DEUXIÈME PARTIE
Il y a , dit saint Jérôme, des vertus.d’uné nature si équivoque et si douteuse, que la première règle pour les pratiquer sûrement, est de s’en défier. Tel est le zèle de la perfection du prochain. Dieu nous en fait une vertu , et une vertu nécessaire en mille rencontres ; mais parce que ce zèle est sujet à dégénérer et à se corrompre , Dieu veut qu’en le pratiquant nous l’examinions , et que notre soin principal soit de le reclifier : de le rectifier, dis-je, et par rapport à notre raison , et par rapport à notre cœur ; par rapport à notre raison , parce qu’il se peut faire que ce ne soit pas un zèle selon la science, ainsi que nous l’apprend saint Paul : Æmulalionem
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Dei habenl , sed non secundum scientiam;' par rapport à notre cœur , parce qu’il arrive souvent que ce n’est pas un zèle selon la charité. Or, par où le rectifierons-nous en l’une et en l’autre manière ? je dis que ce sera parle zèle de notre perfection propre; et voilà , Chrétiens, la seconde leçon que je tire de cette parole de notre évangile, Cura te ipsum. Tâchons à en bien pénétrer le sens.
Nous avons du zèle pour les autres ; et souvent il se trouve que ce zèle, bien loin d’être un zèle selon la science , par une malheureuse contagion que lui communiquent les qualités de notre esprit, est un zèle erroné , un zèle bizarre , un zèle borné et limité ; autant de caractères qui le falsifient , et qui nous obligent par conséquent à en faire un sérieux examen , pour le bien connoître et pour ne nous y pas laisser surprendre. Permettez-moi d’en venir à un détail qui développera toute ma pensée. Combien d’hérétiques, dans la suite des siècles, ont entrepris de réformer l’Eglise, et d’en retrancher, soit pour le dogme, soit pour la discipline, des erreurs et des abus imaginaires? Peut-être quelquesuns agissoient-ils avec une espèce de bonne foi , peut-être se flattoient-ils d’avoir reçu grâce pour cela , et peut-être en effet y étoient-ils poussés par un certain mouvement de zèle ; mais zèle erroné , qui , procédant de l’esprit de schisme, ne pouvoit
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être que pour la destruction et nullement pour l’édification. Si ceux que ce zèle animoit avoient eu au même temps un autre zèle , je veux dire celui de leur propre sanctification ; si d’abord ils eussent fait un retour sur eux pour réformer leur orgueil, pour réformer leur présomption , pour réformer leur singularité , pour réformer leur entêtement et leur opiniâtreté , sources funestes et ordinaires des hérésies , la raison leur eût dit , ou ils se seroient dit à eux-mêmes : il n’est pas juste quç mon sentiment particulier soit la décision et la règle des choses ; mais il est juste au contraire que je le soumette à l’autorité de celle qui a Jésus-Christ pour chef et le Saint-Esprit pour maître. En matière de religion , le parti de l’obéissance et de l’unité est le seul parti qu’il y ait à prendre ; et quand hors de là je ferois des miracles , non-seulement ces miracles me devroient être suspects, mais je les devrojs regarder comme des illusions. Ils auroient pensé , ils auroient parlé de la sorte, et le zèle de leur réformation personnelle eût servi de correctif au prétendu zèle d’une réformation générale qui les trompoit. Mais parce que cette attention sur eux-mêmes leur manquoit, qu’arrivoit-il , Chrétiens? ce que vous savez : en voulant retrancher des abus , ils remplissoient le monde d’erreurs ; en ne s’appliquant jamais à guérir ces maladies internes qui corrompoient peu à peu le fond de leur religion ,
ils se pervertissoient , ils se précipitoient en aveugles dans l’abime de perdition , et ils y entraînoient les autres avec eux. Voilà ce que j’appelle un zèle erroné.
Zèle bizarre : suivez-moi toujours, et reconnoissez aujourd’hui les éga remens de l’homme dans la recherche même du bien. Zèle bizarre qui , sans avoir appris à se gouverner par le bon sens , voudrait néanmoins être reçu à gouverner souverainement le monde ; et qui , plein de ses idées vaines et quelquefois extravagantes , au lieu de travailler à les redresser, prétend à son gré, et selon l’extravagance de ses idées , donner la loi partout et réformer tout. Or, combien d’exemples dans le siècle où nous vivons n’en avons-nous pas? Laissez agir des gens poussés et conduits par cet esprit, et vous verrez quels beaux effets aura leur zèle. Il n’y aura point d’états qu’ils ne renversent , point de devoirs qu’ils ne confondent , point de sociétés qu’ils ne divisent , point de maisons qu’ils ne troublent. Au lieu de proportionner leur zèle aux conditions des hommes, ils mesureront les conditions deshommes par leur zèle. Au lieu de s’accommoder aux génies et aux talens , ils voudront accommoder tous les talens et tous les génies à leurs humeurs et à leurs vues. Ils seront sévères où il faut être doux, et lâches où il faudrait être sévères. Ils conseilleront, plus qu’on ne peut , et ne demanderont pas ce que
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l’on doit; ils porteront à des excès de perfection incompatibles avec les points d’obligation. L’un engagera à des retraites imprudentes et hors de saison, l’autre à des éclats insoutenables et même scandaleux : celui-ci, d’un homme du monde bien intentionné , fera un visionnaire ; celui-là, d’une femme vertueuse, une dévote entêtée: pourquoi? parce que tout cela n’a pour principe qu’un zèle mal entendu , et que le premier agent qui donne aux autres l’impression ne s’est pas étudié d’abord à se régler soi-même. Le remède seroit donc de se précautionner contre soi-méme , Cura üipsutn , et de faire les réflexions suivantes : Je passe pour singulier, et je le suis en effet; j’ai toujours des sentimens écartés et opposés aux sentimens communs. Or, dans la conduite du prochain , dois-je tant déférer à mes lumières ; et la prudence ne veut-elle pas que je m’attache à ce qui est généralement approuvé , et que je me départe de ce que je vois contredit par une certaine raison universelle? C’est ainsi que le zèle pourroit devenir discret et sage; mais bien loin de se faire une si utile leçon , on se fait de ses bizarreries une espèce de mérite ; et parce qu’on a l’esprit touiné autrement que le reste des hommes, on se croit au-dessus de tou6 les autres hommes , sans considérer qu’il est bien plus probable qu’on est d’autant plus au-dessous, qu’on pense moins y être.
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De là, zèle borné et limité: ce que l’on a jugé bon et saint, on veut qu’il soit bon et saint pour tout le monde; et si tout le monde n’en passe par-là , on est déterminé à condamner tout le monde et à croire tout le monde perdu. Hors du plan de réforme qu’on a conçu, tout paroit égarement , tout paroit désordre et relâchement. Mais Dieu , le souverain maître, a-t-il donc traité avec vous pour ne distribuer ses dons et ses grâces que selon vos projets? n’a-t-il point , dans les trésors de sa sagesse, d’autres idées du bien, que celles que vous proposez? nous appelle-t-il tous au même genre de perfection ? nous conduit-il tous par le même chemin? est-ce à vous seul qu’il a révélé ses voies? est-ce de vous seul qu’il veut se servir pour l’accomplissement de ses desseins? et qui ctes-vous, enfin , pour entreprendre , si je puis ainsi parler, de raccourcir sa providence, et pour vouloir lui prescrire des bornes ? Il auroit fallu de bonne heure vous élever l’esprit. Cura teipsum; il auroit fallu vous faire une plus grande âme. une âme capable de tout bien , capable au moins d’estimer le bien partout où il est, et de quelque part qu’il vienne. 11 auroit fallu vous appliquer ces paroles de l'Apôtre aux Corinthiens : Eamdem aulem habentes remuneraiioncm. . . . dilatamini et vos;' ayez, mes Frères, les uns pour les autres un zèle moins étroit et moins resserré. Alors
’ a. Cor. 6.
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on ne vous verroit plus tant fatiguer le monde de vos avis ; on ne vous entendroit plus tant déclamer contre ceux qui prennent d’autres routes que les vôtres , et vous ne feriez plus tant d’efforts pour les amener, ou de gré, ou de force , à votre point.
Cependant , après avoir rectifié le zèle par rapport à l’esprit , il reste à le régler et à l’épurer par rapport au cœur; et c’est ici que notre amour-propre triomphe, et qu’il met en œuvre tous ses artifices et toutes ses ruses. Car de croire que tout zèle pour la perfection du prochain soit un zèle inspiré de Dieu , abus , Chrétiens. Si cela étoit, il ne seroit ni si prompt , ni si naturel ; il ne seroit pas si aisé de l’avoir, il en coûteroit davantage pour le soutenir , et l’on ne verroit pas les plus imparfaits et souvent même les plus libertins s’en faire honneur. Mais l’illusion est de confondre les choses et de prendre pour vrai zèle ce qui est passion et pure passion ; je veux dire de prendre pour zèle ce qui est chagrin, de prendre pour zèle ce qui est inquiétude , de prendre pour zèle ce qui est intrigue , de prendre pour zèle ce qui est envie, de prendre pour zèle ce qui est ambition et intérêt ; car tout cela , quoique infiniment éloigné d’un zèle chrétien , ne laisse pas de l’imiter et d’en avoir toutes les apparences. Ainsi l’envie semble-t-elle déplorer dans le prochain des défauts qu’elle se plaît à y remarquer.
Ainsi l’ambition, sous prétexte de rétablir ou de maintenir l’ordre, cherche-t-elle à dominer. Ainsi l’esprit d’intrigue trouve-t-il par-là mille occasions de se produire et de s’ingérer. Ainsi la vivacité d’une âme naturellement inquiète la porte-t-elle à sortir hors d’elle-même pour s’attacher aux imperfections du prochain , et pour y trouver des sujets sur quoi s’exercer. Ainsi la mélancolie prend-elle le nom de zèle, pour a voir droit de contester et de condamner. Mais tout cela, ajoute saint Grégoire pape, n’est point ce zèle de Dieu qu’avoit saint Paul quand il disoit aux Corinthiens : Æmulor enim vos Dei œmulatione.' C’est le zèle de l’homme, et de l’homme passionné, de l’homme aveugle et corrompu. Or, sans le zèle de Dieu , celui de l’homme n’est qu’un fantôme, et, pour parler avec l’Écriture, une idole de zèle, Idotum zeli:* c’est l’expression du prophète Ézéchiel ; et vous savez ce que dit l’apôtre saint Jacques, que la passion de l’homme, c’est-à-dire le zèle de l’homme, n’accomplit jamais la justice de Dieu.
Mais qu’un homme , de bonne heure , se soit étudié lui-même pour connoitre les plus secrets mouvemens de son cœur; que, par de saintes violences, il se soit rendu maitre de ses inclinations et de ses antipathies, de ses désirs et de ses aversions ; qu’il ait appris à réprimer sa cupidité , à borner son am-
* a. Cor. ii. — « Ezech. 8.
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bition , à étouffer ses ressentimens, à modérer ses colères , à calmer ses inquiétudes : alors il sera en état de distinguer quel esprit l’anime dans son zèle, et de le réduire aux termes de la raison et de l’équité. Sans autre pieire de touche que ses propres réflexions , il démêlera au travers des plus belles couleurs dont séparé le faux zèle, la malignité de l’envie , l’aigreur de l’animosité et de la haine . les emportemens de la vengeance , les artifices de l’intrigue , les prétentions de l’intérêt , les saillies et les impétuosités du naturel. Il saura quand il faudra parler et quand il faudra se taire. 11 ne cherchera point à guérir un mal , peut-être assez léger, par un autre mal beaucoup plus grand ; à corriger un désordre, peut-être assez peu sensible , par un autre désordre beaucoup plus criminel, je veux dire par une médisance atroce, ou par un éclat scandaleux. Il ne s’attachera point opiniâtrement, sous une apparence de zèle, à butter certaines personnes qui ne lui plaisent pas, à les décrier età les détruire, plutôt que d’autres qu’il aime et A qui il passe tout. Dès qu’il aura quelque sujet de craindre que ses vues ne soient pas assez épurées et qu’il y entre de la passion, il prendra le parti de l’humilité et du silence, persuadé qu’il vaut mieux, après tout, risquer la perfection de son frère, que la sienne propre. Ah! mon Dieu, qu’est- ce que l'homme . et combien est -il sujet à s’égarer, lors même qu’il
semble tenir les voies les plus droites et pratiquer les plus belles vertus? Quoi qu’il en soit , Chrétiens, il ne suffît pas d’autoriser notre zèle pour la perfection du prochain et de le régler, il faut encore l’adoucir, et c’est à quoi nous servira le zèle de notre perfection praticulière , comme je vais l’expliquer dans la troisième partie.