PREMIÈRE PARTIE
A remonter jusqu’à la source de la corruption de l’homme , il est évident , Chrétiens , que le premier de tous les désordres, c’est l’orgueil ; et que le premier effet de l’orgueil, c’est l’amour de l’indépendance et de la liberté. Voilà le vice capital et prédominant de notre nature ; d’où il arrive que nous avons tant de peine à nous assujettir, que toute autorité supérieure nous est onéreuse , que le commandement et la loi nous tient lieu de joug, et que notre inclination nous porte toujours à le
secouer, quand elle n’est pas réglée par la raison. Ce vice nous est si naturel , qu’il ne faut pas même l’imputer au péché d’origine comme à sa cause , puisqu’il est vrai que, jusque dans l’état d’innocence le premier homme non-seulement y fut sujet, mais y succomba , et que ce bienheureux état , qui l’exemptoit de toute autre foiblesse , ne l’exempta pas de celle-ci; je veux dire de cet orgueil secret qui le poussa à s’émanciper de l’obéissance due à son souverain et à son Dieu. Car, comme remarque saint Ambroise , l’homme n’est pas tombé dans ce désordre d’aimer la liberté et l’indépendance , parce qu’il a désobéi à Dieu ; mais il a désobéi à Dieu, parce qu’il étoit sujet à ce désordre ; et l’on ne peut pas dire que son orgueil soit une suite de son péché, puisque l’Écritùre nous apprend au contraire que son péché a été l’effet de son orgueil. 11 est donc certain que l’orgueil nous donne de luimême un penchant à nous licencier, et à nous affranchir des lois qui nous sont imposées. Or quoique cela soit ainsi, il y a néanmoins des lois d’une autorité si vénérable , et d’une obligation si bien fondée dans les principes même de la raison , que quelque passion que nous ayons pour la liberté , nous ne pouvons presque nous départir de l’attachement respectueux et de la soumission qu’elles exigent de nous ; et ces lois sont celles de la religion et de la conscience : de la religion qui nous
lie à Dieu , car c’est de là qu’elle a pris son nom ; et de la conscience qui nous assujettit à nousmêmes. Oui , tout ennemi qu’est l’homme de la dépendance , il a de la peine à ne pas aimer ces deux lois , parce qu’il les envisage comme les deux sources de son bonheur et de son salut éternel. Tandis qu’il est encore dans l’intégrité et dans la pureté des mœurs , rien de plus souple qu’il l’est à la loi intérieure de sa conscience , rien de plus attaché, ni de plus soumis au culte de la religion. Cependant il ne laisse pas d’ailleurs d’avoir toujours dans lui-même le fonds de cette pernicieuse liberté, ou plutôt de ce pernicieux libertinage, qui ne peut supporter la gène et la contrainte ; et lors même que nous nous proposons de nous captiver sous l’empire de la religion et de la conscience, l’orgueil de notre esprit nous suscite une autre loi directement opposée, comme dit saint Paul, à toutes les lois de Dieu. Loi qui consiste à ne reconnoître pour loi , que ce qui nous plaît ; à n’écouter la conscience, qu 'autant qu’elle nous flatte ; à n’avoir plus de déférence pour la religion, qu’autant qu’elle se trouve conforme à nos vues ; c’està-dire, à nous faireles arbitres de l’une et de l’autre, et à vivre en effet selon notre caprice et selon les désirs de notre cœur.
Voilà donc comme une espèce de combat dans l’homme entre son orgueil et sa raison ; sa raison
qui veut qu’il se soumette , et son orgueil qui ne le veut pas; sa raison qui lui apprend à se laisser conduire et gouverner, surtout dans les choses de Dieu, et son orgueil, qui lui persuade de n’en croire que lui-même; sa raison, qui autorise la religion et la conscience, comme ayant droit de souveraineté sur lui, et son orgueil , qui se révolte contre cette souveraineté. Qui l’emporte des deux? ni l’un ni l’autre, Chrétiens, si nous avons égard aux commencemens. Pourquoi? parce que d’abord ils sont presque l’un et l’autre de force égale : le respect de la conscience et de la religion étant assez fort pour soutenir quelque temps contre l’amour déréglé de l’indépendance et de la liberté, et l’amour de l’indépendance et de la liberté étant trop violent pour être jamais entièrement détruit par le respect de la religion et de la conscience. Mais voici ce qui arrive, quand l’homme commence à quitter Dieu, et que Dieu commence à se retirer de l’homme ; c’est que , dans la pratique de ces deux devoirs qui touchent la religion et la conscience , il observe les grandes choses avec quelque fidélité, et qu’il ne se fait plus une règle de garder les petites. Il a toujours, ou il semble toujours avoir de la vénération pour ce qui lui paroît essentiel ; mais il y a d’autres points moins importans , sur lesquels il se relâche sans scrupule : et si vous voulez savoir la raison de cette différence.
elle est claire , dit saint Grégoire pape, car elle est fondée Sur ce que les grandes choses, en ce qui regarde la conscience et la religion , portent avec elles un caractère si visible et si éclatant de l’autorité divine, qu’il retient l’homme dans l’ordre ; au lieu que les petites, où ce caractère est moins remarquable, le rebutent par la sujétion qu’elles demandent. Que fait-il donc? il se réduit aux premières; mais celles-ci, il les abandonne. Pour ne pas devenir libertin , il veut être régulier dans les unes; et pour ne se pas rendre trop dépendant, il s’accoutume à mépriser les autres. Tel est le principe du désordre de l’homme. Et cet état, quoique bien contraire aux desseins de Dieu, quoique infiniment éloigné de la perfection chrétienne , quoique très-dangereux pour le salut , ne seroit pas après tout par lui-même un état de damnation, si l’on en demeuroit-là. Mais voici le progrès : c’est saint Bernard qui l’a observé, et qui a pris soin de nous en développer le mystère dans son excellent ouvrage des Degrés de l’humilité et de l’orgueil. Vous me demandez , dit-il, mes Frères, ce que fait dans l’homme cette liberté présomptueuse qui le porte à négliger certaines obligations de conscience moins rigoureuses et moins étroites ; et moi je vous réponds qu’elle produit en lui les plus funestes effets. Car je dis qu’elle lui fait perdre insensiblement. le respect et
l’obéissance qu’il doit à Dieu ; je dis qu’elle étouffe peu à peu dans lui la crainte des jugemens de Dieu; je dis qu’elle le rend hardi à tout entreprendre contre la loi de Dieu ; je dis qu 'après lui avoir fait contracter l’habitude des petits péchés, et lui en avoir ôté la honte, elle lui donne bientôt, selon l’Ecriture, un front de prostituée pour les plus grands crimes : Frons meretricis facta est tibi;' et que ces transgressions , quoique légères , sont autant de brèches fatales par où le démon entre dans son cœur.
. En effet, ajoute saint Bernard, je l’ai reconnu , et l’expérience me l’a appris, que de même qu’un juste qui marche avec ferveur dans la voie de Dieu , après en avoir essuyé toutes les petites difficultés , se joue des plus grandes, qu’il croyoit auparavant insurmontables; aussi un pécheur qui suit le cours et les mouvemens de sa passion , à force de franchir le pas dans les moindres occasions , en vient enfin jusqu’au point de ne trouver plus rien qui l’arrête dans la voie de l’iniquité : Et quemadmodam justus , ascensis liis gradibus, corde alacri curril ad vitam ; siciisdem descensis impius jam absque labore feslinat ad mortem. * Voyez-vous, dit ce Père, comment le juste et le pécheur , quoique par différens principes, acquièrent cette liberté, l’un pour la vie et l’autre pour la mort? La charité donne des ailes à l’homme juste, et la cupidité en donne au pécheur : Ilium
* Jerem. 3. — * Bcro.
192 MERCREDI DE LA II Ie SEMAINE.
proclivem chantas , illiim cupiditas facit. ' Le juste ne ressent pas sa peine, parce qu’il est animé de l’amour de Dieu ; et le pécheur est insensible à la sienne, parce qu’il est dans l’endurcissement : In unoamor , in altero stupor laborem non sentit . * Dans l’homme juste, c’est l’abondance de la grâce, et dans le pécheur , c’est le comble du péché qui exclut les remords et la crainte : In illo perfecla virtus, et in isto consummala iniquitas foras miltit timorem. 3 Tous deux s’avancent dans le chemin ou du vice ou de la vertu, et s’y avancent de telle sorte, qu’ils n’en sont pas même fatigués.
Mais avant que le pécheur en soit venu là , n’a-t-il rien à souffrir? Ah ! mes Frères , reprend saint Bernard, il y en a qui souffrent, et qui sont-ils? Ce sont ceux qui voudroient tenir le milieu; c’est-àdire, certaines âmes imparfaites qui voudroient secouer le joug de la conscience et de la religion dans les petites choses , et qui ne voudroient pas le rompre dans les grandes : Medii sunt qui fatiganlur et angustiantur. 4 Car ceux-là , dit-il , souffrent de tous les côtés : et du côté de la grâce à laquelle ils résistent, et du côté de leur passion qu’ils ne satisfont pas pleinement. La grâce les trouble , et la passion les irrite ; la grâce leur reproche d’avoir fait telles démarches, et la passion au contraire de n’être pas encore allés plus avant; la grâce leur dit,
* Bera. — * Ibid. — 3 Ibid — 4 Ibid.
PARFAITE OBSERVATION DE LA LOI. ig5
falloit— il mépriser Dieu pour si peu de chose ? et la passion , falloit-il ne se satisfaire qu’à demi ? Ainsi ils demeurent tout à la fois exposés à la peine intérieure de l’une et de l’autre, ou, si vous voulez, ils goûtent tout à la fois et les amertumes du vice et celles de la vertu , sans en goûter la douceur. Mais prenez garde , poursuit saint Bernard , bientôt la passion et l’amour de la liberté prévaut ; car cet état de violence ne peut pas durer, et il faut, ou que de la négligence des petites choses l’homme passe jusqu’au mépris des grandes, ou qu’il rentre dans l’ordre dont il s’est écarté , et qui est celui d’une entière soumission à Dieu. Et parce qu’en matière de péché, le retour est aussi difficile que le progrès est naturel , pour un pécheur qui revient de cette licence présomptueuse , il j en a cent autres qu’elle conduit à la perdition ; et c’est pourquoi saint Bernard en fait un degré d’orgueil si dangereux pour le salut. En effet, écoutez bien s’il vous plait, mes chers Auditeurs , ce que je vais vous dire, de là sont venus presque tous les scandales et tous les désordres qui ont éclaté dans le inonde ; de là les grands attentats de l’hérésie , et les prodigieux égaremens de l’impiété ; de là les affreux relâchemens de la discipline de l’Église ; de là la décadence des ordres les plus religieux et les plus fervens ; de là la ruine d’une inlinité d’âmes chrétiennes qui se sont perdues,. et qui se perdent Carême, ii. j3
encore tous les jours. Le voulez-vous voir dans une induction également sensible et touchante? suivez-moi.
J’ai dit les grands attentats de l’hérésie. Car de quoi étoit-il question quand Luther , cet homme né pour la désolation du royaume de Jésus-Christ , commença à répandre le venin de son erreur? de quoi s’agissoit-il ? à peine le sait-on , tant la chose, ce semble , importoit peu. 11 trouvoit dans les indulgences , ou pour mieux dire , dans l’application et dans la concession des indulgences certains abus
qui le choquoient : il auroit voulu en retrancher l’excès et en rectifier l’usage. Etoit-ce donc là des points si essentiels dansla religion ? Non, Chrétiens; mais de quelque nature qu’ils fussent , la décision ne lui en appartenoit pas, il n’en devoit point être l’arbitre ni le juge. Cependant il le prétendit; et, sur cet article, il osa traiter de superstitieuse la pratique commune des fidèles. Où le menace premier pas? vous le savez ; jusqu’à combattre les plus inviolables maximes de la foi orthodoxe. C etoit peu de chose que la matière qui s’agitoit; mais ce fut assez pour le rendre hardi à innover. De l’usage de l’indulgence, il en vint à la substance même qu’il rejeta ; et parce que la foi de l’indulgence avoit du rapport et de la liaison avec celle du purgatoire, après avoir décrié l’indulgence, il n’hésita plus à attaquer la créance du purgatoire.
La foi du purgatoire étoit le fondement de la prière pour les morts; il abolit la prière pour les morts. Cette prière se trouvoit autorisée par les liturgies et par le sacrifice de la messe; il renonça au sacrifice de la messe , non sans peine , il est vrai , mais enfin il y renonça*. Cela l’engageoit dans le mystère de la satisfaction de Jésus-Christ , du mérite des bonnes œuvres, de la justification des hommes : il ne respecta rien ; satisfaction, mérite, bonnes œuvres, il dogmatisa sur tout. Là-dessus l’Église s’élève contre lui ; il ne connoit plus d’autre Église que celle des prédestinés , qui est invisible. Le souverain pontife le déclare anathème , et il déclare lui-même le souverain pontife antechrist. On lui oppose les livres de l’Ecriture ; il désavoue pour livres de l’Écriture tous ceux qui lui sont contraires. On le presse au moins par ceux qu’il reçoit , et il s’obstine à n’en recevoir point dont il ne soit luimême l’interprète , pour en déterminer le sens. On convoque des assemblées et des conciles ; mais il proteste contre les conciles, et il ne veut pour règle que l’esprit intérieur qui le gouverne. Voilà le dernier emportement de l’hérésie. Pensoi t-il en venir là ? non : il confessalui-mèmecentfoisqu’ilétoitalléplüs loin qu’il nevouloit, et il s’étonnoit le premier des progrès de sa secte et de ses erreurs. Maïs il n'en devoitpas être surpris , puisque le caractère de l’esprit de l’homme est de se licencier toujours quand il a
196 MERCREDI DE LA IIIe SEMAINE.
pris une fois l’essor. Ce seul point de l’indulgence fut comme un levain, modicum fermentum,' mais un levain qui , venant à s’enfler par l’orgueil de cet hérésiarque, corrompit en peu de temps, selon l’expression de l’Évangile, toute la masse, et fit de ce catholique , de ce religieux un apostat.
J’ai dit les prodigieux égaremens de l’impiété. Voyez , mes Frères, ces libertins de profession dont le monde est rempli, qui, prenant pour force d’esprit l’endurcissement de leur cœur, font gloire de n’avoir plus ni foi ni loi. Ne croyez pas que cet état d’irréligion où ils vivent se soit formé tout à coup , ni qu’ils aient d’abord effacé de leur esprit ces notions générales de l’existence et de la providence d’un Dieu : c’est ce qui ne peut être , et ce qui ne fut jamais. En effet, leur libertinage, je dis libertinage de créance, commence d’abord, par où? que sais-je! par quelques railleries qu’ils font de certaines dévotions populaires : cela leur semble léger , et peut-être est-il tel qu’il leur paroît. Mais laissez croître ce petit grain ; bientôt ils ne craignent point de censurer les dévotions reçues et approuvées de toute l’Eglise : c’est quelque chose de plus. Ensuite ils étendent leur censure jusqu’à nos plus saintes cérémonies : témérité encore plus grande. De là ils passent au mépris dessacremens : autre degré de présomption. Ce mépris est suivi
* 1. Cor. î.
d’une révolte secrète et intérieure contre nos mystères mêmes : disposition prochaine à l’extinction de la foi. Enfin, ils ne considèrent plus la religion que comme une police extérieure , nécessaire pour contenirlespeuplesrmaximepleine d’abomination. Cela, joint aux réflexions qu’ils font sur les événemens du monde, les fait douter s’il y a une providence : surcroît d’aveuglement, dont Dieu les punit. Ne sachant plus s’il y a une providence , ils ne savent pas trop , ni s’il y a un Dieu , ni s’ils ont une âme spirituelle capable de le posséder, parce que tout cela leur devient incertain : dernier comble de l’impiété. Or remontez au principe du mal , et tâchez à le découvrir ; ce n’est rien , ou presque rien : mais votre Prophète l’a dit , Seigneur, et il est vrai, que l’insolence de ceux qui se retirent de vous va toujours croissant : Superbia eorum qui te oderunt ascendit semper. '
Est-ce ainsi qu’il en va à l’égard des mœurs? oui, Chrétiens, et plus même à l’égard des mœurs qu’à l’égard de la foi. Car, comme dit saint Ambroise , les lois qui nous obligent à bien vivre , nous tenant encore plus dans la dépendance que celles qui nous obligent à croire, nous avons plus de penchantàles violer. Tant derelâchemensquenous déplorons , d’où ont-ils pris leur origine ? demandoit saint Bernard, sinon de la liberté démesurée * P». 73.
avec laquelle les chrétiens lâches et les mondains , n’écoutant que leur amour-propre et leur orgueil , ont néglige premièrement les petites observances , et puis se sont peu à peu déchargés des grandes. Ces relâchemens se sont-ils jamais introduits par un soulèvement subit et général des fidèles , et par une rébellion formée de leur part contre les saintes lois que l’Eglise leurprescrivoit? Non , répond saint Bernard ; mais ils ont toujours commencé par des exemptions en apparence respectueuses , que chacun , sous divers prétextes, a voulu s’accorder au préjudice du droit commun , prétendant qu’en telle et telle circonstance la loi n’étoit pas faite pour lui , et se souciant peu des conséquences que son mauvais exemple devoit produire dans les autres. D’où vient que le monde chrétien s’est vu quelquefois avec étonnement plongé dans l’abime d’un désordre universel , sans qu’on pût dire ni quand ni comment il y étoit tombé ; Si ce n’est , ajoute le même Père, parce qu’il y étoit' tombé par degrés , et par des chutes presque insensibles ? Dépravation énorme dans ses accroissemens , mais si imperceptible dans sa naissance, qu’à peine l’a-t-on pu remarquer. Pourquoi tant de synodes et tant de conciles assemblés pour la réformation , non pas de la foi , mais de la discipline qui s’affoiblit et qui dégénère toujours ? n’étoit-ce pas pour refréner cette licence si funeste et si contagieuse , qui se glisse
aussi bien dans le christianisme et dans les ordres les plus saints , que dans les sociétés les plus profanes? Et pourquoi l’Église, malgré le soin continuel qu’elle a apporté à réformer ses en fans et à se réformer elle -même, a-t-elle néanmoins été comme forcée de consentir à l’abolition de ces lois si salutaires et si sages , qui furent autrefois en vigueur, et qui n’ont cessé d’y être que parce que l’abondance de l’iniquité a prévalu? n’est-ce pas par de légères transgressions que ce changement a commencé? Ce n’est pas assez,. Pourquoi saint Bernard, écrivant à ungrandpape, se plaignoit-il hautement d’une espèce de corruption, dont il rejetoit en partie le blâme sur la cour romaine, et qui consistoit à accorder trop aisément toutes sortes de dispenses? N’en apportoit-il pas la raison; savoir, que cette facilité des prélats et des supérieurs à dispenser, augmentoit de plus en plus l’inclination violente qu’ont les hommes à s’émanciper? Héquoi , saint Père, lui disoit-il avec un zèle respectueux, mais tout évangélique, falloit— il donc faire des lois, s’il devoity avoir tant d’exemptions et tant de dispenses ? ne savez-vous pas que vous avez des hommes à conduire, c’est-à-dire des créatures ennemies de l’assujettissement, et qu’il faut à leur égard, non point de la tolérance et de la mollesse pour relâcher, mais de la force et du courage pour leur résister? et ne voyez-vous pas jusqu’à quel point s’est
accru cet abus des dispenses ; en sorte qu 'après les avoir autrefois reçues comme des grâces, on les exige maintenant comme des dettes ; et qu’au lieu qu’elles ne se donnoient que pour des sujets importuns , on les obtient aujourd’hui pour les raisons les plus vaines et les plus frivoles? Quoi donc, poursuivoit-il , vous défend-on par-là de dispenser? non, mais de dissiper. Qtiid ergo , inquis , prohibes dispensare ? non , sed dissipare. 1 Là où la nécessité aura lieu , la dispense est excusable; là où l’intérêt public et la gloire de Dieu se trouveront engagés , elle est louable; mais hors de la nécessité et de l’utilité commune , ce n’est plus une dispense, mais une dissipation : Ubi neutrum , jam non dispensa lio, sed dissipatio crudelis est. 1 Dissipation cruelle : pourquoi? parce qu’elle damne également, et le supérieur qui dispense, et l’inférieur qui est dispensé ; parce qu’elle fomente dans les esprits cet amour de l’indépendance , qui des plus petites fautes conduit aux plus grands désordres.
Que seroit-ce maintenant si j’examinois en détail d’où vient la réprobation particulière de tant d’âmes qui périssent, et qui. suivant le cours du monde, s’égarent de la voie du salut? n’est-ce pas ordinairement des moindres péchés? Car voiton des justes se pervertir dans un moment? voiton des pécheurs commencer à se déclarer par les
! Bernard. — * Ibid.
derniers scandales ?Non, disoit saint Grégoire pape, il n’en va pas ainsi. Il y a un apprentissage poulie vice aussi-bien que pour la vertu. Quelque disposition que nous ayons au mal , il faut même livrer des combats avant que d’être tout-à-fait méchant. C’est par la vanité , ajoute ce saint docteur, et retenez bien cette parole , elle est belle , c’est par la vanité que nous parvenons à l’iniquité ; et nous y parvenons infailliblement, lorsque notre volonté, accoutumée à de petits péchés , n’est plus touchée de l’horreur des crimes; tellement que, par cette habitude , dont elle s’est en quelque façon nourrie et fortifiée , elle acquiert enfin dans sa malice, je ne dis pas seulement de la tranquillité, je ne dis pas seulement de l’impunité , mais de l’autorité : A vanitate ad iniquitatem mens noslra ducilur, si assueta malis levibus graviora non perhorrescat, et ad quandam auloritalem nequitiœ per culpas nutrila perveniat. ' Rien de plus vrai , Chrétiens, ni de plus solide que la pensée de ce Père. Car c’est, par exemple, la vanité d’une conversation trop libre qui sera la source de la damnation de ce jeune homme ; c’est la vanité des habits et des ajustemens qui servira d’entrée au démon pour séduire et pour perdre cette femme ; c’est la vaine euriosité de lire tel livre, qui entamera l’innocence de celui-ci ; c’est une vaine complaisance pour le
1 Greg.
monde , qui deviendra la ruine de celle-là. Je m’explique.
Vous voulez être vêtue comme les autres, et en cela vous ne comptez pour rien de vous affranchir d’une certaine régularité à quoi vous réduit le christianisme ; voilà la vanité : mais cette vanité vous rendra idolâtre de vous-même , mais cette vanité vous inspirera des désirs de plaire aussi funestes que criminels , mais cette vanité fera périr avec vous je ne sais combien d’âmes créées pour Dieu et rachetées du sang d’un Dieu ; voilà l’iniquité: A vanitate ad iniquitalem. Vous voulez vous satisfaire en lisant ce livre profane et dangereux , et sur cela vous étouffez les remords de votre conscience ; voilà la vanité : mais ce livre vous fera perdre le goût de la piété , mais ce livre vous remplira l’esprit de folles imaginations, et même des plus sales idées du vice; mais ce livre fera naître dans votre cœur des tentations auxquelles vous ne résisterez pas ; voilà l’iniquité : A vanitate ad iniquitatem. Il vous plaît d’entretenir encore quelque commerce avec cette personne , de lui écrire , de la voir, de converser avec elle, et vous êtes suide vous-même comme si tout cela étoit innocent ; voilà la vanité : mais ce reste de commerce rallumera bientôt le feu que la grâce de la pénitence avoit éteint, et fera revivre toute la passion ; voilà l’iniquité : A vanitate ad iniquitatem. D’abord ce
n’est qu’enjouement, que galanterie , que belle humeur ; et c’est ceque saint Grégoire appelle vanité : mais de là s’ensuit ce que Guillaume de Paris appelle les troupes et les légions du démon de la chair : Exercitus et acies carnis. C’est-à-dire, de là les premiers sentimens du péché, de là les consentemens criminels aux désirs du péché, de là les actions honteuses qui mettent le comble au péché, de là les attachemens opiniâtres à l’habitude du péché, de là les prétendues justifications dont on s’autorise dans l’état du. péché, de là la gloire impie et scandaleuse que l’on tire ou que l’on veut tirer du péché, de là l’insolence avec laquelle on soutient le péché. Car tout cela , Chrétiens, a une liaispnet un enchaînement nécessaire; et dire, j’irai jusque-là , et je ne passerai pas outre; je me permettrai telle chose et je ne m’accorderai rien davantage, c’est n’avoir pas les premiers principes de la connoissance de soi-même ; pourquoi? parce que la règle est infaillible, que de la vanité nous allons à l’iniquité : A vanitate ad iniquitatem.
C’est à quoi , mon cher Auditeur , vous ne pouvez trop prendre garde , et ce qui demande toute votre étude et tous vos soins. Je n’ignore pas qu’une observation parfaite de la loi, je dis de toute la loi, et des moindres devoirs qu’elle nous impose, a ses peines, et qu’il faut savoir pour cela prendre sur soi-mème en bien des rencontres , et se contraindre ; mais l’É-
ao4 MERCREDI DE LA ni* SEMAINE.
vangile ne nous enseigne point une autre voie du salut que la voie étroite : Arcta via est qua, ducit advitam. ' Et voilà pourquoi le Sauveur du monde nous a tant avertis de nous faire violence à nous-mêmes , parce que le royaume des cieux ne s’emporte que par la violence : Regnum cœlorum vim patitur , et violenti rapiunt ittud. 1 Voilà pourquoi il nous a tant exhortés à faire effort : Contendite. De croire que la porte du ciel s’élargisse, ou quelle se rétrécisse à votre gré, c’est une erreur, dit saint Clirysostôme , puisque saint Jean , dans son Apocalypse , nous déclare qu’elle est de bronze et d’airain. Et en effet prenez telles libertés qu’il vous plaira , accordez-vous à vous-même tels privilèges que vous voudrez, jamais la loi de Dieu ne changera , ni ne pliera ; et tous les adoucissemens dont vous userez , ne la feront pas relâcher d’un seul point de sa sévérité ; au contraire , plus vous entreprendrez sur elle , plus vous tâcherez à vous la rendre favorable , et plus elle deviendra redoutable pour Vous ; car alors, bien loin de vous favoriser, elle s’élèvera contre vous, et elle vous condamnera. Or, cela supposé, comment devons-nous agir, si nous sommes sages? comment devons-nous raisonner? n’est-ce pas de la sorte? Le chemin du salut est étroit ; il faut donc que je resserre aussi ma conscience ; car il n’y a point de danger pour moi de
1 Maltli. 7. — * Ibid. il.
me restreindre dans les bornes de mon devoir ; mais je dois tout craindre , si je viens jamais à les franchir. Je ne puis être trop soumis à Dieu ; mais je cours risque de me perdre, si je ne le suis pas assez ; et cet esprit d’indépendance qui pourroit peut-être me réussir en traitant avec les hommes , ne sauroit m’attirer de la part de Dieu que le souverain malheur. Ah! Chrétiens, oncherchoit autrefois des remèdes efficaces pour bannir les scrupules du monde; et moi, par un sentiment bien opposé, je voudrais que ce qui s’appelle le monde fût aujourd’hui rempli de scrupules. Oui , plut au ciel que tant d’âmes libertines fussent converties en scrupuleuses ! Dieu y trouverait sa gloire, et elles y trouveraient leur sûreté. Ce serait en elles une foiblesse , maisdontil serait bien plus aisé de les guérir, quede la malheureuse présomption qui les rend si hardies à transgresser la loi. Il ne s’agit ici que de petites choses, j’en conviens; mais parce que nous sommes superbes , c’est une première raison pour être en garde, jusque dans ces petites choses, contre nous-mêmes. A quoi j’ajoute que nous sommes aveugles et peu éclairés : seconde raison, qui va faire le sujet de la seconde partie.