanter les louanges de mon Dieu? L'user de la sorte, c'est accomplir à la lettre ce que saint Paul nous a si fortement recommandé , de faire de notre corps une hostie vivante, et de l'immoler au Seigneur.

De la Mort.

Stattttum est hominibus semel morl.

C'est un arrêt porté contre les hommes, de mourir one fois. (H£br., ch. 9.)

PREMIER POINT. Il n'est rien de plus certain que la mort , ni rien de plus inévitable. C'est un châtiment auquel la justice de Dieu a condamné tous les hommes , et c'est une loi générale , où je suis moi-même compris comme les autres. Il faut mourir : parole terrible 1 mais après tout, ce qu'il y a de plus terrible dans la mort, ce n'est point précisément la mort même , ce sont ses suites.

La mort en elle-même est une séparation entière de toutes les choses du monde, des biens, des honneurs, des plaisirs, des emplois, des charges, des parents, des amis, des affaires, des négociations, des entretiens, de tout ce qui fait la vie temporelle de l'homme. C'est, par rapport à la société humaine, une espèce d'anéantissement : un mort n'a plus de part à rien sur la terre, n'entre plus en rien ; on ne le voit plus, on ne l'entend plus, et bientôt on n'y pense plus. Tout cela effraie, dès qu'on s'arrête à le considérer selon les sens; la nature y répugne, et de là vient qu'elle y résiste de toutes ses forces. Mais tout cela, néanmoins, pris en soi et indépendamment des suites de la mort, n'est point si affreux que la nature et les sens se le représentent. Cette séparation, de quelque douleur qu'elle soit précédée ou accompagnée, se termine en un très-petit espace de temps; et d'un moment à l'autre, tout ce qu'elle a pu causer de peines et de souffrances au mourant, s'évanouit, sans qu'il en ressente désormais la moindre impression.

Mais ce qu'il y a de formidable dans les suites de la mort, c'est qu'elles sont éternelles : si bien que le moment qui sera pour moi la fin de cette vie présente, sera en même temps pour moi le commencement d'une éternité, ou bienheureuse ou malheureuse. Du côté que l'arbre tombera, il y restera (Eccl. H, 3); et dans l'instant qu'on pourra dire de moi avec vérité : Il est mort, on pourra ajouter avec la même certitude ; Voilà son sort décidé devant Dieu ; le voilà pour jamais ou prédestiné, ou réprouvé. Car on ne meurt qu'une fois, et après la mort il n'y a plus de grâces ni de bonnes œuvres. Par conséquent, l'état où l'on se trouve alors est invariable ; et si c'est un état de damnation , il est irréparable.

Ce qui doit encore redoubler ma frayeur, c'est que je ne sais quand se fera cette redoutable décision dé ma destinée, ou pour un bonheur, ou pour un malheur éternel, parce que je ne sais quand je mourrai. Rien de plus évident ni de plus connu que la nécessité de la mort; mais rien de plus inconnu ni de plus caché que l'heure de la mort. 11 n'y a donc point de jour qui ne puisse être mon dernier jour; il n'y a donc point de jour où je ne puisse recevoir mon arrêt, et être, ou sauvé pour toujours, ou perdu sans ressource.

Solides pensées dont je devrais continuellement m'occuper, et que je ne saurais m'imprimer trop vivement dans l'esprit; car elles sont lo propre des religieux comme des gens du monde. Religieux et séculiers, nous mourrons tous, et nous sommes tous également intéressés à nous assurer une bonne mort. Or, qu'ai-je fait jusqu'à présent pour m'y disposer, et que fais-je encore maintenant? Suis-je actuellement en état de mourir, et voudrais-je actuellement mourir dans l'état où je suis? Je n'ai qu'à consulter là-dessus de bonne foi ma conscience; que me dicte-t-elle? que me reproche-t-elle? à quoi me fait-elle entendre qu'il faut mettre ordre avant la mort? C'est à cela que je dois m'attacher, et sur cela que je dois prendre incessamment toutes les mesures nécessaires. Connaître l'importance infinie de bien mourir, savoir que je puis à toute heure mourir, ne me sentir pas dans la disposition actuelle de mourir comme je voudrais mourir, n'est-ce pas assez pour me faire tout entreprendre et pour n'y apporter pas le plus court délai ?

Deuxième point. La mort des pécheurs, selon la menace et l'expression du Saint-Esprit, n'est pas seulement mauvaise, mais trèsmauvaise. Très-mauvaise par le trouble qui les agite, très-mauvaise par le désespoir de la divine miséricorde où ils tombent, très-mauvaise par les surprises de la mort et les coups subits qui les enlèvent, très-mauvaise et souverainement mauvaise par l'impénitence où ils meurent. Or, la mort d'un religieux, après une vie imparfaite et négligente, n'a-t-elle pas, par proportion , tous ces caractères? Il est bien étrange et bien déplorable , qu'on puisse faire une telle comparaison ; mais , si j'examine la chose à fond , et que je rappelle ce que j'ai su , ce que j'ai entendu, et ce que peut-être j'ai quelquefois vu , je trouverai que cette comparaison n'est ni chimérique ni outrée.

Quel sujet de trouble pour une personne religieuse à la mort , de n'avoir presque rien lait de tout ce qui était de sa règle et de son devoir; d'avoir vécu dans la maison de Dieu, et de n'en être pas plus avancée dans les voies où Dieu voulait la conduire; d'avoir quitté le monde, et d'être néanmoins, à la fin de ses jours, aussi vide de TEsprit de Dieu , aussi remplie des idées et de l'esprit du monde , que si elle avait passé toute sa vie dans le monde! Elle est donc comme itivestie et assiégée des douleurs d£ la mort (Psal. 17). Car les douleurs de la mort viennent de l'attache qu'on a à la vie , au monde , à soi-même ; et voilà son état. Elle aime la vie , elle aime le monde, elle s'aime encore plus elle-même. Qu'il en doit coûter pour rompre tous ces liens, et qu'il y a de rudes combats à soutenir l 0 mort! est-ce ainsi que tu nous sépares (i. Reg. 12)?

Aura-t-elle recours à Dieu? mais c'est au contraire la vue de Dieu qui augmente ses inquiétudes et qui la désole. Elle sait avec quelle lâcheté elle l'a servi; mille péchés qu'elle traitait de scrupules dans une vie tiède et dissipée, mille doutes qu'elle ne voulait point éclaicir, ou qu'elle décidait à son gré , lui reviennent à l'esprit. Si ce n'est pas en détail que tout cela se présente, c'est en général, et dans une confusion quil'etfraie d'autant plus qu'elle en peut moins démêler l'embarras. Tout lui devient suspect : ses confessions pas-

sées, ses communions, les sentiments de son cœur qu'elle a suivis, les liaisons qu'elle a entretenues, les faux principes qu'elle s'est faits sur des points capitaux et essentiels; les libertés qu'elle s'est données , au mépris de la règle , et souvent au scandale de la communauté; les dispenses qu'elle a demandées, et les voies dont olle a usé pour les obtenir. Autrefois rien de tout cela ne lui faisait peine; mais cette conscience, autrefois si large, est maintenant une conscience étroite, ou plutôt une conscience droite qui ne sert qu'à la tourmenter. On tâche à lui inspirer de la conQance en Dieu et en sa miséricorde ; mais, malgré tout ce qu'on peut lui dire, il lui reste toujours une obscurité dans l'âme, une incertitude, un souvenir de ses obligations et un reproche de ses perpétuelles transgressions , une crainte des jugements de Dieu capable de la consterner. Si elle ne va pas jusqu'au désespoir des pécheurs du siècle, le rayon d'espérance qu'elle conserve est bien faible , et n'a guère de force pour la relever.

Encore plus à plaindre quand elle est frappée d'une mort subite : car on n'est pas plus à couvert dans la religion que dans le monde, de ces morts imprévues et précipitées; et comme Dieu a des châtiments secrets qu'il exerce dans le monde , il en a qu'il exerce dans la religion. Toute une maison, témoin d'un pareil accident , en est touchée. On juge charitablement de la personne, on prie, on espère pour elle; mais du reste, on ne peut se dissimuler à soi-même la vie peu régulière et peu édifiante qu'elle menait ; on est obligé d'en convenir, et l'on ne peut s'empêcher de dire, du moins de penser, qu'il eût été bien à souhaiter qu'elle eût eu du temps pour rentrer en elle-même et pour se préparer. Du tem.ps! hé! n'en a-t-elle pas eu? et que doit être autre chose toute la vie religieuse, qu'une préparation habituelle à la mort? Ce n'est donc point le temps qui lui a manqué; mais elle n'a pas su en profiter, lorsqu'elle l'avait et comme on l'en avertissait. Le temps de Dieu est venu : elle ne l'attendait pas, mais il avançait toujours; elle s'y est enfin trouvée dans le moment qu'elle y songeait le moins.

Combien de religieux et de religieuses sont ainsi morts dans une espèce d'impénitence qui ne ressemble que trop à l'impénitence des pécheurs? c'est-à-dire, qu'ils sont morts dans leur relâchement, dans leur tiédeur, dans leurs habitudes, dans des dispositions d'esprit et de cœur très-dangereuses. Combien même de religieux et de religieuses, ayant à la mort tout le loisir de rentrer en eux-mêmes, et de se munir des sacrements de l'Eglise, ont fait voir, en les recevant pour la dernière fois, la même indifférence et la môme froideur qu'ils avaient eue pendant la vie? C'est une maxime générale qui se vériQe dans l'état religieux, aussi bien que dans tous les autres états, qu'on meurt comme on a vécu. Comment est-ce que je vis? comment est-ce que je veux vivre dans la suite ? Voilà comment je mourrai.

Troisième point. Autant que la mort des pécheurs est mauvaise, autant l'Ecriture nous apprend que la mort des justes est précieuse devant Dieu. Précieuse, parce qu'ils meurent dans un saint détachement et sans regret; précieuse, parce qu'ils meurent dans une

confiance pleine de consolation et de douceur; précieuse, parce qu'ils meurent dans une union intime avec Dieu et dans l'exercice des plus excellentes vertus; précieuse, parce qu'ils meurent dans la grâce de Dieu et avec le don inestimable de la persévérance. Or, entre ces justes, lésâmes vraiment religieuses ne tiennent pas le dernier rang. Quelle est donc la mort d'un religieux fervent et fidèle? c'est là qu'il commence à goûter les fruits de son travail et à en recevoir la récompense.

Il meurt en paix et sans douleur, parce qu'il meurt dans un parfait détachement de toutes les choses humaines. Il a le cœur libre et dégagé de tout ce qui pourrait l'arrêter sur la terre ; au lieu de rien regretter en ce monde, il remercie Dieu, comme David, de ce qu'il achève de rompre ses liens. Il n'y a plus, Seigneur, que le lien de ce corps mortel, et vous m'en allez délivrer; j'y consens. Non-seulement il y consent, mais il le désire : Qu'y a-t-il , mon Dieu, que je puisse souhaiter hors vous (Psal. 72), et que m'importe tout le reste , pourvu que je vous possède? Il envisage la mort comme la fin de ses peines et le commencement de son souverain bonheur. Elle paraît aux impies une destruction totale de l'homme; mais il la regarde comme un passage du lieu de son bannissement à sa bienheureuse patrie, et de cette sorte il n'en ressent point le tourment (Sap. 3).

Il meurt dans une humble et vive confiance; et que craindrait-il, lorsque, sans présumer de soi-même en rendant gloire de tout à Dieu, il se voit enrichi de trésors et de mérites qu'il a amassés dans la religion? Tous ces mérites, dispersés dans le cours d'une longue vie , se réunissent devant ses yeux , et le comblent d'une joie intérieure qui lui adoucit les rigueurs de la mort; toutes ses pensées se tournent vers le ciel où il aspire , et dont la possession lui est déjà presque assurée; Dieu lui donne de cette félicité éternelle un avantgoût qui le ravit et le transporte : tellement qu'il peut s'écrier avec le premier martyr de l'Eglise, saint Etienne : Je vois les cieux ouverts , et Jésus qui in'attend à la droite de Dieu (Act. 7).

Il meurt dans la plus étroite union avec Dieu, et dans l'exercice de toutes les vertus qu'il a si longtemps et si souvent pratiquées. Il s'y est formé de bonne heure, et il recueille alors tout le fruit de la sainte habitude qu'il s'en est faite; quoique mourant et réduit par la violence de la maladie dans la dernière faiblesse, il n'a point de peine à s'élever à Dieu, à s'immolera Dieu, et à lui faire le sacrifice de sa vie. Accoutumé qu'il est à tous ces actes et à divers autres, il y entre d'abord et sans effort; et pour peu qu'on lui parle ou qu'on le fasse souvenir de Dieu , son cœur prend feu tout â coup et s'enflamme.

Enfin, par une grâce au-at^ssus ae toutes les grâces, il meurt dans la persévérance finale, qui est la consommation de sa persévérance et de sa constance dans l'accomplissement des devoirs de la vie religieuse. Car la persévérance finale suppose une persévérance commencée, et c'est par celle-ci qu'on parvient à l'autre. Ainsi il meurt ami de Dieu, entre les bras de Dieu, dans le sein de Dieu, où son àme va se reposer. Il passe de l'état de sainteté à l'état d'impeccabilité, c'est-à-dire, d'un état où, tout juste et tout attaché

^'il était à Dieu, il pouvait encore le perdre et roffenser, à un état ou 11 ne pourra plus que l'aimer et que le glorifier.

Conclusion. Y a-t-il, Seigneur, à délibérer pour moi, et une mort SI heureuse ne doit-elle pas être l'objet de tous les vœux de mon cœur? Mais telle est, mon Dieu, notre misère, et la mienne en particulier : nous voulons une sainte mort , et nous vous la demandons; mais pour cela, vous demandez de nous une yie sainte et cest ce que nous ne voulons pas. Hélas! Scign-eur, c'est ce que je n ai en effet jamais bien voulu. Cependant, il faut vouloir lun et 1 autre tout ensemble : car, selon votre providence ordinaire vous ne donnez point 1 un sans l'autre ; et se promettre de mourir comme vos plus zélés serviteurs, sans vous avoir servi comme eux, c'est la plus fausse et la plus trompeuse illusion.

A quoi donc me suis-je exposé depuis tant d'années , et à quoi m exposent encore présentement ma langueur et ma nonchalance dans votre service? Faites-le-moi comprendre, ô mon Dieu' faitesmoi ressentir pendant la vie toutes les frayeurs de la mort , afin que je ne les ressente pas à la mort même.

Je me trompe , Seigneur, on ne craint que trop la mort: mais on ne la craint pas comme on doit la craindre : or, apprenez-moi à la bien craindre. On craint la mort, parce qu'on aime la vie : c'est la craindre en homme , et non en chrétien ni en religieux. De cette crainte toute naturelle il arrive, ou qu'on ne pense point à la mort et qu on en perd autant qu'il est possible la vue, afin de n'en être point afflige; ou qu'on ne pense pas à la mort que pour s'en préfeiver le plus qu'on peut, que pour l'éloigner et pour v apporter »!es précautions qui flattent notre amour-propre, et qui fomfîntent iiotre paresse Une telle crainte , bien loin de nous être utile, nous devient nuisible puisqu'elle ne va qu'à nous inspirer le relâchement et a nous y entretenir. Ce n'est point ainsi, mon Dieu, que vos saints on craint la mort; et ce n'est point là non plus la crainte ç[ue j en dois avoir : il m'importe peu de vivre , mais il m'importe mimiment de bien vivre, de vivre religieusement et saintement pour mourir de même. Ce que je dois donc craindre , ce sont les terribles conséquences de la mort, afin de les prévenir; ce que ie dois craindre, c'est le danger affreux d'une mort qui me surprendrait et que je n'aurais pas prévue. Heureuse l'âme que cette crainte tient dans une attention et une vigilance continuelle! Plaise à votre miséricorde, ô mon Dieu ! que i'en retire ce fruJL do grâce et de sanciiiicatioiî \

Sourdaltut. — # 83

r>EUXIÈM:E MÉDITATION.

Du Jugement de Dieu.

Slainlum est hominibu» semel mori : post hoc autem judicititn. C'est un arrêt porté contre les hommes de mourir une fois : après quoi vient lejugeme.it. (Hebr., ch. 9.)

PREMIER POINT. Après la mort, suit le jugement de Dieu : c'està-dire , que dès le moment même où mon âme se séparera de mon corps, elle paraîtra devant le tribunal de Dieu, et lui sera présentée comme à son juge. Il est vrai qu'il y aura, à la fin des siècles, un jugement général , où nous serons tous rassembles, pour y recevoir'une dernière sentence et un arrêt solennel ; mais, avant que ce grand jour arrive , et que tous les temps pour cela soient consommés, la foi m'enseigne, et c'est une vérité fondamentale qu'il Y a, dès l'heure de la mort, un premier jugement que chacun des'hommes doit subir en particulier, et qui se passe secrètement entre Dieu et l'àme. . • . • . n„ .^ Il ne faut point que cette âme fasse un long trajet, m qu elle se transporte bien loin pour comparaître en la présence de Dieu. Quelque part que l'homme meure, Dieu se trouve la pour y exercer sa souveraine jnstice : car il est partout, et il agit partout également et avec la même puissance. Ainsi, en quelque lieu que ce puisse être , je n'aurai pas plus tôt rendu mon dernier soupir et cessé de vivre, que je serai comme investi de la majesté de Dieu. Je ne l'apercevrai, ni ne le verrai point : mais, sans se montrer a mes veux, il se fera sentir à moi, et m'imprimera une vive idée de sa grandeur. Tellement que la parole de Job s'accomplira a mon é^ard • J'ai craint le Dieu tout-puissant ; et , dans le juste e/Jroi qu'il m'inspirait, je me le représmlais comme une mer dune étendue infinie, dont les flots, grossis de tovs côtés, et semblables a de hautes monta qnes venaient fondre sur ma tête, et m accabler (Job 31). Voilà comment Dieu m'enveloppera, pour ainsi dire, et comment il se rendra maîlre de moi, sans qu'il ail besoin de nul aulre que de lui-même pour me saisir et m'arrêter. .

Que ferai-ie, quelle sera ma ressource? En vain penserai-je â m'échapper,"et voudrai-je m'enfuir de devant la face du Seigneur : il me tiendra en ses mains; et , dès qu'une fois on tombe datis les mains du Dieu vivant, on n'en peut plus sortir. En vam compteraiie '^ur les hommes et sur leur secours : à qui pourrai-je me laire entendre, étant seul avec Dieu? et quand je serais en état d appeler touteUes crr-atures à mon aide, que serviraient tous leurs ettors contre leur Créateur et le mien? Peut-être des personnes charitables des amis, vienrlronl-ils, auprès de mon corps, me rendre certains devoirs, et témoigner leurs regrets. Toute une communauté où j'ai vécu , tout un Ordre m'accordera ses sutlrages, et ot- Irira des vœux en ma faveur : mais ces prières, ces voeux mettroniils mon àme en assurance, si Dieu ne les écoute; et les écouterat-il , si tout cela n'est soutenu par les mérites et la sainteté de ma vie ? Je me trouverai donc, en ce terrible moment, abandonne a

Di'eu et à moi-même : à Dieu , de qui dépendra toute ma destinée pour 1 éternité tout entière , et qui sera sur le point d'en décider • à moi-même, qui, dépourvu de tout le reste, et dans le dépouillement le plus universel , n'emporterai avec moi que mes œuvres et n aurai point d autre soutien ni d'autre fonds. Où en serai-ie si' ce fonds me manque, et par où pourrai-je y suppléer?

0 que j'apprendrai bien alors à faire d'une vie sainte et religieus© 1 estime qui lui est due ! Que je comprendrai le bonheur de ma vocation , si je 1 ai lidèlement suivie , et si j'en ai rempli tous les devoirs ! Que me donneront de conflance, une exacte régularité , une obéissance aveugle , une pauvreté dénuée de tout, la soumission de mon esprit , la mortification de mes sens, la retraite du monde, 1 assiduité à la prière , le soin des plus petites choses, et toutes les observances de mon état ponctuellement et constamment gardées 1 Que je me saurai bon gré de m'être fait là-dessus d'utiles violencesd avoir combattu mes répugnances naturelles, et de les avoir surmontées; de n'avoir eu égard, nia certains exemples que j'avais devant les yeux et qui pouvaient me séduire, ni à certaines considérations et à de vains respects, qui m'auraient porté au relâchement et détourné de mes exercices, ni à tous les prétextes que mi délicatesse n'eût été que trop ingénieuse âme suggérer, pour peu que J'y eusse prêté l'oreille! C'est cette vue et ce souvenir du nasst qui fera toute ma force et qui m'affermira contre la frayeur'd'uj jugement où je n'aurai que moi pour prendre en main ma cause, et pour me défendre.

Mais au contraire, si, de tout le passe, il ne me reste rien sur quoi je pmssc m'appuyer et m'assurer ; si , me voyant au pouvoir d un Dieu qui va me juger selon le bon ou le mauvais emploi de mes années, je i; y découvre que tiédeurs , que né-ligences qu'infractions perpétuelles de mes règles, qu'un vide aiireux et une inutilité tout inlructueuse, pour ne pas dire toute criminelle en quel accablement tomberai-je, et en quelle désolation ' J'en frémirai d'horreur. Ils viendront, dit le Sage , parlant ries pécheurs (et combien de mauvais religieux seront de ce nombre? 7^5 viendront tout tremblants et tout interdits (Sap. 4). De retourner 'lur leurs pas et de rentrer dans la vie, pour en faire un meilleur usage c est ce qu ils ne pourront obtenir; d'avancer vers Dieu, et d'approcher de son tribunal , pour y rendre compte d'une vie perdue , c est ce qui les cou.^ternera. Ah! qncn'y pensaient-ilset que n'yprenaient-ils garde, lorsqu'ils en avaient les moyens! Je les ai présentement, et bienlfjt, peut-être, ne les aurai-je plus. N'en négligeons aucun : il n'y a point de temps à perdre; et le malheur dont je veux me garantir est assez grand pour ne rien omettre de toute la vigilance et de toute la précaution que j'y puis apporter

Deuxième point. Dans les jugements que rendent les hommes, le procès doit être instruit, et le juge ne prononce qu'après avoir éclairci les faits, et les avoir examinés avec toute l'attention nécessaire pour n'y être pas trompé. On interroge le criminel, on lui confronte les témoins, on écoute ses réponses, et il n'est point condamné que la preuve ne soit entière et la conviction judirique.

Dieu gardera envers moi la même forme de juslice, et c'est pour cela que j'aurai à subir de sa part l'examen le plus général, mais en même temps le plus prompt et le plus convaincant.

Examen le plus général. Dans toute la suite de la plus longue vie, et depuis le premier usage de ma raison, je n'aurai pas formé une pensée, pas conçu un désir, pas dit une parole, pas fait une action ni omis un devoir, où cet examen ne s'étende et sur quoi je n'aie à me justifier. Et comme tout cela se trouve ordinairement accompagné de circonstances qui aggravent le péché ou qui le diminuent, il n'y aura, par rapporta chaque article, ni vue, ni intention , ni eentiment, en un mot, pas un point si léger qui n'entre en compte , et qui ne soit mis dans la balance pour y être pesé. En qualité d'homme éclairé de la lumière naturelle , en qualité de chrétien soumis à la loi de l'Evangile, en qualité de religieux appelé à la perfection, j'avais des obligations dilférentes ; et c'est de toutes ces obligations qu'il me faudra répondre. Mes œuvres les plus pieuses en apparence ne seront pas à couvert de celte recherche; la moindre imperfection qui s'y sera glissée, l'œil de Dieu la 'découvrira; et, s'il ne laisse rien échapper de tout ce qui en aura fait le mérite, il ne laissera rien non plus passer de tout ce qui en aura pu avilir le prix et altérer la sainteté.

Examen le plus prompt. Une telle discussion me coûterait maintenant des soins infinis; et encore , avec tous mes soins et toutes mes réflexions, n'y pourrais-je pas suffire, parce que je ne puis avoir une connaissance assez claire ni assez présente de toute ma vie. S'il était môme seulement question de me retracer une idée bien juste de tout ce que j'ai fait, dit et pensé dans l'espace d'une journée , je n'y réussirais pas : tant il y a eu de choses, ou que je n'ai pas d'abord remarquées, ou qui se sont évanouies de mon esprit. Mais il n'en est pas ainsi de Dieu , ni d'une âme dégagée des sens , et capable , après la mort, de connaître et de voir par elle-même. Car Dieu, depuis le premier instant de mon être, ne m'ayant jamais perdu de vue, et d'ailleurs n'étant sujet à nul oubli, il n'aura pas besoin de temps pour rappeler et pour me remettre devant les yeux toute ma conduite et tout ce qu'il y aura eu dans moi de plus intérieur. D'un seul trait de sa lumière' divine , il rappiochera les objets les plus éloignés; et, sans nulle confusion, il les réunira tous dans un même point, et me les présentera chacun aussi distinctement que s'il était séparé des autres, et que je n'eusse en particulier que celui-là à considérer. Je les verrai donc tous dans le même moment, et, malgré leur innombrable variété, mon âme, d'un coup d'œil, les démêlera tous,. parce qu'elle ne dépendra plus des organes qui l'arrêtaient, et qu'elle agira selon toute l'étendue de ses puissances et toute leur activité.

De là , enfin , examen le plus convaincant. Il ne consistera ni en raisonnements, ni en conjectures, mais dans une vue simple et nette. De sorte qu'il n'y aura point à contester avec Dieu , ni à dissimuler. Combien de péchés , à quoi je ne pense plus et dont je ne me souviens plus, se produiront tout de nouveau et se montreront à moi? combien en apercevrai-je d'autres qui m'étaient absolument inconnus, et dont je ne me croyais pas capable? de combien

d'illusions , d'excuses et de prétendues justifications découvrirai-je la fausseté? combien de difficultés et de questions, que j'avais toujours résolues en ma faveur, seront décidées à ma condamnation ? combien de vertus qui brillaient devant les hommes, perdront tout leur éclat, et ne paraîtront qu'intérêt, que vanité, qu'habitude, qu'inclination naturelle, que bienséance, peut-être même que déguisement et hypocrisie?

Quel spectacle sera-ce là pour moi, et qu'aurai-je à dire? Quoi que je voulusse alléguer, ma conscience s'élèverait en témoignage et me démentirait. Car elle concourra avec Dieu pour me convaincre, et malgré moi , elle m'arrachera ce triste aveu et cette courte, mais cruelle confession : J'ai péché (u.Reg. 12). Que ne ledis-jedès à présent? jo le dirais avec fruit; que ne vais-je le reconnaître aux pieds de Dieu , dans le sentiment d'un humble repentir, afin de n'être pas obligé de le reconnaître, au pied de son tribunal, dans un mortel désespoir ? Que ne suis-je plus attentif aux reproches de ma conscience; et, selon l'avertissement de Jésus-Christ, que n'ai-je soin de l'apaiser et de m' accorder prompte ment avec elle tandis que je viarclte encore dans le chemin , afin qu'elle ne me livre pas au juge (Matth. 5) ? Dès que je l'aurai satisfaite , elle se rendra mon avocate auprès de Dieu , elle lui représentera ma pénitence, mon retour sincère, mes bonnes résolutions et les efTets salutaires dont elles auront été suivies ; elle eflacera des livres de la justice éternelle tout ce qui était écrit contre moi, et elle m'en obtiendra l'entière aboUtion.

Troisième point. Selon l'exanien que Dieu aura fait de moi et de toutes mes œuvres, il formera mon arrêt de réprobation ou de salut. Quoique ce ne soit pas une sentence aussi publique qu'elle le doit être dans le jugement universel , elle n'en sera ni moins authentique, ni moins irrévocable. Car ce que Dieu aura prononcé, ou pour mon malheur éternel , ou pour mon éternelle béatitude , il ne le changera jamais : puisque je ne serai plus alors dans la voie où l'on peut perdre et obtenir sa grâce , mais dans le terme où l'on ne peut ni pécher, ni mériter. Il m'est donc d'une extrême importance que cet arrêt de Dieu me soit favorable : sans cela, que deviendrais-je , et en quelle misère serais-je réduit!

Pensée effrayante ! Comment ai-je pu si souvent l'oublier, et que dois-je avoir plus fortement gravé dans la mémoire? PourenirJeux sentir l'impression, je n'ai qu'à imaginer que je suis actuellement devant le trône de la justice de Dieu, et qu'après m'avoir interrogé, il se déclare enfin , et lance sur moi ce redoutable anathème : Hetirez-vous de moi, maudit (Matth. 25). Quel coup d(; foudre 1 que je me retire de mon Dieu ! que je sois éternellement privé de mon Dieu 1 que mon Dieu me frappe de sa malédiction , et de toute sa malédiction , sans qu'il me soit désormais possible de l'apaiser, ni qu'il me reste aucune espérance de le retrouver jamais et de le posséder! Est-ce pour cela qu'il m'avait séparé du monde, qu'il m'avait appelé à l'état religieux, qu'il m'avait recueilli dans sa maison , et qu'il m'y avait fourni tant de moyens de sanctification? Il voulait m'atlacher à lui plus étroitement que le commua des chrôtieus; et

le voilà qui me rejette de sa présence, et qui fait un divorce entier avec moil II voulait me mettre au rang de ses élus et des âmes spécialement choisies et prédestinées, et le voilà qui m'enlève •toutes les grâces dont il m'avait enrichi , et qui me dégrade jusqu'au plus bas rang des âmes réprouvées 1 II voulait me faire monter aux premières places de son royaume ; et le voilà qui me précipite au fond de l'abîme 1 Je n'ai, dis-je, qu'à prévenir ainsi le temf)s, et, me supposant par avance dans cette fatale extrémité, je n'ai qu'à suivre tous les sentiments qu'exciteront dans mon cœur de si tristes et de si désolantes idées. Heureux que ce ne soit encore qu'une supposition, et cent fois heureux, si, par une conduite toute nonvelle, je vis de telle sorte, que cette figure ne devienne jamais pour moi un effet , ni une vérité.

C'est par ce renouvellement et ce changement de vie que je puis mériter un jugement de salut et de bénédiction, car il y en a un pour les âmes justes, et surtout pour les âmes vraiment religieuses. Au lieu de ce funeste arrêt dont j'étais menacé , si ma vie, jusqu'à la morl, eût toujours été également imparfaite et irrégulière, qu'il me sera doux d'entendre, de la bouche de mon souverain Juge, cette aimable invitation et ces consolantes paroles : Courage, bon serviteur, vous m'avez été fidèle en-peu de choses, et pour ce peu de chose je vous destine un grand héritage. Entrez dans la joie de votre Seigneur (Malth. '25), Comblé de cette joie toute pure et toute divine, dont je commencerai à goûter les douceurs ineffables, je reconnaîtrai bien que c'était peu de chose que Dieu demandait de moi en ce monde, et que tout ce que j'y aurai, ou entrepris, ou souffert, ou quitté pour lui, n'était rien en comparaison de la récompense qu'il m'avait préparée, et de la gloire où il s'était proposé de m'élever. Si je pouvais encore alors être touché de quelque regret, ce ne serait pas d'avoir porté trop loin mon zèle, ni de ne ra'être point assez ménagé dans les saintes pratiques qu'il m'inspirait pour mon avancement et ma perfection ; ce serait plutôt de l'avoir trop mesuré, et de ne lui avoir pas donné plus de liberté et plus d'étendue. En puis-je trop faire lorsqu'il s'agit d'un maître qui, dans son jugement , ne sera pas moins libéral et magnifique à couronner ma fidélité, que sévère et inexorable à punir mes négligences et mes lâchetés?

Conclusion. Grand Dieu! qui d'un regard ébranlez les colonnes du firmament, et faites trembler la terre; Dieu de sainteté et la sainteté même, devant qui les cieux ne sont pas purs, et qui avez trouvé de la corruption jusque dans vos anges : hélas! Seigneur, comment pourra soutenir votre présence une créature aussi faible que je le suis, et comment une âme chargée de tant de dettes osera-t-elle entrer en jugement avec vous? Malheur à la vie même la plus chrétienne et la plus religieuse dans V estime des hommes ^ si vous l'examinez à la rigueur, et si vous la jugez sans misérU corde (August.). Car vos vues sont bien au-dessus des nôtres; ^t qui peut se flatter d'être à vos yeux exempt de tache et digne d'amour?

Cependant, mon Dieu, vos divines Ecritures m'enseignent que cette miséricorde, qui m'est si nécessaire, et sur laquelle je dois

principalement établir ma conûarice, n'aura plus de part dans le jugement que je recevrai de vous à l'heure de ma mort, et que votre justice y présidera seule. Quelle grâce ai-je donc à vou? demander, €t quelle prière ai-je présentement à vous faire? Ah! Seigneur, c'est que vous n'attendiez pas, pour me juger, que ce dernier jour soit venu ; mais que vous me jugiez dès cette vie, parce que vos jugements en cette vie sont des jugements paternels et salutaires. Oui, mon Dieu, jugez toutes mes infil élites et toutes mes oflenses : il est juste que j'en porte la peine; mais ne me réservez pas à ce temps , où vous ne me reprendriez que dans votre colère, et vous ne me jugeriez que dans votre fureur (Psal. 6).

Vous faites plus encore, ô Dieu souverainement bon et plein d'indulgence! vous voulez bien ne pas me juger vous-même , pourvu que je sois mon propre juge ; et vous consentez à me remettre tous vos intérêts, pourvu que j'en prenne soin contre moi-même, et que je vous fasse toute !a justice qui dépend de moi. Y aurait-il un aveuglement plus déplorable et moins excusable que le mien, si je refusais une condition aussi avantageuse que celle-là? De grand cœur, ô mon Dieu 1 je l'accepte et je m y soumets. Je me citerai moi-même au tribunal de ma conscience, je serai moi-même mon accusateur et mon témoin , je ferai de toute ma vie la revue la plus rigoureuse et la plus sévère , j'y proportionnerai ma pénitence , et , dans un vrai désir de vous satisfaire , je la rendrai aussi complète qu'elle me semblera devoir l'être , et que ma faiblesse la pourra supporter. Je n'en demeurerai pas là. Seigneur : je réglerai l'avenir, je le sanctifierai ; je ne m'y permettrai , ni ne m'y pardonnerai rien, afin que rien ne m'arrête quand vous m'appellerez à vous, et que je puisse, sans retardement et sans obstacle, prendre possession de l'éternelle béatitude que vous m'avez promise.

TB-OISIEME MEDITATION.

De l'Enfer.

Discedite à me , maledicti , in ignem œlermim.

Retirez-vous de moi , maudits, étaliez au feu éternel. (Matth., ch. 25.)

PREMIER POINT. Il y a trois choses à considérer dans l'enfer, qui paraissent bien étonnantes , et qui sont pour nous autant de sujets d'horreur. La première est que Dieu, pendant toute l'éternité, n'y fera jamais nulle grâce, lui, néanmoins, qui est la souveraine miséricorde.

Ce Dieu , dont la nature n'est que bonté ; ce Dieu qui , depuis la création du monde, fait luire également son soleil sur les méchants et sur les justes ; ce Dieu qui , pour ses ennemis mêmes et pour des pécheurs, est descendu de sa gloire, s'est revêtu de notre humanité et a voulu mourir sur une croix, après tant de bienfaits, et des témoignages si sensibles de son amour, ne jettera jamais un regard favorable sur aucun des réprouvés, ni jamais ne fera distiller sur •eux une seule goutte de ce sang qu'il a répandu toutefois pour eux-

mêmes avec tant d'abondance dans sa passion : tellement que la; miséricorde divine, dont les communications sont infinies envers tout le reste des créatures , même les plus viles , demeurera élernellement sans action à Tégard des damnés. Ils pousseront des cri& lamentables, ils se désoleront, ils verseront, selon l'expression de l'Evangile, des torrents de larmes : mais ce Dieu vengeur n'arrêtera pas une seule foie pour cela son bras, ni ne suspendra pas un moment ses coups; et tant qu'il sera Dieu (or il le sera toujours, comme il l'a toujours été), il verra souiïrir des âmes qu'il a formées à son image , des âmes qu'il a marquées du sceau de sa divinité , des âmes qui porteront le caractère de ses sacrements , sans être ému pour elles du moindre sentiment de compassion. Le pourraisje croire, s'il ne nous l'avait pas lui-même révélé? Mais c'est un article de la foi que je professe. Il faut donc qu'une âme réprouvée soit bien affreuse aux yeux de Dieu, puisque la haine qu'il en conçoit est capable de l'endurcir de la sorte, et de fermer à cette âme maudite toutes les sources de la grâce.

Mais encore, qu'est-ce qui peut ainsi la défigurer aux yeux de Dieu, et en faire un objet si abominable? le péché, qui vit dans elle, et qui n'y mourra jamais. Avec cette tache, désormais ineffaçable, elle sera toujours pour Dieu, -qui est infiniment saint, une victime de colère et de damnation. Le réprouvé pouvait, pendant la vie , l'effacer, cette tache si odieuse ; il pouvait renoncer à son péché , et par là obtenir grâce; il était, par son péché , dans un état de réprobation seulement commencée et non consommée. La mort est venue ; et à ce terme fatal , le même péché que la pénitence eût pu réparer, est devenu irréparable. Cette damnation anticipée, mais seulement commencée, est devenue une damnation complète, et a reçu sa dernière consommation ; cette miséricorde, auparavant si prévenante, et si facile â s'épancher et à pardonner, s'est resserrée et retirée sans retour : comme elle trouvera toujours le péché présent et vivant, ce sera toujours, selon l'ordre des décrets divins, un obstacle invincible qui la retiendra, et qu'elle ne pourra plus surmonter; de sorte qu'il n'y aura dans tous les siècles que la justice qui agira, que la justice qui frappera, que la justice qui vengera ses droits et qui se satisfera. 0 que je suis aveugle, si je n'apprends pas de là, 1° à redouter la justice de Dieu, et à craindre de tomber dans ses mains; 2° â redouter encore plus le péché, puisque; la justice de Dieu n'est redoutable qu'à cause du péché ; 3° à ne pas négliger les miséricordes du Seigneur, lorsqu'il me les offre si libéralement, mais à en faire tout l'usage que je puis, pour me mettre â couvert de ses vengeances 1

Deuxième point. Une autre chose , non moins digne de notre étonncment, et qui ne doit pas nous remplir d'un moindre effroi, c'est que des âmes faites pour Dieu, pour le voir, pour l'aimer, pour ie posséder, et pour être heureuses en le possédant, ne le verront néanmoins jamais dans l'enfer, ne l'y posséderont jamais; et qu'au contraire, malgré toute la force du penchant et de l'inclination nalurelh" qui les portera vers ce premier Etre, leur fin dernière et le centre de leur repos, éternellement elles le haïront, éternellement

elles le blasphémeront, éternellement elles trouveront dans la connaissance qui leur restera de ses perfections infinies, et dans l'idée qu'elles en conserveront, leur supplice le plus rigoureux et le sujet de leur désespoir.

Car étant, d'une part, séparées de Dieu, et cela par une séparation violente, comme si elles étaient à chaque instant arrachées du sein de leur Créateur; par une séparation totale, en conséquence de laqnelle toute alliance entre Dieu et elles sera rompue; par une séparation éternelle qui leur ôtera tout moyen, toute espérance de retour et de réunion; et, d'autre part, quoique ennemies de Dieu étant sans cesse occupées du souvenir de Dieu, comme du plus grand de tous les biens; comme du seul bien , soit absolument et en lui-même, soit par rapport à elles, puisqu'elles n'en pourront avoir d autre; comme d'un bien infini qui devait remplir tous leurs désirs, et les établir dans une félicité parfaite; comme d'un bien qui leur était destiné, et auquel elles avaient les droits les plus légitimes; comme d'un bien dont la privation sera pour elles le comble du malheur, et qu'elles auront perdu pour de vains avantages; comme d'un bien où elles aspireront toujours, par une nécessite inséparable de leur être, et que jamais elles n'obtiendront par la dure latalité de leur état : voilà ce qui les rongera perpétuellement, et ce qui les transportera jusqu'à la fureur et à la rage

Ainsi, par une contrariété de sentiments la plus cruelle, le méma Dieu qu elles regretteront et qu'elles désireront sans cesse elles 1 auront en horreur; et le même Dieu qu'elles auront en horreur elles ne cesseront point, pour leur tourment , de le regretter et dé le désirer. Désirs et regrets aussi inutiles qu'ils seront douloureux • et ce qui en fera même la douleur la plus sensible ce sera leur inutilité. Car est-il une peine, dit saint Bernard , comparable à celle de vouloir toujours ce qui ne doit jamais être , et de ne vouloir jamais ce qui doit toujours être? L'âme réprouvée voudra toujours s élever à Dieu, et c'est ce qui ne sera jamais; elle ne consentira jamais a être éloignée de Dieu, et c'est ce qui sera toujours De tous côtés malheureuse : c'est-à-dire, malheureuse d'être abandonnée de son Dieu ; et plus malheureuse, dans ce terrible abandonnement, de ressentir la perte qu'elle aura faite, et d'en comprendre tonte la grandeur : malheureuse d'être déchue de toutes ses prétentions au royaume et à l'héritage de son Dieu; et plus malheureuse, dans cette funeste décadence, de soupirer uniquement et SI ardemment après ce séjour bienheureux : malheureuse dans la violence de ses transports, de se tourner, par mille imprécations , contre son Dieu ; et plus malheureuse, malgré ses imprécations et ses blasphèmes, d'être si fortement attirée vers ce suprême Auteur, de qui elle avait tout reçu, et de qui elle devait tout

Hé, que ne peut-elle l'oublier! que ne peut-elle se délivrer de ce pmds qui l entraîne, et de cette pente qui la domine et qui la tyrannise 1 1 enfer ne lui serait plus enfer qu'à demi. Quoi qu'il en soit cest a moi d'examiner en quelle disposition je suis maintenant par rapport à Dieu. Ai-je lieu de croire que je lui sois uni par la grâce ? Si cela est , je ne puis l'en bénir assez , ni trop prendre

de précautions pour ne me laisser pas enlever un trésor si précieux. Ai-je sujet de craindre que le péché ne m"en ait séparé , ou qu'il ne m'en sépare bientôt ? voilà sur quoi je dois me réveiller, et user de tous les remèdes les plus efficaces et les plus prompts. Vivre dans un divorce actuel avec Dieu, et dans sa disgrâce, ce sérail m'exposer à un divorce éternel après la mort. Les réprouvés ne le perdront dans l'éternité , que pour avoir commencé dès cette vie à le perdre.

Troisième point. Ce qui doit encore bien nous surprendre dans la considération de l'enfer, et dans ce que l'Evangile nous en fait connaître, c'est que, par autant de miracles de la toute-puissance divine, un feu matériel agisse sur des âmes spirituelles pour les tourmenter. Que ce feu, tout matériel qu'il est, subsiste toujours, conserve toujours la même activité et la même ardeur, et n'ait pour cela point d'autre aliment qui l'entretienne, que le souffle de Dieu. Que ce feu, appliqué au corps d'un damné, le brûle sans le consumer, et que ce corps immortel au milieu des flammes dont il sera investi, n'en reçoive point d'autre impression que les douleurs cuisantes et intolérables qu'elles lui causeront. Qu'il n'y ait pas un moment où ce feu n'exerce toute sa rigueur, ni pas un moment où le corps et l'âme n'en éprouvent sans relâche toute l'àpreté et toute la pointe. Que , dans tout l'avenir, il ne doive jamais y avoir un moment où ce feu s'éteigne , ni uri moment qui soit enfin , pour le réprouvé, le terme de son supplice. Car c'est ainsi que Dieu se glorifiera aux dépens des pécheurs qui l'auront déshonoré et outragé. De l'une ou de l'autre manière, il faut que ses créatures servent à sa gloire; et si ce n'est pas par les dons de sa miséricorde et par leur salut , ce sera par les arrêts de sa justice et par leur damnation. Comme il voulait les récompenser en Dieu , il les punira en Dieu : si bien qu'il ne fera pas moins éclater son pouvoir et sa grandeur dans l'enfer que dans le ciel.

Grandes et essentielles vérités dont il ne m'est pas permis de douter. Dès que je suis chrétien, je dois convenir de tout cela, et reconnaître tout cela. L'esprit de l'homme a beau raisonner et former des difficultés : malgré toutes les difficultés et tous les raisonnements, cet ordre de réprobation s'est (]é'}h accompli, et s'accomplit tous les jours à l'égard d'une muUitude innombrable d'anges et d'hommes livrés au bras de Dieu. Il n'est donc point question de vouloir pénétrer le fond de ces principes, puisque ce sont des principes de foi; mais ce qu'il est question d'approfondir et de pénétrer, ce sont les conséquences de ces mêmes principes, qui me regardent aussi bien que les autres , et peut-être plus que bien d'autres. Je suis religieux : il est vrai , et je ne saurais trop en témoigner ma reconnaissance à Dieu, qui m'a mis par là plus en garde contre le malheur de la damnation. Mais je dois toujours me souvenir que, tout religieux que je suis , je puis me damner ; qu'il y a eu des religieux qui se sont damnés; que plusieurs de ceux-là mêmes, pendant un grand nombre d'années, avaient mieux vécu que moi; mais que malheureusement ils sont venus à se démentir, et que Dieu l'a permis, par une juste punition de certaines iiéghgences et

de certaines infidélités où ils étaient tombés. Que Dieu peut le permettre de même pour moi , et que je n'ai nul droit d'espérer qu'il me traite plus favorablement, si je le sers aussi lâchement et aussi négligemment. En un mot, que personne ne sait s'il est en état de çrâce, ou s'il n'y est pas; et que, dans cette incertitude absolue , il n'y a point d'attention que je ne doive avoir, point d'effort que je ne doive faire , point d'occasion de péril dont je ne doive m'éloigner, point d'embarras de conscience, de doute, de scrupule que je ne doive éclaircir; rien de si pénible , ni de si contraire aux inclinations et aux sens, à quoi je ne doive m'assujettir, pour me procurer toute l'assurance raisonnable et moralement possible. J'ai emJDrassé la profession religieuse, pour me sauver : que serait-ce de faire naufrage dans le port même , et d'y échouer l

Conclusion. Seigneur, que vous êtes bon dans vos miséricordes, mais que vous êtes impénétrable dans vos jugements, et formidable dans vos châtiments! Plus j'y pense, plus je suis saisi de frayeur; et plus ma frayeur augmente, plus je sens croître mon amour pour vous. Car je ne puis ignorer, mon Dieu, ce que j'ai mérité, et en quel abîme vous pouviez me précipiter. J'ai péché contre vous , et vous avez arrêté votre justice qui s'élevait contre moi. Du moins pouvais-je me porter à bien des péchés , où ma témérité , où ma dissipation m'exposait, et dont votre grâce m'a préservé. Ahl Seigneur, c'est m'avoir autant de fois retiré de l'enfer.

Vous n'avez pas eu pour tant d'autres la même providence. Qu'avaient-ils fait qui les rendît plus indignes de vos soins? qu'avaient fait tant de solitaires et d'anachorètes, que leurs chutes déplorables ont entraînés dans la voie de la perdition , et qui n'en sont jamais revenus? A me comparer avec eux, je n'en puis conclure autre chose, sinon que vous avez usé envers moi d'une plus grande indulgence, et que si je n'ai pas été enveloppé dans la même ruine, c'est à vous seul que j'en dois rendre gloire.

Or, c'est cela même qui me touche, ô mon Dieu, et qui demande de ma part une gratitude éternelle. Il faut que le feu de l'enfer serve, de cette sorte, à allumer dans mon cœur le sacré feu de votre charité ; il faut qu'il ranime toute ma ferveur, qu'il excite toute ma vigilance, qu'il me soutienne dans tous les exercices d'une austère pénitence, et qu'il m'en adoucisse toutes les rigueurs; il faut qu'il me rende patient dans tous les maux de la vie, constant dans toutes les observances de mon état, ardent et zélé dans tout ce qui concerne votre service et le salut de mon âme. Car voilà , Seigneur, le fruit que je dois retirer de la méditation et de la vue de cet enfer, dont il vous a plu jusqu'à présent de me garantir, où je pourrais néanmoins encore dans la suite être condamné , et gueje n'éviterai jamais qu'en m'attachant à vous par une fidélité inviolable et par ïa pratique de toutes les vertus chrétiennes et religieuses.

COlSrSIlDERATION-.

Sur les Visites du Saint-Sacrement.

Oui'RE les heures marquées par la règle pour s'assembler devant l'aulel du Seigneur, et pour y rendre à Dieu les devoirs ordinaires, chacun, selon sa piété parliculière, peut, à certains temps libres, visiter le Saint-Sacrement, et aller s'entretenir avec Jésus-Christ. Il n'y a point de dévotion plus solide que celle-là, il n'y en a point de plus conforme aux vues et aux intentions de Jésus-Christ, et il n'y en a point de plus salutaire pour nous-mêmes ni de plus utile.

Premier POINT. Dévotion solide : car elle a Jésus-Christ pour objet. Non point seulement Jésus-Christ en figure ni en représentation : non point seulement Jésus-Christ dans le simple souvenir ni dans l'imagination : mais Jésus-Christ, présent réellement et substantiellement; présent en personne, et comme Dieu, et comme homme : en un mot, présent tel qu'il est au plus haut des cieux et à la droite do so!i père.

Quand, au pied de mon oratoire, ou en quelque autre lieu que ce soit, qui n'est ni le temple, ni l'autel de Dieu, je m'occupe de Jésus- Christ et que je m'entretiens aveciui, que je lui parle, que je l'adore, que je lui rends tous les hommages que m'inspirent mon zèle et mon amour : tout cela ne se passe qu'en esprit, puisque Jésus- Christ nï'St pas là en eflct, que je ne suis pas véritablement devant lui, ni auprès de lui, et qu'il n'est pas véritablement devant moi ni auprès de moi. Quand, même en présence de son tabernacle, et dans son sanctuaire, je médite sur sa bienheureuse nativité, sur sa douloureuse et sanglante circoncision, sur les opprobres de sa croix, sur sa résurrection ou son ascension glorieuse, ce ne sont plus là que des images que je me forme, et des mystères passés dont je me retrace la mémoire. Car, quoiqu'il soit actuellement sur l'autel où je prie et où je fais ces saintes méditations, il n'y prend pas actuellement naissance, il n'y est pas actuellement circoncis, on ne l'y crucifie pas actuellement, et il ne ressuscite pas, ni ne monte pas actuellement au ciel. Mais il n'en est pas de même à l'égard du Saint-Sacrement : ce sacrement adorable, c'est Jésus- Christ lui-même et tout Jésus-Christ, je veux dire Jésus-Christ selon sa divinité et selon son humanité. De sorte que, dans les visites que je rends à ce divin sacrement, c'est elTeclivement Jésus-Christ que je visite, c'est devant Jésus-Christ que je me prosterne, c'est avec Jésus-Christ que je converse. Il est là dans l'état où je le viens chercher, et où je prétends l'honorer; il y est pour me recevoir, pour m'entendre, pour me répondre; il y est au milieu d'une multitude infinie d'esprits célestes, qui ne partent point de son autel ; et je suis moi-même comme au milieu de cette troupe bienheureuse, à laquelle je me joins pour offrir ensemble nos hommages et notre encens à ce Dieu caché sous de fragiles espèces.

S'il y avait un lieu dans le monde où il se fit voir d'une manière

QUATRIÈME JOUR. i6l

sensible et à découvert , il me semble que j'aurais de l'empressement et de l'ardeur pour l'y aller trouver , et que je serais disposé à entreprendre pour cela les plus longs voyages. Je m'en ferais un mérite et une veitu , et je ne croirais pas pouvoir mieux lui marquer mon zèl(^ et mon altnchement. Or, il ne serait point plus présent partout ailleurs qu'il l'est dans son temple ; et sans qu'il soit nécessaire de le chercher bien loin , nous l'avons auprès de nous et parmi nous : nous ne le voyons pas, il est vrai ; mais nous avons la foi, qui supplée au défaut de nos sens, ou qui y doit su[jpléer, et ce que nous connaissons par la foi , nous est plus certain que tout ce que nos yeux nous [icuvcnt découvrir.

D'où arrive-t-il donc que. des chrétiens, que des religieux aient tant d'indiiïérence pour un sacrement où Jésus-Christ est en personne , disons mieux , pour un sacrement qui est Jésus-Christ môme; et qu'ils soient si peu assidus à s'acquitter du culte qu'ils lui doivent et à lui présenter leurs adorations. Il y a des temps dans la journée où je parais comme les autres devancée divin sacrement; mais, à ne me point flatter, ne serai-je pas obligé de reconn;iîire que j'en retrancherais beaucoup, si ce n'étaient pas destemps prescrits par l'obéissance et, que j'en pusse disposer selon mon gré ? Hors de ces temps où la nécessité, peut-être, me fait plus agir qu'une sincère piété , vais-je une fois et de moi-même aux pieds de Jésus-Christ, lui témoigner les sentiments de mon cœur , et lui tenir, pour ainsi dire , compagnie dans l'extrême solitude où il s'est réduit pour moi ? A peine y ai-je été quelques moments , que l'ennui me prend , et au lieu que l'amour, la reconnaissance , le respect devraient m'y attacher de telle sorte qu'il fallût me faire violence pour m'en retirer, ce n'est au contraire qu'avec une espèce de violence que je m'y porte , et qu'autant que l'observance régulière m'y appelle.

Ce qu'il y a souvent en cela de plus étrange , c'est qu'en même temps qu'on abandonne ou du moins qu'on néglige le sacrement de Jésus-Christ , on se fait une dévotion particulière et une pratique inviolable de visiter certains oratoires en l'honneur des saints. Si l'on y manquait, on se le reprocherait comme une infidélité, et l'on ne serait point content de soi qu'on n'eût réparé cette omission. D'honorer les saints, c'est sans doute un pieux exercice et une dévotion louable ; mais, après tout notre premier devoir regarde le Saint des saints, et tout autre doit céder à celuilà. David ne souhaitait rien plus ardemment que d'entrer dans le temple du Seigneur, et il se fût estimé heureux de n'en sortir jamais. Daniel , éloigné de la Judée et captif en Babylone , ouvrait chaque jour trois fois les fenêtres de sa chambre du côté de Jérusalem, et de là , fléchissant les genoux , il adressait sa prière au Dieu d'Israël , comme s'il eût été dans son temple. Les premiers chrétiens voulaient toujours avoir avec eux le Saint-Sacrement. Il y a eu des saints qui ont presque passé toute leur vie en sa présence, et combien y a-t-il de sociétés et de communautés, où est établie cette institution si rehgieuse de l'adoration perpétuelle? Enfin, s'il faut se servir ici de l'exemple même du monde, dans les Cours des princes, les courtisans ne perdent jamais, autant qu'ils

peuvent, la vue du maître. Or, le premier maître, le premier snpérieur de cette maison, c'est Jésus-Christ. Comment donc vais-je si peu à lui, surtout lorsqu'il n'y a que quelques pas à faire, et que je l'ai si près de moi?

Deuxième point. Dévotion la plus conforme aux vues et aux intentions de Jésus-Christ. Le plus grand art de la politique humaine, pour ceux qui approchent les rois de la terre , et qui sont employés à leur service , est d'en étudier les inclinations et de s'y conformer. Il est souvent difficile de les connaître ; mais nous n'avons pas besoin d'une longue recherche , pour nous instruire des inclinations du Fils de Dieu, le Roi des rois, le Médiateur des hommes. Il s'en est assez déclaré dans ses divines Ecritures , et il nous a fait assez hautement entendre, que d'être avec les enfants des hommes , et de converser avec eux , ce sont ses plus chères délices (Prov. 8) : car c'est la sagesse incréée qui parle de la sorte; et cette Sagesse du Père , n'est-ce pas Jésus-Christ? Il ne dit pas, au reste , qu'il a mis sa gloire à s'entretenir avec nous , mais qu'il y a mis ses délices. Sa gloire est en mille autres choses ; et c'est, par exemple , de présider à toute la nature , de régner dans le ciel et sur la terre , de commander aux esprits bienheureux , et d'en faire ses anges et ses ambassadeurs. Mais, au milieu de tout cela, il nous témoigne que son, inclination et son plaisir le plus sensible est de nous voir auprès de lui et devant lui, non point précisément pour le glorifier, mais pour traiter familièrement avec lui.

Aussi quand il annonça à ses apôtres qu'il se disposait à les quitter et à retourner dans le sein de son Père , il leur promit qu'il -h. ne les laisserait point orphelins (Joan, 14) en ce monde, et que , quoiqu'il les privât de sa présence visible , il serait néanmoins avec eux jusqu'à la fin des siècles (Matth. 28). C'est ce qu'il nous promit à nous-mêmes dans leurs personnes, et c'est ce qu'il accomplit, tous les jours dans le sacrement de nos autels. Il nous répète sans cesse de son tabernacle, ce qu'il dit alors à ses premiers disciples : Me voilà, et me voilà , non point pour un jour, ni pour une année , mais pour tous les temps à venir et jusqu'à ce qu'ils soient tous consommés. Je suis rentré dans le séjour de ma béatitude éternelle ; je suis remonté à cette céleste patrie : mais ne croyez pas m'avoir perdu pour cela ; mon sacrement est le supplément de mon ascension. Comme vous ne pouvez vous soutenir sans moi, je ne puis demeurer sans vous. C'est ainsi que nous parle cet aimable Sauveur, ou tel est au moins le sens de ses paroles. Or, afin qu'il demeure avec nous , il faut que nous demeurions avec lui ; car, dès que nous n'aurons pas soin d'aller à lui et que nous ne serons point avec lui, il ne sera point avec nous, et nous renverserons toutes les mesures et tous les desseins de son amour.

De là, je dois conchv^ deux choses : la première, que je ne puis rien faire de plus agruable à Jésus-Christ , que de lui rendre de fréquentes visites. Il m'appelle , il m'invite ; et le même empressement qu'il a pour m'atlirer à lui , ne dois-je pas l'avoir pour répondre à de si tendres invitations? avec la même constance qu'il

daigne bien m'attendre, ne dois-je pas, aussi longtemps qu'il m'est possible, me tenir auprès de lui? Mais, parce que les différentes occupations de la vie et les divers emplois commis à nos soins, nous retirent souvent de son sanctuaire, et ne nous permettent pas d'y rester autant que notre dévotion nous l'inspirerait, que fait une âme solidement vertueuse et toute dévouée à son divin Epoux? dan? un saint désir de lui plaire, elle sait au moins ménager certaines heures où elle va régulièrement le visiter; elle y va le matin pour le saluer, et pour lui oiMr les prémices de la journée, ou même pour la lui offrir par avance tout entière ; elle y va vers le milieu du jour, pour se recueillir et pour se remettre en quelque sorte de la dissipation où auraient pu la jeter ses fonctions extérieures; elle y va le soir, pour prendre sa bénédiction avant le repos de la nuit, pour reconnaître à ses pieds les fautes dont elle se sent coupable, et pour les lui confesser avec douleur; pour implorer sa grâce et le secours de sa main toute-puissante contre ses ennemis invisibles, et contre tous les dangers auxquels elle pourrait être exposée pendant son sommeil. Tout cela ne consiste point en de longues prières, mais en des sentiments affectueux, où cbacun s'arrête pins ou moins , selon le mouvement de sa piété et la disposition présente des affaires.

L'autre conclusion est toute contraire, quoiqu'elle soit fondée sur le même principe : c'est que je ne puis guère montrer plus de mépris pour le sacrement de Jésus-Christ, que de le délaisser; ni offenser plus sensiblement ce Dieu d'amour, que de n'avoir nul égard aux instances qu'il me fait et à la manière dont il me prévient. Car, pour reprendre la comparaison des grands du siècle et des princes , le sanctuaire de Jésus-Christ est comme le palais où il tient sa Cour : or, que la Cour du prince se trouve déserte, c'est une confusion qu'il doit vivement ressentir, parce que c'est uc signe manifeste du peu d'état que font de lui ses sujets; et certes, ce Sauveur, si indignement. traité, et si justement irrité d'un pareil oubli, peut bien me faire alors le même reproche qu'il fit à ses apôtres , qui s'étaient endormis dans le jardin pendant qu'il priait : Hé quoi! vous n'avez pu veiller une heure de temps avec moi (Matlh. 26)! Ils n'eurent rien à lui dire là-dessus pour se justifier; et de quel prétexte pourrais-je me servir moi-même pour excuser ma négligence? Il n'est que trop abandonné des gens du monde; et à qui est-ce d'y suppléer, sinon à des religieux qu.'il a spécialement choisis, et avec qui il a voulu avoir un commerce plus intime et plus ordinaire?

Troisième point. Dévotion la plus utile pour nous-mêmes et pour notre avancement spirituel. Une des coutumes les plus établies dans le monde est de se visiter les uns les autres; mais qu'estce que la plupart de ces visites, et qu'en retire-t-on? on y perd beaucoup de temps, et quelque innocentes qu'elles puissent être, elles sont au moins fort inutiles : souvent , par l'importunité des personnes et par le désagrément de leur conversation, elles deviennent très-ennuyeuses et très-incommodes : la paix quelquefois y est troublée par les chagrins qu'on y reçoit ; plus de lois encore

]a conscience y est blessée par les discours médisants qu'on y tient, et qu'on y entend ; enfin , ce sont presque toujours des visites dangereuses et pernicieuses par la dissipation qu'elles causent, et par la diversité des objets qui s'y préseiitenl. Mais il n'en est pas de même des visites qu'on rend à Jésus-Christ et à son sacrement : ce sont des visites toutes saintes, des visites toutes salutaires, des visites toutes consolantes et pleines d'une onction toute divine. Une âme y trouve mille avantages pour sa perfection, et en remporte des fruits inestimables.

Visites toutes saintes , soit par la fin qu'on s'y propose et le motif qui y conduit, soit par les actes de toutes les vertus qu'on y pratique, surtout d'une foi vive, d'une ferme confiance, d'une ardente charité, d'une humilité profonde, d'une soumission parfaite, d'une sincère contrition. Car voilà de quoi l'on doit plus communément s'y occuper, et ce qui ne demande point tant de paroles que de secrètes élévations du cœur.

Visites toutes ?alutaires, puisqu'on y va à la source même des grâces. Et en elTet, comme la plénitude de la divinité habite en Jésus-Christ corporellement, c'est aussi dans le sacrement de son corps et de son précieux sang , que toutes les grâces sont renfermées , et c'est de là que ce Dieu sauveur les répand avec plus d'abondance. De sorte que, les mêmes miracles qu'il opérait autrefois à l'égard des maladies du corps, en parcourant la Judée (Act. 10), il les opère, à l'égard des maladies de Tâme, en demeurant dans son tabernacle. Il éclaire les aveugles, il fortifie les faibles , il guérit les infirmes, il ressuscite les morts. Mais, pour obtenir de lui toutes ces merveilles, il est bien juste que nous ayons recours à lui, et que par nos assid-ui tés, nous rengagions à nous les accorder.

Visites toutes consolantes ; il n'y a que ceux qui se mettent en état de l'éprouver, qui le puissent connaître et qui en puissent parler. Toute la vie de l'homme n'est que misère et affliction d'esprit; et malgré les prérogatives de la profession religieuse, chacun, comme partout ailleurs, y a ses peines. Mais qu'heureuse est l'âme affligée qui sait où elle peut trouver le remède à ses maux, et qui va chercher auprès de Jésus-Christ sa consolation ! Il ne faut quelquefois qu'une visite au Saint-Sacrement pour changer tout à coup la disposition d'un cœur, et pour y faire succéder au trouble et à la douleur le plus doux repos et un plein contentement. On était venu tout triste , tout languissant, et l'on s'en retourne tout rempli de force et de courage, et même de joie. Comment cela se fait-il? c'est un secret réservé à la connaissance de Dieu. Il nous suffit de savoir que la chose arrive :;insi -, mais d'en vouloir pénétrer le fond, c'est ce qui ne nous appartient pas. Contentons-nous de l'expérience de tant d'âmes saintes qui en ont rendu, et qui, tous les jours , en rendent encore témoignage.

Voici donc la résolution que je forme ou que je dois former : de renouveler ma dévotion envers le très-saint sacrement de l'autel, et de m'adresser à Jésus-Ghrist dans toutes les conjonctures et tous les états de ma vie. Si j'ai quelque doute à résoudre, j'irai le consulter; si j'ai quelque affaire à entreprendre, j'irai la lui recommander; si je me sens attaqué de la tentation , j'irai implorer son assis-

CINQUIÈME JOUB, 465

tance. Dans mes tiédeurs et mes lâchetés, il me ranimera; dans mes dissipations et mes égarements, il me rappellera à moi-môme; dans mes dégoûts, mes ennuis, mes inquiétudes, dans toutes mes souffrances, soit intérieures, soit extérieures, il me conpolern ; en un mot, dans tous mes besoins, il sera mon refuge et ma plus solide ressource. Au reste, ce ne sera pas seulement pour mon intérêt que j'irai à lui, ni pour les biens que j'en espère, mais pour sa gloire et pour l'honneur qui lui en peut revenir; ce ne sera pas seulement pour moi, mais encore pour lui-même : je m'unirai de cœur avec lui ; et jouissant , autant que je le pourrai , de sa divine présence, je commencerai, dès maintenant, ce que par sa grâce je dois faire dans l'éternité bienheureuse , qui est de l'aimer et de le posséder.

PHEMIEUE ]M:EÎDTTA

Du retour de l'enfant prodigue à son père, et de celui de l'âme religieuse à Dieu.

Bt sur gens, venit ad patrem.

n partit aussitôt, et retourna à son père. (Loo, eh. 15.)

PREMIER POINT. Le desscin de Jésus-Christ, dans la parabole de l'enfant prodigue , a été de nous y proposer l'idée d'un véritable retour à Dieu, et d'une sincère pénitence. C > jeune homme, emporté par le feu de l'âge, avait quitté la maison de son père , et s'en était allé dans un pays étranger, pour y vivre selon son gré, et pour y jouir de sa liberté. Mais il eut bientôL lieu de reconnaître son aveuglement, et de penser à revenir dans la maison paternelle. Trois choses l'y déterminèrent : le sentiment de la misère où il se trouva réduit en très-peu de temps; le reproche intérieur et le repentir de la faute qu'il avait commise; enfin, la confiance qu'il conçut en la bonté du meilleur de tous les pères , dont il s'était séparé* et de qui il se promit d'être encore favorablement reçu.

Du'est-ce que ce prodigue? N'est-ce pas moi-môme? et y a-t-il un plus grand prodigue qu'une âme religieuse qui , depuis bien des années, a vécu comme moi dans la tiédeur? Quelles grâces ? quels dons célestes et quels biens spirituels n'ai-je pas dissipés? mais voudrais-je toujours persister dans mon égarement, et dois-je différer davantage à rentrer dans les voies du Seigneur, et à réparer, autant qu'il me sera possible , toutes mes dissipations? Les motifs qui inspirèrent à l'enfant prodigue une si prompte et si ferme résolution à l'égard de son père , ne sont-ils pas assez puissants pour me l'inspirer à Tégard de mon Dieu ?

La première vue qui le toucha , ce fut celle de sa misère. Dans la vie licencieuse et voluptueuse qu'il avait menée, il ne lui fallut %ue quelques mois pour épuiser tout son héritage ; et est-il une

Botirdaloue. — 4 30

disette pareille à celle où FEvangile nous le fait voir? De riche quMl était, le voilà dans une extrême pauvreté, et dépouillé de tout. Cette liberté dont il avait été si jaloux, il est obligé de l'engager el de la vendre. Sous la domination d'un maître dur et impitoyable, il manque de pain pour se nourrir; et il s'estimerait même beureux d'avoir la pâture des plus vils animaux et de pouvoir s'en rassasier, mais on la lui refuse. C'est donc alors qu'il rentre en lui-même : car rien n'est plus capable de nous ramener à nous-mêmes, et de nous ouvrir les yeux, que l'adversité. Il compare son état présent avec l'état où il était auprès de son père : Combien, dit-ri, y a-t-il de valets et de mercenaires , dans la maison de mon père, qui ont du pain en abondance \ et moi je meurs ici de faim (Luc. 15)! Réflexion qui le pénètre, et qui, sans lui permettre de délibérer plus longtemps, lui fait prendre "le parti de retourner dans sa famille, et de s'y remettre dans le devoir.

On peut dire, et n'est-ce pas ce que j'éprouve, qu'il n'y a point de misère plus semblable à celle du prodigue, que la mienne, depuis que je me suis éloigné de Dieu , et que j'ai perdu ma première ferveur dans les exercice? de la religion. Mon cœur s'est desséché, et tout l'esprit de retraite, d'oraison, de morliûcation , de piété, s'est éteint en moi. Où est ce recueillement, celte modestie, cette vigilance, cette conscience timorée que j'avais autrefois? Je n'ai plus rien de tout cela, el je me trouve sur tout cela dans un dénùraent déplorable. A quels maîtres me suis-je assujetti, en me livrant à mes désirs et à mes passions! Au lieu que je ne devais être nourri, dans la maison de Dieu , que du pain des anges, et des délices intérieures d'une vie toute divine, je ne chtrclie, comme cet infortuné prodigue,- qu'à me remplir de la nourriture et du gland des pourceaux : c'est-à-dire, que je ne cherche que des consolations humaines, et que les vaines satisfactions que je puis me procurer de la part des créatures, surtout de la part du monde. Encore ne les ai-je pas, ou ne les ai-je pas assez pour me contenter : car mon état, malgré moi, me les interdit, ou du moins ne me les accorde pas autant que je le demanderais.

Que me reste-t-il donc, et où en suis-je? Ah ! combien de mercenaires, combien de chrétiens du siècle, au milieu du siècle même, s'élèvent à Dieu, goûtent Dieu, jouissent des plus douces communications de Dieu ! et moi, de tout ce qui a rapport à Dieu , je ne sens rien, je ne m'affectionne à rien, je ne profite de rien. Heureux .'après tout, que j'aie au moins quelque connaissance d'une si triste disposition, et que j'en voie le désordre et le malheur! heureux que je n'y sois pas tout à fait insensible! Yvivrai-jc toujours, et ne ferai-je nul effort pour en sortir? Serai-je plus lent à me résoudre que ne le fut l'enfant prodigue? Je me suis égaré comme lui ; voilà le dérèglement de ma vie; mais ce qui achèverait de me perdre, et ce qui mettrait le comble à ma ruine, ce serait de ne pas revenir désormais aussi proraptement que lui.

Deuxième point. Après avoir considéré sa misère, et l'avoir déplorée avec bien de la compassion pour lui-même , ce prodigue prit un sentiment encore plus raisonnable et plus généreux, parce

qu'il était moins intéressé. Il se retraça dans l'esprit toutes les bontés de son "père , et ce souvenir le couvrit de confusion et le saisit de douleur. Il comprit touie l'indignité de sa conduite, et il ne se dissimula rien de toute l'énormité de la faute qu'il avait commise contre un père digue de toute sa reconnaissance et de tout son amour; il s'en fit tous les reproches qu'un vrai regret ne manque point d'inspirer à un cœur sensible et touché de repentir. Car quoique l'Evangile ne nous marque rien là-dessus en détail, il nous le donne néanmoins assez à connaître par trois choses que le prodigue se proposa de faire en se présentant devant son père.

Avant que de se mettre en chemin, i! médita ce qu'il avait à dire, et régla lui-même la manière dont il devait se comporter dans son retour. 1° Il résolut de se jeter aux pieds de son père; de ne chercher point à se justifier, mais au contraire, de se reconnaître criminel et sans excuse ; de lui en témoigner sa peine irès-sincère, et de se mettre par là en état d'obtenir sa grâce. Je partirai, j'irai à mon père , et je lui dirai : Mon père,j^ai péché contre le ciel et contre vous (Luc. 15) : contre le ciel, qui m'ordonnait de vous être soumis et de vous rendre tous les devoirs d'une obéissance filiale; contre vous , envers qui j'ai fait voir tant d'ingralilule , et dont j'ai tant négligé les avis et les salutaires leçons. 2° Il ne se contenta pas de cela ; mais le mépris qu'il avait conçu de lui-même, le porta à s'humilier encore davantage, et à ne prendre plus auprès de son père la qualité de fils, dont il se crut désormais indi,!.;ne : Je ne mérite plus d'être appelé votre fils (Luc. 15) , et ce n'est plus ainsi que vous me devez regarder. Je n'ai point agi en fils à votre égard; vous avez droit à mon égard, de n'agir plus en père. 3" Eiilin, il ne s'en tint pas à Thumilialion , en consentant à être dégradé et dépouillé du litre de fils; mais il alla jusqu'à l'austérité de vie, et à la sévérité de la pénitence, en demandant à n'avoir point d'autre place dans la maison de son père, ni d'antre traitement que les domestiques et les valets : Comptez-moi pour un de vos serviteurs, et ne me traitez point autrement qu'eux (Luc. 15). Ce sera beaucoup pour moi d'être admis chez vous à cette condition , et ce sera beaucoup pour vous de me l'accorder. Quel langage de la part de ce jeune homme, autrefois si indocile, si présomptueux, si amateur de sa personne , et si adonné à son plaisir! Quel changement et quelle conversion!

Voilà ce qu'opère, dans une âme pénitente, la douleur qui la presse, et voilà ce qu'elle doit opérer en moi. Le père du prodigue avait-il jamais rien fait pour son fils, qui puisse égaler toutes les faveurs et toutes les miséricordes dont je suis redevable à la providence de mon Dieu? Y puis-je penser, sans en avoir le ressentiment le plus tendre et le plus affectueux, ou puis-je n'y pas penser sans être le plus méconnaissant et le plus ingrat de tous les hommes? Cette pensée d'un Dieu si bon , et surtout d'un Dieu si bon envers moi , pour peu que je m'applique à la bien pénétrer, me touchera infailliblement le cœur, avec le secours de la grâce ; et le sentiment de ma contrition, s'il est dans le degré nécessaire, ne manquera pas de produire ces trois effets , qui sont essentiels à la pénitence.

1» De recourir promptement à Dieu, de me prosterner en sa pré-

sence, de lui faire l'aveu de tous les relâchements de ma vie, de les détester de bonne foi à ses pieds, et de les pleurer amèrement. J'ai péché , mon Dieu , fai péché contre vous [Ibid.) , non pas une fois, comme l'enfant prodigue contre son père, mais presque autant de fois que j"ai vécu de moments. Je n'entreprends point d'entrer avec vous en de vaines justifications, ni de me couvrir de faux prétextes : mon cœur me démentirait, et les lumières de votre sagesse me confondraient. Ah ! j'ai péché, Seigneur, plus encore que je ne le connais, et autant que vous le connaissez mieux que moi. Je viens tout confesser devant vous; et pour vous fléchir en ma faveur, je n'ai à vous présenter que cette confession douloureuse et que mes larmes.

2<* De me mépriser moi-même , et de sentir d'autant plus mon indignité, que je suis dans une profession plus sainte. Hélas! Dieu voulait faire de moi un religieux; mais le suis-je en effet? J'en ai le nom parmi les hommes, j'en ai les apparences; mais en ai-je le fond? Chose étrange! ce nom de religieux que je porte, devait m'être un sujet de gloire, et c'est pour moi un sujet de confusion. Car de quoi dois-je plus rougir, que de passer pour religieux et de ue l'être pas? Ai-je lieu de m'étonuer après cela, Seigneur, que vous ne me favorisiez pas de ces grâces spéciales et de ces communications divines dont vous gratihez tant de parfaits religieux? Ce sont proprement vos enfants , parce qu'ils vous honorent et qu'ils vous servent comme un père, et c'est aux enfants qu'e.'^t réservé le pain des enfants : je ne puis ni le demander, ni l'attendre.

3° De me condamner à tout ce qu'il y a, dans la vie religieuse, de plus pénible, de plus austère, et de m'y assujettir : ne voulant m'épargner en rien, et ne souhaitant point de l'être; acceptant tous les dégoiîls et toutes les répugnances que je pourrai avoir à supporter dans mon retour; agréant que Dieu me laisse éprouver toute la pesanteur du fardeau, sans me l'adoucir. N'est-ce pas assez, mon Dieu, que vous ne me rejetiez pas de votre maison? Du reste, je n'y ai pas vécu comme Un fils docile et obéissant : il est juste que vous m'y traitiez comme un mercenaire et un esclave. C'est ainsi que pense une âme contrite; c'est ainsi qu'elle agit; et c'est ainsi que je dois penser moi-même , que je dois parler et agir.

Troisième point. Malgré tout ce que le" prodigue avait projeté de dire à ?on père, et de faire en sa présence , il pouvait craindre de n'en être pas écouté. Plus il se reconnaissait criminel , moins il avait lieu d'espérer un favorable accueil; et le désordre de sa conduite devait naturellement lui inspirer de la défiance. Mais il se souvint qu'il retournait à un père , et qu'un père est toujours père , et no peut oublier ce qu'il est. Aus.si, dans la résolution qu'il prit, et dans le dessein qu'il forma de son retour, il ne dit pas : J'ira/ik mon maître, ni , à mon juge, mais, à mon père. Ce nom de père le rassura; et la confiance, prenant le dessus, elle bannit de son cœur toute crainte, et ne lui permit plus de délibérer.

Soutenu donc d'une confiimce si ferme et si solidement fondée, il part, il marche, il arrive, il approche de son père, qui lui fait bien éprouver sur l'heure qu'il ne s'était pas trompé dans l'espérance

qu'il avait conçue : car du moment que le père aperçoit son fils, il va au devant de lui, il l'embrasse et lui donne le baiser de paix; il l'introduit tout de nouveau dans sa maison , et, sans (!^clater eu des reproches amers sur le passé, il assemble toute sa famille pour leur témoigner sa joie et pour leur en faire part. Ce n'est i)oint encore assez ; bien loin de traiter en mercenaire et en esclave ce dissipateur et ce prodigue, qui s'était réduit, par ses dépenses excessives, dans un état si misérable et si pauvre, il veut qu'on le revête d'une robe neuve, qu'on tue pour lui le veau gras, qu'on prépare un grand souper, et qu'on l'accompagne d'une agréable symphonie, afln qu'il ne manque rien à celle fête. Pourquoi tout cela? ah! s'écrie ce père si bon et si tendre, c'est que mon fils était mort et que le voilà ressuscité; c'est qu'il était perdu, et que je l'ai heureusement retrouvé.

Or, il en est de même à l'égard d'un pécheur qui revient à Dieu, et que Dieu reçoit. Il en sera de même à mon égard ; et dès que j'irai à Dieu dans le sentiment d'une vraie componction, et que je m'humilierai devant lui dans la vue de mes ingratitudes et de mes inGdélités, je le trouverai encore mieux disposé en ma faveur, que le père de l'enfant prodigue ne l'était en faveur de son fils. II est vrai que, selon les règles de sa justice, il pourrait me rejeter, et que, si je n'avais point d'autre fonds sur quoi je pusse compter que mes œuvres et que ma vie, il aurait droit de me renoncer pour toujours et de me refuser tout accès auprès de lui ; mais j'ai toute sa miséricorde pour garant de ma confiance, et en même temps que je penserai à satisfaire moi-même sa justice, je puis me répondre de cette miséricorde sans mesure, qui ne demande qu'à se répandre et qu'à s'exercer.

Je ne dois donc point écouter les craintes et les défiances que la nature m'inspire, et par où les ennemis de mon salut et de ma perfection tâchent de me retenir. Je ne dois point m'étonner de toutes les difficultés que je prévois, et de toutes les répugnances que je sens à les combattre et à les vaincre : fussent-elles mille fois encore plus grandes, la pénilence me doit mettre dans une ferme disposition d'endurer tout; mais, du moment que je m'y serai bien établi, et que, dans cet esprit, je ferai les premiers pas pour aller à Dieu, l'expérience me détrompera bientôt des fausses idées qui me troublaient, et des vaines alarmes que me causait la vue de mes faiblesses et de mes égarements. Au lieu de trouver un Dieu sévère et inexorable, je trouverai un Dieu plein de bonté et de tendresse pour moi. Il n'oublie pas même ceux qui le fuient; que fera-t-il pour ceux qui le cherchent?

Ainsi, tout offensé qu'il peut être, et quelque sujet qu'il puisse avoir de me bannir de sa présence, voici néanmoins ce que j'ose me promettre de sa part : 1° c'est qu'il viendra lui-même au devant de moi , pour m'aplanir le chemin , et pour me faciliter vers lui le retour que je médite; 2» c'est qu'il m'accordera une prompte rémission de toutes mes fautes, et qu'il se relâchera infiniment de la satisfaction qui lui en est due; 3" c'est qu'il me secondera par des grâces toujours nouvelles dans tous les efforts que j'aurai à faire , soit pour me relever, soit pour me soutenir, et pour persévérer;

470 BETRAITE SPIRITUELLE.

4" c'est que , non content de me voir rentré dans la voie de mes observances, il s'appliquera à m'y avancer et à m'y perfectionner i de sorte qu'il ne tiendra qu'à moi de regagner tout ce que j'ai perdu , et de parvenir au rang des âmes les plus parfaites. D'autres que moi, après avoir comme moi vécu dans le relâchement, sont ensuite devenus des modèles de régularité , et des saints; 5» c'est qu'au milieu de tout cela, sans que je lui demande ses consolations divines, ni que j'y prétende, il les répandra sur moi avec une espèce de profusion, et qu'il saura bien me dédommager des victoires que je rem.porterai pour lui , et des sacrifices que je lui ferai. Que me faut-il davantage, et puis-je encore balancer un moment sur le parti que je dois prendre?

Conclusion. Père des miséricordes, Dieu d'espérance et de paix, Seigrneur, soyez béni de la sainte résolution que votre grâce m'a inspirée, et daignez, par cette même grâce, m'y confirmer. Je reviens à vous, et me voilà à vos pieds confus et humilié, mais rassuré par vous-même et comptant sur votre bonté toute paternelle. Car c'est vous-même, 6 mon Dieu! qui m"avez fait entendre votre voix pour me rappeler : ai-je à craindre que vous me fermiez votre sein pour ne me pas recevoir?

Que vous dirai-je , Seigneur, et par où puis-je vous fléchir? ou plutôt, qu'ai-je autre chose à faire pour cela , que de rallumer tout mon zèle pour vous, et de recommencer tout de nouveau à vous servir? Ce ne sont point des paroles que vous voulez , ce sont des efielp. Mais après tout, Seigneur, quoi que je fasse, ce ne serait rien encore, si vous me traitiez selon toute la sévérité de vos jugements. Qu'est-ce qu'un homme, pour répondre à un Dieu (Job. 9), et pour entrer en compte avec lui? Ah! mon Dieu, toute ma ressource, c'est votre cœur, ce cœur de Père. Malheur à quiconque voudrait m'ôter là-dessus ma confiance : ce serait m'éloigner de vous pour jamais !

Je la conserverai donc précieusement, cette confiance qui vous a ramené tant d'àmos, et je m'y laisserai conduire. Bien loin de me rendre moins vigilant et moins attentif sur mes devoirs, elle me les fera pratiquer avec beaucoup plus de ferveur, parce que .ie les pratiquerai par reconnaissance et par amoiir. Bien loin de flatter ma délicatesse, ot de me tenir lieu de prétexte pour m'épargner les rigueurs d'une vie pénitente, plus elle vous représentera à moi comme un Dieu propice et miséricordieux, plus elle me fera comprendre mon injustice envers vous, et la grièveté de mes offenses ; et par là même, plus elle m'animera a les réparer et à vous venger de moi-même par toutes les auslérités de la mortification religi(^use. Vous agréerez sur cela. Seigneur, mes faibles efforts, et vous les seconderez; vous aurez égaid à ma bonne volonté, et à la droiture de mes intentions. Le retour sera réciproque de vous à moi , et de moi à vous; la réconciliât on sera parfaite, et, par votre secours tout-puissant, elle durera dans tous les siècles des siècles.

DEUXIEME IdlEDITATION.

Du règne de Jésus-Christ dans l'âme religieuse.

Tollite jugum meum super vos, et invcnietis requiem animabus vestris.

Prenez sur vous mon joug , et vous trouverez le repos de vos âmes.

(Matth., ch. 11.)

PREMIER POINT. Il DB suffil pas , Gii retournant à Dieu, que je travaille à détruire dans moi la sensualité et l'amour-propre , qui ont été les principes de tous mes relâchements ; il faut encore que j'y fasse régner Jésus-Ghrist , ou plutôt, c'est en établissant par ia grâce le règne de Jésus-Christ dans mon cœur, que j'y détruirai l'empire des sens et l'amour de moi-même.

Ce règne de Jésns-Ghrist est tout intérieur : il consiste à bannir de mon âme tout autre esprit que celui de Jésus-Christ; à ne juger de rien que selon les maximes de Jésus-Christ; à n'aimer rien que selon les sentiments de Jésus-Christ; à faire vivre en moi, par une pratique constante et habituelle, tontes les vertus de Jésus-Christ : tellement que ce soit Jésus-Ghrisl qui me gouverne en tout, qui me règle en tout, qui me fasse tout entreprendre et tout accomplir.

Ce règne de Jésus-Christ n'est point de ce inonde : c'est-à-dire , que ce n'est point un règne où Jésus-Christ, comme les autres rois, se montre dans la pompe et dans l'éclat, ni où , par la puissance des armes, il cherche à étendre ses conquêtes et à s'acquérir des sujets. Au contraire, il ne se fait voir que dans les états les plus pauvres, les plus obscurs, les plus humiliants ; et s'il remporte des victoires, c'est par l'attrait de ces mêmes élats où il s'est abaissé et où il a voulu se réduire. Une âme touchée de le voir marcher devant elle, comme son chef, et de lui voir prendre la route la plus épineuse et la plus étroite, se sent excitée à le suivre : elle se livre à lui tout entière , et s'abandonne sans réserve à sa conduite ; par quelque voie qu'il lui plaise de l'appeler, elle y entre généreusement, elle s'y attache inviolablement, elle y persévère et elle y avance constamment; ses exemples sont des ordres pour elle, et elle aurait honte qu'il y eût une difficulté qui farrôtât , lorsque son divin Maître les veut éprouver toutes, et qu'il lui apprend à les surmonter. Allons, dit-elle, comme saint Thomas, et mourons avec lui (Joan. 11). L'esclave n'est point au-dessus de son souverain Seigneur (Matth. 10), ni la créature au-dessus de son Dieu. C'est donc lui qui la mène; lui qui lui donne, à chaque pas qu'elle fait, l'impression et le mouvement; lui qui la détermine, qui l'encourage et qui la soutient : c'est une soumission sans réserve, et la dépendance est parfaite.

Voilà à quoi notre Sauveur nous invite, quand il nous dit : Prenez sur vous mon joug , et portez-le (Matth. 11), Il adresse cette invitation à tous les chrétiens en général , mais en particulier aux religieux ; car elle regarde diversement les uns et les autres. S'il exige des chrétiens qu'ils se cliargent de son joug, ce n'est, dans la rigueur de la lettre , que par rapport aux préceptes de sa loi ;

mais ce qu'il exige des religieux va jusques aux conseils et à la plus sublime perfection. Du reste , il veut que ce soit nou,-mêmes qui nous soumettions à ce joug du Seigneur; et en nous donnant la grâce de la vocation religieuse, il ne nous a pas dit : Recevez mon joug que je vous impose; mais : Prenez-le et mettez-le vous-mêmes sur vous. Il ne lui serait point assez glorieux de nous entraîner par violence après lui : il demande à régner par amour, et non par force ni par contrainte.

Est-ce ainsi qu'il règne sur moi et dans moi ?Veux-je en effet ne me conduire désormais que par lui et que selon iui? Le veux-je, dis-je, en effet? car, jusqu'à présentée ne lai voulu qu'en apparence. Depuis tant d'années, ce qui m'a conduit, ce sont les désirs de mon cœur, auxquels je n'ai jamais eu le courage de résister, et que j'ai, au contraire, toujours cherché à satisfaire ; ce sont mes inclinations naturelles, que je n'ai jamais pu me résoudre à combattre, et au gré desquelles j'ai toujours vécu ; ce sont mes sens que j"ai flattés et que j'ai écoutés, sans jamais les contredire ni les mortifier dans les moindres choses; c'est le monde, dont je n'ai point quitté re>prit en quittant ses biens, et dont, peut-être, j'ai conserve, sous un saint habit, les sentiments les plus profanes, pour ne pas dire les plus criminels; ce sont mes vues particulières, soit de vaine gloire et d'ambition, soit d'intérêt propre et de recherche de moi-même : car tout cela n'est que trop ordinaire jusque dans la religion ; et, quoique les objets y soient différents, ce sont néanmoins les mêmes passions. Yoilà l'esclavage où j'ai passé une grande partie de ma vie; voilà les maîtres à qui j'ai obéi; et dois-je être surpris que, sous de tels maîtres, je sois tombé en de si déplorables égarements?

Or, n'est-il pas temps de faire place à Jésus-Christ, et de l'établir dans mon âme, comme dans son royaume, pour la posséder et pour y dominer? Est-il un meilleur maître? en est-il un plus sage et un plus éclairé? il est la sagesse même de Dieu , et il a les paroles de la vie éternelle (i. Cor. 1), Que me demande-t-il que de saint, que de raisonnable, que de conforme à la plus droite justice et à i'équité, que d'utile et de salutaire pour moi? Mais surtout, que me demande-t-il qu'il n'ait pratiqué avant moi? Ne serait-ce pas une indignité que la condition me parût trop dure, d'aller après mon Sauveur, de me joindre à lui , d'agir avec lui et sous lui , d'aimer ce qu'il a aimé, et de faire ce qu'il a fait?

Deuxième point. Il m'est d'autant moins permis de me soustraire à ce règne de Jésus-Christ dans moi, qu'il est plus so!idem''nt établi et mieux fonilo. Le seul christianisme nous soumet tous au joug de cet Homme-Dieu, notre législateur et notre maître. Etre chrétiens, ou plutôt se dire chrétiens, et ne vouloir pas se laisser conduire par Jésus-Christ; ne vouloir pas entrer dans la voie qu'il nous a tracée, (>t recevoir de lui l'ordre qui doit diriger toutes nos actions et régler toutes nos démarches, c'est une contradiction.

Pourquoi, dans notre baptême, avons-nous renoncé au démon, à la chair, au monde et à ses pompes? iN'a-ce pas été pour faire entendre que nous ne voulions point nous assujettir à leur empire,

ni nous asservir sous une honteuse domination ? Pourquoi avonsnous été en môme temps marqués du sceau et du caractère de Jésus-Christ , n'a-ce pas été pour nous revêtir de ses livrées , et pour reconnaître, à la face des autels, par une profession solennelle, que nous lui appartenions et que nous lui étions spécialement dévoués? Qu'est-ce que son Evangile? n'est-ce pas sa loi? et pourquoi l'avons-nous embrassée , cette loi , si ce n'est pour dépendre du souverain Seigneur, qui nous l'a imposée? Enfin , c'est la foi même qui nous enseigne que nous sommes les membres de Jésus- Christ, et qu'il est notre chef; que nous sommes son troupeau , et qu'il est notre pasteur; que nous sommes son Eglise, et qu'il est notre pontife; que nous sommes son peuple, sa conquête, le prix de son sang, et que, nous ayant achetés de son sang, il s'est acquis un droit incontestable sur nous. Quand donc je n'aurais égard qu'à ces raisons communes et générales , je ne puis jamais , sans injustice , me départir de l'attachement inviolable et rie l'entière obéissance que je dois à ce divin Sauveur; c'est à lui de parler et à moi d(3 l'écouter. Or, il parle en effet, il ordonne; l'Evangile qu'il a jirèché subsiste toujours, et c'est sa parole, ce sont ses commandements et ses ordonnances : refuser de m'y conformer, ne serait-ce pas une révolte, ne serait-ce pas en quelque sorte renoncer à mon iDaplême, ne serait-ce pas tomber dans une espèce d'apostasie?

Ce serait plus encore par rapport à moi , puisque j'ai un engagement particulier qui me lie à Jésus-Christ, et qui lui donne un nouveau droit sur foute ma personne : c'est la qualité de religieux. Qu'ai-je fait en me consacrant à la religion ? je me suis hautement et singulièrement déclaré disciple de Jésus-Christ, son imitateur en tout , et son sujet , prêt à tout abandonner, à tout faire et à tout souffrir pour son service; j'ai considéré l'état religieux comme une sainte milice où je m'enrôlais pour combattre sous l'étendard de Jésus-Christ, et pour agir sous ses ordres, comme un soldat agit sous ceux de son général. C'est pour cela que je me suis uni à lui par trois vœux , qui sont désormais trois liens indissolubles. Par ces trois vœux, je l'ai mis dans une pleine possession de moi-même, et je lui en ai fait un don absolu et irrévocable. Je lui ai sacriflé tous les biens du monde par le vœu de pauvreté; je lui ai soumis tous mes sens par le vœu de chasteté ; par le vœu d'obéissance, je me suis dépouillé pour lui de ma propre volonté Tellement qu'il ne me reste rien qui ne soit à lui , et qu'il n'ait en sa disposition. Or, après m'être engagé de la sorte, puis-je me rétracter? et ne serais-je pas un parjure ; si je venais à lui manquer de fidélité après des serments si juridiques et si authentiques?

De quelque manière donc qu'il dispose de moi, soit qu'il m'élève, ou qu'il m'abaisse; soit qu'il me console , ou qu'il m'afflige; soit qu'il me destine à cette place, ou à telle autre; soit même, à l'égard de l'âme et des voies intérieures , qu'il me fasse marcher dans les ténèbres ou dans la lumière , dans les peines et les désolations, ou dans l'abondance des douceurs célestes : à tout cela, qu'ai-je à dire autre chose, sinon qu'il est le maître , et que je suis entre ses mains. Oui, il est le maître : il est le mien , et je n'en veux point d'autre. Je l'ai choisi , et à Dieu ne plaise que je m'en

détache jamais. S'il n'a pas eu jusqu'à présent dans mon cœur toute Ja place qu'il y devait occuper, je la lui rends tout entière; je veux qu'il y règne seul , et qu'il y exerce tout son pouvoir; je no veux plus rien estimer que selon son estime, plus rien désirer que selon ses inclinations, plus rien rechercher que ce qu'il a recherché luimême. Tout ce qu'il méprise, je le veux mépriser comme lui; et tout ce qu'il condamne, je veux comme lui le condamner. C'est ainsi que je lui garderai la foi que je lui ai jurée, et qui doit être éternelle.

Troisième point. Ce n'est point, comme le monde se le figure, un fardeau pesant, ni un ^oug difficile à porter, que le règne de Jésus-Christ dans une âme religieuse. A n'eu croire que les apparences, il semble que ce soit une dure servitude; mais, dès qu'on vient à en faire l'épreuve , on y goûte la plus heureuse liberté, qui est celle des enfants de Dieu, et l'on y jouit du repos le plus inaltérable. Non pas que ce ne soit toujours un fardeau et un joug; mais c'est le joug du Seigneur, auquel nous nous sommes voués : c'est son fardeau ; et , selon le témoignage qu'il en a rendu lui-même, son fardeau est léger, et son joug est doux (Matth. 11).

Aussi ce maître si libéral nous a-t-il promis un double ci ntuple, c'est-à-dire, une double félicité : l'une, présente et pour cette vie même; l'autre, future et pour l'éternité bienheureuse. Car c'est ainsi qu'il s'en est expliqué dans lès termes les plus formels : Quiconque aura tout quitté pour moi, père, mère , frères ^ sœurs , maison, héritage, en recevra le centuple, dès maintenant , et ensuite possédera la vie éternelle {MMh. 10). Il ne dit pas seulement que nous recevrons ce centuple après la mort, mais que nous le recevrons dès maintenant. Le dégagement du cœur, l'affranchissement de tous les soins de la vie, le témoignage d'une bonne conscience, la paix intérieure, les impressions secrètes de l'Esprit de Dieu, qui se communique à l'âme religieufe et qui la remplit d'une joie toute pure et toute céleste ; cela seul vaut mieux que tout ce que nous avons quitté dans le monde, et que tout ce que nous y aurions pu posséder.

J'en puis bien juger par moi-même. Quelque imparfait que je sois, il y a eu de temps en temps des jours de grâce et de ferveur où, plus fidèle à mes devoirs et à toutes mes observances, je vivais plus régulièrement , et j'accomplissais avec plus de zèle et plus d'ardeur les obligations de mon état. Or, n'étais-je pas alors beaucoup plus content? Trouvais-je le joug de Jésus-Christ trop fatigant pour moi , et ne sentais-je pas au contraire, à le porter, une certaine douceur, qui me dédommageait pleinement des violences qu'il fallait me faire? Je m'estimais heureux , et je l'étais en effet; mais quand ai-je cessé de l'être? C'est lorsque je me suis relâché, et que, me laissant entraîner par ma faiblesse naturelle , je me suis en quelque sorte soustrait à la conduite et à l'empire du mnître qui me gouvernait. Mes passions se sont réveillées, mes inclinations ont pris le dessus, je les ai suivies; et n'ai-je pas mille fois éprouvé, qu'il m'eût été sans comparaison plus doux et plus avantageux de suivre constamment les voies de mon Sauveur, et de ne m'écarter

jamais de la sainte règle qu'il m'a prescrite , et des exemples qu'il m'a donnés?

Si donc je veux retrouver ce centuple, ou ce bonheur de la vie présente, que j'ai perdu tant de fois par ma faute, je dois le chercher auprès de Jésus-Christ. C'est-à-dire , que je dois toiit de nouveau me dévouer à Jésus-Christ, que je lui dois soumettre toutes mes puissances, toutes mes vues, toutes mes œuvres : en sorte qu'il soit comme l'âme de mon âme , et que je ne vive plus que par lui et qu'en lui. Vie d'autant plus précieuse , que c'est le gage certain d'une autre vie et d'un autre centuple qui en doit être l'éternelle récompense. Car, si Jésus-Christ m'appelle à sa ^uite, et s'il veut que jele fasse dès à présent régner dans mon cœur, c'est afin de me faire un jour régner avec lui et de me rendre participant de sa gloire. Les rois de la terre élèvent leurs favoris et récompensent la ûdéhté de leurs sujets; mais non pas jusqu'à leur faire part de leur royaume. Ce n'est qu'en servant ce Seigneur des seigneurs et ce Roi du ciel , qu'on obtient une couronne et une couronne d'immortalité. Quand je n'aurais rien à espérer de lui en ce monde, ne serait-ce pas assez de cette couronne immortelle pour payer abondamment tous mes services?

Conclusion. Venez, Seigneur, venez prendre possession d'une âme qui vous appartient par tant de titres, et qui vois est encore plus acquise que Jamais par le don qu^elle vous fait d'elle-même. Rentrez dans un cœur où vous devez seul régner, et bannissez-en tout ce qui m'éloignait de vous et qui vous éloignait de moi. Vous êtes un Dieu jyloux, vous ne voulez point de partage, et vous m'avez déclaré dans votre Evangile que je ne pouvais être à deux maîtres. Quel autre puis-je choisir que vous , et à quel autre ne dois-je pas renoncer pour vous?

Ainsi l'ai-je voulu, Seigneur, lorsque je me suis retiré dans votre sainte maison, qui est proprement votre royaume sur la terre, et que j'ai commencé à porter vos livrées en portant l'habit religieux. Que ce sentiment n'a-t-il été plus ferme et plus durable! Mais il est encore temps de le renouveler et de le reprendre. Vous êtes mon Seigneur et mon Dieu (Joan. ^^O) : c'est l'hommage que vous rendit un de vos apôtres en revenant de son infidélité, et c'est celui que je vous rends dans une humble confusion et un repentir véritable de mes égarements passés. Commandez : me voici prêt à tout pour vous obéir. En quelque état que vous vous présentiez à moi , soit dans la splendeur de votre gloire, ou dans l'humiliation de votre croix; et quelque route qu'il vous plaise de me faire tenir avec vous et après vous, vous me trouverez toujours également soumis, et toujours disposé à marcher. Vous m'appellerez, et je vous répondrai; vous m'inspirerez, et j'agirai; vous me ferez entendre vos divines volontés, et je m'y conformerai. Tout cela par amour; car vous êtes un Dieu d'amour, et c'est par amour que vous régnez dans les âmes fidèles, et que vous y exercez votre plus puissante domination.

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