DEUXIÈME PARTIE
Pour peu que nous prenions soin de nous étudier nous-mêmes, nous recorinoîtrons bientôt que l’ignorance et l’aveuglement sont les apanages du péché : l'expérience ne nous l’apprend que trop. Mais puisque nous marchons dans les ténèbres, conclut admirablement saint Augustin, il faut donc que nous mesurions tous nos pas , et que notre circonspection supplée au défaut de nos lumières. Or elle n’y peut suppléer qu’en nous faisant observer inviolablement cette maxime, d’être exacts et religieux jusque dans les plus petites choses. Voilà, dit ce grand docteur, le correctif nécessaire de notre ignorance , en ce qui regarde la conduite du salut. Je considère, ajoute-t-il , ces ténèbres de l’esprit humain en deux manières bien différentes : en tant que ce sont les peines du péché , et qu’elles ont rapport à la justice de Dieu ; et en tant qu’elles nous sont volontaires, et qu’elles viennent de la malignité de notre cœur. Comme peines du péché, je les déplore; comme effets de notre volonté, je les déteste : mais dans l’une et dans l’autre vue, elles me causent de saintes frayeurs; et, , après avoir bien examiné , je ne trouve point d’autre voie pour en éviter les suites funestes, que
d’être fidèle à Dieu dans les plus légères obligations , et dans l’accomplissement des moindres devoirs. Sans cela il est impossible que je ne m’égare , et que je ne tombe dans des abîmes , d’où peut-être je ne me retirerai jamais.
Ce sentiment n’est-il pas bien raisonnable , et n’est-ce pas celui que nous devons prendre ? Rien, mes chers Auditeurs , où les hommes soient plus sujets à se tromper et plus exposés à l’erreur, qu’en ce qui regarde la conscience et la religion. Ecoutez la raison qu’en apporte saint Grégoire pape ; elle est remarquable et digne de lui : c’est dans ses morales sur Job. Un objet, dit ce grand pape , pour être vu clairement et distinctement , doit être, à l’égard de l’œil qui le voit, dans une juste distance ; c’est-à-dire, qu’il n’en doit être ni trop proche, ni trop éloigné : car dans une trop grande proximité il empêche son action , et dans un trop grand éloignement il épuise sa vertu : en sorte que l’œil, tout clairvoyant qi^’il est, ne peut apercevoir les choses les plus visibles, quand elles sont par rapport à lui dans l’une ou dans l’autre de ces situations. Il en est de même de notre esprit et de ses connoissances : et voilà , dit saint Grégoire pape , ce qui nous rend aveugles dans les devoirs de la conscience et de la religion. Car les matières de la religion sont infiniment élevées au-dessus de nous, et c’est pour cela que nous
les perdons de vue , parce qu’elles sont , pour ainsi dire, hors de la sphère et de l’activité de notre esprit ; et celles de la conscience sont au dedans de nous-mêmes : car qu’est-ce que la conscience, dit saint Bernard, dansle traité qu’il en a fait , si non la science de soi-même ? Conscientia quasi sui ipsius scientia.’ Comme donc il arrive que l’œil destiné à voir tout ce qui est hors de lui , ne se voit point néanmoins lui^niême; ainsi l’esprit de l’homme testr-îl pénétrant, subtil,, plein, si j’ose employer ce terme, de sagacité pour tout le reste, hors pour la conscience qui est son œil et par où il doit se
- ^eounoître.
Mais que s’etisuit-il de là ? ah ! Chrétiens , vous prévenez déjà ma pensée , et plaise au ciel qu’elle vous serve de règle dans la pratique : c’est que l’homme étant aveugle dans ces deux choses , je dis en ce qui regarde la religion et la conscience, il est inévitable pour lui de s’y tromper, s’il n’apporte un soin extrême à se préserver des illusions où son aveuglement le peut conduire : de s’y tromper , dis-je , ne perdez pas la réflexion qu’ajoute saint Bernard, non pas en supposant pour grandes les fautes qui sont légères de leur nature, car il est rare que son.erreur le mène là; mais en supposant pour légères celles qui sont en effet importantes : illusion qui lui est très-ordinaire. C’est-à-
» Bernard.
PARFAITE OBSERVATION DE LA LOI. 209 dire, qu’il est sujet à traiter de bagatelles en matière de conscience et de religion, des choses où la religion néanmoins et la conscience se trouvent notablement intéressées ; à ne compter pour rien ce qui devant Dieu doit être censé pour beaucoup; à juger pardonnable et véniel , ce qui de soi-même est criminel et mortel ; à diminuer par de fausses opinions la rigueur des plus étroites obligations : car tout cela ce sont autant d’effets de l’aveuglement de l’homme. Et parce que cet aveuglement ne le justifie pas; parce que c’est un aveuglement, ou affecté par malice , ou formé par négligence , ou fomenté par passion , qu’arrive-t-il encore? ce que nous éprouvons tous les jours : que pour connoitre mal les petites choses , l’homme est exposé à manquer dans les plus essentielles ; que , suivant les erreurs dont il se prévient sur ces fautes prétendues légères, il lui est aisé de commettre de véritables crimes; et que, pensant ne faire qu’un pas dont les suites sont peu-à craindre, il court risque de se précipiter et de se perdre, s’il ne s’impose cette loi , d’avoir pour Dieu une fidélité entière et de ne rien négliger jusques aux plus menues pratiques. Car cette loi bien observée le met à couvert de tout , et fait , pour parler de la sorte, qu’il peut être aveugle en assurance; puisqu’il est certain que . tant qu’il s’attachera à cette maxime, quand il serait du reste rempli d’erreurs , quand Carême, ii. . f.
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son esprit seroit obscurci des plus épaisses ténèbres , il ne s’égarera jamais , et que toujours il marchera aussi droit que s’il avoit pour sé conduire toutes les lumières d’une souveraine prudence : pourquoi? parce que la loi qu’il s’est prescrite lui servira de guide ; et voilà le second principe sur lequel j’ai fondé ma proposition, que dans ce qui touche la religion et la conscience, il est d’une importance extrême de se resserrer toujours , plutôt que de se licencier en aucune manière et de se relâcher.
En effet , ne l’avons-nous pas vu , et ne le voyonsnous pas encore , que le relâchement sur certains points estimés peu nécessaires, est un des pièges les plus dangereux pour nous surprendre et pour nous faire tomber dans les plus grands désordres? En voulez-vous des exemples par rapport à la religion ? Souvenez-vous , mes chers Auditeurs , de ce qui est rapporté par saint Augustin dans un de ses traités sur saint Jean , et de la fameuse dispute émue entre un manichéen et un catholique au sujet d’une mouche qui par hasard servit d’occasion à la plus célèbre des controverses qui partageoient alors les esprits. Est-il croyable , disoit au catholique le manichéen , qu’un si petit insecte et d’ailleurs si importun à l’homme ait été créé de Dieu? Mon , lui répondit celui-ci avec simplicité , je ne le puis croire. Prenez garde, dit saint Augustin;
il étoit catholique de profession , bien intentionné pour la vraie créance , et fort éloigné de cet esprit superbe et présomptueux qui conduit au libertinage et à l’impiété : mais il étoit ignorant , et il ne concevoit pas que la production d’une mouche fût quelque chose dont son adversaire pût se prévaloir et prendre avantage sur lui. Que fit le manichéen ? on vous l’a dit cent fois : de la mouche il lui persuada d’accorder le même pour l’abeille , de l’abeille il le poussa jusqu’à l’oiseau , de l’oiseau à la brebis , de la brebis à l’éléphant , enfin il lui fit avouer que Dieu n’étoit pas le créateur de l’homme. D’où procéda une si grossière erreur? de l’aveuglement d’esprit qui, séduisant le catholique , lui fit négliger et compter pour peu ce qui néanmoins étoit un point fondamental.
En faut-il un exemple encore plus sensible et plus connu? De l’hérésie manichéenne passons à l’hérésie arienne ; et voyez sur quoi rouloit en ces premiers temps le schisme du monde chrétien. Il se réduisoit tout à un seul mot ; savoir , si -le Verbe devoit être appelé consubstantiel, c’est-àdire de même substance que son Père, comme le vouloient les défenseurs de la vérité t ou s’il étoit seulement semblable en substance à son Père , comme le soutenoient les partisans d’Arius. Cette question . remarque saint Hilaire , sans parler des schismatiques , partageoit même entre eux les or-
thodoxes ; les uns prétendant que c’étoit peu de chose , et les autres en faisant un article capital. Pourquoi , disoient les premiers , tant de chaleur et tant de bruit? Que ce soit consubstantiel qui l’emporte, ou semblable en substance } une différence si légère doit-elle troubler le repos de l’Eglise ? Est-il juste qu’un si petit sujet cause une division si universelle; et que pour une syllabe, pour une lettre dont on ne convient pas, plus de la moitié du monde soit retranchée de la communion des fidèles? C’est ainsi qu’ils parloient avec un zèle aveugle et indiscret ; et parce <ju’ils ne connoissoient pas assez ce mystèré de la divinité du Verbe, en négligeant une syllabe dont il s’agissoit, ils ruinoient le fondement de la religion chrétienne. Au lieu que saint Athanase et les vrais fidèles avec lui , mieux instruits et plus éclairés , vouloient qu’on sacrifiât tout pour ce seul mot consubstantiel ! prêts à mourir eux-mêmes, et à le maintenir par l’effusion de leur sang; tant ils le jugèrent nécessaire pour conserver la pureté de la religion catholique. N’est-ce pas ainsi qu’en jfnille rencontres , lorsque l’Eglise , usant de son autorité, a voulu décider et régler des points de foi , ses ennemis , pour éluder des décisions opposées à leurs sentimens et auxquelles ils refusoient de se soumettre , les traitoient de questions vaines et inutiles? Je ne dis point combien cette conduite répugne à l’hu-
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milité de la foi et à la prudence évangélique : c’est assez que vous compreniez par-là l’obligation indispensable que nous avons de respecter jusques aux plus petites choses , partout où la religion est mêlée , puisqu’il est vrai que notre ignorance nous expose à de si funestes égaremens.
Que n’ai-je le temps pour la perfection de ce discours d’appliquer aux mœurs et à la conscience, ce que j’ai dit de la foi et de la religion? Que ne puis-je produire ici certains genres de péchés, toujours griefs en quelque sujet que ce soit , dès qu’ils sont volontaires, mais que l’ignorance nous fait mettre souvent au nombre des petits péchés ? Combien en pourrois-je compter d’autres dont nous mesurons la grièveté ou la légèreté , non suivant ce qu’ils sont en effet dans les conjonctures présentes , mais selon nos idées et les désirs de notre cœur? Sénèque disoit un beau mot , que nous n’estimons grands certains dons de la fortune,, et certains établissemens du monde ,■ que parce que nous sommes petits : Ideo magna æstimamus, quia parvi sumus.' Mais ici au contraire il y a mille choses qui ne nous paroissent petites , que parce que notre aveuglement est grand. Ce n’est point une sinçiple réflexion que je fais , c’est une règle que le vous propose , et une règle nécessaire dans la conduite de la vie. Oui , Chrétiens , je dis qu’il y a
* Senec.
certains genres de péchés où nous nous trompons toujours, quand nous les supposons légers, parce qu’ils ne sont jamais tels dans l’idée de Dieu. Ainsi cet abominable péché , ce péché honteux que saint Paul nous défend de nommer, est-il toujours mortel et toujours un sujet de damnation dès qu’il est accompagné d’un consentement libre. Opinion constante , et si autorisée parmi les théologiens , que ce ne seroit pas seulement une témérité de la contredire, mais un scandale. Dans l’impureté, dit le savant Guillaume de Paris, rien de léger, rien de véniel. Cependant qui le sait ? qui de vous en est persuadé? qui de vous a pris soin de s’en instruire ? combien y a-t-il là-dessus d’erreurs répandues dans le monde? et par une suite nécessaire , combien de crimes se commettent tous les jours dans la fausse et malheureuse prévention que ce ne sont point des fautes qui attirent la haine de Dieu? J’ajoute qu’il y a d’autres péchés, tantôt griefs , tantôt légers ; mais dont nous ne mesurons la malice que selon les divers intérêts qui nous gouvernent. Avons-nous fait au prochain l’injure la plus atroce? ce n’est rien, à nous en croire : mais nous a-t-on offensés? la moindre injure que nous en avons reçue., est un monstre à nos yeux. Jamais l’agresseur a-t-il reconnu tout le tort qu’il a , et jamais l’offensé est-il convenu du peu de tort qu’on lui a fait ? L’un l’augmente, l’autre le dimi-
PARFAITE OBSERVATION DE LA LOI. 2l5 nue, chacun comme l’amour-propre et sa passion l’inspirent. Jusque dans le tribunal de la pénitence, où nous prétendons agir avec Dieu de bonne foi , combien de railleries et de médisances , combien de paroles piquantes que l’on compte pour des bagatelles, et sur quoi l’on ne daigne pas même s’expliquer? Est-ce qu’elles sont toutes en effet de ce caractère , et qu’il n’y en ait presque aucune qui puisse nous causer de justes remords? Est-ce que nous voulons mentir au Saint-Esprit, et les dissimuler malgré les remords de la conscience ? Non, Chrétiens : mais c’est que nous sommes aveugles, et que notre aveuglement nous empêche de les apercevoir et d’en être touchés.
Quel remède, mes chers Auditeurs, et quel parti prendre pour se garantir des suites d’un aveuglement si pernicieux ? Ah ! Seigneur, vous me l’avez appris : c’est de me contenir dans les bornes d’une exacte et entière soumission à votre loi; c’est de ne me permettre quoi que ce soit qui puisse en quelque sorte blesser votre loi ; c’est de n’affecter jamais une fausse liberté , qui si souvent , lors même que je l’ignorois, et parce que je Fignorois, m’a rendu prévaricateur de votre loi. Voilà le moyen , ô mon Dieu , dont vous m’avez pourvu et que je dois mettre en œuvre. Sans cela ma perte est inévitable. Car il faudroit pour me garantir des chutes fatales dont je suis menacé , ou que mon aveuglement cessât , ou
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qu’une étude constante et assidue de mes devoirs suppléât aux lumières qui me manquent. De n 'être plus aveugle, ni exposé aux erreurs de mon esprit, c’est ce que je ne puis espérer : car étant pécheur, telle est ma triste destinée ; et comme il ne dépend pas de moi d’être exempt de toutes les foiblesscs de la concupiscence , aussi ne puis-je être dans cette vie absolument dégagé dés ténèbres de l’ignorance , puisque c’est une peine de mon péché. De combattre cette ignorance par des réflexions continuelles sur le nombre et la qualité de mes devoirs, il est vrai que je le puis : mais le ferai-je toujours? et quand je le ferois , aurai-je toujours assez, de lumières pour y réussir, c’est-à-dire, pour connoître clairement et distinctement ce qui est d’une obligation rigoureuse , et ce qui ne l’est pas ? et quand enfin je le connoîtrois , aurai-je toujours assez de force et assez de résolution pour agir selon mes connoissances ? Ah! Seigneur, il est bien plus court et bien plus sûr de m’interdire tout péché , de quelque nature qu’il puisse être. Outre que j’aurai l’avantage d’en être plus agréable à vos yeux , outre que je me ferai un mérite de vivre dans un plus parfait attachement à vos volontés , outre que ce sera une consolation pour moi de penser que je suis du nombre de vos fidèles serviteurs, ou que je tâche au moins à vous servir comme eux ; motif à quoi je dois être plus sensible
qu’à toutes les récompenses que je pourrois attendre de vous : je n’aurai plus besoin quand il s’agira de votre loi , de l’examiner de si près , ni de chercher tant d’éclaircissemens et d’aller à tant de conseils , qui souvent me flattent au lieu de m’instruire , ou qui m’embarrassent au lieu de me calmer. Cette exactitude , cette régularité dans les plus petites choses me tiendra lieu de tout le reste. Avec cela je pourrai compter sur vous et sur moimême : sur vous , parce que vous vous êtes engagé à combler de vos grâces une âme qui vous donne tout sans réserve; sur moi-même, parce que j’aurai le plus assuré préservatif contre ma fragilité naturelle et contre le penchant de mon cœur.
Heureux , mes Frères , si vous entrez dans ces sentimens ! Méditez bien cette maxime de saint Bernard , que ce seroit un miracle , si celui qui se permet tout ce qui lui est permis, ne se laissoit pas emporter à ce qui lui est défendu. Souvenezvous de cet oracle du Saint-Esprit , que quiconque méprise les petites choses, tombe peu à peu, et même sans y prendre garde , dans les grandes. N’oubliez jamais que vous êtes foibles, et que vous ne pouvez mieux vous précautionner contre le péché , qu’en évitant jusqu’à l’ombre même du péché. Enfin , mettez-vous en état d’entendre de la bouche de Jésus-Christ cette consolante parole : venez , bon serviteur; parce que vous m’avez été fidèle en
2l8 MERCREDI DE EA III' SEMAINE.
peu de chose, prenez possession de mon royaume céleste , et goûtez-y une félicité éternelle. Puissions-nous tous y parvenir, Chrétiens : c’est ce que je vous souhaite , etc.
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SERMON
POUR
Omnes qui habebant infirmos variis languoribus , ducebant illos ad Jesum. At ille singulis manus imponens, curabat eos. Exibant autem dæmonia a niultis , clamantia et dicentia : Quia tu es filius Dei. Et increpans non sincbat ea loqui, quia sciebant ipsum esse Christum.
Tous ceux qui avaient des malades de diverses maladies , les ame noient à Jésus , et il les guéris soit tous en les touchant. Or les démons sortoient de plusieurs possédés , criant et disant : V otis êtes le Fils de Dieu. Mais il les reprenoit, et ne leur permettait pas de parler , parce qu’ils savoient qu’il étoit le Messie. Saint Luc , chap. l\.
C’est le témoignage que rendent au Sauveur du monde dans notre évangile , ces esprits de ténèbres à qui il faisoit sentir son souverain pouvoir , en les chassant des corps . et dont il étoit venu sur la terre renverser l’injuste domination. Témoignage
certain , puisqu’ils savoient, et qu’ils avoient appris par de si sensibles épreuves ce qu’il étoit : Quia sciebant ipsum esse Christum.' Témoignage public, puisqu’ils le disoient, et qu’ils le faisoient si hautement entendre : Clamantia et dicenlia, quia tu es Filius Dei . 1 Témoignage d’autant plus glorieux au Fils de Dieu , que c’étoient ses ennemis mêmes qui reconnoissoient sa toute-puissante vertu , et qui publioient sa divinité : Exibant autem dœmonia. 3 Mais témoignage que cet Homme-Dieu méprise et qu’il rejette , parce que ce n’étoit après tout qu’un témoignage forcé , et qu’il ne partoit pas d’un vrai sentiment de religion : Et increpans non sinebat ea loqui. 4 Car s’ils, obéissoient à ses ordres en sortant des possédés , c’est qu’ils ne pouvoient résister à sa parole ; et tandis qu’ils l’honoroient d’une part, ou qu’ils sembloient l’honorer en l’appelant Fils de Dieu, ils le blasphémoient de l’autre , et ils le renonçoient , en s’opposant de toutes leurs forces à l’établissement de sa loi. En vain donc, mes Frères, pour en venir à nousmêmes , adorons-nous Dieu , ou prétendons-nous l’adorer, si nous, ne l’adorons en esprit et en vérité. En vain lui rendons-nous un culte apparent , si, dans la pratique, nous démentons par nos mœurs ce que nous confessons de bouche. En vain sommes -nous chrétiens, ou nous disons -nous
* Luc. 4* — * Ibid. — 3 Ibid. — 4 Ibid.
chrétiens, si nous ne le sommes que de nom , et si nous n’en devenons pas plus fidèles à nos devoirs. Et quand je dis nos devoirs , je n’entends pas seulement certains devoirs de religion , mais les devoirs les plus communs de la société , et les plus ordinaires dans l’usage de la vie et dans le commerce du monde. C’est de là même aussi que je tire le sujet de ce discours ; et prenant la matière en général , je veux vous faire voir le rapport nécessaire qu’il y a entre la religion et la probité ; je veux vous donner une parfaite idée de l’une et de l’autre, en vousmontrant la dépendance mutuelle qu’elles ont l’une de l’autre. Puissiez - vous , sur ce plan, régler désormais toute la conduite de votre vie! C’est pour cela que j’implore le secours du ciel , et que je m’adresse à Marie, en lui disant, Ave, Maria.
Avoir de la probité selon le monde , et avoir de la religion, ce sont deux choses qu’on a de tout temps distinguées , et qui sont en effet très-différentes , soit qu’on les considère dans leurs principes , soit qu’on en juge par leurs objets , soit qu’on ait égard aux fins qu’elles se proposent. Car la probité selon le monde semble netre tout au plus qu’un effet de la raison , et la religion est le grand ouvrage de la grâce. La probité selon le monde est bornée à quelques devoirs de société qu’elle règle entre les hommes, et la reli-
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gion est occupée aux plus saints exercices du culte de Dieu. La probité selon le monde n’envisage rien que de mortel et de périssable, et la religion porte ses vues et ses espérances jusque dans l’éternité. Cependant j’ose avancer une proposition dont quelques-uns ne comprendront pas d’abord toute la vérité, mais dont j’espère que la suite de ce discours les convaincra ; car je prétends que la probité et la religion, toutes différentes, et quelquefois même tout opposées qu’elles paroissent , ont néanmoins entre elles une liaison très-étroite; jusque-là , qu’à les prendre dans toute l’étendue qu’elles doivent avoir, on peut dire absolument qu’elles sont inséparables. Pourquoi? concevez, s’il vous plaît , ces deux pensées ; parce qu’il est impossible qu’un homme qui n’a point de religion, ait une véritable probité; et qu’il n’est pas plus possible qu’un homme qui n’a pas le fonds d’une vraie probité, ait une solide religion. Ces deux maximes ont besoin d’éclaircissement; mais l’éclaircissement que je vais leur donner, en doit être la preuve. Point de probité sans religion , c’est la première partie : point de religion sans probité, c’est la seconde. Mais la probité avec la religion , ou la religion avec la probité , voilà ce qui fait , selon Dieu et selon le monde, l’homme de bien, et ce que j’ai présentement à développer.