‹ Œuvres completes de Bourdaloue Sermons pour le Careme. Tome secondChapitre 28 sur 43 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Je trouve la pensée de saint Chrysostôme bien juste et bien vraie , quand il dit que les temples où nous nous assemblons pour adorer Dieu, sont tout à la fois, et l’ornement le plus auguste, et l’opprobre le plus visible de notre religion. L’ornement le plus auguste , puisqu’ils sont tous les jours sanctifiés par le sacrifice d’un Dieu sauveur; et l’opprobre le plus visible , puisque ce sacrifice , tout divin qu’il est, sert si souvent, non par lui-même , mais par notre libertinage, d’occasion aux chrétiens pour déshonorer la maison de Dieu. Ainsi parloit ce saint évêque , en gémissant sur les scandales qui se

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commettaient au pied des autels et dans le sacrifice de la loi de grâce. À quoi j’ajoute la pensée de Guillaume de Paris , que je vous prie de remarquer, parce quelle me paroît également solide et touchante. Car , dit ce savant homme , quand nous aurions vécu , selon l’expression de saint Paul , sous les élémens du monde , c’est-à-dire , sous les figures de l’ancienne loi , et que nous n’aurions point eu d’autres sacrifices, que ces sacrifices imparfaits dont Dieu avoit établi l’usage par le ministère de Moïse, il faudrait toujours y assister avec crainte et avec tremblement ; il faudrait toujours respecter ces chairs mortes , toujours révérer ces taureaux égorgés et sanglans, toujours se prosterner devant ces autels chargés des oblations et des prémices de la terre. C’étoient des créatures, il est vrai; mais ces créatures étaient les victimes et les holocaustes du Dieu vivant , et cela seul les élevoit à un ordre supérieur et les consacrait. Aussi, mes Frères, poursuit le même docteur, voyez avec quelle révérence Dieu vouloit que les Juifs entrassent dans le sanctuaire pour lui offrir leurs sacrifices et le sang des animaux qu’ils immoloient. Voyez avec quel soin lui-même il les y disposoit ; combien de préceptes , combien de cérémonies, combien de pratiques, combien de purifications il leur prescrivoit. A peine les livres entiers de l’Ecriture ont-ils suffi pour leur en tracer les règles, et pour leur faire entendre

sur cela ses ordres. Mais admirez encore plus la constance et l’inviolable fidélité de ce peuple , d’ailleurs si indocile et si grossier , à s’acquitter de ce devoir. Dans les plus pressantes extrémités, dans l’embarras et le désordre des guerres, dans le siège même de Jérusalem , rien jamais ne les fit manquer à ce culte extérieur, ni à la solennité de leurs fêtes et des sacrifices qui leur étoient ordonnés. Jusque-là , disoit du temps même des apêtres , un ancien auteur, que le général de l’armée romaine en parut surpris ; et que tout païen , tout ennemi qu’il étoit , il en fut touché , et ne put refuser des éloges à leur zèle et à leur religion. Stupebat Potnpeius acres virorum animas , a quibus in medio belli furore, sacrorum reverentiœ nihil de fuit.' Tel étoit le caractère de cette nation. Le Sauveur du monde leur reprocha tous les autres vices; mais il ne les accusa jamais d’impiété dans les sacrifices qu’ils présentoieut à Dieu. Cependant, Chrétiens, dans leurs sacrifices les plus solennels qu’avoientils autre chose que les ombres seulement et que les figures du sacrifice de la loi nouvelle? Mais c’étoit assez pour eux , reprend saint Augustin ; c’étoit, dis-je, assez pour leur rendre vénérables jusques à ces ombres et à ces ligures , que ce fussent les figures et les ombres du grand sacrifice que les prophètes leur annonçoient dans la suite des

1 Ilegesip.

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siècles. C’étoit assez pour les saisir d’une sainte horreur toutes- les fois qu’ils assistoient à l’immolation de ces victimes , qui quoique viles et abjectes , leur représentoient cette victime pure et précieuse , cette hostie divine qui devoit être immolée pour eux et pour nous. Or qu’eussent-ils pensé , qu’eussent-ils fait, s’ils eussent vu comme nous la vérité; et que devons-nous penser , que devons-nous faire nous-mêmes? Sur cela, mes chers Auditeurs, voici trois considérations que je me contente de vous proposer, plutôt par forme de méditation que de discours, et par où je finis en me les appliquant à moi-même. Ne les perdez pas.

Première considération. Quand je vais au sacrifice que célèbre l’Église, je vais au sacrifice de la mort d’un Dieu ; le même qui fut offert sur le Calvaire, le même que Jésus-Christ consomma sur la croix , le même où ce Dieu-Homme consentit, pour parler avec l’Apôtre , à être détruit et anéanti. Ce n’est point une supposition, c’est un point de foi. J’assiste à un sacrifice dont, réellement et sans figure , la victime est le Dieu même que je sers et que j’adore. Par conséquent , dois-je conclure et devez-vous conclure avec moi, si, par mes respects et mes adorations , je ne relève pas , autant qu’il m’est possible , les abaissemens de ce Dieu sauveur; si j’ajoute aux humiliations de sa croix qui sont ici renouvelées, celles qui lui viennent de mes ir-

révérences et de mes scandales ; si , le contemplant sur l’autel , mon cœur ne se brise pas , comme les pierres se fendirent au moment qu’il expira ; si cette hostie mourante ne fait pas naître dans mon âme une componction aussi vive et aussi religieuse, que le fut la douleur du centenier et celle des Juifs qui se convertirent à sa mort; si, par de sensibles outrages, j’insulte encore à son agonie, comme les soldats et les bourreaux qui l’avoient crucifié : ah ! ne suis-je pas digne de ses plus rigoureuses vengeances, et ne faut-il pas me traiter d’anatlième?

Seconde considération. Pourquoi ce Dieu de miséricorde s’immole-t-il dans le sacrifice de nos autels? Pour nous apprendre, disent les Pères, ce que nous ne pouvons apprendre que de lui; pour nous aider à faire ce que nous ne pouvons faire sans lui et que par lui , je veux dire, à honorer Dieu autant que Dieu le mérite et qu’il le demande. Car c’est pour cela , reprend saint Thomas , qu’il a fallu un sujet d’un prix infini , et offert d’une manière infinie. Or ce sujet d’un prix infini, c’est Jésus-Christ dans le sacré mystère : ce sujet offert d’une manière infinie, c’est Jésus-Christ en état de victime, en état d’anéantissement, et sacrifié, selon la prédiction de Malachie , dans tous les temps et dans tous les lieux du monde. Voilà ce qui étoit dû à Dieu, et de quoi l’Homme-Dieu est venu nous instruire aux dépens de lui-même. Ce sacri-

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fice de son corps et de son sang est la preuve authentique qu’il nous en donne, et la perpétuelle leçon qu’il nous en fait. Que nous dit-il donc cet excellent maître, autant de fois que nous nous présentons à son sacrifice? C’est là, mes Frères, que son sang, ce sang adorable, plus éloquent que celui d’Abel, semble nous crier sans cesse , et nous faire entendre ce que le même Sauveur disoit aux Juifs : Ego twnorifico Patrem. ' Vous voulez savoir ce que je fais ici : j’honore mon Père, je glorifie mon Père, je satisfais à la justice de mon Père : je répare les injures qu’il a reçues, et je rétablis ses intérêts ; je fais triompher sa miséricorde , éclater sa puissance, connoître sa sainteté; je lui rends et à toutes ses perfections des hommages proportionnés à sa grandeur. Tel est le dessein qui me fait descendre invisiblement sur cet autel , qui me fait prendre entre les mains des prêtres comme une seconde naissance , qui me fait subir dans le même sens comme une seconde mort : Ego honorifico Patrem. Oui, Chrétiens, c’est ce qu’il nous dit ; et si nous ne profitons pas de son exemple , écoutez ce qu’il ajoute : Et vos inhonorastis me. ’ Mais vous, ne semble-t-il pas que vous preniez à tâche de détruire, par le plus criminel attentat, tout ce que je rends d’honneur à mon Père par le sacrifice de mon humanité, et n’est-ce pas sur

* Joan. 8. — * Ibid,

moi que retombent tous les outrages qu’il reçoit de vous? J’obscurcis toute ma gloire, et je m’ensevelis tout vivant en sa présence; et vous vous élevez devant lui et contre lui. Je lui offre dans ma personne un Dieu humilié, un Dieu soumis et obéissant ; et vous venez étaler avec ostentation devant ses yeux le faste du monde et le vain éclat d’une pompe humaine. Je lui présente dans mon corps une chair innocente et virginale ; et vous cherchez jusques à son autel de quoi exciter et de quoi nourrir les brutales cupidités d’une chair criminelle et impure. Je travaille à répandre le feu de son amour , d’un amour tout sacré et exprimé de son sein même; et vous ne pensez, jusques dans son temple et à ses piëds, qu’à inspirer, par des nudités immodestes, par des postures indécentes, par des airs libres et sans pudeur, un amour sensuel. J’emploie tous les attraits de ma grâce à sanctifier les âmes et à les lui attacher ; et vous employez tous les artifices et tous les encliantemens de votre mondanité à les corrompre et à les lui dérober. Est-ce ainsi qu’on l’honore?ou n’estce pas ainsi qu’on lui marque le mépris le plus insultant, et que l’on renverse tous mes desseins? Et vos inhonorastis me. Mais voulez-vous en effet , Chrétiens , l’honorer , et l’honorer autant par proportion qu’il le doit être, et qu’il l’attend de vous? Allez , comme Jésus-Christ obscur et caché , vous

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prosterner devant cette majesté suprême , et faire à la vue de ses grandeurs une humble confession de votre indignité. Allez , comme Jésus - Christ obéissant et soumis à la voix de ses ministres, relever son pouvoir par les sentimens d’une' soumission parfaite, et par tous les témoignages d’une obéissance entière et sans réserve. Allez , dans un esprit de sacrifice , comme Jésus-Christ immolé , lui présenter les hommages de son Fils, les abaissemens de son Fils, le sang de son Fils, ses souffrances , sa passion , sa mort , tous ses mérites , et vous les appliquer , pour être plus en état de le glorifier. Allez vous dévouer vous -mêmes, vous immoler vous-mêmes, sinon par une véritable destruction, de vous-mêmes, au moins par une mort spirituelle, et par une totale destruction des désirs déréglés de votre coeur. Ainsi vous l’enseigne ce Dieu victime de la gloire d’un Dieu, et en cette qualité même de victime , votre modèle : Ego honorifico Patrem.

Troisième considération. Que fait encore Jésus- Christ dans ce sacrifice? Achevons, Chrétiens, de nous confondre, et rougissons de notre insensibilité. Non-seulement il apprend aux hommes à honorer Dieu , mais il y traite de leur réconciliation avecDieu. Comme médiateur, il plaide leur cause, et il offre le prix de leur rédemption. Il ne se contente pas de dire qu’il glorifie son Père , Ego hono-

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rifico Patrem; mais s’adressant à son Père même, et lui montrant les fidèles assemblés, il lui dit d une voix secrète : Ego pro eis sanctifico meipsum ; ' c’est-à-dire , suivant l’explicatio'n de saint Jérôme : Je me donne moi-même, je me sacrifie moi-même pour eux. Paroles, ajoute ce saint docteur, qui convenoient aux victimes , et dont , pour la première fois, ce Sauveur des hommes se servit , lorsque actuellement il instituoit cette divine pàque où il se consacroit en effet lui-même pour les pécheurs ; mais paroles qu’il répète encore tous les jours et qu’il répétera jusques à la fin des siècles, autant de fois qu’on l’offrira sur nos autels : Ego pro eis sanctifico meipsum. Oui , mon Père , c’est pour eux que je suis ici présent ; c’est pour tous les hommes en général , et en particulier pour mon Eglise ; c’est spécialement pour ceux que vous voyet dans votre maison et auprès de votre sanctuaire, occupés maintenant, ou devant letre , à ce mystère de salut. Recevei-les, mon Dieu, dans votre grâce; ils sont criminels, mais me voici à leur place pour vous satisfaire ; et que ne peuvent point réparer les satisfactions infinies d’un Dieu comme vous? Ego pro eis sanctifico meipsum.

Ah! mes Frères, reprend saint Bernard , en s’écriant , et réduisant à une figure sensible cette importante vérité ; ma cause étoit désespérée, et

1 Joao. 17.

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j’étois perdu ; le souverain juge alloit prononcer contre moi un arrêt de mort; mais le fds unique du prince vient à le savoir, et que fait-il? touché de compassion, il se substitue pour moi, et il veut lui-même porter la peine de mon péché. Dans cette vue, il sort de son palais, il dépose toutes les marques de sa dignité, il gémit, il prie, il va s’offrir à la justice de son père. Belle image, Chrétiens , de ce que fait Jésus-Christ dans le sacrifice de son corps et de son sang. Toutefois, poursuit saint Bernard , sans être instruit du péril où je me trouvons exposé, bien loin d’y penser, je m’arrêtois à un vain divertissement. Mais tout à coup j’aperçois mon roi , je le vois pénitent et humilié ; je m’approche, j’en demande la raison, enfin j’apprends que c’est de moi qu’il s’agit, et que c’est pour moi qu’il s’est livré. C’est ce que nous voyons si souvent nous-mêmes , mes chers Auditeurs, sur cet autel. Or , conclut le même Père , oserai-je encore retourner à mes premiers amusemens ? que dis-je? oserai-je encore me faire du sacrifice de mon Sauveur un amusement et un jeu? et serai-je assez insensé pour mêler à ses gémissemens et à ses larmes des ris profanes et scandaleux? Adhucne ludam et deludam lacrymas ejus ? ' Pensée touchante, que saint Jean de Jérusalem exprimoit en des termes moins figurés , mais non moins énergiques ni

* Bern.

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tnoins pressans. Examinez, disoit-il, considérez ce qui se passe. C’est pour vous que l’autel est dressé : Pro te mensa mysteriis exslructa est.' C’est pour vous que l’Agneau va être immolé : Pro te Agnus immolatur. C’est pour vous que le prêtre s’intéresse et qu’il sollicite : Pro te angitur sacerdos. Vous êtes le coupable dont on ménage la grâce, et ce sacrifice est le pacte même et le contrat en vertu duquel elle vous est accordée. De là jugez quels sentimens vous doivent donc occuper dans ce sacrifice d’expiation. Ne sont-ce pas ceux d’un pécheur contrit , et d’un pécheur reconnoissant ? D’un pécheur contrit : car c’est par cette pénitence du cœur, par cette contrition du cœur, que doit être , pour ainsi dire , scellé et ratifié le traité de paix qui se négocie entre Dieu et vous; et comme l’Apôtre accomplissoit dans son corps ce qui manquoit à la passion de Jésus-Christ, c’est par-là, selon le même langage, que nous devons accomplir ce qui manque au sacrifice de Jésus-Christ. D’un pécheur reconnoissant, au souvenir et à la. vue des miséricordes infinies d’un Dieu qui , tout offensé qu’il est , tout juge qu’il est , se fait luimême, pour vous racheter , votre rançon et le gage de votre salut. David disoit : Que rendrai-je au Seigneur pour tout ce qu’il m’a donné? Çuid re~ tribuam Domino ?* Je prendrai le calice de mon

1 Joa. jerosol. — * Psalm. n5.

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Sauveur, ajoutait le même prophète, et j’invoquerai le nom de mon Dieu : Calicem salutaris accipiam , et nomen Domini invocabo. 1 Ce n’est pas assez , poursuivoit encore ce saint roi; mais en invoquant le Seigneur, je le bénirai mille fois; et, sans oublier jamais les grâces dont il m’a comblé , je lui présenterai sans cesse le juste tribut de mon amour et le sacrifice de mes louanges, Laudans, invo* cabo Dominum. * Voilà ce qui doit faire chaque jour, devant l’autel, notre plus commun entretien.

Mais peut-être, mes chers Auditeurs , n ’êtes-vous pas bien persuadés de la vérité et de la grandeur du divin mystère dont je vous parle ; peut-être une infidélité secrète est-elle la source de tant de désordres qui s’y commettent : car il en faut venir au principe. Quand on vous dit que ce sacrifice est le renouvellement de la mort de votre Dieu , et comme la consommation du grand ouvrage de votre salut, peut-être avez-vous peine à le comprendre. Or, sur cela , sans entreprendre de vous convaincre , je n’ai qu’un simple raisonnement à vous opposer, et c’est paivlà que je finis. Ou vous croyez ce que la foi nous enseigne du sacrifice de notre religion, ou vous ne le croyez pas : quelque parti que vous preniez , vous êtes sans excuse ; car si vous le croyez , si , dis-je , vous croyez que c’est un sacrifice offert au vrai Dieu , et où le vrai Dieu lui-même

■ P«. ji5. — ■ Pi. 17.

est offert, je conclus que vous êtes donc en quelque sorte plus criminels que les Juifs, plus criminels que tant d’hérétiques dont vous avez en horreur les sacrilèges profanations. Il est vrai, les Juifs ont crucifié, comme parle saint Paul, le Seigneur de la gloire : mais, en le crucifiant, ils ne le connoissoient pas; et s’ils l’eussent connu , dit l’Apùtre , ilsn’auroient pasporté sur lui leurs mains parricides : Si enim cognovissent , numquam Dominum gloriœ crucifixissent. ’ Il est vrai , les hérétiques ont porté le feu et le fer dans ses temples, pour les détruire ; ils ont souillé ses autels , ils ont brisé ses tabernacles , ils l’ont lui-même foulé aux pieds . mais en cela même, après tout, ils agissoient conséquemment à leur erreur. Au lieu que, par une contradiction insoutenable, fidèles et infidèles tout ensemble , fidèles de créance et de spéculation , infidèles de mœurs et de pratique , vous profanez ce que vous adorez. Que si d’ailleurs c’est absolument la foi qui vous manque , si vous ne croyez pas Jésus-Christ présent dans ce que nous appelons son sacrifice, pourquoi donc y assistez-vous? Que ne levez-vous le masque, et pourquoi vous faites-vous un devoir de célébrer avec nous nos fêtes, et d’obéir à une loi qui, selon vos fausses idées, n’est plus un commandement , ni une obligation pour vous? Ah! Chrétiens, à quoi nous réduisez-vous?

T i. Cor. a.

à douter de votre foi , à souhaiter que vous vous retranchiez de la communion des fidèles , que vous vous bannissiez vous-mêmes de nos assemblées, et que vous n’ayez plus de part à nos cérémonies. Que dis-je? non, mes Frères, ce n’est point là le souhait que je forme ; j’attends tout un autre fruit de ce discours. Nous irons toujours à la sainte montagne, sacrifier au Seigneur; mais ce sera désormais le Seigneur lui-même qui nous y attirera. Nous irons nous prosterner devant lui , nous entretenir avec lui , nous unir à lui. Nous irons lui présenter nos hommages, et il les agréera; lui offrir nos vœux , et il les écoutera ; lui demander ses grâces, et il les versera sur nous avec abondance. Nous irons réparer nos scandales passés , édifier l’Eglise , nous sanctifier nous-mêmes. Nous irons nous laver, nous purifier dans le sang- de cette divine hostie, qui doit être pour nous le prix de l’éternité bienheureuse , où vous conduise, etc.

SERMON

POUR

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Præteriens Jésus ridil hominem cæcum a nativitate.

Lorsque Jésus passoit , il vit un homme qui étoit aveugle dès sa naissance. Saint Jean , chap. 9.

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Ce fut un prodige bien surprenant que celui qui parut dans le monde , et qui est rapporté dans l’Écriture au chapitre dixième de l’Exode , quand Moïse , disposant à son gré , ou plutôt selon l’ordre et le gré de Dieu, des ténèbres et de la lumière, partagea tellement l’Égypte, que tout ce qui étoit habité par les Égyptiens se trouva couvert d’une obscure et profonde nuit , en sorte qu’ils 11e se distinguoient pas les uns les autres ; au lieu que les

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Israélites, dans l’étendue du même pays, jouissoient d’un jour pur et serein : Et fuclœ sunt tenebrœ horribiles in universa terra Ægypti;... ubicumque aulem habitabanl filii Israël , lux erat. ' Mais j’ose dire , Chrétiens , que voici encore quelque chose de plus prodigieux dans notre évangile , où le Saint- Esprit nous fait paroitre des hommes aveuglés par le même miracle qui sert à ouvrir les yeux aux aveugles mêmes, et à leur rendre l’usage de la vue. En effet le Sauveur du monde , usant de ce pouvoir absolu qu’il avoit reçu de son Père, et qu’il exerçoit comme Dieu , guérit un pauvre , aveugle depuis sa naissance ; et ce miracle produit tout à la fois deux effets bien opposés. 11 éclaire l’aveuglené, et il aveugle les pharisiens. Il éclaire l’aveuglené, en lui faisant connoître beaucoup plus encore par les yeux de l’esprit que par les yeux du corps, l’auteur de son salut, et en l’engageant à l’adorer et à lui rendre hommage comme à son Dieu : Et procidens , adoravit eum. * Et il aveugle les pharisiens, en leur servant d’occasion pour s’obstiner davantage dans leur incrédulité, et pour refuser plus opiniâtrément de se soumettre à la vérité connue. Deux effets en quoi consistoit ce jugement adorable, mais redoutable, dont parloit le Fils de Dieu , et pour lequel il avoit été envoyé. Car je suis venu dans le monde , disoit-il ; et le jugement que

' Exod. 10. — • Joan. 9.

j’y dois exercer, est que ceux qui ne voient pas verront, et que ceux qui voient cesseront de voir : In judicium ego in hune mundum veni , ut qui non vident videant, et qui vident cæci fiant. ' C’est-à-dire, je suis venu pour guérir l’aveuglement intérieur des âmes humbles et dociles , qui cherchent Dieu de bonne foi, et pour redoubler au contraire, par la soustraction des dons delà grâce, l’aveuglement de ces âmes présomptueuses et superbes que leur orgueil éloigne de Dieu.

Or voici. Chrétiens, ce jugement accompli; car l’aveugle de notre évangile étoit un homme simple et ignorant , et les pharisiens étoient les sages et les spirituels du judaïsme. Cependant ces sages demeurent dans une infidélité criminelle , et cepauvre est rempli des plus pures lumières de la foi. Ces spirituels et ces intelligens deviennent plus aveugles que jamais, et cet aveugle est tout à coup instruit et pénètre ce qu’il y a de plus saint et de plus divin dans la religion : Ut qui non vident videant, et qui vident cæci fiant. Jugement qui se renouvelle encore tous les jours au milieu de nous. Mais sans m’arrêter à ce qu’il a de favorable pour les uns sur qui Dieu répand toutes les richesses de sa miséricorde, je veux seulement vous le représenter dans ce discours par ce qu’il a de terrible et d’effrayant pour les autres , sur qui Dieu déploie

* Joan. 9.

Digitizec

368 MERCREDI DE LA IVe SEMAINE, toute la sévérité de sa justice. C’est donc , mes chers Auditeurs, de l’aveuglement spirituel que je prétends vous entretenir; de cet aveuglement intérieur qui va jusques à l’âme, et qui la tient plongée dans les plus grossières et les plus funestes erreurs ; de cet aveuglement, dont saint Augustin disoit en s’adressant à Dieu : Malheur à ces aveugles qui ne vous voient point , ô mon Dieu , et dont les yeux couverts d’un nuage épais ne découvrent point vos divines vérités ! V œ caliginantibus oculis qui te non vident!' Je vais vous en faire connoître les différentes espèces, après que nous aurons invoqué le Saint-Esprit, par l’intercession de Marie. Ave , Maria.

Il n’y a point de matière sur laquelle l’Écriture se soit expliquée dans des termes plus différens et même en apparence plus contraires , que sur l’aveuglement spirituel ; car tantôt elle l’impute à la malice des hommes : Excœcavil illusmalitia eorum; 1 tantôt à la vengeance de Dieu : Excæca cor populi ejus ;3 tantôt au démon, qu’elle appelle le dieu du siècle : In quibus deus hujus seculi excœcavit mentes infidelium .* Quelquefois elle déplore cet aveuglement intérieur comme malheureux , et d’autres fois elle le déteste comme criminel ; quelquefois elle en fait un sujet d’excuse : Ignosce illis, • Aug. — • Sap. a. — 3 Isai. 6. — * a. Cor. 4*

AVEUGLEMENT SPIRITUEL. 36g

nesciunt enim quid faciunt et d’autres fois un sujet de reproche : Va vobis duces cœci et duces cœcorum.* Or c’est la diversité , ou si vous voulez , l’apparente contrariété de ces expressions , qui a fait naître sur cette matière tant d’embarras , et qui l’a rendue si difficile à développer. Cependant , pour l’éclaircir autant qu’il m’est possible , et pour accorder ensemble tous ces textes de l’Ecriture , voici le dessein que je me propose, et que je vous prie de bien comprendre. Je distingue avec le docteur angélique saint Thomas , trois sortes d’aveuglemens ; un aveuglement qui de lui-même est péché, un aveuglement qui est la cause du péché , et un aveuglement qui est l’effet du péché. Aveuglement, péché; c’est celui qui nous est marqué dans ces paroles de la Sagesse : Leur propre malice les a aveuglés : Excœcavit illos malitia eorum.3 Aveuglement, cause du péché; cp fut celui de saint Paul, qui disoit de lui-même : J’ai été un blasphémateur, j’ai été un persécuteur de l’Eglise; mais du reste je l’ai été par ignorance : Ignorans feci . 4 Aveuglement, effet du péché ; c’est celui dont parloit Isaïe, en demandant à Dieu qu’il aveuglât le cœur de son peuple : Excœca cor populi kujus.5 Vous verrez le rapport qu’ont à ces trois points toutes les questions qui regardent l’aveuglement de l'esprit. Mais auparavant je fonde sur ces principes de saint

* Luc. a3. — a Matth. a3. — 3 Sap. 2. — < 1. Tim. 1. — 5 Isai. 6.

Caiiême. II. 2 j

Thomas trois propositions qui me paroissent d’une utilité infinie pour l’édification de vos âmes, et qui vont partager ce discours. Car je dis que l’aveuglement qui de lui-même est péché, est, de tous les péchés, le plus pernicieux et le plus contraire au salut ; c’est la première partie. Je dis que l’aveuglement qui est cause du péché, est communément , pour servir de prétexte au péché , l’excuse la plus frivole et la moins recevable ; c’est la seconde partie. Je dis que l’aveuglement qui est l’effet du péché, est la peine la plus terrible dont Dieu, dans cette vie, puisse punir le pécheur; ce sera la conclusion. Aveuglement comble du péché, vaine excuse du péché ; et dans cette vie, dernière vengeance du péché : donnez à ces trois points importans toute votre attention.

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