PREMIÈRE PARTIE
Soit que nous consultions la foi , soit que nous en jugions par les principes de la droite raison, il est certain qu’il y a un aveuglement qui de luimême est criminel parce qu’il est volontaire et même affecté. C’est-à-dire, qu’il y a un aveuglement que nous entretenons dans nous , d’où nous ne voulons pas sortir , et que nous préférons secrètement à toutes les lumières de la vérité. Un
aveuglement qui fait que le pécheur craint de trop voir , et qu’il évite de connoître , ou le mal qu’il fait , ou le bien qu’il ne fait pas et qu’il est intérieurement déterminé à ne pas faire. Comme s’il disoit : Je ne veux pas être plus éclairé que je suis; j’ignore mes obligations, mais je veux bien les ignorer, ou du moins ne les pas approfondir; mon aveuglement me plaît , il m’est commode ; et bien loin d’en être en peine et de vouloir le corriger, je m’en fais un fonds de tranquillité et' de paix , dont dépend toute la douceur et tout le bonheur de ma vie. Telle est la nature de ce péché. Mais se trouve-t-il dans le monde des âmes assez insensées pour en venir jusque-là ? Oui , mes chers Auditeurs , le monde en est plein ; et ce qui marque encore bien plus la corruption du monde , c’est que l’on en vient jusque-là sans passer pour insensé. Car ^i ce péché étoit dans l’opinion des hommes généralement décrié et reconnu pour folie, il seroit plus rare et moins contagieux; mais aujourd’hui c’est un désordre commun que l’esprit perverti du monde a su même en quelque façon autoriser par le nombre et la qualité de ceux qui y sont engagés.
En effet, Chrétiens, prenez garde à cette induction qui va vous développer ma pensée , et qui me servira d’abord de preuve. Je dis que cet aveuglement volontaire et affecté est le péché des li-
bertins et des prétendus athées , qui dans eüxmênies et par les seules vues naturelles ont des lumières plus que suffisantes pour connoître Dieu, et qui par conséquent ne peuvent l’effacer de leur esprit, ni cesser de croire en lui, que parce qu’ils ne veulent pas s’assujettir à lui, et qu’à force de l’offenser ils parviennent enfin à l’oublier et ensuite à le méconnoitre. Excellente idée que Tertullien donnoit autrefois de l’athéisme, lorsque après avoir démontré que Dieu en qualité de premier être est le plus connu de tous les êtres , il concluoit que le désordre des impies étoit de ne vouloir pas reconnoître celui qu’ils ne pouvoient jamais absolument ignorer : Ethœc est summa delicti nolentium. recognoscerc quent ignorare non possunt. 1 Où vous remarquerez que ce grand homme, bien éloigné de donner dans les vaines subtilités de certains théologiens modernes, ni de raisonner comme eux, en faisant de dangereuses suppositions sur ce qui regarde l’existence et la foi d’un Dieu, n’admettoit point d’ignorance de Dieu qui selon lui ne fût un crime monstrueux ; et cela fondé sur la parole expresse de saint Paul, lequel a toujours traité d’inexcusables ceux qu’une téméraire présomption aveugle jusqu’à douter de la Divinité : Invisibilia ejus per ea quce facta sunt , intellecta conspiciuntur , ita ut sini inexcusabiles L’insensé, dit le Saint-
,« Tcrtutt. — • Roui, u
Esprit, a balancé entre sa raison et son cœur : sa raison lui a dit qu’il y avoit un Dieu, et son cœur rebelle lui a dit qu’il n’y en avoit point; et parce que son cœur a malheureusement prévalu sur sa raison , malgré les vues de sa raison il a suivi le mouvement de son cœur, jusqu’à conclure conformément à ses désirs qu’il n’y a point de Dieu dans l’univers : Dixit insipiens in corde suo, non est Deus. ' Aveuglement volontaire et affecté , qui dans la société des hommes fait les libertins de créance et de religion.
Je dis que c’est le péché de certains hérétiques de mauvaise foi , qui ne sont tels que parce qu’ils sont déterminés à letre. Car il y en a dont la prévention va jusqu’à ne vouloir pas même s’instruire , jusqu’à rejeter indifféremment et sans choix tout ce qui seroit capable de les convaincre, jusqu’à concevoir une secrète aversion pour la vérité, jusqu’à se faire un point de conduite et un principe de ne revenir jamais de leurs erreurs. Prévention que saint Augustin condamnoit dans les manichéens , quand il leur reprochoit qu’ils avoient moins de docilité pour les sacrés oracles de l’Ecriture et pour la parole de Dieu, que pour les traditions humaines et pour les livres des profanes. Aveuglement volontaire et affecté qui fait les schismatiques et les hérétiques.
Je dis que c’est le péché des sensuels et des voluptueux , qui, pour goûter avec moins de trouble leurs infâmes plaisirs , ne veulent pas même entendre parler des vérités éternelles, et ont l’audace de dire à Dieu ce que le saint homme Job leur mettoit dans la bouche, pour exprimer le malheur ou plutôt le déréglement de leur conduite : Et dixerunt Deo : Recede a nobis , scientiam viarutn tuarum nolumus, ' Ils ont dit à Dieu : Retirez-vous de nous, Seigneur, et cessez de répandre dans nos esprits cette science , quoique divine , qui nous découvre malgré nous les voies de salut. C’est une science importune ; et dans la possession où nous sommes de vivre au gré de nos passions et de satisfaire nos sens , elle ne feroit que nous inquiéter et que nous alarmer. Réservez pour d’autres ces vives lumières qui sont les dons précieux de votre grâce : nous ne sommes pas encore disposés à les recevoir ? il en coûte trop pour les suivre , et même il en coûteroit trop, si nous les avions, pour ne les pas suivre : il vaut mieux pour notre repos que nous en soyons privés. Il est vrai que la science de vos commandemens et de votre loi est la science des saints ; mais elle engage à des choses trop pénibles et trop contraires à toutes nos inclinations , pour souhaiter même que vous nous l’accordiez. Ce renoncement à soi-mème , ce crucifiement de
' Joli, ai.
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la chair, cette nécessité indispensable de la pénitence , tout cela , si nous y pensions , nous dés<v- 1 croit; et la vue que nous en aurions, empoisonneroit ce qu’il y a pour nous dans le monde de plus agréable et de plus doux. Nous aimons mieux passer nos jours dans une ignorance profonde, et être moins instruits , Seigneur , de ce que vous nous commandez, afin de pouvoir jouir sans remords des plaisirs que vous nous défendez. Car c’est ainsi que ces partisans du monde, esclaves de la passion et dominés par la sensualité , s’en expliquent, ou du moins c’est ainsi qu’ils le pensent. Aveuglement volontaire et affecté qui fait les charnels et les impudiques.
Je dis que c’est le péché de certains esprits pleins d’eux-mêmes qui, par un effet pitoyable de leur orgueil, ne peuvent supporter la vérité, du moment que la vérité les humilie; qui dès-là s’opiniâtrent à la fuir, au lieu qu’ils devroient pour cela même la chercher ; qui , comme dit saint Augustin , aiment cette vérité quand elle leur est favorable , mais qui la haïssent, qui la rejettent quand ils en craignent la censure : Amant lucentem , oderunt redarguentem. ' Le péché de ceux qui , possédés de leur amour-propre , ne veulent pas voir leurs défauts , quoique grossiers , et ne peuvent souffrir d’en être repris; qui prennent pour offenses
' Aug.
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les plus charitables avis qu’on leur donne, et les plus salutaires remontrances qu’on leur fait; qui, bien loin de les recevoir comme de bons offices , s’en font des sujets de ressentiment et d’aigreur, et ne se tiennent obligés qu’à ceux qui, pax une fausse amitié ou par une lâche complaisance, ont soin de leur cacher tout ce qui les blesse, de leur dissimuler tout ce qui les mortifie , quelque vrai qu’il puisse être d’ailleurs et quoiqu’il fût si utile et si nécessaire pour eux de le connoître. Le péché de ceux qui veulent même qu'on leur applaudisse jusque dans leurs foiblesses, et qu’on les loue, comme parle l’Écriture , jusque dans les désirs de leurs âmes, c’est-à-dire , jusque dans leurs passions les plus violentes et dans leurs entreprises les plus injustes; qui rtiettent tout leur bonheur à être flattés et trompés ; qui comptent le mensonge pour un bienfait, et l’adulation pour une marque de respect : Hi nimirum (ce sont les termes de saint Jérôme dans la belle peinture qu’il nous en a tracée) gaudenl ad circumventionem suant, et illusionem pro beneftcio ponunt. Aveuglement volontaire et affecté qui fait les incorrigibles.
Enfin , je dis que c’est le péché d’une infinité de chrétiens qui , par une autre erreur encore plus danvnable, ne veulent pas s’éclaircir sur certains faits, sur certains doutes, sur certains troubles
* Hieron.
de conscience, parce qu’ils sentent bien, pour peu qu’ils se sondent eux-mêmes , qu’ils ne sont pas dans la disposition d’accomplir des devoirs à quoi cet éclaircissement leur feroit voir qu’ils sont obligés. Et voilà ceux que le prophète avoit en vue dans le psaume trente-cinquième , et dont il disoit : Noluil intelligere ut bene ageret; le pécheur n’a pas voulu savoir le bien, parce qu’il ne l’a pas voulu faire. Ainsi un homme auparavant obscur et inconnu, s’est poussé par ses intrigues dans ces emplois où, sans un miracle de la grâce, il est presque aussi impossible de se sauver qu’il est facile de s’enrichir en très-peu d’années. On l’a vu s’élever de l’extrême indigence ou d’un état médiocre à une prospérité qui scandalise le public. Chargé de l’administration du bien d’autrui , dans le ipaniemént qu’il en a fait, il n’a eu ni l’exactitude, ni peutêtre la bonne foi nécessaire pour ne pas confondre les intérêts du prochain avec les siens propres. Celui-ci dans les fonctions de la magistrature a cent fois montré, aux dépens du foible et du pauvre , ce qu’il pouvoit en faveur de ses amis. Celuilà pourvu dans l’Église de bénéfices, en a joui èt en a dissipé les revenus , sans avoir égard aux obligations onéreuses qui y étoient attachées. Si, dans chacun de ces états, l’on venoit après quelque temps à entrer dans la discussion des choses , et
■ Pt. 35.
à peser tout dans la balance du sanctuaire , il est évident qu ’on y trouve roit bien des comptes à rendre , bien des injustices à réparer, bien des restitutions à faire. Or tout cela embarrasseroit, et réduiroit à des extrémités fâcheuses. Que fait-on? pour s’en ôter l’inquiétude et le scrupule , on s’en ôte la connoissance. On s’étourdit là-dessus, on prend le parti de n’y point penser. Faut-il cependant s’acquitter d’un devoir de religion ; faut-il, pour satisfaire au précepte de l’Eglise , approcher du tribunal de la pénitence; on cherche un confesseur commode , c’est-à-dire , un confesseur peu habile, ou peu zélé, qui, content de voir à ses pieds l’iniquité couverte des apparences de l’humilité, délie sur la terre ce que Dieu dans le ciel ne déliera jamais; et sans rien exiger davantage qu’une confession légère et superficielle , bénit encore Dieu d’une prétendue conversion , sur laquelle les anges de la paix et les vrais ministres du Seigneur ne peuvent assez amèrement pleurer. Aveuglement qui fait les insensibles et les endurcis.
Or j’ai ajouté, et je soutiens que, de tous les péchés dont l’homme est capable, il n’y en a point de plus contraire au salut. Pourquoi? En voici la raison qui est sans réplique ; parce que cet aveuglement volontaire exclut la première de toutes les grâces qui est la lumière divine ; et par l’exclusion de cette première grâce , nous met dans une es-
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pèce d’impossibilité de parvenir à aucune autre grâce. C’est la pensée de saint Augustin : d’où il s’ensuit que ce péché ferme, pour ainsi dire, à Dieu la porte de notre cœur, et réduit Dieu , tout Dieu qu’il est , à moins qu’il n’use de son souverain empire et qu’il ne fasse un dernier effort de sa miséricorde , comme dans l’impuissance de nous sauver. Écoutez-moi, et vous en allez convenir. Point de péché plus contraire au salut que celui-là. Car dans tous les priucipes de la théologie, la première grâce du salut, c’est la lumière qui nous découvre les voies de Dieu , et qui nous fait connoître nos devoirs : lumière absolument nécessaire, puisque dans l’ordre de la grâce aussi-bien que dans l’ordre de la nature , pour agir librement il faut connoître, et pour connoître il faut être éclairé de Dieu. Que faisons-nous donc quand nous rejetons cette lumière? nous détruisons dans nousmêmes le fondement du salut t et par- l’obstacle que nous apportons à cette seule grâce , nous renonçons, autant qu’il est en nous* à toutes les autres grâces que Dieu tenoit en réserve dans les trésors de sa miséricorde , et par où il vouloit nous convertir et nous attacher à lui.
Car négliger cette lumière , beaucoup plus la craindre et la fuir, c’est dire à Dieu que nous ne voulons pas qu’il nous prévienne de son amour, que nous ne voulons pas qu’il nous imprime la
580 MERCREDI DE LA IV* SEMAINE, crainte de ses jugemens , que nous ne voulons pas même qu’il nous donne de la confiance en lui , que nous ne voulons pas qu’il touche notre cœur et qu’il en fasse un cœur pénitent et contrit : comment cela ? parce que dans la doctrine de saint Augustin , la crainte de Dieu, l’amour de Dieu, la confiance en Dieu, la haine du péché, sont autant de grâces d’inspiration et d’affection , qui supposent essentiellement les grâces de lumière et de connoissance. Du moment donc que nous renonçons par un aveuglement volontaire à cette grâce de connoissance, nous nous rendons incapables de tous les autres dons de Dieu , et de tous les sentimens qui pouvoient nous ramener à Dieu. Or je vous demande , si l’on peut rien concevoir de plus directement opposé au salut? Prenez garde, s’il vous plaît : tandis que nous avons ces connoissances qui nous règlent par rapport au salut, quelques pécheurs du reste que nous soyons . Dieu agit encore dans nous; et malgré la corruption de nos mœurs , nous sommes toujours en quelque manière sous l’empire de sa grâce. D’où vient que le Sauveur disoit : Marchez pendant que vous avez la lumière, Ambulate dum tucern habetis.' Mais dès que cette lumière nous manque, toutes les opérations de la grâce cessent, et nous pouvons dire que nous cessons d’être nous-mêmes dans la voie du
1 Joan. 12.
salut. Je dis plus : car non-seulemeut ce péché d’un aveuglement volontaire nous ôte la lumière, mais il nous ôte même le désir d’avoir la lumière; non-seulement il nous fait sortir de la voie du salut, mais il nous fait perdre en quelque façon l’espérance d’y rentrer, puisqu’il est certain que le premier pas pour rentrer dans la voie du salut, est de la chercher, de l’étudier, de vouloir l’apprendre. Or c’est à quoi ce péché a une essentielle opposition. Saint Chrysostôme nous en donne la figure et la preuve dans l’exemple de l’aveugle de Jéricho. Cet aveugle eût-il jamais été guéri par le Fils de Dieu, s’il ne l’avoit ardemment désiré? non; mais il cria, mais il pressa, mais il importuna, mais il témoigna une envie extrême de voir : Domine , ut videam : ' et c’est pour cela que Jésus- Christ lui rendit la vue. Nous ne faisons rien de semblable; c’est-à-dire, nous n’avons pas même ce désir que Dieu nous éclaire, et nous ne pensons pas à l’exciter ni à le demander. Noussommesdonc dans le dernier éloignement où nous puissions être du royaume de Dieu. Je me trompe , il y a encore quelque chose de plus affreux dans ce péché : et quoi? c’est que souvent, bien loin d’avoir cette volonté sincère d’être éclairés de Dieu, nous en avons une toute contraire ; et qu’au lieu de dire à Dieu : Seigneur, que je voie, nous nous disons secrètement
1 Luc, 18.
382 MERCREDI DE LA IV' SEMAINE, à nous - mêmes par un attachement opiniâtre à notre désordre : Que je ne voie jamais ce qui me gêne et ce qui ne sèrviroit qu’à me troubler. Péché que je n’appelle plus simple péché, mais, si j’ose le dire, une fureurpareille à celle de l’aspic, qui, selon la comparaison du Saint-Esprit, se bouche les oreilles pour n’entendre pas la voix de l’enchanteur : Furor itlis secundum simililudinem serpentis : sicut aspidis surdœ , et obturantis aures suas. ' Avec cette différence, dit saint Bernard, que quand l’aspic bouche ses oreilles , c’est pour conserver sa vie ; au lieu que quand nous fermons les yeux à la vérité, c’est pour notre ruine et pour notre mort.
J’ai dit que ce péché seul mettoit Dieu dans une espèce d’impuissance de nous sauver, etl’obligeoit à nous dire, quoique dans un autre sens, ce que Jésus-Christ dit à l’aveugle dont je viens de vous proposer l’exemple : Quid tibi vis faciarh ?‘ A quoi m’obliges-tu, pécheur; et dans l’état malheureux où je te vois, que veux-tu que je te fasse? Que je te sauve sans grâce ? cela n’est pas dans mon pouvoir. Que je te donne des grâces sans lumière? il n’y en eut jamais de la sorte. Que par des lumières forcées je te sanctifie malgré toi? ce n’est point l’ordre de ma providence. Que par un miracle spécial je change pour toi les lois de cette providence? ma justice s’y oppose, et ma miséri-
' Ps. S;. — * Luc. 18.
corde même ne l’exige pas. Il faut donc en m’accommodant à tes dispositions, que je te laisse périr; et parce que tu veux t’aveugler, que j’arrête le cours de mes grâces , puisqu’il n’y en a aucune qui te puisse convertir, tandis que tu persisteras à ne vouloir pas connoître les vérités du salut.
Je sais, Chrétiens, que Dieu peut, indépendamment de nous, pénétrer nos esprits de ses lumières. Je sais qu’il est de leur essence , en tant que ce sont des grâces , d’être produites dans nous sans nous-mémçs. In nobis, sine nobis,' dit saint Augustin. Je sais qu’il ne nous est pas libre de les recevoir ou de ne les pas recevoir, quoiqu’il nous soit libre après les avoir reçues, d’en bien ou d’en mal user. Mais il est toujours vrai que, quand nous haïssons, quand nous fuyons ces lumières, nous formons tout l’obstacle à notre salut qu’une créature de sa part y peut former, et que, pour surmonter cet obstacle il faudrait que Dieu employât des grâces extraordinaires et qu’il fit un miracle de sa toute-puissance. Orcela me suffit pour avoir droit de dire que cette espèce d’aveuglement est donc de tous les péchés le plus opposé à la conversion et au salut de l’homme. Péché , mes chers Auditeurs , où nous devons tous craindre de tomber , mais encore plus ceux qui , dominés par leurs passions , se laissent emporter au torrent
du monde. Et voilà pourquoi je voudrois que tous ceux qui m’écoutent se proposassent aujourd’hui de faire tous les jours à Dieu cette prière que faisoit si souvent David, et qui marquoit si bien la droiture de son cœur : Révéla oculos meos ; ' Seigneur, éclairez-moi , et ouvrez-moi les yeux. Illumina tenebras meas;' Seigneur, dissipez les ténèbres de mon esprit. Illustra faciem tuam super servum tuum;3 Faites rejaillir l’éclat de votre visage sur votre serviteur. Détrompez-moi des erreurs et des fausses maximes du siècle. Je suis aveugle, il est vrai; mais au moins par votre miséricorde , ô mon Dieu , je ne me plais pas dans mon aveuglement, puisqu’au contraire je le déplore etque jel’ai en horreur. Je marche dans l’obscurité d’uue foi languissante et imparfaite ; mais au moins je désire vos saintes lumières, je vous les demande, je suis dans l’impatience de les obtenir, je les préfère à toute la sagesse mondaine , je veux me disposer à les recevoir. Et parce que je sais que ce n’est point dans le bruit et le tumulte du monde que vous les répandez , et qu’au contraire c’est là qu’elles s’évanouissent , je veux désormais me séparer du monde; je veux régler mes occupations et mes conversations , et en retrancher le superflu ; je veux m’occuper de vous et de moi-même, afin que dans le silence d’une vie tranquille et intérieure je puisse 1 P». 1 1$» — 1 Ibid. 17. — 5 Ibid. 3o.
entendre votre voix et profiter de vos divines instructions. Ahl mon Dieu , changez donc et purifiez mon cœur: Cor mundum créa in me, Deus.' Et comme il ne peut être réglé que par les connoissances de l’esprit , renouvelez le mien : Et spirilum rectum innova in visceribus mets. * Donnez-moi cette intelligence qui fait les prédestinés et les saints : Da mihi inlelleclum , ut sciam justificationes tuas.3 Si je vous la demande, Seigneur, ce n’est point pour me rendre plus habile dans les affaires du monde, ce n’est point pour avoir l’estime et l’approbation du monde, ce n’est point pour me distinguer et pour m’élever dans le monde : je serai toujours assez distingué, Seigneur, quand je le serai devant vous et auprès de vous; je serai toujours assez grand, quand je vous craindrai. Mais donnez-la moi pour n’ignorer rien dans ma condition de tous mes devoirs , pour savoir toutes vos volontés et pour les accomplir. Je puis me passer de tout le reste, et je renonce même absolument à tout le reste s’il ne me conduit là: Ut sciam justificationes tuas. C’est ainsi, Chrétiens, que vous vous préserverez de ce premier aveuglement qui de lui-même est péché : parlons maintenant du second qui est la cause du péché. C’est la seconde partie.
■ Ps. 5o. — * Ibid. — 5 Ibid. 118.
Carême, h. a5