‹ Œuvres complètes de Bourdaloue, de la Compagnie de JésusChapitre 77 sur 79 · Acte de foi le plus héroïque, puisque, pour obéir en religieux, j · texte numérisé non relu

Acte de foi le plus héroïque, puisque, pour obéir en religieux, j

dois croire que raiitorité de Dieu réside dans mes supérieurs, et qu'elle leur a été communiquée par Jésus-Christ : non point, à la vérité, par Jésus-Christ en personne, mais par Jésus-Christ représenté dans son vicaire et dans toutes les puissances de l'Eglise légitimement ordonnées; de sorte que cette communication d'autorité me doit être aussi certaine que si elle s'était faite par une apparition visible de Jésus-Christ même, et s'il s'en fut expliqué de vive voix. Je dois croire, de plus, que m'étant soumis volontairement et de gré à cette juridiction, divine et humaine tout ensemble, c'est Dieu qui me gouverne par mes supérieurs, et que je suis obligé de leur rendre obéissance, non pas en tant que ce sont des hommes comme moi, mais en tant qu'ils me tiennent la place de Dieu , q.ui me déclare par leur bouche ses volontés. Et parce que cette vérité subsiste Indépendamment des perfections de ces supérieurs et de leurs faiblesses, indépendamment des contradictions de mon esprit el des répugnances de mon cœur, de là vient qu'avec tout cela le même acte de foi doit toujours subsister, et que , malgré tout ce que je découvre de défauts dans un supérieur, je dois toujours également le respecter, ou plutôt reconnaître et respecter Dieu dans lui.

Acte de confiance le plus excellent : car à n'en juger que selon les lumières naturelles , souvent je pourrais craindre de m'égarer en suivant les vues de mes supérieurs. Mais j'obéis néanmoins, parce que j'espère que Dieu , touché de mon obéissance , leur inspirera ce qui me convient ; qu'il ne permettra pas que je me perde dans l'exercice , l'emploi , le lieu où ils m'auront destiné ; qu'il me délivrera de tous les dangers qui pourraient s'y rencontrer pour moi, et que , supposé' même qu'ils se fussent trompés, il ne me demandera point compte de leur erreur; enfin, qu'il agréera ce que j'aurai fait, dès que je l'aurai fait par un véritable esprit de dépendance , et qu'il m'en récompensera.

Acte de charité le plus parfait , parce que le plus grand sacrifice que je puisse faire à Dieu, c'est celui de ma volonté ; et qu'il n'y a que le plus pur amour de Dieu , qui puisse me porter à me dépouiller ainsi de moi-même, et de ce que j'ai de plus précieux parmi les biens naturels, qui est ma liberté. Quel fonds de consolation pour une âme religieuse et soumise ! quel mérite de l'obéissance l Mais , au contraire , quand je me rends difficile aux ordres de mes supérieurs, et que je veux m'y soustraire, quel renversement et quel sujet de crainte pour moi l Ce n'est point vous (i. Reg. 8) , disait Dieu à Samuel, parlant des Juifs qui demandaient d'être gouvernés par un autre que ce prophète , ce n'est point vous qu'ils ont rejeté : c'est moi-même. Ainsi, en désobéissant à un supérieur, c'est à Dieu même que je désobéis , c'est contre Dieu même que je m'élève , c'est de Dieu même que je me sépare , et de volonté et d'action. Or, qu'est-ce que de désobéir à Dieu, de se révolter contre Dieu , de se séparer de Dieu?

Deuxième point. Autant que robéissance de Jésus-Christ fut sainte dans son principe , autant devait-elle être pénible dans l'exécution. De quoi s'agissait-il? de quitter, dès les premiers jours de sa naissance , son propre pays , et d'être transporté dans un

490 RETRAITE SrïRîTUELLE.

pays étranger; de s'exposer, tout enfant et tout faible qu il était, aux fatigues et aux périls d'un rude voyage; de partir dès la nuit même où l'ordre est donné à Joseph , et de se mettre en chemin sans délai , sans préparatifs , sans provisions ; d'aller en Egypte , parmi un peuple infidèle et ennemi des Juifs ; d'y vivre obscur et inconnu , dans une pauvreté extrême , et dans un besoin absolu de toutes choses; enfin d'y demeurer jusqu'à ce que la Providence l'en retirât : car l'ange ne marque point pour cela d'autre temps, ni ne fixe point de terme. Quelle épreuve 1 et jamais l'obéissance religieuse eut-elle de pareilles difficultés à surmonter?

Cependant le père, la mère, l'enfant, toute cette sainte famille obéit. Point de retardements , point d'excuses, ni de représentations : Incontinent Joseph se leva , prit l'enfant , et s'enfuit en Egypte (Matlh. 2). A examiner la chose selon les vues humaines, par où il ne m'est que trop ordinaire de me conduire, mille raisons devaient arrêter une obéissance si prompte et si rigoureuse. Le moyen qu'un enfant encore au berceau pût soutenir une telle marche? Gomment l'emporter au milieu des ténèbres, et de tant de risques qu'il y avait à courir sur la route? Où trouver de quoi fournir à sa subsistance; et Dieu ne pouvait-il pas autrement le sauver de la persécution d'Hérode ? Voilà comment on raisonne jusque dans la religion ; et n'est-ce pas ainsi que j'ai raisonné moi-même sur mille sujets où il n'élait pas question , à beaucoup près , pour accomplir ma règle et pour sati^aire à ce qu'exigeaient des personnes .supérieures, de prendre autant sur moi , ni de me faire la môme violence? Le moindre effort m'étonne, le moindre obstacle me retient ; tout me devient impossible , et j'ai toujours des prétextes à alléguer, ou de faiblesse, d'incommodité, d'infirmité, ou d'opposition naturelle et d'aversion , ou de quelque sorte que ce soit. Que là-dessus un supérieur ne se rende pas à mes remontrances, et qu'il ne croie pas devoir m'écouter? c'est assez pour me rejeter dans le trouble et pour m'indisposer contre lui. Je le regarde comme un homme intraitable; et sa fermeté , toute sage qu'elle peut être , me paraît rigueur outrée et dureté. Ne m'en suis-je pas expliqué bien des fois en ces termes , ou du moins ne l'ai-je pas ainsi pensé?

Ce qu'il y a de plus étrange , et ce que je ne puis trop de fois me reprocher à moi-même , ni trop reconnaître à ma condamnation, c'est que la plupart des choses sur lesquelles je murmure avec plus d'amertume , et contre lesquelles je me récrie plus hautement , ne me paraissent insoutenables que dès qu'elles me sont enjointes par l'obéissance. Du moment qu'on les laisserait à ma liberté , je ne les trouverais plus au-dessus de mes forces , et je n'en aurais plus tant déloignemeut. Si je veux me juger de bonne foi , tel est l'état de mon cœur ; et c'est ce que j'ai pu remarquer dans une infinité de rencontres. Qu'un véritable esprit d'obéissance me faciliterait de devoirs, et qu'il me les adoucirait môme! car voilà cr. qui me manque. Avec cet esprit obéissant , il n'y a point de victoire, selon la parole de l'Ecriture, que je ne fusse en état de remporter; mais, sans ce môme esprit , il n'y a rien de si léger qui ne me semble un joug insupportable.

Quand le Fils de Dieu obéissait à son Père en s'éloignant de sa patrie , et se retirant chez les idolâtres , il était dés lors , selon la préparation de son cœur, obéissant jusqu'à la mort de la croix (Pliil. 'l) : c'est-à-dire, que dès lors il était disposé à être un jour crucifié, et à mourir par obéissance. Voilà, si mon obéissance est aussi parfaite qu'elle devrait Têtre , la disposition où elle me doit mettre. Il ne s'agit point actuellement d'endurer la mort pour me soumettre à l'obéissance, puisque je n'en ai pas l'occasion. Mais ce que je ne puis faire maintenant , faute d'occasion , je dois toujours être prêt à le faire si elle se présentait. Or, ai-je lieu de croire que je sois ainsi préparé , lorsque l'obéissance , dans les plus petites choses, me fait tant de peine? J'ai bonne grâce de me plaindre des ordres qu'on me donne et des règles qu'on m'impose : ai-je obéi jusqu'au prix de mon sang, jusqu'au sacrifice de ma vie ?

Troisième point. L'obéissance de Jésus-Ghrist fut bien récompensée par les merveilleux effets qu'elle produisit. Jamais il n'en fut de plus salutaires. 1° Ce divin Sauveur porta avec lui ses grâces de salut qui sanctifièrent l'Egypte , et se répandirent , dans la suite des années, sur tant de solitaires et de pénitents, dont les déserts furent remplis, et dont la vie angélique a fait l'édification et l'admiration de tout le monde chrétien. 2° Sa fuite le préserva de la fureur d'Hérode, et le déroba à la violence de ce persécuteur, qui cherchait à le perdre; tellement que, malgré toutes les mesures de ce roi barbare et impie, il échappa, par son obéissance, à cet horrible massacre»où Hérode, parmi tant d'innocents, prétendait l'envelopper.

Si je comprenais tous les avantages de l'obéissance religieuse, bien loin de regarder la sujétion où elle me réduit comme un joug pesant, et de m'en plaindre, je m'y soumettrais avec joie, et je ne voudrais rien faire qu'elle n'eût réglé et ordonné. C'est celte obéissance religieuse, qui relève toutes nos actions, même les plus indifférentes. Quoi que je fasse , dès que je le fais par obéissance, fût-ce la chose la plus basse en elle-même et la plus servile , mon obéissance la consacre, et lui donne un caractère particulier de sainteté. C'est cette même obéissance religieuse, qui attire sur nous les grâces de Dieu. Du moment que j'agis par l'ordre du Seigneur, ce que je fais est proprement son œuvre; et par là il se trouve engagé à m'accorder son secours et à récompenser ma fidélité. De là vient que les entreprises où nous sommes employés par l'obéissance, sont communément celles que Dieu bénit davantage, et qui réussissent le mieux, soit pour l'édification et le bien du prochain, soit pour notre propre avancement et notre propre consolation.

C'est encore cette obéissance religieuse qui nous préserve du plus dangereux ennemi que nous ayons à craindre dans la voie du salut et de la perfection, qui est notre volonté propre. Comme c'est une volonté aveugle et portée par sa pente naturelle au relâchement, il lui faut un guide qui la conduise et un frein qui la retienne. Or, l'obéissance lui sert de l'un et de l'autre, en la tenant étroitement liée

à la volonté divine. Sous la conduite et la direction de cette volonté de Dieu, toujours droite et toujours sainte , je suis en sûreté, parce que je ne puis m'égarer, tant que je marche dans le chemin où Dieu m'appelle et qu'il m'a lui-même marqué. Aussi n'y a-t-il point de vertu moins suspecte ni plus solide, que celle qui est fondée sur l'obéissance; mais toute vertu qui s'en écarte, n'est plus qu'une vertu apparente, et qu'une illusion.

Sont-ce là les avantages dont je suis touché, et que je me propose dans l'obéissance que je rends à mes supérieurs, ou que je reconnais devoir leur rendre? S'ils disposent de moi d'une manière conforme à mes vues et à liies désirs; et si, dans les règlements qu'ils font et les ministères où ils m'emploient, je trouve de quoi flatter ma vanité et de quoi contenter mon amour-propre, voilà par où l'obéissance me plaît. Mais qu'elle n'ait point d'autre bien pour moi que de m'éprouver et de me perfectionner selon Dieu et selon mon état; que je n'aie point d'autre fruit à en retirer que d'acquérir devant Dieu de nouveaux mérites, et de me procurer de sa part une plus grande abondance de grâces toutes spirituelles; que je n'y voie qu'une occasion favorable et un moyen très-efficace de rompre ma volonté , de l'assujettir et de me mettre en garde contre ses erreurs et ses égarements : c'est à quoi je suis peu sensible, et ce qui ne fait guère d'impression sur mon cœur. Qu'est-ce néanmoins que toute mon obéissance, si ce n'est pas là ce qui l'anime? Que me sert-il d'en avoir fait le vœu , et Tai-je dû faire par d'autres motifs que ceux-là? Quand j'y chercherai de pareils avantages, je les y trouverai; mais dès que j'y chercherai toute autre chose, par un juste châtiment de Dieu , je n'y trouverai point ce que je cherche, et souvent n'y trouverai-je que des sujets de peine, et des occasions de péché que je ne cherchais pas.

Conclusion. C'est par une providence toute spéciale sur moi , mon Dieu , que vous voulez prendre soin de toute la disposition de ma vie, et me déclarer sur chaque chose , par l'organe de mes supérieurs, vos divines volontés. Soit que vous me parliez immédiatement, ou que vous me parliez par eux, c'est toujours vous. Seigneur, qui me parlez, et vous qui me conduisez. Or, qui peut mieux me conduire que vous, et à qui puis-je plus sûrement me confier qu'à vous-même?

C'est donc, mon Dieu , sous votre conduite que je viens me ranger tout de nouveau ; mais , pour me confirmer dans cette voie de l'obéissance où je veux désormais rentrer, et d'où je ne veux ^lus sortir, donnez-moi. Seigneur, toute la simplicité et toute la docilité des enfants. Toute leur simplicité dans l'esprit, et toute leur docilité dans le cœur : car voilà le modèle que vous nous avez proposé dans votre Evangile, et sur lequel nous devons nous former. Avec cette simplicité d'un enfant, je ne raisonnerai plus tant sur ce qui me sera commandé; j'obéirai, et je vous laisserai examiner les vues et les inientions des personnes à qui j'obéis. Avec cette docilité d'un enfant , je n'aurai plus tant de dii'flcultés à opposer, ni tant de représentations à faire sur ce qu'on souhaitera de moi. Quand même, dans le secret de mon cœur, j'aurais peine à l'approuver,

j'agirai toutefois sans murmure, et je me tiendrai dans le respect et dans le silence.

Peut-être la prudence de la chair me fera-t-elle entendre que, de se renflre si dépendant, c'est s'exposer dans une maison à être chargé de tout ce qu'il y a de plus difficile et de plus pénible. Mais, quoi que ce soit, Seigneur, que m'importe, pourvu que mon obéissance vous honore, qu'elle me maintienne dans une sainte paix, qu'elle contribue à la satisfaction de ceux que vous avez établis pour me gouverner en votre nom, qu'elle serve à l'édification et au bon ordre de la communauté, qu'elle me porte à vous, et qu'elle m'y attache? A une àme obéissante et vraiment religieuse, toul est égal, ô mon Dieu ! dès que vous l'agréez, et que vous daignez nous en tenir compte.

TROISIE]yCE lyiEDITATIOlSr.

De la vie cachée de Jésus-Christ jusqu'au temps de sa prédication.

Et descendit eum illis , et venit Nazareth, et erat tuhditus iltit.

S'étant mis en chemin avec Marie et Joseph, il alla à Nazareth, et il lenr Hku soumis. (Loc.ch. 8.)

PREMIER POINT. Voici sans doute un des plus grands mystères de la vie de Jésus-Christ; et quelque obscur que ce mystère puisse être, je ne dois pas moins l'admirer que ceux qui ont le plus éclaté aux yeux des hommes. C'est la retraite où vécut ce divin Maître, jusqu'au temps de sa prédication. Cet Homme-Dieu qui était rempli de tous les trésors de la sagesse et de la science; qui possédait, dans un suprême degré, tous les dons de la nature et de la grâce; qui pouvait briller dans le monde, et s'attirer l'estime et la vénération de tous les peuples : cet Homme-Dieu qui, jusqu'à l'âge de trente ans, eût pu opérer tant d'œuvres merveilleuses pour la gloire de son Père; s'il eût pris soin de se faire connaître; qui eût pu convertir tous les pécheurs, tous les idolâtres ^ et répandre l'Evangile par toute la terre : cet Homme-Dieu, qui n'était même envoyé que pour cela, et qui, pour cela seul, était descendu du ciel, s'est réduit toutefois à une vie cachée; et de trente-trois ans qu'il avait à demeurer parmi nous, en a passé trente, dans le silence et la solitude, et n'en a réservé que trois pour se produire en public, et pour annoncer le royaume de Dieu.

Qu'a-t-il fait durant ces trente ans d'une vie particulière et retirée? // était soumis à Marie et à Joseph (Luc. 2) : voilà ce qu'on nous en a dit. Nous ne savons rien de tout le reste , et il a voulu l'ensevelir dans les ténèbres, en sorte qu'il n*y eût que Dieu qui en fût témoin. Conduite qui semble d'abord bien surprenante, mais dont le secret néanmoins n'est pas difficile à découvrir. Il a prétendu par là réprimer en nous ce désir de paraître, qui nous est si naturel, et qui cause tant de désordres dans les maisons religieuses. Il n'est pas possible qu'un religieux soit solidement à Dieu, si c'est un homme tout extérieur : et ^rien n'était plus capable de modérer

cet empressement de se montrer au monde et de s'y distinguer, que l'exemple d'un Dieu solitaire et volontairement ignoré du monde.

Car cet exemple m'ôtetous les prétextes que je pourrais avoir, et que l'amour-propre sait si adroitement nous suggérer, en nous persuadant qu'il y va de la gloire de Dieu , et que le salut du prochain y est engagé ; que c'est une nécessité , en telles el telles conjonctures; que la bienséance le veut ainsi, que cela sert à entretenir la charité, qu'il faut de la société dans la vie, qu'une si grande retraite nous rend inutiles et nous empêche de faire valoir les talents que nous avons reçus. Spécieuses raisons; mais dont je voudrais en vain m'autoriser.* Suis-je plus en état que Jésus-Christ de contribuer à la gloire de Dieu? Dois-je plus m'intéresser que lui au salut du prochain? Le monde a-t-il plus besoin de moi, et y suis-je plus nécessaire? connais-je mieux ce qui convient et ce qui ne convient pas? ai-je plus de zèle pour l'entretien de la société et de la charité? ai-je des talents plus relevés , et dont il y ait plus de fruits à espérer? Ame vaine , apprends à te détromper et à te confondre. Au lieu de ces maximes que m'inspire, jusque dans la religion, un esprit mondain, mon Sauveur est venu m'enseigner une roule toute contraire, et à laquelle je -dois m'en tenir : c'est d'aimer à être inconnu, à être oublié, à être délaissé, et délaissé même, nonseulement du reste des hommes, mais de la communauté où je vis; n'y étant chargé d'aucun autre emploi que de l'observation de ma règle , et n'y entrant dans aucune affaire, bien loin de m'embarrasser et de m'intriguer dans les affaires du siècle.

Telle doit être ma disposition, sans préjudice néanmoins de l'obéissance que je dois à mes supérieurs. S'ils veulent se servir de moi , soit au dedans, soit au dehors, il faut leur obéir, et m'acquitter le plus parfaitement que je pourrai des ministères où ils me destineront. Mais quand j'agirai de la sorte, et quand surtout je ne me produirai au dehors que lorsque mes supérieurs me l'ordonneront, et qu'autant qu'ils me l'ordonneront, j'y paraîtrai beaucoup moins; et y paraissant moins, Dieu n'en sera que plus gloiiûé, le monde que plus édiûé , les bienséances de mon état que mieux gardées, et toutes mes fonctions que plus fidèlement et plus saintement exercées. Je n'ai donc qu'à attendre en paix les ordres de la Providence ; et tant qu'elle me permettra de rester dans l'obscurité, je dois m'en réjouir, chérir ma retraite, et dire comme le prophète royal : y'ai choisi d'être abject et le demie) dans la maison de mon /)ieM(Psal.83).

Deuxième point. Quelles étaient les occupations de Jésus-Christ dans sa vie cachée? Si nous en jugeons par les apparences, ce n'étaient que des occupations basses en elles-mêmes, communes et servîtes, il travaillait avec Joseph, il partageait avec Marie les soins nécessaires pour le bon ordre de cette sainte famille, il exécutait ponctuellement ce que l'un et l'autre lui prescrivait, sans rien omettre ni rien négliger des moindres offices. Qu'était-ce là pour le Messie , pour l'envoyé de Dieu , pour le Fils unique de Dieu? Or Dieu, cependant, tirait autant de gloire de ces actions, que de tout

SDHÈME JOUR. 4Q5

ce que ce Sauveur des hommes devait faire dans la suite de plus grani]. Dieu les agréait , et le voyant adonné à de tels exercices, il disait déjà de lui, quoique avec moins de solennité et moins d'éclat qu'au jour de son baptême : Voilà mon Fils bien aimé, en quifai mis mes complaisances (Matth. 3). Pourquoi cela? parce qu'en toutes ces actions, Jésus-Christ se conformait au bon plaisir de son Père; parce que toutes ces actions étaient animées d'un esprit intérieur, et relevées par des vues toutes divines. De là vient qu'elles étaient si méritoires devant Dieu, et si agréables à ses yeux.

Il y avait en ce temps-là des princes sur la terre et des empereurs. Il y avait de fameux conquérants, qui remplissaient le monde de leur nom et du bruit de leurs actions héroïques. On parlait de leurs desseins, de leurs entreprises , de leurs faits mémorables. On les publiait partout, et on les exaltait : mais, dans l'estime de Dieu, ce n'était rien; et n'en étant ni le principe, ni la fin, il n'y avait nul égard. Au contraire, on ne parlait point de Jésus-Christ, on ne le connaissait point, on ne savait ni son nom, ni sa naissance, ni sa demeure, ni comment il vivait, ni à quoi il s'employait; il était dans un coin de la Judée comme s'il n'y eût point été ; mais Dieu tenait ses regards sans cesse attachés sur lui, et n'en retirait pas un moment les yeux. C'était un objet digne de l'attention de tout le ciel , et il ne faisait pas une action qui ne fût d'un prix infini.

Quel soutien et quel sujet de confiance pour une personne religieuse qui, dans son état, n'est employée qu'à des exercices dont le monde ne tient nul compte! Souvent même sont-ce les dernières fonctions d'une maison, et les plus humiliantes. Mais ce qui la console, et ce qui est en effet bien consolant pour elle, c'est la parole de l'Apôtre qu'elle s'applique à elle-même : Vous êtes morts, et votre vie est cachée avec Jésus-Christ en Dieu (Coloss. 3). Car, dès que c'est une vie cachée en Dieu , c'est une vie selon le gré de Dieu, par conséquent une vie toute sainte; et puisque c'est une vie cachée avec Jésus-Christ , c'est donc une vie toute conforme à la vie de Jésus-Christ, à son esprit et à ses sentiments. Or, quelle vie est plus à souhaiter pour moi , que celle qui m'unit de la sorte à mon Dieu , et qui me donne des rapports si étroits avec mon Sauveur et mon modèle? C'est là proprement la vie intérieure; et, dans une telle vie , y a-t-il rien de si vil en apparence et de si méprisable, que je ne doive estimer au-dessus de tout? Ce serait bien dégénérer de ma profession , si je réglais autrement l'estime que je fais des choses, que par la sainteté qui y est attachée, et par la volonté de Dieu que j'y accomplis. Avec l'une et l'autre, tout est d'une valeur inestimable , tout est grand.

Troisième point. De quel repos était accompagnée la retraite de Jésus-Christ, et quelle paix n'y goûtait-il pas? Inconnu au monde , il n'était point exposé à ses discours, ni sujet à ses contradictions. Dans l'étroite enceinte d'une maison pauvre où il se tenait renfermé, et où il se bornait à son travail , il n'avait point de part à tous les mouvements qui agitaient le reste des hommes; Il jouissait tranquillement du silence et du calme de sa solitude; et s'il s'entretenait , c'était dans le secret de son âme, avec son Père,

dont il recevait les plus sensibles et les plus douces communications.

De tous les biens que nous pouvons désirer sur la terre , il est constant qu'un des plus précieux, c'est la paix; mais il n'est pas moins certain que de tous les moyens pour acquérir celte paix , ou intérieure, ou extérieure, un des plus assurés, c'est une vie retirée et cachée. Le monde est comme une mer orageuse; au lieu que la retraite est comme un port et un asile où l'on est à couvert de tous les orages. Voilà par où les gens du monde estiment eux-mêmes la profession religieuse; et voilà ce qui leur fait dire en tant de rencontres, qu'un bon religieux, une bonne religieuse, sont mille fois plus contents dans leur cellule, qu'on ne l'est dans le tumulte et les embarras du siècle.

Les plus mondain? le disent, et, en cela, ils disent encore plus vrai que peut-être ils ne le pensent. Mais ils le diraient bien autrement, s'ils avaient en effet connu, par quelque épreuve, les douceurs solides que goûte une âme accoutumée à vivre seule , et qui sait se borner à cette vie particulière. Elle a ses occupations, qui lui ont été marquées par l'obéissance, ou qu'elle s'est tracées ellemême. Ce ne sont point des fondions d'éclat, et c'est par là justement qu'elles lui plaisent davantage. Elle s'en acquitte avec ûdéité ; mais, du reste , sans vouloir s'ingérer en aucune autre chose. Ainsi , elle est peu troublée de tout ce qui se passe dans le monde, et de mille événements qui sont ^ pour tant d'autres, une source d'inquiétudes et de chagrins. Souvent même n'en est-elle pas instruite, ni ne veut-elle pas s'en instruire. Et comment s'inquiéteraitelle de tout ce qui arrive au dehors , puisqu'à peine elle sait une partie de ce qui se fait auprès d'elle et dans l'intérieur de la communauté? Dès que les choses ne la regardent point, et qu'il ne s'agit ni de la charité, ni du bien commun de ia maison ; elle ne s'informe de rien , ni ne s'entremet en rien : car la retraite religieuse va jusque-là.

Ah 1 que de religieiix auraient mené dans leur état, et y mèneraient une vie paisible, s'ils avaient pris de bonne heure cet esprit de retraite, et s'ils savaient se renfermer dans eux-mêmes ! Mais il semble que nous nous soyons à charge à nous-mêmes, et que nous ne puissions demeurer avec nous-mêmes. On veut se mêler de tout. Pour cela i! faut se trouver partout. Si l'oû est arrêté, c'est une peine, et si Ton peut suivre son impétuosité naturelle, et aller où elle nous emporte, c'est encore le principe d'un plus grand mal. Car il n'est pas possible que la diversité des objets, que les différents intérêts où Ton entre, n'excitenl bien des désirs et bien des passions dont la paix du cœur est altérée. La clôture et la cellule s'adoucissent à mesure qu'on les garde ; mais c'est en les quittant trop souvent et trop longtemps, qu'on se les rend insupportables. Il y faut néanmoins revenir; et voilà ce qui cause les dégoûts et les ennuis. Nest-ce pas peut-être ce qui m'en a causé une infinité à moi-même? Pourquoi, sur la terre, chercher si loin mon boaheur, et hors de moi , lorsqu'avec Dieu, et avec sa grâce, je puif le trouver dans moi et au milieu de moi?

Conclusion. Soyez éternellement béni, Seigneur, de la miséricorde que vous m'avez faite, en me retirant dans votre maison. Ce n'est pas seulement, pour la ^^ie future et pour mon salut, un lieu de sûreté; mais c'est, pour tout le cours de cette vie présente, une demeure de paix. Il est vrai. Seigneur, qu'il y faut avoir un certain attrait et un certain goût; et ce goût de la retraite n'est pas une des moindres grâces que puisse recevoir de vous une âme religieuse. Vous me l'accorderez, cette grâce, puisque je vous la demande, et que vous savez combien elle m'est nécessaire.

Détachez mon cœur de tous les vains amusements qui peuvent le distraire et le dissiper, et qui ne l'ont en effet que trop dissipé et que trop distrait jusqu'à cette heure. Faites-le rentrer au dedans de lui-même, et inspirez-lui cet esprit intérieur, qui seul est capable de le tenir dans le recueillement et dans le calme. Toute autre chose où je voudrais établir mon repos en ce monde, peut me manquer; mais ma retraite ne me manquera point, et ce sera toujours ma ressource et mon refuge.

Vous surtout, mon Dieu, vous ne me manquerez point dans la vie la plus obscure et la plus cachée. Je vous y trouverai , et qu'aije à souhaiter de plus? C'est là que l'âme s'entretient avec vous, qu'elle vous parle et qu'elle vous entend , qu'elle vous possède et qu'elle vous goûte. Mais vous n'êtes point dans le bruit: du moins vous ne vi us y faites guère connaître, ni guère sentir. 0 mon Dieu 1 où serais-je bien sans vous , et où puis-je être mal avec vous? Que m'importe d'être connu du monde, honoré dans le monde, ou de ne l'être pas, si je vous ai toujours pour témoin, et si vous m'honorez de votre présence? Vous seul me tiendrez lieu de toutes choses; et, dans mon obscurité et mes ténèbres, je serai plus en état de vous dire sans cesse, avec la même consolation que vous le disait un de vos plus fidèles serviteurs : Mon Dieu et mon tout.

Page 1