‹ Œuvres completes de Bourdaloue Sermons pour le Careme. Tome secondChapitre 14 sur 43 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

C’ESTpar nous-mêmes, Chrétiens, quedoit commencer ce zèle de correction et de réforme , que la vue des intérêts de Dieu a coutume de pous inspirer ; et cette maxime est fondée sur l’ordre es-

sentiel de la charité, qui veut qu’en matière de salut-, et de tout ce qui se rapporte au salut , nous nous aimions , sans exception , nous-mêmes, préférablement à tout autre, Car l’amour-propre, dit saint Ambroise , qui est condamné comme vicieux et comme injuste dans tout le reste, devient, en ce seul point , non-seulement honnête et raisonnable , mais d’une obligation et d’un devoir indispensable. En effet, je dois aimer le salut de mon prochain plus que mes biens, plus que ma santé, plus que mon honneur, plus que ma vie; mais il ne m’est pas même permis de l’aimer autant que mon salut propre, et que ma perfection selon Dieu ; et s’il étoit en mon pouvoir de convertir tout le monde en me pervertissant , ou de le réformer en me déréglant , je devrois abandonner la conversion et la réformation de tout le monde ; persuadé que Dieu ne voudroit pas alors que le monde fût converti ni réformé par moi , puisqu’il ne le pourroitêtre qu’au préjudice de cette charité personnelle que je me dois à moi-même , et en vertu de laquelle Dieu veut que je m’applique premièrement à moi-même, et que je lui réponde de moi-même.

C’est ainsi que raisonne saint Augustin, etaprèslui le docteur angélique saint Thomas. Or, que s’ensuitil delà ? cequcj’aiditd’abord, Chrétiens :savoirque tout zèle de la perfection des autres , qui ne suppose pas un zèle sincère de se perfectionner soi-mème ,

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quelque droite intention d’ailleurs qui le fasse agir , est un zèle peu sensé , un zèle mal ordonné , un zèle même chimérique et faux, etpar conséquent un zèle sans autorité du côté de celui qui l’exerce , et sans effet de la part de ceux envers qui on l’exerce. Pourquoi un zèle sans autorité du côté de celui qui l’exerce ? Saint Grégoire pape en apporte la raison : parce qu’il n’y a que le bon exemple que l’on donne, et letémoignagequ’onserend d’avoircommencépar soi-même , qui puisse autoriser une entreprise aussi délicate que celle de réformer les autres ; et que, du moment que le zèle n’est pas soutenu d’une régularité au moins égale à celle qu’il exige du prochain , et dont il veut faire une loi au prochain, il n’a plus même cette bienséance qui lui seroit nécessaire pour se déclarer et pour agir. Je m’explique. Vousvous inquiétez de mille choses, que vous prétendez être autant d’abus , et à quoi l’on convient avec vous qu’il seroit bon d’apporter remède; maison vous dit, au même temps, que cette inquiétude vous sied mal tandis que tout ce qu’il y a dans vous-même de blâmable, et souvent d’insupportable, ne trouble en rien votre tranquillité. Vous êtes touché des injustices et des désordres qui régnent dans notre siècle , et l’on ne peut pas désavouer qu’il n’y en ait de très-grands et en très-grand nombre; mais d’ailleurs on vous répond que vous avez mauvaise grâcedeparlersi haut, et de déclamer avec tant de chaleur contre des désor-

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dres étrangers, tandis que vous prenez si peu garde à certains désordres visibles qu’on remarque dans votre personne , et que vous y pourriez remarquer. Vous donnez des avis salutaires , et peut-être , eu égard aux sujets et aux circonstances, ces avis sontils bien fondés; mais quelque bien fondés qu’ils puissent être , on ne comprend pas avec quelle assurance vous osez les donner à celui-ci, ou à cellelà , et les donner si exactement , et les donner si rigoureusement, en ne vous les donnant jamais à vous-même. Car on a toujours droit de s’étonner que des défauts dont Dieu ne vous a point fait responsable, et qu’il ne tient pas à vous de corriger, excitent tant vos murmures et vos plaintes, lorsque les vôtres, dont vous devriez être encore plus en peine , et dont Dieu vous demandera compte , ne font sur vous nulle impression. Ordonnez dans vous la charité , selon le précepte et l’expression du Saint-Esprit ; c’est-à -dire , avertissez -vous vousmême, reprenez-vous vous-même, scandalisez-vous de vous-même , et puis vous serez reçu à reprendre et à censurer les autres. Sans cela, non-seulement votre zèle n’a rien que de foible , mais il devient même en quelque sorte méprisable , puisqu’il porte avec soi sa réfutation , et qu’il n’y a qu’à l’opposer à lui -même pour le faire taire et pour le confondre.

C’est l’excellente leçon que vouloit nous faire le Fils de Dieu dans l’Évangile , par cette espèce de

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parabole dont il se servoit : Quid autem vides festucam in oculo frairis lui; et trabem quce, in oculo tuo est, non considéras?' Pourquoi voyez -vous une paille dans l’œil de votre frère, vous qui, dans le vôtre, n’apercevez pas une poutre? et comment pouvez-vous dire à votre frère, mon frère, souffrez que je vous ôte cette paille qui vous incommode, lorsque vous avez vous-même une poutre qui vous aveugle? Comme si le Sauveur du monde eût dit à ce prétendu zélé (c’est la réflexion de saint Chrysostôme qui revient à ma pensée), comme s’il lui eût dit qu’un tel zèle ne lui convenoit pas , et que ce langage de charité , qui , dans tout autre , auroit été louable, ne pouvoit être qu’un reproche contre lui. Comme s’il lui eût dit que, quelque sensibles que fussent les imperfections de son frère , ce n’étoit point à lui à les remarquer et à les voir, Quid autem vides ? que s’il avoit des lumières , il devoit les ménager pour lui-mème, et établir pour principe, que, jusqu’à ce qu’il fût parvenu à la connoissance de lui-même, c’étoit une présomption de vouloir connoitre les autres et les juger.

Morale que ce divin maître enseignoit encore bien mieux dans la pratique , lorsqu’il trouvoit mauvais , par exemple , que les pharisiens entreprissent d’accuser devant lui cette femme surprise en adultère, et qu’ils s’ingérassent à en poursuivre la pu-

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nition. Pourquoi cela? demande saint Jérôme; le crime de cette femme n’étoit-il pas constant et avéré? la loi de Moïse n’ordonnoit-elle pas expressément quelle fût lapidée ? Il est vrai; mais il paroissoit indigne à Jésus-Christ, que des hommes aussi criminels que les pharisiens, et qui, remplis d’une fausse idée de leur sainteté, nepensoient à rien moins qu’à punir dans eux-mêmes ce qu’ils condamnoient avec tant de sévérité dans le prochain , s’érigeassent en censeurs publics, témoignassent tant d’ardeur pour l’observation de la loi, se fissent parties contre les pécheurs : voilà ce que le Sauveur du monde nepouvoit supporter; et c’est pourquoi il leur répondit, que celui d’entre eux qui se trouvoit sans péché jetât donc la première pierre; leur marquant ainsi qu’il n’y avoit que celuilà seul à qui il put être permis de le faire , et que les autres avoient assez , dans leurs propres scandales, de quoi s’occuper, pour ne pas tourner toutes leurs pensées et tout leur zèle contre les scandales d’autrui. Argument plausible et convaincant, dont ces sages du judaïsme se sentirent si vivement pressés, que, selon le rapport de l’évangéliste , ils se retirèrent sans rien dire : Et audientes unus post unum exibanl , incipientes a senioribus. ' Mais avouons-le , mes chers Auditeurs , et déplorons ici la misère humaine. Examinons bien

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tous les traits de ce tableau , et nous reconnoîtrons que c’est le nAtre. Car qu’y a-t-il de plus commun dans le christianisme, que l’illusion de ce zèlepharisaïque qui consiste à être éclairé pour les autres, régulier pour les autres , fervent pour les autres , et pour soi-même sans exactitude, sans attention, sans réflexion? Que voit-on maintenant dans le monde? vous le savez : des gens qui voudraient rétablir l’ordre partout ailleurs que dans leurs personnes et dans leur conduite; des laïcs corrompus et peut-être impies , qui prêchent sans cesse le devoir aux ecclésiastiques; des séculiers mondains et voluptueux , qui ne parlent que de réforme pour les religieux ; des hommes de robe pleins d’injustices , qui invectivent contre le libertinage de la cour, des courtisans libertins, qui déclament contre les injustices des hommes de robe; des particuliers d’une conduite déréglée, qui cherchent des moyens pour remettre ou pour maintenir la règle dans l’état, mais à qui l’on pourrait bien dire ce que Jésus-Christ disoit à ces femmes de Jérusalem : Nolite flere super me , sed super vos ipsas flete : ' Ne pleurez point sur moi, mais sur vousmêmes.

En effet , on s’afflige et on gémit , on se plaint que le monde se pervertit tous les jours, qu’il n’y a plus de religion , que les intérêts de Dieu sont

■ Luc. aî.

abandonnés ; et l’on ne gémit pas sur les relâcliemens où l’on tombe et où l’on s’entretient , sur la mauvaise éducation qu’on donne à ses enfans, sur les débauches qu’on tolère dans ses domestiques. Saint Paul avoit peine à comprendre comment celui qui n’a pas soin de sa maison pouvoit avoir le zèle de l’Eglise de Dieu : Quomodo Ecclesiœ Dei diligentiam kabebil.' Mais ce que saint Paul ne comprenoit pas , on le comprend bien aujourd’hui, puisqu’on a trouvé le secret d’allier ces deux choses , et que , malgré la corruption des familles chrétiennes , causée par la négligence de ceux qui les gouvernent, il est pourtant vrai que jamais l’Église n’eut tant de réformateurs sans mission, sans titre, sans caractère, qui se croient néanmoins suscités et autorisés de Dieu.

Je sais, mes chers Auditeurs, que les saints ont eu ce sentiment de zèle; mais plût au ciel qu’on voulût s’en tenir aux exemples des saints! il n’en faudroitpasdavantage pour nous porter à un prompt amendement , et pour nous établir dans une solide humilité. Je sais que David disoit à Dieu : Tabescere me fecil zelus meus ; quia oblili sunt verba tua inimici mei Ah ! Seigneur, mon zèle m’a desséché, quand j’ai vu jusqu’à quel point vos ennemis vous oublioient; mais je sais aussi qu’il ne parloit de la sorte qu’après s’etre reproché mille fois * i Tim. 3. — * P*. n8.

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de l’avoir oublié lui-même , qu’après en avoir fait une rigoureuse pénitence , qu’après avoir hautement et pleinement réparé un oubli si criminel. Faisons ce qu’il a fait, et nous aurons droit de dire ce qu’il a dit. Je sais quels vœux et quels souhaits formoit saint Bernard, quand il désiroit avec tant de passion de revoir l’Eglise dans son ancien lustre et dans sa première pureté : Quis mihi det , ut videam Ecclesiam Dei sicut in diebus anliquis ?' mais autant que je suis édifié du souhait de saint Bernard, autant suis-je surpris et confus de voir souvent tenir ce langage à un mondain connu pour avoir peu de religion, ou à une mondaine remplie d’orgueil et idolâtre d’elle-même ; et j’en, reviens pour l’un et pour l’autre à la maxime de l’Évangile : Cura te ipsum : c’est bien à vous qu’il appartient de parler en ces termes ; allez, guérissez vos plaies qui sont visibles et mortelles , et ne vous ingérez point à vouloir guérir celles que la malignité d’un esprit chagrin vous fait peut-être apercevoir là où il n’y en a point. Demeurez dans vous-même , vous y trouverez plus que suffisamment à quoi employer, et même à quoi épuiser ce fonds de zèle qui vous rend si vif et si ardent. Que l’Eglise soit réformée, j’y consens ; mais elle ne le doit point être par vous , tandis que vous serez ce que vous êtes. Vous aurez beau porter des lois, dès que ces lois viendront de

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vous qui n’en gardez aucune, elles ne serviront qu’à votre confusion, puisque rien ne paroît plus digne de mépris qu’un zèle actif et empressé dans un homme dont les actions démentent les paroles.

De là , zèle sans effet de la part de ceux envers qui on l’exerce , et voici pourquoi : car comme nous n’aimons pas à être corrigés , et que naturellement toute réforme qui nous vient d’ailleurs que de nousmêmes. par la seule raison qu’elle vient d’ailleurs, nous blesse et nous révolte, nous nous attachons volontiers à examiner quiconque sous une apparence de zèle et de charité veut prendre l’ascendant sur nous ; et nous croyons bien nous en défendre, quand nous remarquons dans lui certains foibles qu’il ne remarque pas lui-même , et sur quoi il ne se fait pas justice. Par-là nous éludons toutes ses remontrances ; par-là nous savons lui fermer la bouche ; par-là , bien loin de l’écouter , nous devenons fiers et indociles; par-là nous pensons avoir le droit delui répondre ce que répondit Jétro à Moïse : Stulto labore consumeris Vous travaillez en vain , et vous prenez une peine bien inutile. La plus grossière des erreurs est de penser que l’on vous croira, lorsqu’il paroît par votre conduite que vous ne vous croyez pas vous-même, que l’on suivra vos conseils quand vous êtes le premier dans la pratique à les abandonner. C’est bâtir d’une main tandis que l’on

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détruit de l’autre : ce que l’Ecriture traite de folie. De là vient que ceux qui, dans le monde et par office, sont chargés (de répondre des autres et de les corriger, ont une double obligation , mais une obligation , dit saint Augustin , aussi terrible devant Dieu qu’elle est indispensable, de s’appliquer avant toutes choses à leur perfection propre , pour se rendre capables de remplir les devoirs que la Providence leur a imposés. De là vient que le grand apôtre, parlant des prêtres et des ministres de l’Eglise, veut, pour première qualité, que ce soient des hommes irrépréhensibles, Oportet irreprehensibiles esse:' pourquoi? afin que les peuples, pour se parer de leur censure, ne puissent pas leur dire: Medice , cura teipsum : vous êtes médecin des âmes , mais soyez d’abord médecin de la vôtre. Reproche qui leur ôte toute liberté de parler, et toute autorité dans l’exercice de leur ministère. Reproche, si je puis user de cette figure d'Isaïe, qui les tient comme des chiens muets dans la maison de Dieu. Reproche qui les met dans la nécessité de souffrir le vice et de craindre les vicieux ; de tolérer celuici, et de ne pas repousser celui-là. Reproche, enfin, qui , de tout temps , a énervé et qui énerve encore plus ipie jamais la discipline et le bon ordre dont ils devroient être le soutien , mais dont il faudrait pour cela qu’ils fussent les modèles.

Ca&lmë. ii.

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Non pas, après tout. Chrétiens , qu’on ne dût même leur obéir et profiter de leurs leçons , quand il paroitroit encore dans eux plus de foiblesses, et qu’ils seroient moins réglés, puisque leur caractère est indépendant du mérite de leur vie , et que, selon Jésus-Christ , du moment qu’ils sont assis dans la chaire de Moïse, il faut recevoir avec respect ce qu’ils enseignent, sans prendre garde à ce qu’ils font. Mais, parce que le commun des hommes n’est , ni assez spirituel, ni assez équitable pour faire cette précision , on juge communément de l’un par l’autre ; et en méprisant ce qu’ils font , on s’accoutume à mépriser ce qu’ils enseignent. Or, si le plus saint ministèren’est pas là-dessus à l’épreuve de la malignité du monde, que sera-ce de toutes les autres conditions? Ah ! Chrétiens, que ne peut point un homme tel que le concevoit saint Paul, un homme irrépréhensible? il n’y a point de mal qu’il ne puisse arrêter, point de bien qu’il ne soit en état de procurer. S’il est dans une charge , avec quelle force ne parlera-t-il pas quand il faudra s’opposer à des scandales? s’il est à la tète d’une famille , quel empire ne prendra-t-il pas pour y faire fleurir la piété? s’il a des enfans à élever, de quel poids ne seront pas auprès d’eux ses avertissemens et ses conseils . et avec quelle docilité ne les recevront-ils pas? Mais qu’un père débauché ou violent fasse à son fils des leçons de modération et de ré-

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gularité , quel fruit peut-il en espérer? Qu’une mère ' évaporée et mondaine prêche à sa fille la modestie et la fuite du monde, quel succès en peut-elle attendre? Donnez , Seigneur, donnez à votre Eglise des ministres pour la gouverner, et à votre peuple des guides pour le conduire ; mais des ministres qui sachent se gouverner eux-mêmes , mais des guides qui apprennent à se conduire eux-mèmes ; car c’est ainsi que le soin de notre propre perfection doit autoriser notre zèle , et qu’il le doit encore régler, comme nous l’allons voir dans la seconde partie.

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