‹ Œuvres complètes de Bourdaloue, de la Compagnie de JésusChapitre 76 sur 79 · CONSIDERATION · texte numérisé non relu

CONSIDERATION

Sur l'exercice de la présence de Dieu.

DE tous les exercices de la vie chrétienne et religieuse , il n'en est point où les saints se soient plus adonnés, ni qu'ils aient plus recommandé que celui de la présence de Dieu. 11 est important d'en bieu connaître l'obligation , l'utilité et la pratique.

Premier point. L'obligation de cet exercice est fondée sur ces deux principes de foi : Dieu est partout, et Dieu voit tout. Dieu est partout : donc je lui dois partout le respect; donc je dois partout me souvenir de la prééminence de son être et de ma dépendance. En effet, il n'y a point de lieu dans l'univers qui ne soit consacré par la présence de la majesté de Dieu ; et , quelque part que je me trouve, je puis dire, aussibien que Jacob : Ce lieuest saint, etjene le savais pas (Gènes. 28); ou plutôt, je n'y pensais pas. Dieu est ici, et je l'oubliais, je n'y faisais nulle attention. Ainsi, l'exercice de la présence de Dieu est l'hommage légitime et le culte que je rends à l'immensité de Dieu. Saint Augustin se l'est figurée comme un vaste océan, où toutes les créatures sont, pour ainsi dire, abîmées dans Dieu, et pénétrées de l'essence de Dieu, sans pouvoir jamais sortir hors de lui, ni se détacher de lui, parce qu'elles lui sont présentes par la nécessité de leur être. N'est-il donc pas juste que l'homme, qui est une créature intelligente et raisonnable, se fasse un devoir de religion de lui être encore présent d'esprit et de cœur, se considérant sans cesse dans Dieu , et considérant Dieu dans soi-même, puisqu'il y a des liaisons si essentielles entre Dieu et lui?

En même temps que Dieu est partout, il voit tout, il observe tout : je dois donc, autant qu'il est en mon pouvoir, ne le perdre jamais de vue, et marcher toujours comme l'ayant pour témoin, non-seulement de mes actions, mais de mes plus secrètes intentions, ce Dieu dont la pénétration est infinie, à qui, malgré moi, je sers comme d'un continuel spectacle, et à la connaissance duquel rien ne peut se soustraire ni se dérober. Où irai-je, Seigneur, disait David, pour me cacher à votre entendement divin , et où fuiraije de devant votre face? Si je monte dans le ciel , je vous y rencontre ; si je descends jusqu'aux enfers , vous y êtes présent ; si je prends des ailes pour voler aux extrémités de la terre, c'est votre ma 171 qui m'y conduit. J'ai dit en moi-même : Peut-être que les ténèbres me couvriront. Mais j'ai reconnu que la nuit même la plus profonde devient toute lumineuse pour me montrer à vous : car les ténèbres , ô m,on Dieu ! ne sont point obscures pour vous ; et la nuit, pour vous, est aussi claire que le plus grand jour

BourdalOM.-'^ SI

Ppal. 138). Voilà comment raisonnait ce saint roi, concluant de là l'obligation où il était de se tenir toujours en la présence de son Dieu. Pourquoi neleconclurais-je pas moi-môme et pour moi-même?

Deuxième point. L'utilité de ce même exercice de la présence de Dieu, consiste en ce que c'est un souverain préservatif contre le péché, et de plus, une voie courte et abrégée pour arriver à la perfection.

Préservatif contre le péché , car rien n'est plus propre à me contenir dans Tordre, que de penser : Je suis devant Dieu. Rien de plus efficace pour réprimer les mouvements de mes passions, pour me faire triompher des plus violentes tentations, pour m'empècher de succomber dans les plus dangereuses occasions, que de me dire: Je suis eu présence de mon juge , en présence de celui qui va me condamner, et qui est tout prêt à prononcer contre moi l'arrêt, si je suis assez téméraire pour commettre ce péché. Il n'y a point, disje, de tentation que cette réflexion ne surmonte, point d'emportement qu'elle n'arrête, point de fragilité ni de chute dont elle ne préserve. Nous ne péchons communément que parce que nous perdons la vue de Dieu; et à peine pécherions-nous jamais, si nous avions toujours Dieu présent. Pécher contre Dieu, dit saint Augustin , c'est un crime; mais pécher contre Dieu, à la vue même de Dieu, c'est un monstre, etily aurait peu de pécheurs qui en vinssent jusque-là, s'ils étaient prévenus de ce sentiment : Dieu me regarde. Aussi est-ce le reproche que se fit à soi-même l'enfant prodigue , quand il dit, dans la douleur et dans l'amertume rie son âme : Mon père , fai péché contre le ciel , et devant vous (Luc. 15).

Voie courte et abrégée pour arriver à la perfection. C'est ce que Dieu lui-môme enseignait à Abraham , lorsqu'il lui disait : Marchez en ma présence j et vous serez parfait (Gènes. 17). Car la vraie perfection de l'homme chrétien et du religieux, est de bien faire toutes ses actions; de ne les point faire lâchement, de les faire avec application et avec ferveur. Or, qu'y a-t-il qui puisse plus m'inspirer cette ferveur dans mes actions, plus m'animer, et corriger en moi le désordre d'une vie négligente et lâche , que la vue et la présence de Dieu? Dieu m'examine, et je l'ai continuellement pour spectateur. Avec cela puis-je être tiède et languissant dans son service, et en ce que je fais pour lui? Ajoutez que cette présence de Dieu est une source de consolations pour les âmes justes, et un soutien dans les efforts et les violences que leur coûte le soin de leur perfection. Qu'y a-t-il de plus doux que cette pensée : Dieu est avec moi ; tout Dieu qu'il est, il s'applique à moi, et est occupé de moi. Cette pensée seule n'est-elle pas plus que suffisante pour adoucir toutes les peines qui peuvent se présenter, et pour affermir dans tous les combats qu'il y a à livrer? Tel est le fruit de la présence de Dieu. Que les justes, dit l'Ecriture, soient remplis d'une sainte joie (Psal. 67); et comment ne le seraient-ils pas, puisqu'ils envisagent toujours Dieu, et quils sont toujours eux-mêmes sous les yeux de Dieu?

Troisième point. Quant à la pratique, l'exercice de la présence de Dieu demande deux choses : l'une est d'éviter soigneusement

tout ce qui peut être un obstacle à la présence de Dieu , et l'autre , de s'assujetlir avec fidélité à tout ce qu'on sait être un moyen pour l'acquérir et pour la conserver.

En éviter les obstacles. Ce sont, par exemple, les vains amusements du siècle, certains diverlispements où le cœur se répand trop au dehors, certaines joies déréglées qui dissipent l'esprit, certaines sociétés qui nous détournent de nos devoirs, certaines liaisons d'amilié qui nous attachent aux créatures jusqu'à en être tout occupés, l'excès des désirs qui nous agitent et qui nous partagent, la véhémence des passions qui nous altèrent et qui nous troublent, les conversations inutiles qui nous remplissent rimagination de bagatelles, les soins superflus qui nous embarrassent, les occupations trop grandes et trop fréquentes qui nous accablent; mille affaires où nous nous engageons, mille sujets de distractions que nous noua attirons. Il faut retrancher tout cela, parce que tout cela est incompatible avec la présence de Dieu. Et il est bien raisonnable , ô mon Dieul que j'en use ainsil car, puisque votre divine présence est pour moi un trésor si précieux , il n'y a rien que je ne doive quitter pour le posséder, et je ne rachèterai jamais trop cher. Heureux si, par là, je parviens à l'obtenir, et si , renonçant à tout le reste, je me trouve uni à vous par cette bienheureuse présence , qui , di» cette vie , est une félicité anticipée.

S'assujettir aux moyens d'acquérir et de conserver la présence de Dieu , tels que sont : la prière, demandant tous les jours à Dieu ce riche don, et lui disant, avec le prophète royal : Seigneur, dirigez ma voie devant vos yeux (Psal. 5), et faites que je ne m'éloigne jamais de votre présence. Le silence et la retraite : ayant chaque jour des heures réglées pour vaquer à Dieu, et pour se séparer du bruit et du tumulte du monde. L'ordre dans ses actions : n'en faisant aucune que par esprit d'obéissance à Dieu; accomplissant en tout la volonté et le bon plaisir de Dieu; cherchant Dieu jusque dans les plus indifférentes, et se le proposant pour fin ; ne considérant les créatures que comme elles doivent être considérées, c'està-dire, que comme les images de Dieu, que comme des miroirs qui nous représentent les perfections de Dieu : le ciel comme le palais de sa gloire, la terre comme l'escabeau de ses pieds; les hommes comme les ministres de sa providence; les prospérités comme les effets de sa libéralité; les adversités comme les châtiments de sa justice. Voilà le secret de ne perdre jamais la présence de Dieu; voilà par où saint Ignace de Loyola s'élevait sans cesse à Dieu. Il ne lui fallait que la vue d'une fleur pour le ravir hors de lui-même, et pour lui donner la plus haute idée du souverain auteur de la nature. Puissions-nous de cette sorte, selon la maxime de l'Apôtre, trouver Dieu partout et ea tout.

PREMIERE ]!v£Er>ITATION.

De la pauvreté de Jésus-Christ dans sa Nativité.

Scitit gralium Donùni nostri Jésus Christi , quoniam propter vos egenus faetu* est, cum essel dites.

Vous savez quelle a été la miséricorde de Notre Seigneur Jésus-Christ; qai, de lui-même, étant ricbe, s'est fait pauvre pour nous. (n. Coa., 8.)

PREMIER POINT. C'est dès SE naissance , que Jésus-Christ commence à exécuter le dessein qu'il avait formé de vivre et de mourir pauvre. Ce Dieu de majesté, ce souverain auteur de toutes choses , et par conséquent à qui toutes choses a|>partenaient, pouvait naître au milieu des richesses et dans l'abondance ; il semblait même que cet état convenait davantage, non-seulement à la dignité de sa personne, mais à la fin de sa mission, car, venant sur la terre pour attirera lui tous les hommes et pour les soumettre à sa loi, pouvait-il mieux les engager à le suivre, que par l'éclat et la po;tipc d'une condition opulente? Du moins les Juifs avaientils conçu cette idée du Messie qu'ils attendaient, et croyaient-ils qu'il 'e ferait voir dans la splendeur, et qu'il les comblerait de biens temporels. Mais que les vues du Seigneur sont ditférentes des nôtres, et au-dessus des nôtres! Ce Messie, ce Désiré des nations naît enfin, mais dans la pauvreté; et pourquoi? parce qu'il voulait d'abord , par son exemple, persuader au monde cette vérité, qu'il devait ensuite nous annoncer dans son Evangile ; Bienheureux les pauvres (Matth. 5).

Voilà donc pourquoi il se fait pauvre dès sa sainte nativité; et comme la première leçon qu'il avait à nous donner était du bonheur des pauvres, voilà le premier état où il se montre à nos yeux, et où il nous représente son adorable humanité. Exemple plus puissant que tous les discours : exemple qui nous découvre sensiblement le mérite et le prix de la pauvreté, puisqu'elle a été digne du choix d'un Dieu, et qu'il l'a préférée à toutes les richesses du sièc'e; exemple le plus propre à nous en inspirer, non-seulement l'estime , mais l'amour et le goûl , puisque nous la voyons consacrée dans la pcirsonne de ce Dieu sauveur, qui ne s'y est réduit et qui ne l'a embrassée que pour nous.

C'est à cette pauvreté qu'il m'a spécialement appelé par sa grâce; et un avantage singulier de la profession religieuse est d'y pouvoir imiter plus parfaitement la pauvreté de Jésus-Christ. Il y a des pauvres dans le monde; mais les uns ne sont pauvres que d'effet et que par la nécessité de leur condition, sans Tôtre de cœur et d'affection; et les autres le sont d'affection et de cœur, sans l'être réellement et en effet. La pauvreté des premiers n'est qu'une pauvreté forcée, qu'ils déplorent et dont ils se plaignent : d'où il s'ensuit que ce n'est point la pauvreté de Jésus-Christ, laquelle a été une pauvreté volontaire. La pauvreté des seconds est une pauvreté chré-

tienne et agréable à Dieu : leur cœur est détaché ries biens qu'ils ont dans les mains, et, selon la maxime de l'Apôtre, ils les possèdent comme s'ils ne les possédaient pas; mais ce n'est pas là néanmoins toute la pauvreté de Jésus-Christ, lequel a voulu se dépouiller de toute propriété et de tonte possession.

Il n'y a , à bien parler, que le religieux qui soit le vrai imitateur de la pauvreté de son Dieu. Il est pauvre en effet, et encore plus pauvre de volonté : pauvre en effet, car il a tout quitté; encore plus pauvre de volonté, car c'est lui-même , qui, parle secours et l'inspiration d'en-haut, s'est déterminé à quitter tout, et qui serait prêt de renoncer au monde entier s'il en était maître. C'est donc en vertu de ce sacrifice, que je puis dire à Jésus-Christ comme les Apôtres : Seigneur, j'ai tout abandonné pour vous suivre (Matth. 29); et si je suis toujours fidèle ci ma vocation, c'est en récompense de ce même sacrifice que je puis attendre, de la part de Jésus- Christ, cette réponse si consolante et celte grande promesse : Vous serez assis sur des trônes de gloire {Ibid.). Avec une telle espérance et soutenu de l'exemple de mon Sauveur, ai-je lieu de regretter ce que je lui ai sacrifié! Dois-je même le compter pour quelque chose? dois-je le regarder comme un don que j'aie fait à Dieu , ou n'est-ce pas une grâce que Dieu m'a faite, de l'agréer et de vouloir bien l'accepter? La pauvreté où je vis ne me devient-elle pas honorable, dès que c'est celle de Jésus-Christ? ne me devientelle pas infiniment chère et précieuse, dès qu'elle me donne un droit particulier au royaume ae Jésus-Christ et à une félicité éternelle?

Deuxième point. Si, d'une part, la pauvreté de mon état est plus conforme à la pauvreté de Jésus-Christ, il s'en faut bien d'ailleurs qu'il n'y ait, entre l'une et l'autre, une ressemblance entière et une pleine égalité. Pour m'en convaincre , je n'ai qu'à ouvrir les yeux et qu'à contempler cet Enfant-Dieu dans l'étable où il est né : cette étable, voilà sa demeure; cette crèche, voilà son berceau; cette paille où il est couché, voilà le lit de son repos; ces misérables langes qui l'enveloppent, voilà tous ses vêtements. Est-ce qu'il n'eut besoin de rien autre chose pour se défendre du froid de la nuit, de l'extrême rigueur de la saison, de tontes les injures du temps? est-ce qu'il ne fut point sujet à toutes les infirmités de l'enfance, et qu'il ne les ressentit point? Il était homme comme nous, passible comme nous, encore même plus cjue nous, par la délicatesse de son corps; et ses larmes, ses cris donnaient assez à entendre ce qu'il soutirait. Mais du reste, la pauvreté n'a rien de si rigoureux qu'il n'ait voulu éprouver, et il est venu sur la terre pour en porter le fardeau et en soutenir toute la misère.

Saint l'ernard s'adresse là-dessus aux riches du monde; et , pour leur irstruction ou leur condamnation, il les invite à écouter la voix de cette étable d'un Dieu naissant , de cette crèche , de ces langes. Quoique, dans ma profession, je ne puisse être mis au nombre des riches du siècle, je ne dois pas me rendre moins attentif à cette même voix ; et ce qu'elle m'annonce ne doit guère me donner moins de confusion. Elle me représente l'état de mon Sau-

veur ; et, par un juste retour sur moi-même , elle m'engage à me comparer avec lui, c'est-à-dire, à rougir en sa présence de ma faiblesse et à la reconnaître. Car il est vrai, je mène une vie pauvre; mais dans le fond , à quoi se réduit cette pauvreté? Puis-je la faire entrer en quelque comparaison avec l'étable, avec la crèche, avec ces langes usés et déchirés? Ai-je les mêmes incommodités à endurer? me suis-je vu quelquefois dans les mêmes extrémités? ai-je manqué en quelques rencontres des choses nécessaires? tout pauvre que je suis, n'ai-je pas ce qui me suffit? la religion s'est chargée d'y pourvoir. Elle ne s'esl pas chargée de pourvoir au superflu ni au délicieux : ce n'est point ce que j'ai attendu, ni ce que j'en ai dû attendre; et sans doute ce serait une étrange pauvreté que la mienne, si je prétendais l'accorder avec les délices et les superfluitôs. Mais, quanta ce nécessaire, dont les sages instituteurs ont jugé que je ne pouvais me passer, dont tant d'autres avant moi se sont contentés , et dont tant d'autres comme moi se contentent encore présentement, m'est-il refusé, et ne me le fournit on pas? En cela même j'ai cet avantage , que la religion me délivre de tous les soins temporels qui occupent une infinité de gens du monde, pour s'assurer ce nécessaire et pour se le procurer. N'est-ce pas assez pour moi ? Hé ! c'était bien assez pour tout ce qu'il y a eu de saints et de fervents religieux , qui m'ont précédé dans la même observance et sous la même règle. Que dis-je? c'était trop pour eux; et leur pauvreté, à les en croire, était toujours trop aisée et trop commode. Bien loin de vouloir élargir ce i.écessaire et l'étendre, ils ne pensaient qu'à le resserrer autant qu'il leur était permis, afin de le proportionner davantage à l'état de Jésus-Christ et de l'en approcher de plus près. Ils ne se plaignaient que d'en être encore si éloignés. Hélas 1 j'en suis bien plus éloigné qu'eux; mais est-ce là le sujet de mes plaintes! 0 que de murmures cesseraient, que de retours de l'amour-propre seraient tout d'un coup arrêtés, si je venais à mieux comprendre que je ne l'ai compris jusques à présent, ce que c'est que d'être pauvre comme Jésus- Christ; ou plutôt, si je comprenais mieux de quelle indignité il est, dans un religieux, de se dire pauvre de Jésus-Christ, et de ne vouloir pas être pauvre comme Jésus-Christ!

Troisième point. Ou c'est Jésus-Christ qui s'est trompé dans le choix qu'il a fait d'un état pauvre, ou c'est le monde qui se trompe dans l'attachement qu'il a aux biens de la terre. Mais, Jésus-Christ étant la sage-se incréée, il est incapable de se tromper en aucune chose . d'où il faut conclure que c'est donc le monde qui est dans l'erreur et qui s'égare. Voilà comment raisonnait saint Bernard , et ce raisonnement regardait en général toutes les conditions : maig on peut bien l'appliquer en particulier à la profession religieuse.

Car, entre toutes les conditions, où est-ce qu'on se trompe le plus, si ce n'est dans la religion, dès qu'on y est attaché à ses commodités et qu'on y recherche les aises de la vie? Une âme religieuse tombe alors dans les plus grossières erreurs, et sa conduite en est toute pleine, l» Elle se flatte de suivre Jésus-Christ pauvre, parce qu'elle marche dans la voie de la pauvreté; mais autre chose

est de marcher dans la voie de la pauvreté, et d'y suivre Jésus- Christ On l'y suit par une sainte conformité de sentiments avec lui • et quelle conformité y a-t-il entre les sentiments de ce Dieu volontairement dépouillé de tout , et ceux d'une âme qui, dans a pauvreté qu'elle professe , ne pense qu'à se ménager out ce qu elle peut d'accommodements et de douceurs? 2o Elle croi avoir drvant Dieu le mérite de la pauvreté évangélique, quoiqu elle n en ail pas le véritable esprit. Car ce n'est pas l avoir, cet esprit de pauvreté, que de ne vouloir manquer de rien , et de savoir si bien se dédijmmaser d'un côté, de ce qu'on ne peut recevoir de 1 autre. 3° Gomme il arrive souvent que, malgré toute son attention et toutes ses précautions, elle n'a pas, à beaucoup près, tout ce qu elle souhaite, il s'ensuit de là qu'elle ressent tout l'effet et toute la peine de la pauvreté, sans en retirer aucun fruit, ni en pouvoir espérer aucune récompense. 4° Après avoir abandonné peut-être de grands biens , du moins un honnête établissement dans le monde , elle se laisse occuper de bagatelles, et n'en est pas moins possédée que les mondains le sont d'une abondante fortune. 5» D'autant plus aveugle et plus dangereusement trompée, qu'elle se persuade en bien des occasions et sur bien des sujets où elle se donne certaines libertés , qu'il n'y va pas du salut , lorsque son vœu néanmoins s y trouve, violé , et que la conscience y est grièvement blessée.

Point de matière où l'on ait plus à craindre , même dans la religion , de se faire une fausse conscience , qu'en ce qui concerne la pauvreté. Combien de fois ai-je eu sur cela moi-même des doutes, des inquiétudes, des remords? Et si je n'en ai point eu, combien ai-ie eu lieu d'en avoir? Car, me suis-je toujours appuyé sur de bons principes pour me rassurer? combien peut-être ai-je tait valoir de mauvaises excuses, que je prenais pour de bonnes raisons, parce qu'elles secondaient mes désirs? de combien de permissions me suis-je autorisé, ou extorquées, ou mal interprétées, ou trop étendues? Quoi doncl ai-je renoncé aux richesses du siècle, en vue des périls qu'elles portent avec elles , pour me jeter en d autres embarras et en d'autres dangers, du côté même de la pauvreté religieuse? L'ai-je embrassée, cette sainte pauvreté, à condition de n'en éprouver dans la pratique aucun effet? Ai-je prétendu être de ces religieux qui, dans un sens bien opposé à celui de 1 apôtre saml Paul n'ont rien en apparence , mais réellement possèdent tout? En vérité, fallait-il pour cela sortir du monde? et après avoir fait une fois le sacrifice de tous ses biens, si je veux encore user de certaines réserves, n'ai-je point peur d'attirer sur moi la malédicUon dont Dieu a menacé quiconque déroberait quelque chose de 1 holocauste qui lui est offert? L'expérience a souvent confirmé la menace. Malheur, si j'en devenais moi-même un exemple 1

Conclusion. Dieu, créateur du ciel et de la terre, mais que j'adore sous la forme d'un enfant, et que je vois dans la misère d'une étable et d'une crèche , Seigneur, agréez le sacrifice que je renouvelle en votre présence, de tout ce que le monde me destinait et de tout ce que j'y pouvais prétendre. Dans le sentiment qui me touche, U me semble que, par votre grâce, je serais actuellement disposé à

488 RETRAITE SPIRITCELLE.

VOUS sacrifier un royaume, si je ie possédais, et que je n'en voudrai être maître que pour vous l'offrir.

Hélas! Seigneur, vous ne m'en demandez pas tant, et voilà l'illi sion ordinaire qui nous séduit. Nous formons pour vous des souhail que nous ne pouvons exécuter; et ce qui dépend de nous, iiou vous le refusons. Car il ne s'agit point, mon Dieu, de renoncera de royaumes ni à des empires que je n'ai pas et que je n'aurai jamais mais ce que vous voulez de moi , c'est que , par un esprit de pau vrelé, je me défasse de ceci et de cela où mon cœur est attaché, ( dont je sens bien que je devrais apprendre à me passer. C'est pe de chose; mais, si je vous étais fidèle en ce peu de chose, que vou répandriez sur moi de grâces et de trésors spirituels ! Et parce qu j'ai toujours répugné jusques à présent à vous l'accorder, que c peu de chose a causé de dommage à mon âme et lui en peut cause dans la suite 1 Voilà, Seigneur, ce que je dois vous donner, et d quoi je dois me dépouiller; voilà l'offrande que je dois porter votre crèche. Ah! si ce peu de chose m'arrête, que serait-ce, mo Dieu, s'il était question de grandes choses! En quelque dénûmer que la pauvreté religieuse me réduise, il ne sera jamais tel que 1 vôtre ; ni jamais il ne sera comparable aux dons célestes et à l'in finie récompense que vous avez promis aux pauvres évangéliques.

DEXJXIEMIE MiEDITATION.

De l'obéissance de Jésus-Christ dans sa fuite en Egypte

HumUiavtt semelipsum , faclus olediens.

W s'est abaissé lui-même, et s'est fait obéissant. (Pnk> 3.)

PREMIER POINT. Quoique l'ordre que reçut Joseph, de la part di ciel et par le ministère d'un ange , de s'enfuir en Egypte ave Jésus et Marie, ne s'adressât pas immédiatement à Jésus-Chrisl il le regardait néanmoins, et ne regardait môme que lui. El parc que cet Enfant-Dieu avait une pleine connaissance de tout ce qui s passait , on peut considérer cette fuite , si prompte et si peu pré parée , comme l'effet de son obéissance.

Ce fut dans son principe une obéissance toute sainte, puisqu'elle n'était fondée que sur une conformité parfaite de sa volonté avec 1. volonté de son Père, à qui seul il voulait plaire, et eu qui il si confiaituniquement.il l'envisageait non-seulement dans cet angi envoyé d'en-haut, mais dans Joseph, à qui l'ange avait parlé, e qui devait être lui-même, en cette occasion, l'agent et le ministn de Dieu. Ce divin Enfant se laissa donc conduire, et n'eut poin d'autre sentiment que celui d'une soumission filiale et d'un pleii abandonnement de ses intérêts entre les mains de la Providence e de ceux qu'elle avait chargés du soin de sa personne. Or, telle es l'obéissance religieuse. Rien de plus saint que les principes su cjuoi elle est établie : car c'est sur l'acte de foi le plus héroïque, su 1 acte de confiance le plus excellent, et sur l'acte de charité le plu parfait.

Page 1