CONSIDERATION
Sur les Conversations avec le Prochain,
IL y a peu d'ordres religieux où tout commerce avec le prochain soit absolument interdit. Dans la profession religieuse, comme ailleurs, on a certaines heures où l'on peut converser ensemble; et il n'est point même défendu d'avoir quelques connaissances au dehors, ni de les entretenir. Mais il est vrai, du reste, que, dans les conversations avec le prochain, il se glisse bien des abus où nous tombons très-communément, et dont nous ne pouvons mieux nous garantir que par trois règles générales, qui sont pour nous d'une extrême conséquence : la première, que nos conversations soient toujours accompagnées d'une modestie religieuse, et d'une sage retenue; la seconde, qu'elles soient solides et utiles; et la troisième , que la charité y règne , et qu'elle en éloigne tout ce qui est contraire à l'esprit d'union et de paix.
Premier point. Conversations accompagnées d'une sage retenue
Dtiurdaioue. — 4 32
et d'une modestie religieuse. Car de même qu'il y a , pour le^^ personnes du monde , des bienséances du monde, il y a , pour les religieux , des bienséances religieuses; et , par rapport à la manière de converser, il est constant que mille choses où Ton ne trouve point à dire dans un homme du monde, deviennent peu séantes dans un religieux , et sont même tout à fait répréhensibles. C'est donc particulièrement aux religieux que convient l'avis de l'Apôtre, lorsqu'il disait aux premiers (idèies : Faites voir en tout votre modestie (Philip. 4). Elle paraît dans l'air, dans le maintien , dans le geste , dans le ton de la voix , dans les termes et dans les expressions , dans tout l'extérieur. Ce n'est pas qu'elle ait rien d'afifecté ni de trop étudié : l'affectation n'est bonne nulle part. Mais, sans aucune contrainte ni aucune gêne, elle évite certains airs trop évaporés , certains mouvements trop précipités, certains gestes trop peu mesurés, certains éclats dé voix trop élevés, certaines paroles et certaines expressions trop familières, surtout avec des séculiers.
C'est une erreur dont se laissent prévenir bien des religieux , de se persuader que, par des conversations toujours enjouées et peu réservées, ils se rendent plus agréables au monde, et s'en attirent
{)lus aisément l'estime et la contiance. Le monde est, au contraire , e censeur le plus éclairé et le plus sévère que les personnes religieuses aient à craindre. Il sait parfaitement quelles mesures elles doivent garder, et quels égards elles doivent avoir à la sainteté de leur profession. Il y fait une réûexion particulière; et, tout libertin, tout déréglé qu'il est, il exige de~leur part une régularité et une circonspection qu'il porte même quelquefois jusqu'au scrupule.
Ainsi , dans les entretiens d'un religieux, le monde veut voir de la gravité, du recueillement, de la modération , de la discrétion, de la sagesse, et s'il en rencontre quelqu'un où il remarque tous ces caractères, c'est de celui-là qu'il s'édifie, et eu celui-là qu'il se confie. Tout autre ne lui est bon que pour l'amusement. On peut dire même qu'il n'est presque bon à rien autre chose dans l'intérieur d'une communauté. On le laisse parler et discourir tant qu'il lui plaît, et comme il lui plaît; mais ses discours, souvent sans ordre et sans règle, font peu d'impression, et l'on n'y donne qu'une attention très-légère.
Selon la maxime ordinaire , la bouche parle de Pabondance du cœur, et c'est encore une vérité, que le cœur se répand par la bouche. De là donc on peut idiiclure d'une personne religieuse trop vive et trop mondaine daur- Si façons de parler, qu'elle est déjà fort dissipée au dedans d'elh'-méme, et que, dans la suite, elle ne fera que se dissiper toujours 'lavantage. Une âme recueillie, et qui porte partout la présence et la vue de Dieu, ne s'abandonne point delà sorte à ses vivacités naturelles. Elle est honnête et affable; mais sans s'épancher tant au dehors, ni entrer en de si grandes agitations : elle n'est ni sau\au'e ni mélancolique; mais, au milieu de sa joie, et dans les démwnstrations qu'elle en donne, elle ne perd rien de tout le sérieux <|iii la doit tempérer : elle ne demeure point dans un triste et morin silence; mais elle ne cherche point aussi à tenir seule la conver^^aiion, ni à maîtriser tous ceux avec qui elle traite; elle dit siu ;> ement ce quelle pense, et laisse à
chacun le loisir de s'expliquer à son tour, n'interrompant jamais, et toujours plus prête à écouler qu'à se faire entendre. Qu'on éviterait de fautes dans la société, si l'on se formait sur ce modèle, et si l'on ne s'écartait jamais du respect chrétien et religieux qu'on se doit les uns aux autres!
Deuxième point. Conversations solides et utiles. Ce n'est pas à dire qu'elles doivent toujours rouler sur des matières spirituelles et de pure piété. Cela serait à souhaiter parmi des religieux; mais, après tout, comme la religion accorde quelques heures d'enlreliens pour récréer l'esprit et pour le relâcher, elle donne là dessus un peu plus de liberté; et ne défend point de mêler dans la conversation des sujets moins relevés et moins importants. C'est une tolérance raisonnable et très-convenable.
Mais, ce qui ne conviendrait en aucune sorte, ce serait, !<> qu'entre des personnes religieuses, on ne s'entretînt ordinairement que de bagatelles, et qu'on employât des temps considérables en de puérils et de vains discours ; 2o qu'on ne parlât que des affaires du monde , et de ce qui s'y passe ; qu'on ne s'assemblât que pour contenter sur cela sa curiosité, et pour entendre le récit de tous les bruits qui courent, et de toutes les nouvelles qui se répandent; 3o qu'aux heures mômes où le silence est ordonné , on se réunit plusieurs ensemble en des lieux particuliers, et contrôla Règle, pour se rapporter mutuellement tout ce qui se fait dans une communauté, et pour en raisonner fort inutilement; 4° que dans toutes ces conversations, soit particulières, soit publiques, on ne dît pas, peut-être, un mot de Dieu, ni qui pût portera Dieu; mais qu'on n'y débitât que des maximes toutes conformes à l'esprit du monde et à ses sentiments; 5" qu'on laissât tomber l'entretien dès que quelqu'un commencerait à le tourner sur les choses du ciel , et à y jeter quelques paroles d'édification ; qu'on en conçût du dédain, et qu'on en témoignât du dégoût et de l'ennui. Voilà, encore une fois, ce qui ne peut s'accorder avec la sainteté de l'état religieux.
Quand , après une conversation où l'on ne s'est rempli l'esprit que d'idées frivoles, on se trouve devant Dieu et dans la prière, sans goût, sans onction, sans attention , y a-t-il lieu d'en être surpris? Une bonne réflexion qu'on eût entendue dans un entretien plus solide, eût nourri l'âme, et eût allumé toute sa ferveur : car souvent il n'en faut pas davantage. Ces deux disciples à qui Jésus-Christ ressuscité se joignit sur le chemin d'Emmaûs , se sentaient tout brûlants de zèle, pendant qu'il conversait avec eux et qu'il leur expliquait les divines Ecritures. Mais que remporte-t-on delà plupart des conversations? un cœur vide, une imagination égarée, beaucoup d'indifférence et de sécheresse dans le service de Dieu. Il n'y a que trop de personnes religieuses qui pourraient en rendre témoignage.
Ce qui paraît encore plus à déplorer, c'est que des religieux aient quelquefois de longs entretiens, même avec des séculiers, sans jamais leur rien dire des vérités du christianisme, ni qui regarde le salut. On ciaint de les rebuter par ces sortes de discours, et qu'ils n'en fussent bientôt fatigués. Il est vrai qu'il y faut de la prudence.
et qu'on ne doit pas faire de la conversation une prédication perpétuelle. Mais d'ailleurs trois choses sont certaines, l» Les séculiers ne se rebutent point si aisément qu'on le pense , de ce que leur dit une personne religieuse, pour les édiQer et leur inspirer des sentiments chrétiens. Si c'était un homme engagé comme eux dans le monde qui leur tînt de pareils discours, peut-être en seraient-ils étonnés et en feraient-ils quelques railleries ; mais ils ne n çoivent pas de même ce qui vient de la bouche d'un religieux : ils y font plus d'attention ; et ils n'en ont que plus de respect pour lui, voyant qu'il parle conformément à son état, et qu'il s'acquitte en cela de son devoir. 2» Non-seulement ils ne s'en rebutent point; mais plusieurs mêmes en sont touchés : ils s'y affectionnent et en profitent; et s'ils avaient à se scandaliser, ce serait plutôt qu'un homme aussi étroitement dévoué à Dieu que l'est un religieux par sa profession, ne les fît jamais souvenir de leurs obligations envers ce premier Maître , et du soin qu'ils doivent prendre de le servir et de se sauver. 3" Enfin, supposé que de semblables conversations ne les accommodent pas , ce qui s'ensuivra de là , c'est qu'on les verra moins ; et c'était l'excellent principe de saint Ignace de Loyola. Ou les gens du monde, disait-il, m'écouteront volontiers quand je leur parlerai sur des sujets édifiants, et alors Dieu en sera glorifié, et j'aurai ce que je demande : ou, -dégoûtés de telles matières, ils s'éloigneront de moi , et alors ils me feront moins perdre de temps, et j'en irai moins perdre avec eux.
Et qu'est-il nécessaire, en effet, d'être tant dans le monde et avec le monde , si toutes les visites qu'on lui rend , ou qu'on en reçoit, ne contribuent ni à sa sanctification, ni à la nôtre? est-ce à cela que des personnes religieuses doivent passer presque toutes leurs journées ? Autant, et beaucoup mieux , vaudrait-il demeurer dans la retraite, et, selon l'expression de Jésus-Christ, laisser les morts ensevelir leurs morts (Matth. 8). Les apôtres parcouraient le monde mais pour y enseigner, pour y catéchiser, pour y annoncer le royaume de* Dieu. Voir autrement le monde, c'est, malgré le renoncement qu'on a fait au monde, être encore tout mondain, et plus , peut-être, qu'on ne l'eut été dans le monde même.
Troisième point. Conversations charitables et sans offense de personne. Le Sage a dit en général : Que celui qui ne pèche point dans ses paroles, est un homme parfait ; mais on peut dire, en particulier, au regard de la charité, que c'est une grande perfection , et une vertu bien rare , de ne la blesser jamais dans les entretiens. Car voilà, dans les maisons même religieuses, le plus commun et le plus dangereux écueil qu'elle ait à craindre Elle s'y trouve altérée en diverses manières, dont les plus ordinaires sont :
1° Les impatiences naturelles et les chagrins de certains esprits colères et brusques, qui ne savent s'exprimer sur rien en des termes de douceur. On ne peut presque leur parler, sans s'exposer à une réponse désagréable ; et l'on a beau prendre toutes les précautions possibles, il y a toujours de leur part quelque rebut à essuyer.
2o Les contestations qui naissent, et les disputes où l'on s'échauffe de part et d'autre. Cela vient surtout de deux sortes de caractères
très-fâcheux dans le commerce de la vie : les premiers sont contredisants, elles seconds sont opiniâtres. D'où il arrive que les uns, par un esprit de contradiction, formant toujours des diificullés sur ce qu'on leur dit , et les autres, par un esprit d'opiniâtreté, ne voulant jamais céder, ni reconnaître qu'ils se soient trompés , on s'échappe en bien des paroles dont les cœurs sont piqués et ulcérés.
3o Les railleries, soit qu'on soit trop libre à les faire, ou qu'on soit trop délicat à s'en offenser. Car il y a des esprits d'une telle faiblesse, qu'il ne faut qu'un mot pour les choquer : comme il y en a aussi qui se laissent tellement aller à une envie démesurée de railler de toutes choses et de quiconque, qu'ils le font sans ménagement et sans égard. Pourvu qu'ils se contentent, ils n'examinent rien davantage , et ne s'inquiètent guère si quelqu'un en a de la peine. Cette peine toutefois n'est que trop réelle; et quoiqu'elle puisse être mal fondée , et que souvent, dans celui qui la ressent, ce ne soit que l'effet d'une trop grande sensibilité, il faudrait néanmoins prendre garde : et non-seulement la charité religieuse, mais la seule humanité le demanderait. Bien loin de cela, on prend plaisir à se jouer d'une personne ; on en fait tout le sujet de l'entretien, et , à ses dépens , on se donne une récréation et un divertissement peu sortable.
4» Les jugements et les murmures , ou contre des supérieurs , on contre ceux qui se trouvent chargés de quelque office dans la communauté , ou contre des particuliers, dés qu'on n'approuve pas une chose (et combien y en a-l-il qui soient approuvées de tout le monde?). Quoi qu'il en soit, dès qu'une chose déplaît, on ne peut s'en taire. Du moins si l'on en parlait dans la vue de quelque utilité qui en dût revenir; mais on sait assez que tout ce qu'on dira ne produira rien. Pourquoi donc entre-t-on là-dessus en de si longues explications ? par une maligne satisfaction qu'on goûte à déclarer ses sentiments, et par un secret penchant à condamner et à censurer.
5o Les médisances. Ce point est plus important, et les religieux n'ont pas moins à se précautionner là-dessus que les gens du monde. Sur tout autre article, on a communément dans la religion la conscience plus timorée et plus étroite; mais sur l'article de la médisance, les plus réguliers et les plus sévères ont quelquefois une conduite et des principes bien larges. Il y a peu de conversations où il ne soit parlé du prochain ; et par un malheureux enchaînement, quand une fois on a commencé , on ne cesse point , qu'on n'ait dit tout ce qu'on prétend savoir, et qu'on devrait tenir secret.
La charité doit corriger tout cela , et bannir tout cela des conversations chrétiennes , à plus forte raison des conversations religieuses. Point d'amertume dans les paroles , ni de brusquerie. On n'est pas toujours maître d'empêcher que certains mouvements ne s'élèvent dans le cœur ; mais au moins faut-il avoir assez d'empire sur soi pour les tenir cachés au dedans , et pour n'en rien faire paraître. Point de contradictions trop fortes, ni d'altercations. Chacun a sa pensée, et chacun peut la produire, quoique contraire à la pensée des autres ; mais , du moment que la question commence à dégénérer dans une espèce de différend, et qu'on le remarque, il
vaut incomparablement mieux se renfermer dans le silence et ne pas poursuivre, que de s'obstiner, par une fausse gloire , à remporter un vain avantage, et d'être parla un sujet de discorde. Point de traits railleurs et piquants. Un mol assaisonné d'un certain sel et dit agréablement, n'est pas toujours condamnable, pourvu que personne n'y soit intéressé, ou que celui qui pourrait y avoir quelque intérêt prenne bien la chose, et n'en témoigne aucun déplaisir. Mais après tout, une raillerie trop fréquente a souvent de fort mauvais effets; et il le faut point alléguer pour excuse qu'il n y a rien en ce qu'on dit, que d'indifiérent et que d'innocent. Ce n'est plus une railliTie indifférente ni innocente, dès que la charité en souffre; or, il n'est presque pas possible qu'elle n'en souffre par l'extrême délicatesse de la plupart des esprits qui s'offensent aisément, et ressentent très-vivement les moindres atteintes. Point de murmures ni de plaintes, du moins dans les entreliens publics. Si l'on voit quelque chose à reprendre, on peut en secret s'en expliquer avec une personne de confiance, soit supérieure, ou autre; mais de s'en déclarer hautement et devant toute une assemblée, c'est une espèce de révolte, ou c'est, en quelque manière, vouloir l'exciter. Enfin, point de médisances: car, si la médisance est un péché grief dans des séculiers , qu'est-ce dans des religieux? Parlons bien de tout le monde ; ou, si nous n'avons rien de bon à dire, taisons-nous. En gardant ces règles , on se préserve d'une infinité de désordres, on rend la société religieuse également édifiante et douce, et c'est ainsi que se vérifie la parole du prophète royal : Quel avantage et quel bonheur pour des frères , de vivre ensemble et dans une sainte union (Psal. 1 32) !
De la Charité de Jésus-Christ dans sa vie agissante.
Hoc est prœceplum meum , ut diligati* invicem , aient dilexi toi.
Voilà mon commaiidement : c'est que vous vous aimiez les uni les autres comme je vous ai aimés. iJo*n., cb. 15.)
PREMIER POINT. Après avoir passé trente années dans l'obscurité de la retraite , Jé.-us-Glirisl enfin se montra au monde pour y prêcher son Evangile, et voilà ce que nous appelons sa vie agissante. Il eut à traiter avec toutes sortes de personnes, et c'estlà sans doute qu'il trouva de quoi exercer toute sa charité. Car cette vertu est plus nécessaire qu'aucune autre pour converser avec les hommes, et sans elle il n'y a point de société qui puisse subsister Or, la charité de Jésus-Christ, dans le cours de sa prédication , eut surtout trois qualités qui doivent me servir de modèle : car ce fut une charité douce, une charité bienfaisante, et une charité universelle. Telle doit être la mienne envers le prochain;
et s'il y manque un seul de ces caractères, ce n'est plus une charité chrétienne et religieuse.
Ce fut donc d'abord une charité douce que celle de Jésus-Christ, et cette douceur parut en tout : dans ses manières extérieures, dans sa retenue et sa modération inaltérable. Que n'eut-il point à endurer de la part d'un peuple grossier et incrédule à qui il aniionçait ses divines vérités? avec quelle condescendance ménageait-il tant d'esprits opposés, et s'y accommodait-il pour les persuader et pour les gagner? combien de rebuts essuya-t-il sans se plaindre, combien de résistances et de contradictions? Qu'était-ce que ses apôtres? de pauvres pêcheurs , des hommes sans nom, sans éducation , sans étude, sans intelligence. Que ne lui en coûta-t-il point pour les former? Souvent ils ne comprenaient pas ce qu'il leur disait, et pour se faire mieux entendre à eux, il leur répétait plusieurs fois les mêmes choses, et les leur expliquait tout de nouveau; souvent ils avaient ensemble des contestations et des disputes, et il s'employait à les apaiser : vivant avec eux, malgré le dégoût qu'ils lui devaient causer, se communiquant à eux , et, bien loin de se tenir importuné de leur présence, voulant sans cesse les avoir auprès de lui.
Ainsi, il a bien pu nous dire ce qu'il dit en effet dans son Evangile : Apprenez de moi combien je suis doux et pacifique (Malth. 11); et en même temps, apprenez comment vous devez l'être vousmêmes. L'ai-je appris jusques à préseiil? ai-je appris à supporter les faiblesses des autres? Il faut bien qu'ils supportent les miennes; et n'est-ce pas une des plus grandes injustices, quand je veux qu'ils me fassent grâce sur une infinité de choses qui m'échappent, et que je ne leur fais grâce sur rien? Ce sont leurs mauvaises qualités qui doivent servir à perfectionner et à purifier ma charité , au lieu de l'affaiblir. Car, si je n'étais obligé d'avoir de la cliarité et de la douceur, que pour des gens accomplis et à qui rien ne manque, tout ce que j'en aurais, ne serait de nul mérite : ou, pour mieux dire, je n'en aurais pour personne, puisqu'il n'y a personne sans défaut. Si je n'avais à vivre qu'avec des anges ou avec des hommes impeccables, cette charité douce et patiente ne me serait pas nécessaire , parce qu'elle ne me serait de nul usage. Mais j'ai à vivre avec des esprits qui ont leurs idées particulières, comme nous avons chacun les nôtres; qui ont leurs humeurs, leurs préjugés, leurs erreurs. D'entreprendre de les changer, c'est ce qui ne m'appartient pas, et de quoi je ne viendrais pas à bout. Il ne me reste donc, pour le bien de la paix et pour rentretien de la charité, que de m'accommodera eux, autant qu'il est possible, et de les gagner par ma douceur.
Bienheureux les débonnaires, parce qu'ils posséderont toute la terre (Matth. 5) , c'est-à-dire , qu'ils se réconcilieront tous les cœurs. Suis-je de ce nombre; ou plutôt, combien là-dessus ai-je de reproches à me faire? combien de fois, au lieu d'user envers le prochain d'une charitable indulgence, lui ai-je fait ressentir mes dédains et mes hauteurs? combien à son égard m'est-il échappé, et m'échappe- 1- il sans cesse de paroles aigres, de manières brusques, de mépris 1 Souvent même je n'y fais nulle attention, et je
ne crois pas qu'il y ait rien en tout cela dont on doive s'offenser. Ce serait bien pis si je venais, comme quelques-uns, à m'en applaudir et à m'en savoir bon gré. Voilà ce qui trouble toute une communauté ; voilà ce qui y fait naître les divisions, et ce qui y cause jes différends et les démêlés. Un peu plus d'empire sur moi-même préviendrait tous ces maux ; et qu'y a-t-il que je ne dusse sacrifier pour les arrêter?
Deuxième point. La même charité qui fit supporter à Jésus-Christ, avec tant de douceur et tant de patience, les imperfections de ceux avec qui il eût à converser et à traiter, lui ût encore employer son pouvoir tout divin à les combler de ses grâces. Car ce fut une charité bienfaisante. // parcourait les villes et les bourgades en faisant du bien à tout le monde (Act. 10), chassant les démons, consolant les affligés, guérissant les malades, ressuscitant les morts, annonçant le royaume de Dieu , et travaillant sans relâche au salut des âmes.
Je ne suis pas en état de faire, comme Jésus-Christ, des miracles en laveur du prochain. Il ne dépend pas de moi de rendre, comme ce Dieu sauveur, la vue aux aveugles, l'ouïe aux sourds, la parole aux muets, la santé aux paralytiques et aux moribonds. Mais du reste, il y a chaque jour, surtout dans une communauté, mille occasions de se rendre des services mutuels, de s'entrobliger et de s'enfr'aider. Or, voilà ce que fait la charité chrétienne, à plus forte raison la charité religieuse. Ai-je lâ-dessus tout le zèle et toute l'ardeur nécessaire? ne suis-je point de ces âmes indifférentes qui ne sont occupées que d'elles-mêmes, et qui ne veulent se gêner en rien pour faire plaisir aux auires? Si par mon office, je me trouve dans une obligation particulière de leur prêter secours et de pourvoir à leurs besoins, comment est-ce que je m'en acquitte? le fais-je avec exactitude? le fais-je volontiers et avec affection? Du moins suis-je assez charitable pour leur souhaiter le bien que je ne puis leur procurer? le suis-je assez pour prendre part à celui qui leur arrive, et pour m'en réjouir? le suis-je assez pour compatir à leurs maux et pour entrer dans leurs peines, lorsqu'il leur survient quelque affliction et quelque disgrâce? Car la charité exige tout cela de moi.
Mais n'est-ce pas en tout cela que je l'ai mille fois blessée et que je la ble-se encore? Je n'ai que trop de vivacité quand il s'agit de moi-même , et je ne porte que trop loin les devoirs de la charité, quand je demande qu'on l'exerce à mon égard, et que je crois qu'on me la refuse. Je ne lui prescris point alors de bornes, et je suis si touché de ne la trouver pas toujours disposée à me servir 1 Est-ce ainsi que je la pratique envers les personnes à qui je la dois partant de titres? Tout me coûte, dès qu il est question d'autrui. Au lieu de leur faire tout le bien qui est en mon pouvoir, peut-être enviéje celui qu'on leur fait, et peut-être, en certaines rencontres, voudrais-je les traverser et y mettre obstacle. Au lieu de les prévenir sur les choses mêmes où nul devoir propre et personnel ne m'engage, combien peut-être, dans mes fonctions et mes emplois, me suis-je rendu difficile à leur accorder ce qui était de ma règle et de
mon ministère? Au lieu de m'inléresser dans leurs peines , et de chercher à les adoucir, n'en ai-je point eu peut-être une joie maligne, et n'en ai-je point même été quelquefois le sujet iJésus-Christ nous a expressément avertis que nous serions traités de son Père, comme nous aurions traité nos frères et les siens. Suivant cette mesure, qu'aurais-je à espérer de Dieu, et avec quelle assurance pourrais-je le prier de répandre sur moi l'abondance de ses grâces, si j'avais toujours un cœur aussi resserré que je l'ai eu à l'égard de ses membres et de ses enfants?
Troisième point. En quoi la charité de Jésus-Christ fut enfin plus admirable, c'est dans son étendue : car ce fut une chanté universelle. Comme il avait été envoyé de son Père pour tous les hommes, et que c'était en vue de son Père qui les aimait, il se partageait également entre tous; et leur donnait à tous ses soins, sans acception de personne. Juifs et Gentils recevaient de lui les mêmes instructions et les mêmes guérisons, tant de l'âme que du corps. On ne le vit jamais ni se rebuter de la misère et de la pauvreté des uns, ni se laisser préoccuper en faveur des autres par leur éclat et leur opulence. Ceux-là mêmes qui se déclaraient le plus ouvertement et avec plus d'injustice contre lui, il était disposé à leur faire tout le bien qu'ils en pouvaient attendre, et il ne tenait qu'à eux, en recourant à ce divin Maître, d'en obtenir toutes les grâces dont il était le dispensateur. Non-seulement il y était disposé, mais pour cela il les appelait, il les invitait et les recherchait. Si je ne porte jusque-là ma charité pour le prochain , je nai qu'une charité imparfaite, ou je n'ai môme qu'une fausse charité, parce que ce n'est point une charité chrétienne. Car la charité chrétienne nous fait aimer le prochain par rapport à Dieu et en vue de Dieu. Or, ce motif n'est point limité, et vouloir le restreindre à certains sujets, sans l'étendre aux autres, c'est le détruire absolument et l'anéantir.
Aussi le Fils de Dieu , et après lui les apôtres en nous recommandant la pratique de la charité comme une de nos obligations les plus essentielles, se sont-ils servis d'un terme commun : Aimez vos frères, aimez votre prochain. Cette qualité de frère, de prochain, ne convient pas moins à l'un qu'à l'autre, et par conséquent, elle ne nous oblige pas moins envers l'un qu'à l'égard de l'autre. Si vous ne faites du bien, ajoutait le Sauveur du monde, et si vous n'êtes préparés à en faire qu'à ceux avec qui vous êtes liés d'une société plus étroite, qu'à vos amis, par où différez- vous des païens? car ils ont comme vous leurs connaissances, leurs amitiés, leurs liaisons. Or, la charité évangélique doit avoir un caractère de distinction et de sainteté, qui la relève au-dessus d'une charité purement humaine, telle qu'était celle du paganisme, et telle qu'est encore celle du monde. C'est pourquoi le Sauveur des hommes, dans le commandement qu'il nous l'ait de nous aimer les uns les autres, et qu'il appelle son précepte et sa loi, comprend même ceux qui se tournent contre nous et dont nous avons reçu les plus sensibles offenses : Bénissez ceux qui vous maudissent, souhaitez du bien à ceux qui vous veulent du mal , priez pour ceux qui vou*
persécutent (Luc. 6). Que ce degré est éminent, mais qu'il est rarel Tout rare néanmoins et tout émineiit qu'il est, c'est un devoir nécessaire : et le christianisme, ni conséquemment la religion , ne reconnaît point d'autre vraie charité que celle-là : Dieu n'en récompense point d'autre.
Où en suis-je donc, et comment est-ce que je satisfais à cette obligation ? Car, ce que Jésus-Christ nous a lui-même annoncé , qu'il viendrait des temps où la charité de plusieurs se refroidirait, ne s'accom|)lit pas seulement parmi les gens du monde, mais parmi les religieux. Elle ne s'y refroidit en effet que trop ; et autant qu'elle s'y refroidit, elle s'y rétrécit. On a ses inclinations et ses antipathies; et selon cette difîérence de sentiments, ou tient une conduite toute différente. On a ses amis particuliers pour qui l'on n'épargne rien; mais on ne s'intéresse guère à ce qui regarde tout le reste de la communauté. Dans un office où l'on doit à chacun les mêmes soins, on a ses prédilections, et tandis qu'on est d'une attention et d'une vigilance inCuie en faveur de quelques-uns, on est d'une négligence et d'une difficulté extrême envers les autres. Se sent-on blessé en quelque chose? on a ses ressentiments et s?s peines dans le cœur; et au lieu que la charité devrait les étouffer, on sait bien , dans l'occasion, user'de retour et les faire connaître.
Ce qui est encore très-ordinaire, et ce qui renverse tout l'ordre de la charité, c'est qu'on se montre plein de douceur et plein de zèle pour les étrangers, pour toutes les personnes du dehors; et qu'on n'a que de la froideur, et quelquefois de l'amertume pour ses frères , avec qui néanmoins on est uni par des liens si intimes et si sacrés. Où est la charité de Jésus-Christ? Car ce ne l'est pas là. Elle n'est qu'en certaines âmes, dont Dieu, pour notre édification, nous met les exemples devant les yeux. N'en ai-je pas vu moi-même, et n'en vois-je pas? Il semble que ce soit la charité même; ou il semble que leur charité se déploie sans cesse et se multiplie, à mesure qu'Use présente des sujets sur qui l'exercer. On les admire : mais y en a-t-il beaucoup qui les imitent? Que me sert toutefois de les admirer, si je ne travaille pas à les imiter?
Conclusion. Dieu de charité. Seigneur, c'est dans les maisons religieuses que vous avez voulu conserver l'esprit de votre Kglise naissante, et de ces premiers chrétiens qui la composaient. Or, ils n'étaient tous qu'un cceur et qu'une àme ; et comment, sans la charité, puis-je donc être vraiment religieux? Il n'est pas en mon pouvoir de concilier ainsi tous les cœurs, et de les réduire à cette conformité parfaite et à celte sainte unité; mais j'y dois au moins disposer le mien, je l'y dois former, et ce sera l'effet de votre grâce.
Donnez-moi, mon Dieu, cette charité patiente qui ne s'altère de rien, cette charité bienfaisante qui ne refuse rien, cette charité universelle qui n'excepte rien. Ah! Seigneur, quelque patiente que puisse être ma charité envers mes frères, jamais le sera-t-elle autant que la vôtre envers moi , et jamais aurais-je autant à supporter de leur part, que vous avez eu jusques à présent à supporter de moi? Quoi que je fasse pour eux, ou que je désire de faire en vue de vous, jamais égalera-t-il tout ce que j'ai reçu de votre inhnie libéralité?
Et dois-je enfin compter pour beaucoup d'étendre mon zèle sur tout ce qu'il y a de personnes avec qui j'ai à vivre, et do sujets qui me sont présents, après que vous avez rempli de votre miséricorde toute la terre, et que vous avez étendu votre amour jusqu'à ceux mêmes qui vous ont crucifié ?
Si donc, sur la charité que je dois à mon prochain, aussi bien que sur toutes les autres vertus, je vous envisage. Seigneur, comme mon modèle, j'ai bien à me confondre du peu de ressemblance qui se trouve entre vous et moi. Mais ce qui redouble ma confusion, et ce qui doit y mettre le comble , c'est que je sois si froid et si lent aux exercices de la charité, quand vous voulez bien accepter tout ce qu'elle me fait faire, comme étant fait à vous-même; quand vous ne dédaignez pas d'en être le motif, que vous m'en savez gré, et que vous m'en faites un mérite auprès de vous. Hé! mon Dieu, si je vous aime , comment puis-je ne pas aimer ceux que vous avez substitués en votre place? Or, ne sont-ce pas mes frères, et n'est-ce pas vous-même que j'aime dans eux? n'est-ce pas à vous-même que je rends dans eux tous les bons offices que la charité m'inspire? Que me faut-il autre chose pour m'engager? Un cœur est bien peu sensible pour vous, Seigneur, si celte seule considération ne lui suffit pas.
Des douleurs intérieures de J.-C, dans sa Passion.
Tune ait illis : Tristis est anima mea usque ad mortem.
Alors il ienr dit : Je sois dans une tristesse mortelle. (Hattb., ch. S6.)
PREMIER POINT. Jésus-Chrlst devait être notre modèle en tout, et il a voulu dans sa passion nous apprendre comment nous devons nous comporter dans les peines et les afflictions de la vie. 11 y en a de deux sortes : d'intérieures, qui n'atiligent que l'âme, et d'extérieures, qui affligent les sens. Or, les unes et les autres me fournissent la matière de deux importantes méditations; et quant à ce qui regarde d'abord les peines intérieures du Fils de Dieu , elles se réduisent à trois espèces, que les évangélistes nous ont marquées , et qui sont , la tristesse, l'ennui , la crainte.
De quelle tristesse est-il tout à coup accablé, lorsqu'après la dernière cène, qu'il avait faite avec ses apôtres, il va au jardin de Geihsémanil à peine peut-il se soutenir lui-même, et, selon qu'il le déclare aux trois disciples qu'il a choisis pour l'accompagner, la douleur qui le presse est si violente , qu'elle serait seule capable de lui causer la mort : Mon âme est triste, leur dit-il, et c'est une tristesse à en mourir. Voilà par où a commencé cette sanglante passion qu'il a endurée pour moi. Ce n'était point assez qu'il livrât son sacré corps au supplice de la croix : il fallait que son âme fût livrée aux plus rudes combats, et qu'elle en ressentît les plus vives et les plus douloureuses atteintes. C'était une partie, et môme la principale partie de la satisfaction qu'il devait à son Père pour les péchés des hommes , parce que c'est dans le cœur que le péché est
conçu, et que c'est proprement l'âme qui, par le dérèglement de la volonté , le commet.
Quoi qu'il en soit, que fait-il dans cette tristesse qui l'abat, et qu'il ne pourrait porter sans un miracle? A-t-il recours aux vaines consolations du monde? Gherche-t-il au moins quelque soulagement et quelque appui auprès de ses apôtres? Se laisse-t-il aller à l'impatience et aux plaintes, et pour décharger son cœur du poids qui le presse, s'épanche-t-il en de longs discours? deux ou trois paroles, c'est tout ce qu'il dit de son état. Du reste, sans s'arrêter avec ses disciples, il se retire à l'écart, il va prier, il y pas>e trois heures entières : le ciel est tout son refuge et tout son soutien ; et soit qu'il en soit écouté, ou qu'il paraisse ne l'être pas, il y met toute sa confiance et n'a point d'autre sentiment que d'une soumission parfaite et d'une pleine résignation : Mon Père , qu'il en soit comme vous l'ordonnez , et non comme je le veux (Matth. 26).
Quelque exempte que semble la profession religieuse des chagrins de la vie, il y a dans la religion , aussi bien qu'ailleurs, des jours pénibles et des temps de tristesse. On a partout de mauvais moments, et j'ai les miens comme les autres. Nous sommes même tellement nés , que si nous n'avons pas de vrais sujets de chagrin , nous nous en faisons d'imaginaires, ^ans examiner ce qui attrista le Fils de Dieu au point où il le fut et où il témoigna l'être, nous ne pouvons douter que sa douleur n'ait été aussi véritable dans son principe et aussi raisonnable, qu'elle était amère et sensible dans ses effets : au lieu que ce qui fait, en mille rencontres, toute ma peine, ce n'est qu'une idée et qu'un fantôme; ce n'est que ma délicatesse extrême, que mon humeur inquiète , que mon orgueil, que mon amour-propre. Car, si je veux bien rentrer en moi-môme et sonder le fond de mon cœur, je trouverai que c'est là communément ce qui le remplit d'amertume. Pourquoi êtes-vous triste, ô mon âme! et pourquoi vous troublez-vous (Psal. 41)? c'est que vous êtes ingénieuse à vous tourmenter, souvent sans raison, et même contre toute raison.
Mais , soit que mes chagrins soient bien ou mal fondés, comment est-ce que je les supporte? Combien de réflexions également inutiles et affligeantes , dont je me ronge en secret? Combien de vaines distractions que je tâche à me procurer, et au dedans, et au dehors , sous le spécieux prétexte de guérir mon imagination , et de la détourner des objets dont elle est frappée? Combien quelquefois de dépits et d'animosités contre les personnes à qui j'attribue ma peine et que j'en crois être les auteurs ? A l'égard même de ceux qui, conslarament et de ma propre connaissance, n'y ont nulle part, combien m'échappe- t-il d'impatiences et de termes offensants, comme si je m'en prenais à eux, et que je fusse en droit, parce que je souffre , de les faire souffrir?
0 que ne suis-je soumis comme Jésus-Christ 1 Si je savais me taire, et me tenir dans un silence chrétien et religieux; si je me retirais dans l'intérieur de mon âme, et si j'y renfermais toutes me? peines ; si , pour répandre mon cœur, je n'allais qu'à Dieu , et je i»t voulais point d'autre consolation que celle qu'on goûte dans la prière et avec Dieu, que de fautes j'éviterais! que d'inquiétudes
et d'agitations je m'épargnerais l L'ange du Seigneur viendrait, et il me conforterait; ou plutôt, le Seigneur descendrait lui-même avec toute l'onction de sa grâce. 11 me servirait de conseil, d'ami, de confident. Il appliquerait le remède à mon mal; et s'il ne lui plaisait pas de m'en accorder l'entière guérison,du moins il l'adoucirait et me le rendrait, non-seulement plus tolérable, mais salutaire et profitable, fêtais dans le dernier abattement, disait le prophète royal , et je croyais que rien ne pouvait me consoler; mais je me suis souvenu de Dieu , et tout à coup, cette vue de Dieu m'a remis dans le calme et dans la joie (Psal. 76). Voilà ce que ce saint roi avait pins d'une fois éprouvé : pourquoi ne l'éprouveraisje pas de même?
Deuxième point. Une autre peine intérieure dont le Sauveur des hommes se sentit atteint , ce fut l'ennui. Il commença à s'ennuyer {^a-rc. 14), dit l'évangéliste : c'était une suite naturelle de la tristesse qui l'accablait; tout lui devint insipide, et il ne prit plus dégoût à rien. Ces grands motifs qui l'avaient auparavant animé et si sensiblement touché , sans rien perdre pour lui de leur première force , perdirent du reste toute leur pointe : ils le soutenaient toujours , mais sans aucun de ces sentiments, ni aucune de ces impressions secrètes qui excitent une âme et l'encouragent; tellement qu'il se trouvait comme abandonné à lui-même et à la désolation de son cœur. Etat mille fois plus difficile à porter que toute autre peine, quelque violente d'ailleurs qu'elle puisse être; état où se trouvent encore, de temps en temps, une inflnité de personnes dévotes et religieuses.
Il y a des temps où l'on tombe dans le dégoût de tous les exercices de piété et de religion. Rien n 'affection ne, rien ne plaît; on est rebuté de l'oraison , de la confession , de la communion , des lectures spirituelles, de toutes ses observances et de toutes ses pratiques; peu s'en faut qu'on n'en vienne quelquefois jusqu'à se dégoûter même de sa vocation, et à concevoir certains regrets de ce qu'on a quitté dans le monde. N'ai-je point été bien des fois en de pareilles dispositions, et n'y suis-je point encore assez souvent? Si ce n'est point moi qui me suis réduit là par un relâchement volontaire, je ne dois point m'en afQiger ; ce sont alors des tentations qui me peuvent être très-salutaires, et dont il ne tient qu'à moi de profiter au centuple, en donnant à Dieu, par ma constance, la preuve la plus certaine de ma fidélité. Mais le mal est que ce dégoût et cet ennui ne vient communément que de moi-même, que de ma négligence et de ma tiédeur. Je ne voudrais pas me faire la moindre violence pour me réveiller et pour m'élever à Dieu. Est-il surprenant alors que le poids de la nature m'entraîne? et dois-je m'ôtonner que, Dieu ne se communiquant plus à moi , parce que je m'attache si peu à lui, je ne fasse que languir dans sa maison, et que le temps que je passe auprès de lui, me semble si long? Ah I les heures me paraissent bien courtes partout où je satisfais mon inclination.
Il est vrai, néanmoins, et il peut arriver quelquefois que ce ne soit pas par ma faute que je tombe dans cette langueur, et que je
sens cet éloignement des choses de Dieu; mais sais-je me rendre cette épreuve aussi utile qu'elle le peut être? Je pourrais sanctifier mon ennui môme et mon dégoût; je pourrais m'en faire un moyen de pratiquer les plus excellentes vertus, la patience, la pénitence, la persévérance. Ce n'est pas un petit mérite devant Dieu , que de savoir s'ennuyer pour Dieu; ce n'est pas une petite perfection, que d'avancer toujours, malgré l'ennui, dans la voie de la perfection. C'a été le don des saints, et ce n'est guère le mien; dès qu'un exercice commence à me déplaire, ou je le laisse absolument, ou je ne m'en acquitte que très-imparfaitement; je me fais, du dégoût où je suis, une niison de me relâcher : au lieu que je devrais, avec la la grâce du Dieu qui m'éprouve dans ce dégoût, et par ce dégoût, recueillir toute ma force, et mélever au-dessus de moi-même. Jamais David ne glorifia plus Dieu qu'en lui disant ; Vous vous êtes retiré de moi. Seigneur; et moi, je ne me suis point retiré de vous ni de vos commandements {V?,d\. 118). C'est là que je donnerais à Dieu plus de gloire; c'est là que j'amasserais des trésors infinis de mérites.
Troisième point. Un troisième sentiment dont le cœur de Jésus- Christ fut pressé et serré, c'est la crainte et la vive répugnance. Au milieu des ténèbres de la nuit qui l'environnaient, et dans ce lieu désert où il s'était retiré, toute l'idée de sa passion lui vint à l'esprit; et se trouvant â la veille d'une mort, si ignominieuse et si douloureuse, il s'en fit une image qui le saisit de frayeur : l'impression fut telle, que tous ses sens en furent troublés; et l'extrême répugnance qu'il sentit, le porta même â demander de ne point boire un calice aussi amer que celui qui lui était préparé : Mon Père , s'il est possible , détournez de moi ce calice (Matth. 26). Et sans doute il n'est pas étonnant qu'à la vue de tant d'opprobres où il allait être exposé, et de tant de souffrances où son corps devait être livré, toute la nature se révoltât Jamais combat intérieur ne dut être plus violent, ni ne le fut en effet : il en tomba dans une mortelle agonie, et il en fut tout couvert, depuis la tête jusques aux pieds, d'une sueur de sang; mais tout cela ne se passait, après tout, que dans l'appétit sensible, et, sans égard aux révoltes de la nature, la volonté demeurait toujours également ferme et constante. Aussi, dès le moment qu'il fallut en venir à l'exécution, et que ses ennemis approchèrent pour le prendre, il ne pent^a pointa fuir ni à se cacher; au contraire, il s'avança lui-même vers eux, il leur déclara qui il était: C'est moi, leur dit-il, que vous cherchez (Joan. 48); voici votre heure et l'empire des ténèbres ^Luc. 22). Vous pouvez faire de ma personne tout ce qui vous est ordonné. Quel effroi , tout ensemble, et quel courage dans cet Homme-Dieu! quelle consternation, et quelle résolution!
Quand il se présente une occasion où j'ai à me vaincre moi-même, je ne puis d'abord arrêter certains sentiments naturels qui s'élèvent dans mon cœur et certaines répugnances involontaires; n'est-ce pas surtout ce que l'on éprouve dans une retraite? Il n'y a point dame, si tiède et si endormie, qui ne se réveille en ce saint temps et ne se ranime. Dieu parle au cœur, la grâce éclaire l'esprit, on se re»
proche ses égarements, et l'on en découvre les principes; de là même on voit de quels remèdes on devrait user, et ce qu'il y aurait à faire. On sent qu'on n'est pas, à beaucoup près, ce qu'on devrait être, et l'on reconnaît à quoi il tient qu'on ne le soit, mais oa craint de s'y engjiger et de l'entreprendre; on s'y propose des difficultés infinies, et l'on se défie , sur cela, de ses forces; on dispute avec soi-même, mais tout le fruit de ces longs raisonnements est une incertitude où l'on ne conclut rien , et l'on ne se détermine à rien.
N'est-ce pas là peut-être l'état où je me trouve présentement? En vain je voudrais me tromper et m'aveugler, Dieu, malgré moi, ne me tait que trop connaître ce qu'il faudrait changer et réformer dans ma vie pour la rendre plus religieuse. Certains exemples que j'ai devant les yeux, les remords secrets de ma conscience, les avis de mes supérieurs, les réflexions que j'ai faites dans le cours de ma retraite, et que je fais encore : tout cela ne me permet pas d'ignorer à quoi je devrais mettre ordre, et tout cela m'inspire assez de bonnes vues et de bons sentiments. Mais qu'est-ce qui m'arrête? ce qui m'a cent fois arrêté : une vaine peur, et une timidité que je n'ai pas la force de surmonter, et qui me représente les choses comme insoutenables pour moi et comme impraticables. Ces fausses terreurs dont je me laisse préoccuper, vont même jusqu'à me faire imaginer mille raisons apparentes de différer, de ne point aller tout d'un coup si avant ni si vite. Jésus-Christ m^ différa ni ne délibéra point de la sorte. Etait-il toutefois, au fond de son cœur, moins agité que moi? avait-il moins sujet de l'êlre? cette passion, qu'il envisageait de si près, et dont il s'était si vivement retracé dans l'esprit toute l'horreur, devait-elle moins lui coûter, et avait-elle moins de quoi l'étonner? Ahl me laisserai-je toujours intimider et déconcerter aux moindres obstacles que ma faiblesse fait naître, et qu'elle augmente dans mon idée? ou si la crainte me prévient, n'apprendrai-je jamais à me raffermir contre ses premiers mouvements; et jamais ne me dirai-je aussi résolument et aussi efficacement que le dit Jésus-Christ à ses disciples : Levons-nous et marchons (Matth. 26)?
Conclusion. Aimable Sauveur, c'est par votre sagesse et votre miséricorde infinie, que vous avez voulu paraître faible comme moi, et être sujet aux mêmes révoltes intérieures que moi, afin que votre exemple m'instruisît et qu'il me fortifiât; sans cela, ô mon Dieul sans cette règle et ce soutien que je trouve en vous, où en serais-je à certains moments , et que deviendrais-je? Vous voyez combien je suis différent de moi-même d'une heure à une autre, et de quelles vicissitudes je suis continuellement agité : un jour mon âme est en paix , et même dans une sainte allégresse; mes devoirs me plaisent, et je goûte le bonheur de mon état; rien ne me fait peine, et il me semble qu'il n'y a point de victoire que je ne sois en disposition de remporter sur moi-même et sur toutes les passions de mon cœur; mais, dès le jour suivant, ce n'est plus moi : mes exercices me son!; à charge, je m'en fais une fatigue, et j'y sens une opposition qui me les rend, non-seulement insipides, maistrè»-
512 BETRAITE SPIRITUELLE.
pénibles. Ainsi, toute ma vie n'est qu'un combat perpétuel, et qu'une variation où il semble que, tour à tour, deux esprits tout contraires me gouvernent.
Pouiqi ci, Seigneur, le permettez-vous? vous avez en cela, comme en tout le reste , yos desseins ; vous avez vos vues, et des vues de salut pour moi et de sanctification. Vous voulez que je sois éprouvé comme vous l'avez été ; vous voulez que je pratique dans mon état les mêmes vertus, et que j'acquière par propoition , les mêmes mérites; vous voulez que j'endure le même martyre du cœur, et que je fasse le même sacrifice de toutes les douceurs de l'esprit, et de toutes les consolations. Ainsi soit-il, ô mon Dieul puisque c'est votre volonté; il me serait trop aisé et trop doux de vous suivre, si j'y sentais toujours le même attrait. Vous, cependant. Seigneur, ne cessez point de me soutenir, non-seulement de votre exemple , mais de la grâce qui l'accompagne. Que l'un et l'autre m'affermissent tellement dans vos voies, qu'il n'y ait ni tristesses, ni ennuis , ni craintes qui puissent m'en détourner; que j'y marche toujours du même pas, quoique ce ne soit pas toujours avec le même goût : plus j'aurai à prendre sur moi pour y avancer, plus ma persévérance vous sera glorieuse , et plus vous lui préparerez de couronnes pour la récompenser.
TROISIEIVEE IkCEDITATION.
Des douleurs extérieures de J.-G. dans sa Passion.
Ipse autem vulneralus est propter iniquitates nnlran atlrilus ut propter scelera noslra.
U a été couvert de blessures poar nos péchés, et e'eit pour nos crimes qu'il a été brisé de coups. (Isaî., 53.)
PREMIER POINT. Outre quo l'âme de JTésus-Ctirist devait servir à l'expiation de nos péchés, et, par ses peines intérieures, satislaire à la justice divine. Dieu, qui lui avait donné un corps capable de souffrir, voulait encore que ce sacré corps lût livré aux plus cruels tourments; c'est pour cela que le Sauveur des hommes endura une si rigoureuse passion, et qu'après avoir répandu tout son sang, il expira enfin sur la croix. Leçon bien sensible pour moi, et admirable modèle d'une des vertus les plus propres du christianisme, et surtout de la profession religieuse, qui est la mortification des sens.
Ce que j'ai premièrement à considérer, c'est ce que mon Sauveur a souffert; et pour m'en former quelque idée, il me suffit de prendre le crucifix, d'attacher mes regards sur ce corps adorable, tout ensanglanté et tout couvert de plaies, de le contempler à loisir, et d'entendre au fond de mon âme les paroles que m'adresse, par son prophète , ce Dieu mourant : 0 vous tous qui passez par le chemin de cette vie mortelle, faites attention, et voyez si jamais il y eut des souffrances pareilles auœ miennes (Thren. 1). Je n'ai qu'à parcourir des yeux ce visage meurtri de soufflets et tout livide, cette tête couronnée d'éuines, cette bouche abreuvée de fiel, ces mains
et ces pieds percés de clous; ce côté ouvert d'une lance, tous ces membres déchirés et disloqués : voilà l'état où l'ont mis ses bourreaux, ei où il est mort. Que puis-je répondre à cet exemple, et que me dit mon cœur à ce spectacle?
Quand on me parle de pénitence, et qu'on m'exhorte , selon le langage de l'apôtre saint Paul , à porter sur mon corps la mortification de Jésus-Christ (ii. Cor. 4), s agit-il pour moi de tout cela. et me demande-t-on tout cela? On exige de moi une vie austère'» mais à quoi se réduit cette austérité de vie? aux observances de ma règle : car il n'y a point, par rapport à moi , de plus solide mortification , et c'est là, suivant les vues de Dieu, que toute ma pénitence est renfermée. Ne donner de nourriture à mon corps , qu'autant que la règle lui en accorde, et que celle que la règle lui accorde ; ne prendre de repos que dans le temps prescrit par la règle, et que selon la mesure du temps que la règle y a destiné; n'avoir, ni pour mon vêtement, ni pour ma demeure, ni pour toutes les autres choses qui servent à mon entretien , que ce qui est conforme à la règle et à la plus étroite rigueur de la règle; vaincre là-dessus toutes les révoltes de la nature, et n'écouter aucun des prétextes dont l'amour-propre a coutume de s'autoriser; du reste, soutenir avec courage et sans m'épargner, tout le poids de la règle , dans les exercices laborieux où elle m'applique, dans les veilles de la nuit, dans le chant du chœur, dans le travail des mains, dans les fonctions et les fatigues de mon emploi , dans tout ce qui regarde mon ministère. Vivre de la sorte, non pas pour un jour, ni pour une semaine, ni pour une année; mais, sans interruption et sans relâche, jusques a la mort : voilà, de ma part, tout ce que Dieu attend, et de quoi il se contente; voilà où je puis me fixer. Il est vrai que cela est mortifiant , et il est surtout vrai que cette continuité est bien pénible et bien pesante; mais après tout , qu'y a-t il là qui soit comparable aux douleurs et à la passion de Jésus-Christ?
Cependant ne suis-je pas obligé de reconnaître ici devant Dieu et à ma confusion, que ma principale étude dans la vie, et mon soin le plus ordinaire, est de m'adoucir le plus qu'il m'est possible toutes ces moiliiications de mon état? Combien eu retranche-t-on , et combien de soulagements cherche-t-on à se procurer d'ailleurs? Les raisons, en apparence , ne manquent pas pour cela, et l'on sait bien s'en prévaloir. Je l'ai bien su moi-même jusqu'à présent; c'està-dire, pour ne me point ilatter, et pour me juger de bonne foi, que j'ai bien su me tromper et que je prends encore plaisir à demeurer dans mes erreurs, parce qu'elles me sont commodes et qu'elles favorisent ma lâcheté. Que je changerais bientôt de sentiments et de conduite, si les soufl'rances de Jésus-Christ étaient bien gravées dans mon cœur! et si je les avais plus fortement imprimées dans mon souvenir, tout me deviendrait léger, tout me deviendrait au moins soutenable. Quoi que pût dire la nature, je lui répondrais que je ne soutire rien, en comparaison de mon Sauveur, et que, s'il m'en coûte quelque chose, ce n'est pas comme à lui, jusqu'à verser du sang. Je me dirais , et je dois en efî'et me le dire sans cesse, que si je ne puis vivre sur la croix, j'y puis mourir ; et qu'il vaut mieux y mourir que de vivre et do mourir sans pénitence.
Bourdaloue. — 4 33
Deuxième point. Pourquoi Jésus-Christ a-t-il tant souffert? autre considération non moins solide, ni moins touchante. Il a souffert, parce qu'il s'y était engagé pour la gloire de ï-on Père et pour le salut (les hommes. C'était un engagement libre dans son principe et pleinement volontaire; il pouvait ne pas accepter la condition qui lui avait été prescrite, de souffrir et de mourir, s'il voulait sauver le monde et réparer l'injure faite à Dieu. Mais l'honneur de son Père lui était trop cher, et il s'intéressait trop à notre salut pour ne sacrifier pas à l'un et à l'autre son sang et sa vie. Voilà de quelle manière il avait contracté de lui-même une obligation si rigoureuse. En conséquence du consentement qu'il y avait donné, cette loi, à laquelle il eût pu ne se pas soumettre, était devenue pour lui comme un devoir indispensable, et c'est ainsi qu'iZ ir'e^f fait obéissant jusqu'à la mort et à la mort de la croix (Philip. 2).
Quand il n'y aurait que la qualité de chrétien dont je suis revêtu, elle suffirait pour m'engager à vivre dans une continuelle pratique de la mortiûcation de mes sens. En nous appelant au christianisme, Jésus-Christ nous a dit à tous, sans exception : Quiconque veut venir après moi , qu'il se renonce soi-même, et qu'il porte sa croix tous les jours; sans cela l'on ne peut être mon disciple (Luc. 9). Or, si c'est là la vie d'un simple chrétien, que doit être la vie d'un religieux? car, outre l'engagement commun et général que nous avons tous, comme chrétiens, à une vie pénitente et mortifiée, j'en ai un particulier, comme religieux, 'et je n'y puis manquer sans démentir ma profession. Mon état est essentiellement un état de pénitence; et en l'embrassant, j'ai voulu, ou j'ai dû vouloir em- Erasser tout ce qui s'y trouve inséparablement attaché. En prononçant mes vœux, j'ai spécialement promis de suivre Jésus-Ghrisi, et par conséquent de marcher dans la même voie que lui, qui est une voie de souffrance et de renoncement aux aises de la viel J'y marche en eflet, et je ne puis plus me dispenser désormais d'y marcher, ou volontairement, ou malgré moi. Ma parole est donnée; et , de force ou de gré, il faut vivre comme les autres, observer la môme règle et pratiquer les mêmes austérités.
Peut-être, par ma lâcheté et par la recherche de certaines com-
trop fait depuis bien des années. Mais qu choses dont je ne saurais assez gémir : c'est que j'ai perdu tout le mérite de ce qu'il v a dans ma règle de plus austère et de plus mortifiant; et d'ailleurs, que j'en ai perdu toute la douceur. Car il y a dans la mortification même une douceur secrète et très-sensible, mais qui n'est que pour les âmes vraiment mortifiées : or, ce n'est pas l'être, que de se ménager autant que je fais, au milieu même des rigueurs et des mortifications dont il n'est plus en mon pouvoir de m'ex^mpter.
Heureux engagement de la religion! elle me fournit tous les moyens de satisfaire à Dieu pour mes péchés, de purifier mon âme devant Dieu, d'avoir part aux souffrances du Fils de Dieu. Nonseulement elle me les fournit, ces moyens si salutaires, mais elle m'y assujettit. C'est une pénitence journalière, habituelle, toujours
présente; toute autre pénitence, qui serait purement de mon choix, rae pourrait être suspecte, parce que je crainrlrais, ou qu'elle ne fût pas suffisante , ou qu'elle ne fût pas conforme aux desseins de Dieu ; mais je ne puis me défier de celle-ci , puisipje je ne l'ai prise que par la vocation divine, et que c'est Dieu même qui me l'a marquée. Qu'il en soit éternellement béni, et que j'en sache ulJleuient profiter
Troisième point. Enfin, comment Jésus-Christ a-t-il souffert? Avec une patience invincible et avec une constance inaltérable. Sa patience en fit, selon la figure du prophète, comme un agneau à qui l'on enlève sa toison sans qu'il fasse nulle résistance; ou comme une brebis qu'on mène à l'autel pour y être immolée, et qui s'y laisse conduire sans se plaindre. Quel silence garda-t-il devant Pilate qui le condamna? Dit-il une parole contre les Juifs qui le traînaient, au milieu de Jérusalem, lié et garotté; contre les soldais qui le déchiraient de fouets dans le prétoire , ou qui lui enfonçaient une couronne d'épines dans la tête; contre les bourreaux qui* lui perçaient de clous les pieds et les mains, et qui rattachaient à lacroix? On eût cru qu'il était insensible ; mais voilà l'effet de la patience dans les maux qui affligent le corps, et dans les plus violentes douleurs. Ce n'est pas qu'on ne les ressente, et même très-vivement; mais si l'on n'est pas toujours maître d'arrêter quelques plaintes que la nature airache, et qui lui sont une espèce de soulagement, du moins l'esprit de mortification et de patience en étouffe une grande partie , et modère l'autre.
Avec cet esprit de patience et de mortification , je ne ferais point tant de retour sur moi-même aux moindres infirmités qui m'arrivent, et je n'aurais point tant de compassion de moi-même; je ne témoignerais point tant ce que je souffre, et je n'en (larlerais point en des termes si vifs, ni avec tant d'exagération ; je ne m'épancherais point en tant de murmures, ni avec tant d'aigreur, dès qu'il me manque quelque chose; je ne m'épargnerais point tant, ni ne voudrais point tant l'être; je me soumettrais à tout, j'endurerais tout sans rien dire , ou je dirais seulerrir-nt, comme saint Paul , que je dois être tout revêtu de la mortification démon Sauveur. Voilà comment je parlerais, et ce que je penserais : mais pourquoi est-ce que je parle et que je pense tout autrement? c'est que je ne sais guère ce que c'est que la vraie mortilicati on, et que je ne l'ai guère dans le cœur.
Mais ce que je sais encore moins, c'est de Joindre à la patience évangélique, et à la mortification religieuse, une ferme et inébranlable constance. La patience du Fils de Dieu ne se démentit pas un moment jusqu'au dernier soupir qu'il rendit sur la croix. C'était là qu'il devait consommer son sacrifice , et il n'y avait que la mort qui dût mettre fin à ses douleurs. On veut bien quelquefois mortifier sa chair, et l'on est disposé à souffrir; mais de persévérer dans cette sainte disposition , et de soutenir sans relâche cet état , c'est de quoi il y a peu d'exemples.
Où sont maintenant ces religieux si ennemis de leur corps, qu'ils portaient toujours, jusqu'au tombeau, la même haine contre lui, eî
qu'ils ne cessaient de le persécute»" qu'en cessant de vivre? Saint François reconnaissait, même ei mourant, qu'il avait traité le sien avec "un excès de rigueur : hélas! ne tombe-t-on pas tous les jours dans un excès tout opposé? A peine ai-je fait quelque effort pour dompter mes sens, et leur ai-je une fois refusé ce qu'ils demandaient, que je me crois en droit de les dédommager dans la suite, et de condescendre à toutes leurs faiblesses. La plus légère incommodité me suffit pour m'interdire tout exercice de pénitence, et pour m'accorder des soulagements dont je me passerais fort bien , si je savais prendre un peu plus sur moi , et que je ne voulusse P'^int tant me flatter. Plus j'avance dans mes années, plus je me persuade que je puis retrancher de la sévérité de ma règle, comme si, à tout âge, l'on n'était pas également religieux. Il est vrai qu'il y a des égards à avoir et des mesures à garder; mais ces mesures ont des bornes, et souvent on ne leur en donne point. Ah! ne comprendrai-je jamais quel est le bonheur d'un religieux qui, après avoir vécu dans la morlification , a l'avantage d'y mourir, et expire, comme Jésus-Christ , entre les bras de la croix?
Conclusion. Dieu rédempteur du monde. Seigneur, puisque c'est par la croix que vous m'avez sauvé, comment puis-je autrement me sauver moi-même, et quand je le pourrais, comment le voudrais-je?En vous faisant mon Sauveur, vous vous êtes fait mon guide dans le chemin du salut; et par" conséquent je ne puis prétendre à ce salut que vous m'avez mérité, qu'autant que je vous suivrai dans la voie de la croix que vous m'avez enseignée.
Mais, en supposant même que je pusse prendre une autre route, y pourrais-je consentir' Toute ma raison, toute ma religion ne s'élèverait-t-elle pas contre moi? Quoi! Seigneur, je vois votre corps, ce corps innocent , meurtri, déchiré de coups, et je voudrais flatter une chair aussi criminelle que la mienne, et n'avoir pour elle que l'indulgence ! Je vous vois abreuvé de fiel et de vinaigre, et je voudrais contenter mes appétits; je me plaindrais qu'on ne leur accordât pas ce 4u'ils désirent ! Je vous vois iinir voire vie dans le plus cruel supplice, et je voudrais passer mes jours dans une vie aisée et douce 1
Hé! Seigneur, le disciple, et môme le serviteur et l'esclave, doit-il donc être mieux traité que le maître? (juand, après m'être bien épargné, moi chrétien, moi religieux, moi dévoué à vous par tant de titres, je paraîtrai devant votre tribunal, comment soutiendrai-je l'affreuse différence qui se trouvera entre vous et moi? Comment la puis-je, dès maintenant, soutenir, et que faut-il autre chose, pour me combler de confusion, qu'un regard vers vous et vers votre croix? Ou plutôt, Seigneur, que faut-il autre chose pour me ranimer, pour réveiller en moi l'esprit de mortification et de pénitence, pour me revêtir d'une force toute nouvelle, et pour affermir, contre les plus rudes combats des sens et de la nature , toute ma constance? Non , mon Dieu, je ne sais plus rien, ni ne veux plus rien savoir désormais, comme votre apôtre, que Jésus crucifié. Voilà toute ma science. Ce serait peu de la posséder en spéculation j si je ne la réduisais en pratique. Vous contempler sur la croix,
Seigneur, c'est un moyen de sanctiûcation ; mais porter soi-même sa croix, et la bien porter, c'est la sanctification même , et la plus sublime perfection. ^
OONSIDERATION.
Sur la Lecture.
A lecture a été de tout temps un des exercices les plus ordinaires et les plus recommandés, non-seulement aux personnes religieuses, mais en général à toutes les personnes de piété , même dans le monde. Elle a servi à la conversion d'une infinité de pécheurs, et c est elle encore qui sert de nourriture à la vraie dévotion, et qui contribue extrêmement à l'entretenir. Mille exemples
I ont fait connaître, et voilà pourquoi, dans tous les ordres religieux 1 on a pris soin de marquer un temps particulier pour cette P^^Î!^"?J^ salutaire. Or, comme il y a de mauvais livres , qu'il y en a dmdifférents, et qu'il y en a enfin de bons, il faut de môme raisonner des lectures. Il y en a de mauvaises, qui sont défendues;
II y en a d indiff^érentes, qui sont tolérées ; et il y en a de bonnes qui sont prescrites et ordonnées. C'est par rapport à ces trois caractères, que nous pouvons considérer tout ce qui regarde la lecture.
Premier point. Lectures mauvaises et défendues. Il y en a de deux sortes. Les unes sont mauvaises, ou du moins dangereuses par rapport aux mœurs , et les autres le sont par rapport à la foi et a la vraie piéte. Les premières, qui peuvent corrompre les âmes et les porter au vice, ne sont pas communes dans les maisons religieuses, et c est un article sur lequel ilv a peu de réflexions à faire Mais pour les lectures capables d'altérer la foi, et d'éloigner dû droit chemin d'une solide piélé, elles ne sont que trop fréquentes et 1 on ne peut user là-dessus de trop de vigilance ni de trop de précaution. Combien y a-t-il de livres qui se répandent, et qui sont évidemment remplis d'erreurs condamnées par l'Eglise? Combien y en a-t-H dont la doctrine est au moins très-suspecte , et dont le poison est d autant plus à craindre , qu'il est plus subtil et plus caché/Combien ont-ils de maximes qui ne tendent qu'à décréditer d anciennes et de bonnes pratiques, et qu'a les abolir pour en substituer de nouvelles? On peut dire certainement que ce sont là de mauvaises lectures. Aussi l'Eglise en a-t-elle très-expressément délendu quelques-unes ; et quoiqu'elle ne se soit pas si formellement expliquée sur les autres, parce qu'il en faudrait venir à de trop longues discussions, ses ministres et ses vrais pasteurs s'en sont assez déclarés pour elle, et ont pris soin de découvrir aux âmes fidèles le venin qu'on leur présentait.
Lectures surtout nuisibles aux personnes du sexe qui n'ayant pas certaines connaissances, se laissent plus aisément préoccuper et surprendre. Et cest une réponse bien frivole que ce qu'elles disent ordinairement pour leur défense, savoir : qu'elles ne remarquent rien que d'édifiant dans ces lectures qu'on voudrait leur
f)18 RETRAITE SPIRITUELLE.
interdire, et qu'elles n'en voient pas la contagion. Voilà comment elles raisonnent ; et c'est justement raisonner Coinme si, prenant une liqueur empoisonnée, elles se croyaient en sûreté, parce qu'elles n'y ap'Tçoivent rien que fl'agréable à ];i vue et au goût. Il serait à souiiailer qu'elles la vissent, cette contagion; car alors elles seraient pins en état de s'en préserver. Mais ne la voyant pas, et étant liéanmoins d'ailleurs averties qu'il y en a, la sagesse leur dicte-t-elle antre chose, sinon qu'elles doivent absolnment rejeter ce qui pourrait, sans qu'elles y prissent garde, les infecter et les égarer. Ce n'est point toutefois ainsi que la plupart en u?ent. Dès là que certaiîï? livres ont cours dans le monde , on veut les voir; et, par un fon(ts de malignité qui nous est naturel, ces! assez qno ce soient des livres notés et proscrits, pour piqi er davantage la curiosité, et pour la redoubler. En vain ries supérieurs sages et vigilants prennent des mesures pour leur fermer l'entrée dans une communauté : on sait les soustraire à leur vigilance et les faire venir dans ses mains. On les lit secrètement, mais assidtîment, et l'on en repaît son âme comme de la nourriture la plus exquise.
Ce qu'il y a de merveilleux , c'est que tout cela se fait sans scrupule, malgré les condamnations les plus formelles et les plus rigoureuses des puissances ecclésiastiques. Elles s'uniraient toutes , et lanceraient tous leur anathèmes , qu'on ne reviendrait pas de ses piéjugés et de son entêtement. En -vérité, peul-on croire alors qu'on soit conduit par l'Esprit de Dieu, peut-on espérer que Dieu répande sa bénédiction sur de semblables lectures? peut-on s'assurer qu'on n'ait rien à craindre ni rien à se reprocher du côté de la conscience? Et si l'on se le persuade, n'est-ce pas une des plus grossières illusions?
II serait bien plus religieux d'observer les règles suivantes et de s'y attacher inviolablement : !• de ne lire aucun livre contre le gré des supérieurs; 2° de consulter, sur chaque livre qu'on lit, ou qu'on aurait dessein de lire , un directeur éclairé , et d'une doctrine éprouvée; 3° de mortifier une démangeaison extrême qu'ont des personnes religieuses de voir tout ce qui s'écrit et qui se débite, se (igurant qu'elles sont en état d'en juger, et qu'il n'y a là-dessus pour elles , ni peine a se faire , ni risque à courir ; 4° de s'abstenir généralement de toute lecture suspecte : car il suffit qu'elle soit suspecte. Or, peut-on ignorer que bien des ouvrages dont on est si curieux , sont au moins des livres suspects , et très-suspects? Si l'on avait suivi ces principes en plusieurs communautés, la foi y serait plus pure, l'esprit des saints fondateurs s'y serait mieux conservé; les partis ne s'y seraient point élevés, et l'union des cœurs y aurait été par là même beaucoup mieux cimentée et mieux entretenue; on n'aurait point lieu de déplorer les brèches qui s'y sont faites a l'ancienne discipline, et à l'exacte régularité, comme à la solide piété des premiers temps.
Deuxième point. Lectures indifférentes et tolérées. Il y a des livres qui ne sont ni mauvais ni bons, par rapport à la foi ou aux mœurs. Ce sont des ouvrages d'esprit, dont les sujets ne regardent, ni les vérités de la religion , ni les devoirs de la piété. On les lit
pour papser le temps, et par une espèce de récréation, sans y chercher aucun fruit pour rédilicalion de son âme , mais aussi smds y craindre aucun danger. Dans les maisons bien régulières, et où l'observance est encore en sa première vigueur, on ne s'arrête guère à ces sortes de lectures. Ce sont des amusements peu profitables, surtout pour des filles qui se sont dévouées au service de Dieu , et qui n'ont nul besoin de cultiver certains talents, n'y d'acquérir certaines connaissances. L'oraison, la méditation des choses snintes, le chant du chœur, quelque lecture édifiante, quelques conférences entre elles , et quelques conversations sages et utiles ; du reste , le travail , selon les différentes fonctions où l'obéissance les emploie : voilà l'occupation qui leur convient, et ce qui doit remplir toute leur journée.
Aussi la règle n'en marque-t-elle pas communément davantage. Cependant, par une tolérance, qui peu à peu s'est introduite et qui ne croît que trop, la plupart des personnes qui conduisent les communautés n'ont pas cru devoir se raidiv contre ces lectures jusqu'à les défendre absolument et à les prosci'ire. Ainsi le silence des supérieurs, et je ne sais quel usage, semblent les autoriser.
Mais , si l'on n'a pas assez d'empire sur soi-même pour se refuser ces vains délassements d'esprit et pour s'en priver, du moins doit-on prendre garde à bien des désordres où l'on tombe sur cela, et à bien des abus qui s'y commettent. 1° Dès qu'une fois on y a pris goût, on y donne trop de temps. D'une lecture à laquelle quelques moments devraient suffire , on se fait un exercice journalier et habituel. Car le goût est toujours accompagné de quelque passion; et quand la passion de.lire s'est emparée d'un esprit, on ne connaît plus de bornes et l'on ne garde plus de mesures. 2° Ce qui arrive de là , c'est qu'on s'entête tellement d'une lecture qui plaît, qu'on en néglige ses pratiques ordinaires et ses devoirs. On en retranche une partie et l'on s'acquitte précipitamment du reste. Si, pendant le jour, on ne peut seménager tout le temps qu'on souhaiterait , on le prend sur son repos pendant la nuU ; et pourvu que l'on se contente , on n'a égard , ni à la règle qu'on viole , ni môme à sa santé qu'on endommage. 3° Ce qu'il y a encore de trèspernicieux , c'est que , par ces lectures profanes dont on se laisse vainement repaître l'imagination, et dont on se fait ou une élude ou un divertissement , on vient à se dégoûter peu à peu des livres spirituels. On ne les lit plus que par manière d'acquit et que pour ne les pas abandonner tout à fait : mais à peine en a-t-on parcouru des yeux quelques pages , qu'on retourne incessamment aux autres, et qu'on y porte toute son attention. Les meilleurs ouvrages et les plus remplis, non-seulement de religion , mais de -sens et de raison, ne paraissent rien en comparaison de ceux-ci. On ne les croit propres que pour des commençants et pour des novices; et, par un renversement dont gémissent toutes les personnes sages, on préfère, comme disait l'Apôtre , de frivoles discours à la plus saine doctrine, et des fables à la vérité. 4° Encore tire-t-on de là une espèce de gloire. On se pique d'un discernement plus juste et plus fin, pour reconnaître les livres bien écrits et pour eu juger. On se charge la mémoire de divers endroits qu'on a
recueillis , et qu'on récite bien ou mal, mais toujours avec une certaine ostentation. On acquiert ainsi le nom de fille habile, et l'on prétend l'acquérir. On en est jaloux , et l'on ne se souvient pas que la plus belle science d'une âme religieuse , est de savoir s'humilier, s'avancer dans les voies de Dieu , et se sanctifier. Or, voilà ce qu'on n'apprend guère dans ces livres qu'on recherche avec tant de soins , et toute autre science néanmoins , sans celle-là , n'est que vanité.
Troisième point. Bonnes lectures et expressément ordonnées. Deux choses contribuent à rendre une lecture utile et salutaire : la qualité du livre qu'on lit, et la manière dont on le lit. Quant à la qualité du livre, quoiqu'il y ait sans doute des livres de piété beaucoup meilleurs les uns que les autres, chacun, dans le choix qu'on en doit faire , peut se consulter soi-même , et suivre là-dessus, son attrait. Quelques-uns aiment mieux des livres qui les instruisent et d'autres préfèrent les livres qui les affectionnent et qui touchent. Ceux-là prennent plus de goût aux histoires et aux vies des saints, qui leur mettent devant les yeux des exemples à imiter ; et ceuxci en ont plus pour les traités spirituels , qui leur développent le fond des matières , et qui les convainquent par des raisonnements. Quoi qu'il en soit , il importe peu , ce semble , à quelle sorte de livres on s'attache, pourvu que ce soient de bons livres, c'est-àdire, des livres orthodoxes, et dont on puisse tirer du profit pour son avancement et sa perfection.
Mais il ne suffit pas de les lire, il faut les bien lire : car souvent tout dépend de la manière, et il y a en toutes choses une méthode qui leur donne plus d'efiicace et plus de vertu. Lire à la hâte et comme en courant , c'est s'exposer à ne rien retenir d'une lecture, et à n'en recevoir nulle impression, puisqu'il n'est pas possible qu'on y fasse alors toute l'attention nécessaire. Les viandes prises avec trop d'avidité et trop vite, causent ordinairement à la santé plus de dommage que de bien. Lire trop chaque fois et hors de mesure , c'est se remplir l'esprit d'une infinité d'idées qu'il ne peut plus arranger, et dont il ne lui reste qu'une vue confuse et superficielle. L'excès de nourriture, quelque saine qu'elle soit, charge un estomac et le met hors d'état de la digérer.- Lire pour remarquer certaines sentences ou de l'Ecriture ou des Pères, certaines pensées nouvelles et moins communes , c'est faire de sa lecture une étude; or, toute étude dessèche le cœur et le distrait. Lire, et s'arrêter en lisant à la beauté du style et à la pureté du langage , c'est prendre le change, et s'amuser à des fleurs , au lieu de cueillir les fruits.
De tout ceci il est aisé de conclure comment on doit faire la lecture spirituelle, et quelle règle il faut observer. C'est : 1° de s'adresser d'abord à Dieu , et d'élever vers lui le cœur pour lui demander ifs lumières de son esprit : car il n'y a que Dieu qui donne l'accroissement, surtout à sa parole, soit lue soit entendue; 2" de lire posément et de bien peser les choses, afin qu'elles puissent mieux s'imprimer, et qu'elles s'insinuent doucement dans l'âme ^ comme une rosée qui tombe goutte à goutte, et qui pénètre ainsi
dans la terre ; 3o pour cela, de lire peu chaque jour : estimant beaucoup plus une courte lecture , faite avec réflexion , qu'une autre, plus longue , mais aussi plus légère et mal digérée; 4° de demeurer à certains endroits dont on se sent plus frappé , de les repasser et de les goûter, faisant un retour sur soi-même et se les appliquant; de cette sorte, la lecture devient une espèce de méditation ; et c'est un avis très-sage que donnent les maîtres de la vie dévote, aux personnes qui ne sont point encore versées dans la pratique de 1 oraison et qui veulent s'y former, de commencer par ces lectures , et de se contenter d'en tirer quelques bonnes résolutions; 50 de relire de temps en temps certains livres généralement estimés , et dont on a connu par soi-même l'utilité et la solidité. C'est une erreur dont se laissent prévenir bien des personnes , de ne vouloir jamais lire deux fois le même livre , et de se persuader qu'ayant plu dans une première lecture, il ennuiera dans la seconde. Un livre solide est comme une riche mine, où l'on trouve toujours à creuser et à profiter. Voilà tout ce qui regarde l'exercice de la lecture spirituelle. C'est à nous de mettre en œuvre un moyen de sanctification aussi eflicace que celui-là, et qui nous est si aisé et si présent.
PREI^IERE MiEDITATIOIST.
De la vie nouvelle de Jésus-Christ dans sa Résurrection.
Quomodd Chrislus surrexit à mortuis, ità et nos in novitale vitœ ambulemus.
Comme Jésus-Christ est ressuscité d'entre les morts, il faut aussi que nous marchions dans une vie nouvelle- (Rom., ch. 6.)
PREMIER POINT. Jésus-Christ n'était pas descendu dans le tombeau pour y demeurer, et s'il avait subi la loi de la mort, c'était pour triompher ensuite de la mort même, et pour la soumettre à son empire. Or, ce qu'il y a d'abord de bien remarquable dans la résurrection de cet Homme-Dieu, c'est que ce fut lui-même qui se ressuscita.
Le prophète avait dit de lui qu'il serait libre entre les morts (Psal. 87) : c'est-à-dire qu'il mourrait quand il voudrait, et comme il voudrait; mais qu'il saurait aussi se dégager des liens de la mort, au moment qu'il avait marqué, et qu'il ne serait pas moins puissant Dour se ressusciter lui-même, qu'il l'aurait été pour ressusciter les autres. Voilà ce qui s'accomplit dès le troisième jour depuis sa passion. Sans nul secours que cette vertu divine et toute miraculeuse, qu'il avait exercée sur tant de sujets et fait éclater en tant d'occasions, l'heure venue et dès le grand matin , il ouvre le sépulcre où son corps était enfermé; il le ranime , et le tire du sein de la terre; il paraît au milieu des soldats qui le gardaient, et il les saisit d'une telle épouvante, qu'aucun d'eux n'ose faire le moindre effort pour lui résister et pour l'arrêter. 0 mort, où est ta victoire? 0 mort, où
est ton aiguillon? je serai vnoi-mênie ta mort (ii. Cor. 15) ; et après avoir étendu ta domination et porté tes coups jusque sur moi, ainsi que je l'ai permis , il faut à présent que tu cèdes malgré toi à mon souverain pouvoir. Paroles du prophète Osée et de l'apôtre saint Paul , que l'Eglise applique à ce Dieu vainqueur de la mort , et qui nous font connaître par quelle vertu il opéra ce grand miracle de sa propre résurrection.
Ce serait dans moi la plus grossière de toutes les erreurs et une présomption insoutenable, si je prétendais être en état moi-même de me ressusciter selon l'esprit et selon Dieu. Aussi faible que je le suis, comment oserais-je me flatter de pouvoir, sans la grâce de mon Dieu, vaincre mes mauvaises habitudes et me défaire de toutes mes imperfections? l'exemple de Jésus-Christ ne doit donc point en cela me servir de règle , et là-dessus il n'y a nulle comparaison à faire. Mais cette grâce de Dieu, supposée comme un principe nécessaire et absolument requis; cette grâce sur laquelle je puis compter par la miséricorde du Seigneur, et qui , bien loin de se refuser à moi, vient au contraire de redoubler auprès de moi ses sollicitations, et s'est fait sentir dans ces saints jours plus fortement que jamais, il est certain du reste, que je dois agir avec elle, que j'y dois coopérer, et qu'en ce sens , c'est de moi qu'il dépend de consommer l'ouvrage de ma résurrection spirituelle et de ma sanctification,
La résurrection de Jésus-Christ fut pour lui une victoire , voudrais-je que la mienne n'en fût pas une pour moi? De même que le corps du Sauveur était lié dans le tombeau, j'ai mes liens qu'il faut briser : ce sont mes inclinations naturelles et mes passions. De même que ce corps était couvert d'une grosse pierre, j'ai une pierre bien pesante à lever : c'est le penchant de mon cœur, et la lâcheté où j'ai si longtemps vécu et qui m'est devenue si habituelle. Autour de ce corps, il y avait une garde ennemie, qui veillait sans cesse pour empêcher qu'on ne l'enlevât; et, outre les ennemis invisibles de mon salut et de ma perfection , qui n'ont que trop d'at- •tention et de vigilance pour me retenir, combien d'autres ennemiis ai-je encore à craindre? Certaines considérations humaines, certains exemples, certaines railleries et certains discours, certaines amitiés et certaines liaisons , certaines coutumes , certaines occasions fréquentes et engageantes dont il m'est si difficile de me défendre, en un mot, tout ce qui m'a servi jusqu'à présent d'obstacle, et que je n'ai pas eu la force de surmonter. Mais, malgré toutes les difficultés et tous les obstacles, le fils de Dieu ne tarda pas à exécuter la parole qu'il avait donnée à ses apôtres, de ressusciter, et de se faire voir encore à eux; et sans aller plus loin , pendant cette retraite que je vais finir, j'ai fait tant de promesses à Dieu, je lui ai donné tant de paroles, je lui ai tant protesté de fois que, par un changement réel et véritable , je voulais vivre dans la suite comme une âme ressuscitéel Or, voici le temps de lui montrer que je suis fidèle , et c'est dès ce jour qu'il faut mettre en pratique tout ce que j'ai résolu et tout ce que j'ai prorais. Y suis-je bien déterminé? J'en jugerai par l'effet. Ah! Seigneur, mon courage m'aband.nnera-t-il, lorsqu'il est question de le faire paraître? Veus ne me
manquerez pas, mon Dieu : malheur à moi si je venais à vous manquer!
Deuxième point. Jésus-Christ, en se ressuscitant, reprit une vie toute nouvelle : car ce fut désormais une vie glorieuse, et toute différente de celle qu'il avait menée, jusque-là sur la terre. G(! Dieu sauveur, sujet auparavant à toutes les misères d'une vie obscure et pauvre, et à toutes les ignominies et toutes les douleurs de la plus cruelle passion , parut tout brillant de lumière : tellement que la gloire de son corps surpassa la plus vive splendeur du soleil. C'était, dans sa première vie, un corps faible, sensible, capable de toutes les infirmités humaines', mais, dans cette seconde vie, il est revêtu d'une force qui le met hors d'atteinte à toutes les faiblesses de notre nature, et qui le rend invulnérable à tous les traits de ses persécuteurs. Sa clarté éblouit les yeux, son agilité le transporte dans un moment d'un lieu à un autre , et avec ce don de subtilité , qui en fait comme un corps spirituel , rien ne l'arrête. Il passe au travers des murailles, et il pénètre partout. Ainsi peut-on dire que ce mystère fut pour Jésus-Christ une espèce de transfiguration mille fois encore plus éclatante que celle du Thabor.
Si je veux que ma résurrection soit véritable , et aussi parfaite qu'elle le doit être, il faut qu'elle me transforme de la même sorte, et qu'elle produise en moi les mêmes changements. Et qu'y a-t-il en effet dans toute ma vie, qui n'ait besoin d'être réformé et renouvelé? Saint renouvellement, soit intérieur, soit extérieur! Renouvellement intérieur et dans l'esprit : c'est ce qu'il y a de plus important et de plus difficile. Car il me serait aisé, après une retraite, de garder certains dehors , et de prendre un air plus composé et des manières en apparence plus religieuses: mais tout cela, que serait-ce, si le cœur n'y répondait pas, et s il demeurait toujours le même? Il faut donc que je règle ses désirs, que je purifie ses sentiments, que je rectifie ses vues et ses intentions, que je rabaisse ses enflures et ses hauteurs, que je ranime ses lenteurs et ses lâchetés. Il faut que je le détrompe de tant de fausses idées, et de tant d'erreurs dont il se laisse prévenir; que je le dégage de mille petites attaches, qui, tout innocentes qu'elles paraissent , ne sont ni de Dieu, ni selon Dieu ; que je le déprenne de cet amour-propre qui le domine, et dont il est si esclave. En un mot, il faut que j'en fasse un cœur tout nouveau.
De ce renouvellement du cœur, suivra le renouvellement extérieur. Je m'attacherai de point en point à ma règle, et je m'acquitterai avec fidélité de tous mes exercices. Autant que ma conduite a pu mal édifier la communauté et y causer de scandales , autant y donnerai-je d'édification , lorsqu'on me verra agir avec tout une autre exactitude, et tout une autre ardeur. Je me soumettrai à tout, je passerai par-dessus tout. Que dis-je , mon Dieu , et en ^era-t-il ainsi? Hélas! ces sentiments coûtent peu au pied d'un oratoire, et dans une méditation où votre grâce me touche ; mais dans la pratique, ce n'est pas là l'ouvrage d'une simple méditation , ni même d'une seule retraite. Du moins cette retraite en sera le fondement, et je sortirai de ma solitude en de si saintes résolutions. Ce sera
beaucoup de les avoir bien imprimées dans mon cœur. Je les renouvellerai de jour en jour ; et de jour en jour elles contribueront à me renouveler moi-même.
Troisième point. La résurrection de Jésus-Christ eût été beaucoup moins parfaite, s'il n'eût pas repris, avec une vie glorieuse et nouvelle, une vie enfin immortelle. Mais Jésus-Christ ressuscité ne meurt plus (Rom. 6^. Oracle de l'Apôtre, qui s'est déjà vérifié depuis tant de siècles, et qui se vérifiera dans tous les siècles des siècles. Les morts qui sortirent de leurs sépulcres au moment que ce Dieu-Homme expira sur la croix, ne ressuscitèrent que pour quelques temps, et demeurèrent encore sujets à la mon, mais ce premier-né d'entre les morts, quittant une fois le tombeau, n'y devait plus rentrer, et en effet n'y rentrera jamais.
Bienheureuse immortalité , qui me représente une des vertus les plus nécessaires, mais en même temps les plus difficiles et les plus rares , qui est la persévérance. Il y en a bien peu qui , pour quelques jours, et même pour quelques semaines, ne profitent de la retraite. On en sort tout renouvelé , et comme ressuscité. Ce qu'on a promis à Dieu , on l'observe; et sans se borner, ni à des paroles, ni à des sentiments, on en vient aux œuvres. Mais que cette résurrection, que cette conversion est sujette à de prompts retoursl N'est-ce pas ce que j'ai tant de fois éprouvé, et sans juger des autres, n'en ai-je pas eu dans moi de fréquents exemples? Quel fruit ai-je retiré de tant de retraites, et quelle différence y a-t-il de ce que je suis maintenant à ce que j'étais dans les années précédentes ! Peut-être même serait-il à souhaiter que je fusse au moins tel présentement, que j'ai été en d'autres temps de ma vie; car, au lieu d'avancer et de m'élever, peut-être n'ai-je fait que déchoir d'année en année, et que me relâcher davantage.
Quoi qu'il en soit, d'où vient que j'ai si peu profité d'un moyen si saint , et dont l'usage m'a été si ordinaire? Ce n'est pas que , dans chaque retraite, je n'aie été éclairé et touché de Dieu. Combien de fois , dans la sincérité de mon repentir et l'ardeur de ma prière , lui ai-je dit intérieurement comme David : C'est maintenant , mon Dieu, que je vais commencer (PsaL 76). Hélas 1 je l'ai dit, et j'ai en effet commencé ; mais je n'ai pas achevé. Le poids de la nature m'a entraîné dans mes premières voies, et fait retomber dans la même langueur. En sera-t-il donc de même encore de cette retraite? Il me semble que je suis actuellement en d'assez bonnes dispositions; mais combien dureront-elles? Quelle espérance puis-je avoir d'y être constant et de m'y maintenir? Ou plutôt, pourquoi ne l'espérerais-jc pas? Malgré les vicissitudes de ma vie, le bras de Dieu n'est point raccourci, ni la source de ses grâces n'est point épuisée. Si ma volonté est changeante , il a des moyens pour la fixer, et c'est à quoi je dois appliquer désormais tous mes soins. Pour peu que je veuille examiner quels ont été les principes de mes rechutes, je les découvrirai aisément : or, c'est à cela qu'il faut mettre ordre. J'y trouverai des difficultés; mais Dieu m'aidera. Si dans le passé j'avais eu plus de courage à les vaincre , je jouirais maintenant de mes travaux et du fruit de mes combats. N'est-il pas
temps de me déterminer tout de bon et de prendre un parti ferme? Les années s'en vont , et peut-être suis-je plus près du terme que je ne pense. Est-ce trop de donnera Dieu ce qui me reste encore jusque-là? Il n'y aura d'élus eue ceux qui auront persévéré jusqu'à la fin.
Conclusion. Mettez, Seigneur, Je comble à votre victoire. Employez, à tirer mon âme de l'état de tiédeur où je languis, la même puissance qui a tiré votre corps du tombeau où la mort l'avait réduit. Ne puis-je pas dire que l'un est un aussi grand miracle que l'autre? Votre seule vertu , sans qu'aucun y concourût avec vous, vous a ressuscité selon la chair; mais , afin que votre grâce me ressuscite selon l'esprit, vous voulez qu'il m'en coûte, et que je la seconde. Il est bien juste, mon Dieu, que je fasse pour cela quelque effort, et que je contribue, autant qu'il est en moi, à une résurrection qui m'est si nécessaire et si avantageuse. Elle m'engagera à une vie toute nouvelle; mais n'est-ce pas par ma faute, que ce sera pour moi une nouvelle vie ? Car, combien y a-t-il d'années que je devrais m'y être accoutumé et m'en être fait une sainte coutume 1
Grâces à votre miséricorde, il est encore temps, Seigneur, de l'embrasser, et la résolution en est prise. Oui, mon Dieu, il faut désormais que tout revive et que tout se renouvelle dans moi : mon esprit, mon cœur, toute ma conduite. Il faut que ce soit une résurrection, une réformation entière. Point de composition, ni de milieu. Je n'envisage plus l'avenir. Je n'examine plus , si je serai toujours ce que je suis à cette heure, si j'aurai toujours les mêmes sentiments, et si je les suivrai toujours. Quand j'y fais attention, ma faiblesse naturelle m'étonne ; et comment aurai-je toujours la iorce de la surmonter? Vous y pourvoirez , Seigneur, et si je me défie de moi-même, ce ne doit être que pour redoubler ma confiance en vous et en votre secours tout-puissant. Vous ne me le refuserez point, dès que j'aurai recours à vous et que je vous le demanderai. Or, avec votre secours, de quoi ne viendrai-je point à bout? Non, ne pensons point tant à ce qui arrivera dans la suite; mais pensons bien au présent, parce que le présent me servira de préparation pour toute la suite, et qu'il me disposera à la sanctifier.
Du retour de Jésus-Christ au ciel dans son Ascension.
Quœ sursùm sunt quœrile, ubi Christus est in dexterû Dei tedens; quœ sursiim «ital sapile, non quœ super terrant.
Cherchez les choses du ciel , où Jésus-Christ est assis à la droite de Dieu ; goûtei les choses du ciel , et non point celles de la terre. (Coloss., ch. 5.)
PREMIER POINT. J'ai commeucé ma retraite par la méditation de la fin dernière , pour laquelle j'ai été créé, et l'ascension de Jésus-Christ me donne lieu de méditer encore aujourd'hui le même sujet ; car, dans cette ascension glorieuse , ce que
le Fils de Dieu nous fait d'abord connaître, c'est le terme où nous devons aspirer, qui est le ciel. Depuis sa résurrection, il ne s'était fait voir à ses disciples que de temps en temps, tantôt aux uns, tantôt aux autres ; mais en ce dernier jour, où il avait entin résolu de quitter la terre, il les assembla tous, et il voulut qu'ils le vissent tous sortir de ce monde et remonter à son Père. Que prétendait-il leur faire entendre par là? sa principale vue fut de les convaincre sensiblement de cette grande vérité, qu'après avoir passé dans cette vie mortelle un certain nombre d'années, c'est au ciel que doit se terminer notre course, et que, dès le temps présent , nous y devons tourner toutes nos pensées et toutes nos espérances.
Il leur avait fait là-dessus de fréquentes leçons ; mais ils n'en paraissaient néanmoins encore que faiblement persuadés. Il leur fallait donc une dernière leçon, plus courte, plus persuasive que tous les discours , et ce fut de les rendre eux-mêmes témoins de son ascension , et de s'élever en leur présence à cette demeure céleste où il les appelait. A ce spectacle , tous leurs doutes s'évanouirent; tout ce qu'il leur avait dit du royaume de Dieu, se retraça vivement dans leur souvenir, savoir : que ce royaume était leur véritable patrie, qu'il y avait des places pour chacun d'eux, et qu'il les allait préparer ; qu'il devait les précéder, comme leur chef, et qu'étant ses membres ils devaient un jour le suivre; par conséquent, qu'il ne les laissait sur la terre que comme dans un lieu de passage, et qu'ils ne devaient s'y regarder que comme desétrangers et des voyageurs. Toutes ces pensées se réveillèrent , et les touchèrent de telle sorte, qu'ils en conçurent un parfait mépris du monde, et n'eurent plus désormais de* prétentions ni de vues que pour cette autre vie, dont ils avaient dans la personne de leur Maître un gage si assuré.
Or, tout cela ne m'est pas moins propre qu'à eux , et toutes les assurances que leur donna Jésus-Christ , il me les donna dés lors à moi-môme. Il est donc vrai que le ciel doit être toute mon attente, et queje tfai point d'autre terme à rae proposer : je le crois, car c'est un point de foi; mais comment est-ce que je le crois? en ai-je une certaine conviction qui se fait sentir à l'âme, qui la saisit et la possède tout entière? Si je suis bien attaché à ce grand principe de religion , et si j'en suis bien prévenu, pourquoi est-ce que j'en tire si peu de conséquences, lorsqu'il a des conséquences qui s'étendent si loin?
Car, la vérité de ce principe une fois reconnue , je ne dois plus tendre que vers le ciel; je ne dois plus, en toutes choses, et par préférence à toutes choses, envisager que le ciel ; je ne dois plus, aussi bien que l'Apôtre, avoir de conversation que dans le ciel (Philip. 3). Tout ce qui se fait sur la terre , et qui n'a de rapport qu'à la terre, quelque part d'ailleurs que j'y puisse avoir, me doit être indifférent, ou plutôt ne doit rien être pour moi. Et en effet, dès que la terre n'est qu'un passage, quel intérêt dois-je prendre à tout ce que j'y aperçois? J'y vois bien des mouvements, j'y vois (les grandeurs et des' pompes humaines, des fortunes et des prospérités dont l'éclat éblouit les yeux. Dans mon état même et dans
la profession religieuse, je vois des degrés, des places, des distinctions, une diversité d'emplois qui, tout obscurs qu'ils sont selon le monde, ne laissent pas quelquefois d'exciter des sentiments tout mondains, et de former divers intérêts tout naturels; mais làdessus qu'ai-jo à dire, que ce que disait un grand saint : Tout cela n'est pas mon Dieu; tout cela n'est point le ciel , ni mon terme? Ainsi, je dois être insensible à tout cela, je n'en dois tenir nul compte. En quelle innocence et en quel dégagement de cœur m'entretiendrait une telle disposition 1 je vivrais en vrai religieux , parce que je vivrais en homme vraiment mort au monde, et comme ces solitaires de l'ancienne loi, dont le monde n'était pas digne (Hebr. 41). Quelle était leur continuelle occupation? de considérer le ciel et d'y adresser tous leurs vœux. Voilà ce qu'ils faisaient dans leurs déserts et dans leurs cavernes : qu'ai-je à faire autre chose dans ma solitude et dans la maison de Dieu ?
Deuxième point. Ce ne serait point assez que le ciel fût notre terme si le bonheur qui nous est promis n'avait pas de quoi combler tous nos désirs; mais c'est un bonheur parfait, puisqu'il consiste dans la possession même du souverain bien, qui est Dieu. Aussi, quel empressement témoigna le Sauveur du monde et quelle ardeur de retourner dans son royaume? quelles idées en donnait-il à ses apôtres, en les disposant à son départ , et les consolant de la perte qu'ils allaient faire de sa présence visible? Il leur représentait cette béatitude céleste comme un repos inaltérable, où ils seraient exempts de tous les troubles et de tous les maux de cette vie; comme une gloire éternelle , que nul événement , ni nul changement ne leur pourrait jamais enlever ; comme l'assemblage de tous les biens , où rien ne leur manquerait et où ils seraient pleinement rassasiés. Il y a heu de croire que le jour même qu'il se sépara d'eux, il leur retraça toutes ces pensées et leur confirma ces grandes promesses ; de sorte qu'après qu'une nuée l'eût dérobé à leur vue, ils ne laissèrent pas derester sur la montagne, ne pouvant plus retirer du ciel leurs regards , ni les abaisser vers la terre : tant ils étaient épris des beautés de ce bienheureux séjour, qu'ils ne voyaient pas encore, mais dont ils avaient néanmoins l'esprit tout rempli , et qui seul semblait digne de leur attention !
C'est le même royaume qui m'est destiné, c'est la même gloire. Je n'en puis avoir maintenant qu'une connaissance imparfaite : car nul homme en ce monde n'a vu, ni entendu , ni compris ce que Dieu préi>are à ses élus ; mais la foi m'en apprend assez. Celte seule vue même de la foi, et ces hautes espérances qu'elle me donne , ont eu déjà assez de vertu sur moi pour me faire renoncer au monde et à tous ses biens; j'ai cédé |aux mondains tous les héritages temporels, dans l'attente de l'héritage éternel , et en cela ']dJ\ choisi la meilleure part (Lixc. 10), comme Marie. Mais, après un tel choix , qui m'a coûté tout ce que je possédais sur la terre, ou tout ce que j'y pouvais un jour posséder, ne suis-je pas bien à plaindre , si , ne m'élant réservé que le ciel , je m'occupe de quelque autre chose , et si je suis sensible à quelque autre chose?
Or, voilà toutelois ce que je suis dans la pratique , et ce que je
fais. Car en vérité n'ai-je pas encore l'esprit et le cœur tout terrestres? Où se porteiit plus communément mes réflexions , mes affections, toutes mes prétentions? Les anges reprochèrent aux apôtres qu'ils s'arrêtaient trop à contempler le ciel ; et il fallut qu'ils leur fissent une espèce de violence pour les tirer de cette profonde contemplation où ils demeuraient. Hélas 1 j'ai bien un autre reproche à me faire, et je puis bien me dire, tout au contraire : Pourquoi tant d'attention à de vains objets , indignes de m'attacher, comme ils sont incapables de me contenter? Il faut à mon âme un bonheur solide et un plein repos; mais où est-il? où l'ai-je cher ché jusqu'à présent? l'y ai-je trouvé? puis-je compter de l'y trouver jamais? Toute ma vie se passe donc et se passera, si je n'y prends garde , en de frivoles amusements : car puis-je autrement appeler tout ce qu'on regarde, surtout dans la religion , comme de petites fortunes et de prétendus avantages? Encore si ce n'étaient que de simples amusements; mais n'a-ce pas été souvent pour moi, et n'est-ce pas pour bien d'autres , par les inquiétudes et les embarras que tout cela cause, de vrais tourments? Qu'heureuse dès ce inonde est l'âme qui, détachée de tout bonheur humain et présent , ne soupire qu'après le bonheur à venir, et se met ainsi en état d'en goûter par avance la divine onction et les saintes douceurs 1
Troisième point. Après nous avoir donné' à connaître, et le terme où nous sommes appelés , et le bonheur qui nous y est proposé , il restait de nous apprendre à quelle condition cette souveraine félicité nous est promise , et par quelle voie nous y pouvons parvenir. Or, c'est enfin ce que nous enseigne le Fils de Dieu dans ce mystère. 11 monte au ciel , et il y entre comme dans une place de conquête. Pour l'emporter, il a fallu qu'il versât son sang et qu'il donnât sa vie. Vérité que nous déclarent bien sensiblement les cicatrices de ses plaies qu'il conserve toujours sur son sacré corps, tout glorieux qu'il est, au milieu même de son triomphe. En nous les montrant, il nous dit : Voilà le prix que m'a coûté le royaume que je vais posséder, et voilà comment vous devez l'acheter, et à quel titre vous le devez posséder vous-mêmes : car vous ne l'aurez point autrement que moi.
Qui peut se plaindre d'une loi si raisonnable? et qui peut aspirer à la même couronne que Jésus-Christ, sans vouloir la piériter comme lui? Cependant que fais-je pour cette éternité bienheureuse? Ce n'est pas que je mène une vie assez contraire aux sens et assez dure; car toute vie religieuse est par elle-même une croix. Mais, si ce n'est pas purement pour Dieu, ni en vue de la récompense qu'il m'a préparée, que je porte cette croix, quoi que j'aie à souffrir, c'est, par rapport au" ciel, comme si je ne souffrais rien, et quoi que je fasse, c'est comme si je ne faisais rien. Je ne marche point proprement après Jésus-Christ, et la malédiction de saint Bernard tombe sur moi : Malheur à l'âme qui porte la croix de Jésus- Christ , et qui néanmoins ne suit pas Jésus-Christ ! Or, dans tous mes devoirs et dans tous les exercices de mon état, quel esprit me fait agir? est-ce un yrai dessein d'accomplir les volontés de Dieu et
d'obtenir sa gloire? Sans cela il serait bien à craindre que la vie religieuse ne lut point pour moi la voie du ciel.
Mais pour qui l'est-elle? pour une âme fervente, plus religieuse encore d'esprit et de cœur que d'habit et de nom. C'est pour la vie éternelle qu'elle a embrassé la pauvreté de Jésus-Christ, et son obéissance, ses humiliations, sa mortification; et cette espérance qu'elle! n'oublie jamais, lui fait soutenir avec constance toute l'austérité et toute la sainteté de sa profession. Et est-il en effet une pensée plus touchante et plus capable de l'animer que celle-ci : Je tiens la même route que Jésus-Christ pour arriver au môme terme. Autant d'observances que je pratique religieusement et constamment, ce sont autant de vos pas pour m'avancer vers ce saint héritage , et autant de degrés pour m'y élever. Dans cette vue , à quoi ne se résout-on pas et que trouve-t-on dans la religion de trop rigoureux et de trop pénible? quelle estime conçoit-on pour un état qu'on regarde comme la porte du royaume de Dieu?Serais-je moi-même si tiède et si négligent, si j'avais toujours cette réflexion bien imprimée dans le souvenir? 0 quel comble de consolation pour un religieux, quand après s'être revêtu des livrées de son Sauveur pauvre et souffrant, il entrera en partage de la même béatitude, et de la même immortalité que son Sauveur glorieux et triomphant 1
Conclusion. Qu'est-ce que l'homme , Seigneur, et qui suis-je , ■>' pour avoir part à votre gloire, et pour régner éternellement avec ' vous dans l'assemblée de vos élus? Vous êtes un Dieu vraiment ma- ' gnifique dans vos dons, et non moins fidèle dans toutes vos paroles. Ce n'est pas seulement pour vous-même que vous êtes rentré dans le sein de votre Père; c'est pour moi, et pour m'y recevoir au temps et au jour marqués par votre providence. Vous me l'avez ainsi annoncé , et c'est sur votre promesse, si authentique et si infaillible, que j'attends ce suprême bonheur. Mais, dans une telle attente, comment puis-je. Seigneur, rester sur la terre? qu'y a-t-il dans le monde qui puisse me retenir? Ou si, jusqu'à la fin de ma course, je demeure encore nécessairement, selon le corps, dans cette vie mortelle, tout mon cœur n'est-il pas déjà avec vous dans le ciel, et n'y doit-il pas être?
Ahl mon Dieu! voilà ma confusion et ma condamnation. Malgré les divines espérances que vous me donnez, mon cœur est encore tout humain; car ce n'est pas seulement aux gens du monde, dissipés par le bruit du monde et enivrés de ses douceurs, mais c'est à moi-même que convient le reproche de votre prophète, lorsqu'en votre nom, et inspiré de votre esprit, il s'écriait : Enfants des hommes, jusques à quand votre cœur ser a-t-il dans un si profond appesantissement? Jusques à quand vous attacftcrez-vovs à la vanité qui passe et au mensonge qui vous séduit (Psal. 4)? Je ne puis trop le reconnaître, ni trop m'en humilier: l'état religieux, quoique saint d'ailleurs, et très-saint, n'est pas néanmoins exempt de vanités et d'illusions, à quoi l'on se laisse surprendre. Vous m'en détromperez. Seigneur, et vous m'en détacherez : je vous le demande. Vous me ferez comprendre ces trois points essentiels, qui ne doivent jamais sortir de mon esprit. L'un, qu'il n'y a que le
Bourdaloue. — 4 *4
bonheur du ciel que je puisse compter pour un bonheur véritable. L'autre , que ce bonheur ne doit point être un don de votre miséricorde, mais la récompense de mes œuvres. Enfin, que ce n'est point précisément le mériter que d'être religieux, mais d'agir en religieux. Suivant ces maximes, je réglerai toute ma conduite, et je trouverai bien à y changer.
TR0ISIEM:E ISJIEDITATION.
De la descente du Saint-Esprit, ou de l'amour de Dieu.
Charitas Dei diffusa est in cordibus nostris per Spiritum Sanctum, qui dalus est nobis.
La cliarilé de Dieu s'est répandae dans nos cœurs par le Saint- Esprit, qui nous a élé donné. (Rom., 5.)
PREMIER POINT. Toutos Ics créaturcs nous annonçaient les perfections de Dieu , el toutes les créatures étaient 'à liotre égard autant de bienfaits de Dieu , dont nous étions, comme nous le sommes encore, redevables à sa providence , et dont il ne cessait point de nous combler ; ainsi elles-nous excitaient toutes à l'amour de Dieu. Mais après tout, cette voix des créatures ne louchait point encore assez nos cœurs, et rien , à ce qu'il semble, n'était capable de les émouvoir et de les engager. Quel est donc le moyen le plus excellent que Dieu a pris pour inspirer aux hommes son amour? c'a été de nous envoyer le Saint-Esprit , qui est lui-même, personnellement et substantiellement, l'amour de Dieu. Aussi, comment est-ce que descendit ce divin Esprit? en forme de feu : pour nous donner à connaître qu'il était tout amour par son ardeur, et qu'il venait embraser de cette même ardeur toutes les âmes.
Or, ce n'est pas pour celte fois seulement qu'il s'e^t communiqué sur la terre; il s'y communique lous les jours , et il y a même des temps particuliers où il se fait sentir, et où ce feu céleste agit dans une âme avec plus de force : tel est le temps de la retraite. Ce fut à la fin de la retraite que tirent les apôtres dans le Cénacle, que cet Esprit d'amour leur fut envoyé; et si je me suis bien acquitté de celle que je viens de faire, j'ai lieu de penser que je l'ai reçu tout de nouveau. Mais en veux-jé un témoignage solide, je le connaîtrai par mon amour pour Dieu : car, recevoir le Saint-Esprit et aimer Dieu, c'est une même chose; et il faut que j'aime Dieu, à mesure que j'aurai reçu l'Esprit de Dieu.
Que dis-je ,*et pourquoi parler de mesure où il n'y en doit point avoir? c'est sans mesure que Dieu nous donne son Esprit : c'( st donc sans mesure que nous devons aimer Dieu. Non, mon Dieu, point de bornes dans mon amour pour vous, puisqu'il n'y en a point dans tout ce qui vous rend si aimable pour moi. Vous êtes un Dieu infini : ma charité doit donc être en sa manière une charité infinie. Quelque étendue qu'elle puisse avoir, elle n'ira jamais au delà de ce que vous méritez; et c'est ce que voire esprit, si j'en suis animé, me représente continuellement au fond de mon âme. Il me retrace toutes vos grandeurs, toutes vos vertus, tontes vos perfections; et
de là il me fait conclure , qu'à quelque degré d'amour que je me porte, je ne puis excéder en vous aimant. Dans tout le reste , il peut y avoir de l'excès, je puis user dans les rencontres de trop de circonspection et de prudence, je puis prendre garde aux choses avec trop d'attention et trop de vigilance, je puis même aller trop loin dans la pratique de la mortification et de la pénitence; mais je ne puis trop. Seigneur, vous aimer. Sur ce point, l'esprit de charité est insatiable, et ne dit jamais : C'est assez.
Hélas , je ne le dis , moi , que trop et qu'en trop d'occasions. Au moindre acte d'amour que je forme , ou que je crois former pour Dieu , dans un bon moment où le Saint-Esprit me fait goûter l'attrait de sa grâce et la douceur de sa divine onction , je m'imagine déjà être ravi au troisième ciel , et avoir marqué à Dieu l'attachement le plus parfait. Mais cette étincelle n'est pas longtemps à s'éteindre. Ah! un cœur perd-il aisément le souvenir de ce quïl aime, et y pcnse-t-il si rarement? Tout homme sur cela est inexcusable; mais, entre tous les autres hommes, un religieux est sur cela même encore plus coupable. Car dans la religion ,,il y a beaucoup moins d'objets qui me détournent de Dieu; et, m'étanl séparé du monde, que me reste-t-il autre chose que Dieu? Heureux partage que je ne puis assez estimer! Si je n'en suis pas content, que faut-il pour me «atisfaire, et que trouverais-je qui puisse me contenter? Bien Âvare est une âme à qui Dieu ne suffît pas (August.) ! Mais en même lemps bien malheureuse et bien criminelle est cette àme , qui n'a que Dieu et qui ne s'attache pas à Dieu!
Deuxième point. C'est dans le cœur que l'Esprit d'amour vient d'abord se répandre; c'est là qu'il établit sa demeure , et là même aussi qu'il commence à faire sentir ses plus merveilleuses opérations. Car l'amour, avant toutes choses, consiste dans l'affection. Oue n'inspire-t-il point à l'âme? de quoi ne la dégage-t-il point? à quoi ne l'élève-t-il point? On le vit dans les apôtres. Le premier effet de la descente du Saint-Esprit sur eux, fut de purifier leurs cœurs : de sorte qu'il n'y resta plus la moindre attache qui ne vînt immédiatement de Dieu, et qui ne les portât directement et uniquement à Dieu. Car ils comprirent dès lors ce qu'a dit depuis un grand saint : Qu'un cœur aime crantant moins Dieu , qu'il aime quelque chose avec Dieu , s'il ne laime pas pour Dieu.
De là s'ensuivit le second effet de la présence de ce même Esprit d'amour dont les apôtres furent remplis. Plus un cœur est pur et libre de tout engagement aux objets visibles, plus le divin amour le touche intérieurement, l'excite, l'embrase. Dès qu'un feu n'a plus d'obstacle qui l'arrête, quel incendie ne cause-t-il pas? Et comment aussi les apôtres sortirent-ils du Cénacle? comme des hommes transportés ; jusque-là qu'on les croyait pris de vin, tant ils parurent animés et hors d'eux-mêmes. Voilà ce qu'ont éprouvé tant de saints. Tout ce que l'amour profane a de plus vif et de plus pénétrant, n'est point comparable aux mouvements affectueux qui les ravissaient. Ils en tombaient en de saintes défaillances, et ils en perdaient jusqu'à l'usage de leurs sens. Si vous rencontrez mon bien-aimé, disait cette fidèle Epouse des cantiques, faites-lui con-
naître l'état où je suis, et la langueur où me réduit mon amour (Ganl. 5).
C'est ainsi qu'ils étaient disposés. Or, n'ai-je pas comme eux un cœur capable d'aimer Dieu? D'où vient donc que ce cœur, qu'il n'a fait que pour lui, est néanmoins toujours à son égard si froid et si peu sensible ? De tout ce qui a rapport à Dieu, rien ne l'afTectionne, rien ne l'émeut : ni oraisons, ni offices divins, ni sacrements , ni entretiens spirituels, ni lectures de piété. On a beau me dire que dans l'amour de Dieu la sensibilité n'est point nécessaire : cela est vrai ; mais il n'est pas moins vrai que si mon cœur était bien vide des choses humaines et bien solidement à Dieu, je me trouverais en de tout autres dispositions, etj'auraisdetout autres sentiments. Ah! j'ai tant de vivacité , et quelquefois je me laisse si aisément attendrir sur de vains sujets 1 n'y aura-t-il que Dieu , pour qui je serai tout de glace? Ne lui suis-je pas assez redevable? Ne m'a-t-il pas fait assez de grâces, et ne m'en fait-il pas assez chaque jour? N'y a-t-il pas pour moi des caractères assez touchants? ces titres qu'il porte, de père, de créateur, de conservateur, de rédempteur, mille autres, sont-ils trop peu engageants pour m'attirer? Toutes ces idées ne me sont-elles pas assez présentes, et que vois-je autour de moi qui ne m'annonce incessamment les miséricordes inlinies de mon Dieu? Elles sont incompréhensibles; mais, Seigneur, plus elles sont au-dessus de tout ce que j'en puis penser, plus l'indifférence de mon cœur me devient par là même inconcevable, et plus je dois me la reprocher devant vous et m'en confondre.
Troisième point. Mais encore, qu'est-ce qu aimer Dieu , et tout mon amour doit-il se borner à des affections et à des sentiments? Alin de m'inslruire là-dessus, il me suffit de considérer ce que Dieu a fait pour moi dans ce mystère. Il nous aime, et pour nous témoigner son amour, il ne se contente pas de nous avoir donné son Fils, il a fait encore descendre sur nous son Esprit; il nous le donne, et en nous le donnant, il se donne lui-même à nous. Voilà le caractère de l'amour de Dieu pour une aussi vile créature que je le suis; rien ne lui coûte dès qu'il s'agit de mes intérêts, et il n'y a rien de si grand et de si divin dont il ne me fasse part.
Faut-il bien des raisonnem(>nts pour apprendre de quel retour je dois user envers lui , et comment je le dois aimer ? Il ne m'a pas seulement aimé de cœur, mais en œuvres : ou plutôt , parce qu'il m'a aimé véritablement et de cœur, son amour n'a point été oisif, mais il s'est fait connaître par les effets les plus merveilleux et les plus éclatants. Si donc je l'aime , y a-t-il rien que je lui puisse refuser? rien , dès qu'il est question de le servir et de lui plaire , que je doive épargner? car sans cela, sans cette pleine fidélité à suivre ses divines volontés, et à pratiquer généralement et ponctuellement tout ce qu'il demande de moi, comme il le demande de moi, autant qu'il le demande de moi , en vain je dis que je l'aime; ce ne sont que des paroles, et rien de plus.
Aussi l'amour de Dieu est-il l'accomplissement de toute la loi : accomplissement de toute la loi , parce qu'il n'y a pas un point dans la loi , ni si petit , que l'amour de Dieu nous laisse négliger, ni si
relevé , dont l'amour de Dieu ne nous fasse soutenir la pratique. Que n'ai-je bien commencé à aimer Dieu 1 Dès-là toutes les difficultés qui m'arrêtent depuis longtemps, et tous les obstacles seraient tout à coup levés. Je m'étonne de ce que les saints ont entre- Î)ris pour Dieu , et de ce qu'ils ont soutenu jusqu'au dernier jour de eur vie: mais il n'y a rien là qui me doive surprendre, quand je pense qu'ils aimaient Dieu. Je vois encore dans le même ordre et sous la même règle que moi , de saintes âmes vivre dans une régularité, et agir en tout avec un zèle et une persévérance que j'aurais peine à croire, si je n'en étais témoin. D'où leur vient cette ferveur sans relâche et cette fermeté inébranlable? de l'amour de Dieu. Au lieu de la surprise où je suis en leur voyant faire ce qu'ils font , je devrais bien plus m'étonner qu'ils aimassent Dieu , et qu'ils ne fissent pas tout cela; de là même je dois voir si j'ai lieu de me flatter, en quelque sorte, d'avoir jusqu'à présent aimé Dieu. Peut-être lui ai-je assez de fois protesté que je l'aimais; mais, à juger de mes paroles par mes œuvres, puis-je compter sur toutes mes protestations? Réflexion bien humiliante et bien terrible 1 car je ne puis être aimé de Dieu, si je ne l'aime. Ahl mon Dieu , que ce soit du moins aujourd'hui et pour jamais, que ce saint amour s'allume dans mon cœur.
Conclusion. Divin Esprit, charité essentielle et toujours subsistante, source intarissable de ce sacré feu qui brûle les anges bienheureux et tous les élus de Dieu , descendez, ouvrez mon âme, et venez vous-même l'embraser; si elle se tient encore fermée, faiteslui une salutaire violence : vous pénétrez partout, et il ne vous faut qu'un trait pour enflammer tout un cœur, et le consumer. C'est donc par vous que je puis sortir de ma retraite, comme les apôtres sortirent du Cénacle : avec le même amour, et par conséquent, avec la même résolution, la même activité, la même force. Dans toute la suite de leurs années, rien désormais ne les put séparer de la charité de Jésus-Christ et de la charité de Dieu; qui m'en séparera moi-même? car c'est maintenant, ô Esprit d'amour! que je me livre tout entier à vous, pour m'attacher à mon Dieu d'un lien indissoluble et d'un amour éternel. Que voudrais-je encore lui dérober de ma vie ; et ce que je lui déroberais, à qui le donnerais-je?
Hélas 1 Seigneur, je n'ai jusqu'à présent que trop partagé mon cœur entre vous et d'autres objets : mais n'étant pas à vous uniquement, il n'y était point du tout; car vous êtes un Dieu jaloux , et vous voulez un amour sans réserve. Vous le méritez bien , ô mon Dieu ! et je suis bien indigne de vos grâces , si tant de grâces, que J'ai reçues de votre main libérale et paternelle, ne suffisent pas pour m'apprendre à vous aimer. Hé 1 Seigneur, l'ai-je su jusqu'à ce jour? mais que devais-je néanmoins savoir autre chose? avec cela seul , j'aurais su tout le reste : c'est-à-dire , que j'aurais su remplir tous les devoirs de mon état, et en pratiquer toutes les vertus. C'est ce que voire Esprit m'enseignera. Plaise au ciel qu'il m'inspire toujours ; et plaise surtout au ciel que j'en suive toujours les divines inspirations , et que jamais je n'en éteigne dans mon âme les saintes ardeurs.
c oisr S iDi^n ATX oisr .
Sur l'usage et la fréquentation des Sacrements,
PREMIER POINT. Entre les sacrements , il y en a deux dont l'usage nous peut être plus fréquent et plus comrnnn, savoir: celui de la Pénitence par la confession, et celui de la divine Eucharistie par la communion. Aussi est-ce de l'un et de l'autre qu'on entend parler, quand on exhorte les âmes chrétiennes et religieuses à la fréquentation des sacrements. Jésus- Christ les a étabUs dans son Eglise, comme deux sources abondantes de toutes les grâces; et c'est à nous d'en retirer tout le fruit qu'il s'est proposé en les instituant pour notre sanctification.
Ils ont chacun leur vertu propre. Le sacrement de Pénitence est comme un baptême, qui nous purifie et nous lave de toutes les taches de nos péchés. Le sacrement de l'Eucharistie est comme une manne et un pain qui nourrit notre âme, qui l'engraisse, selon Je terme de l'Ecriture, qui la fait croître et l'entretient dans une étroite union avec Dieu. Or, le Saint-Esprit nous témoigne que le juste même tombe et pèche jusqu'à sept fois le jour : d'où il s'ensuit que nous avons donc sans cesse besoin d'être purifiés, et par conséquent que nous devons souvent recourir à la pénitence et à son sacrement. De plus, nous ne pouvons ignorer quelle est toujours notre faiblesse, malgré toutes les résolutions que nous avons formées au saint tribunal et dans le sacrement de Péni ence. D'où suit encore cette autre maxime, qu'il nous faut un aliment solide pour nous soutenir dans le chemin de la perfection , f t pour nous aider à y faire continuellement de nouveaux progrès. Cet aliment, c'est l'adorable Eucharistie; et de là nous devons jug< r combien il nous importe de ne nous en tenir pas longtemps éloignés , mais d'en approcher, autant qu'il nous est permis , et d'y participer.
Voilà pourquoi les maîtres de la vie spirituelle ont tant recommandé la fréquente confession et la fréquente communion. Us recommandent l'une et l'autre aux fidèles en général; mais en particulier, et à bien plus forte raison , aux personnes religieuses. La fréquente confession est un moyen très-efficace, non-seulement pour obtenir la rémission des fautes actuelles dont nous nous rendons coupables, et pour nous maintenir par là dans l'innocence et la pureté du cœur; mais pour nous faire acquérir la connaissance de nous-mêmes; pour nous faire prévoir les occasions dangereuses et personnelles que nous avons à éviter, pour nous apprendre à les prévenir; pour empêcher que nos imperfections, par une malheureuse prescription, ne se tournent en habitude, et qu'elles ne s'enracinent. Car tout cela, et bien d'autres avantages, c'est ce que produit la grâce du sacrement dans les âmes qui y sont plus assidues, surtout quand la fréquente communion s'y trouve jointe. Par cet usage ordinaire et fréquent de l'Eucharistie , l'âme est comme transformée en Jésus-Christ. A chaque communion , elle reçoit de nouvelles lumières pour connaître ses devoirs; elle sent dé nou-
veiles pointes, qui sont autant de remords de ses relâchements et de ses infidélités, et elle prend de nouvelles forces pour se relever et pour redoubler le pas dans la vuii; sainte où Dieu l'appelle.
De tout ceci, je dois tirer, par rapport à moi, une conséquence particulière, et qui m'est d'une grande importance. C'est que le fréquent u?agc de la confession et de la communion est un des plus sûrs préservatifs contre les altiédissements et les rechutes où ma fragilité, qui est extrême, m'a si souvent entraîné, et où j'ai infiniment à craindre qu'elle ne m'entraîne encore après cette retraite. Tant que je conserverai un certain zèle pour fréquenter les sacrements, et que j'y aurai un certain attrait, ce sera un des meilleurs signes à quoi je pourrai voir la bonne disposition de mon âme ; de même qu'un bon appétit est communément une des marques les plus certaines de la bonne santé du corps. Si quelquefois la tentation me presse avec plus de péril , et que je me sente moins ferme que je n'étais , cette fréquentation des sacrements sera un frein pour me retenir; ou, s'il m'arrive enfin de déchoir en quelque chose et de m'échapper, ce sera une prompte ressource pour me ramener démon égarement, et pour me remettre dans Tordre.
Mais, tout au contraire, dès que je viendrai à négliger les sacrements, et que je les fréquenterai moins, peu à peu je dégénérerai et je m'éloignerai de Dieu. Car c'est par là , dans la religion comme dans le monde, que l'on commence à se déranger. Une personne, outre ses confessions ordinaires, fai?ait de temps en temps des revues : elle avait, dans le mois, dans la semaine, certain nombre de communions réglées par un sage conseil; mais dans la suite, elle se relâche. De manquer une confession, une communion, ce n'est plus pour elle une peine ; elle se fait même de son relâchement un prétexte pour se tenir plus éloignée des saints mystères. Sa piété se refroidit, et dans peu, son état est tel qu'il était avant sa retraite, et même plus mauvais. Dieu veuille que je ne l'éprouve pas moi-même tout de nouveau, après l'avoir déjà, peut-être^ îant de fois éprouvé.
Deuxième point. L'usage des sacrements ne peut être îtile qu'autant qu'il est saint, et il n'est saint qu'autant qu'on y ap;^^ )rte les dispositions convenables. On les connaît assez, surtout p&Tmi les personnes religieuses. Mais on n'y est pas toujours aussi attentif qu'on le devrait; et pour descendre à quelques points particuliers, il y a, dans l'usage du sacrement de Pénitence, deux extrémités à éviter.
L'une est une timidité trop scrupuleuse et une crainte excessive d'y venir sans la préparation absolument requise. Car il faut convenir qu'il y a quelques âmes timorées qui portent là-dessus trop loin la vigilance et la précaution. Elles ne peuvent presque jamais se persuader qu'elles soient suffisamment disposées, soit à l'égard de l'examen qu'elles doivent faire de leurs fautes, soit à l'égard de la douleur qu'elles en doivent concevoir. D'où il arrive que , pour une confession de peu de jours, elles consument un temps infini à rechercher tous les sujets d'accusation qu'elles s'imaginent avoir, et à les arranger dans leur mémoire. En sont-elles venues à bout?
il faut ensuite former Tacte de contrition , et c'est pour elles un autre embarras. Elles la veulent sentir, cette contrition, et pour cela elles mettent leur esprit à la torture et se dessèchent la tête. EnOn, après bien des efforts et bien des tourments, croient-elles pouvoir procéder à la déclaration de leurs péchés? Nouvelles peines. Dès qu'il est question déparier, le trouble les saisit, et elles ne savent plus guère ce qu'elles disent. Longs discours sur des points où un mot suffirait, répétitions perpétuelles, circonstances inutiles. Encore, après être sorties du tribunal, y reviennenl-elles bientôt, parce qu'elles ont peur de ne s'être pas assez expliquées, et d'avoir omis plusieurs choses. De sorte que la confession leur devient un fardeau des plus pesants, et un travail qui les fatigue, qui les dégoûte, et leur ôle toute dévotion. Le remède serait de leur faire comprendre que la prudence chrétienne et les soins raisonnables qu'exige de nous l'Eglise, ne vont point jusqu'à de pareilles inquiétudes; mais, parce que souvent elles ne sont pas même en état d'entendre là-dessus raison, le plus court et le meilleur conseil qu'elles aient à suivre, est de s'en rapporter au directeur en qui elles ont mis leur confiance , et de faire ponctuellement ce qu'il leur prescrit.
Outre cet excès d'une préparation trop scrupuleuse, il y en a un autre tout opposé et beaucoup plus dangereux. : c'est celui d'une préparation trop superficielle et trop légère. Car il est vrai que les personnes, même religieuses, qui approchent souvent du sacrement de Pénitence, doivent prendre extrêmement garde à ne s'y pas tellement habituer, qu'elles ne donnent pas à chaque confession tout le temps et toute l'attention nécessaire. Il n'y va pas moins que d'un sacrilège : et ce serait un étrange renversement, que, bien loin de se purifier au saint tribunal, elles s'exposassent à en sortir plus criminelles devant Dieu, qu'elles n'y étaient venues. Les fautes qu'elles viennent confesser peuvent n'être que vénielles; et, par la miséricorde de Dieu, ce ne sont point en effet communément des fautes grièves : mais, du reste, toutes vénielles que sont ces fautes, il y a une obligation étroite, et sous peine de péché mortel, en les confessant, d'en avoir une vraie douleur, et d'être dans une. vraie résolution de les éviter. Sans cela, confession nulle, et abus du sacrement. Désordre où l'on peut dire, dans un sens, qu'une âme religieuse peut plus aisément tomber que les plus grands pécheurs. Car ces fautes, par leur légèreté, n'étant pas ordinairement d'une nature à faire beaucoup d'impression sur l'esprit et sur le cœur, elle a plus de sujets, en quelque sorte , de se défier de ses sentiments et de ses dispositions. C'est pourquoi plusieurs personnes vertueuses ont celte coutume très-sage et très-solidement fondée , de joindre toujours en général, ou en particulier, aux fautes présentes dont elles s'accusent, quelques-uns des péchés passés qui peuvent exciter davantage leur repentir et l'assurer. Quoi qu'il en soit de cette pratique, qui n'est, après tout, que de surérogation et de conseil , il est certain que la fréquente confession , si louable d'ailleurs et si avantageuse , a néanmoins ses dangers, et qu'il s'y peut quelquefois glisser des défauts très-essentiels. C'est à moi de voir quelle conduite sur cela j'ai tenue jusques à présent, et d'y
remédier, si j'ai lieu de craindre qu'elle n'ait pas été telle qu'il convient.
Troisième point. La bonne confession dispose à la bonne communion ; et je n'ignore pas quelles sont, outre cette première préparation , les autres dispositions requises pour paraître dignement â la table de Jésus-Christ. Ce que j'ai donc surtout à examiner, c'est la manière dont je m'acquitte d'une action si importante; et de quoi je dois rougir en la présence de Dieu , c'est d'avancer si peu , quoique je mange si souvent le pain des anges et une viande toute aivine. Une communion bien faite est plus que suffisante pour sanctifier une âme : et cependant, après tant de communions, je ne remarque en moi nul progrès, et je n'y vois au contraire qu'imperfections et qu'infldélités. D'où vient cela? ce ne peut être que de ma négligence et de ma tiédeur. Car il faut convenir, non pas à la honte de l'état religieux , lequel condamne toutes mes lâchetés , mais à ma propre confusion et à celle de bien d'autres comme moi, que dans la religion même , il n'y a que trop de communions trèsimparfaites , et dès-là très-infructueuses.
Je communie , mais combien de fois l'ai-je fait peut-être par un respect tout humain, ne voulant pas me séparer du reste de la communauté, ni par là me distinguer ; regardant la communion comme une gêne , et n'y allant que par une espèce de contrainte.
Je communie, mais avec quelle réflexion , soit avant la communion , soit dans la communion même , soit dans l'action de grâces qui la doit suivre? La cloche m'appelle, et je marche, saiis avoir peut-être un moment pensé où je vais. Au milieu de la communauté assemblée, j'assiste au sacriGce de la messe, avec un esprit distrait et sans dévotion. L'heure vient de se présenter à la sainte table : je m'y range à mon tour, après avoir précipitamment et confusément formé quelques actes. Enûn , je reviens à ma place, et là je retombe tout à coup dans ma première indifférence, ne disant rien ou presque rien à Dieu. Le temps ordinaire est-il passé, je ne tarde guère â sortir, et, de toute la journée , je ne fais nulle attention à l'avantage que j'ai eu de participer au sacré mystère.
Je communie , mais avec quelle vue particulière et quel dessein ? au lieu de me proposer dans chaque communion une fin, selon l'avis qu'en donnent les plus habiles directeurs : par exemple , au lieu de me proposer, dans la communion , et par ma communion , d'obtenir de Dieu la grâce, tantôt de mieux pratiquer telle vertu, tantôt de mieux supporter telle peine, tantôt de me corriger de telle habitude, tantôt de me fortifier contre telle faiblesse, tantôt de me ranimer dans l'exercice de la prière, taniôt de m'entretenir, ou dans une régularité plus fervente, ou dans un esprit plus intérieur, ou dans une union plus intime avec Jésus-Christ, ainsi du reste : au lieu , dis-je , de tout cela, je n'ai , dans toutes mes communions, qu'une idée vague et sans terme; et ne les rapportant à rien , il arrive aussi que je n'en remporte rien.
La source du mal , c'est que je ne sais pas faire du don de Dieu toute l'estime qui lui est due; et c'est d'ailleurs que je m'intéresse bien peu â mon avancement spirituel , et que j'ai bien peu de zèle
pour la perfection de mon âme. Car si je m'appliquais sérieusement à considérer la souveraine grandeur da maître qui vient en moi, sa Èonté ineffable qui l'engage à se donner lui-même à moi , les richesses inépuisables qu'il apporte avec lui, et qu'il veut répandre sur moi , comment irais-je le recevoir? avec quel respect et quelle sainte frayeur? avec quel bas sentiment de moi-même et quelle humilité? avec quelle reconnaissance, avec quel amour? Et si j'avais un vrai désir de me perfectionner et de m'élever, qu'oublierais-je de tout ce qui me peut rendre plus profitable un si riche trésor de grâce , et un sacrement si salutaire ? Voilà sur quoi j'ai à me réformer; et en me réformant là-dessus, je prendrai l'un des plus puissants moyens de me réformer sur tout le reste de ma vie. Car ce sont deux choses incompatibles, que de bien communier et de ne pas bien vivre selon toute ma règle et tout l'esprit de ma vocation.
î FIN DE LA RETRAITE SPIRITUELLE. -