PREMIÈRE PARTIE
C’est par la persuasion que doit commencer ce grand et saint exercice de la préparation à la mort. Car , comme dit saint Chrysostôme , il est difficile
que je me prépare sérieusement à une chose dont je ne suis pas encore persuadé; et quand elle doit avoir des suites aussi irréparables et aussi terribles que celles de la mort, il n’est pas plus possible, si j’en suis fortement persuadé, que je ne m’applique de tout mon pouvoir à m’y disposer. Ne regardez donc point, mes chers Auditeurs, ce que j’ai maintenant à vous dire comme une proposition paradoxe , ou comme une instruction du moins inutile; et ne me répondez point que la mort est tellement certaine, qu’il n’y a rien dont les hommes soient malgré eux plus convaincus. Car je soutiens au contraire qu’il n’y a rien ou presque rien dont ils le soient moins. Vérité qui doit vous surprendre , et que je ne comprendrois pas moi -même, si je ne savois pas en quel sens elle doit être entendue; mais vérité constante , et que je prétends vous rendre sensible dans l’exposition que j'en vais faire.
Il est vrai , Chrétiens , nous sommes vous et moi persuadés qu’il y a un arrêt de mort porté dans le tribunal souverain de la justice de Dieu contre l’homme pécheur, et que c’est un arrêt irrévocable et sans appel : Slatutum est hominibus semel mori.' Mais, par je ne sais quel enchantement de notre amour-propre, nous oublions, sans y prendre garde , que cet arrêt doit être exécuté dans nos per-
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sonnes; et nous vivons en effet comme si nous étions persuadés que nous ne devons point mourir. Nous savons bien en général que tous les hommes mourront; mais, par mille illusions et mille fausses espérances qui nous jouent, quoi qu’il en soit du général , nous trouvons toujours le moyen de nous excepter en particulier. Disons mieux : nous avons bien une évidence et une conviction spéculative que nous mourrons nous-mêmes; mais au même temps mille erreurs pratiques nous font croire que nous ne mourrons pas. C’est-à-dire, nous convenons bien que nous mourrons un jour , et que c’est une loi rigoureuse qu’il faudra enfin subir : mais nous nous consolons dans la pensée que ce ne sera pas encore sitôt, que nous avons encore du temps, que notre heure n’est pas encore venue, que nous ne mourrons pas encore de cette maladie; et cette persuasion nous empêche d’entrer dans les dispositions prochaines et nécessaires , où il faudrait nous mettre pour nous préparer à la mort. Car observez avec moi , Chrétiens , que ce qui nous dispose à une bonne mort, n’est pas de savoir en spéculation qu’il faut mourir; mais d’être actuellement touché et pénétré de ce sentiment intérieur, je mourrai et mon heure approche, jemourrai et ce sera dans quelqu’une de ces années que je me promets en vain , je mourrai et ce sera dans l’âge et de la manière que j’aurai le
moins prévus. Voilà ce qui nous détermine à prendre sans délai ces ferventes et généreuses résolutions de réformer notre vie , pour penser efficacement et solidement à la mort.
Que fait donc l’ennemi de notre salut? Apprenez-le, mes chers Auditeurs : voici l’artifice le plus dangereux dont il se sert pour nous entretenir dans l’impénitence. 11 nous laisse toutes les autres pensées de la mort, dont il sait bien que nous ne ferons aucun usage , et il nous ôte celle qui seule seroit capable de nous convertir. Je veux dire, qu’il ne nous persuade pas que nous ne mourrons jamais; ce seroit une erreur trop grossière, et dont il n’a pas même besoin pour nous perdre : mais il nous persuade que nous ne mourrons, ni aujourd’hui , ni demain , ni dans tous les temps où la charité que nous nous devons à nousmêmes , nous presseroit de retourner à Dieu ; et cela lui suffit. Car avec cela ne comptant jamais sur la mort , nous ne tirons jamais ces conséquences salutaires , d’où dépend notre conversion. Et c’est ainsi que l’a entendu saint Chrysostôme. expliquant ces paroles de la Genèse , Nequaqilam moriemini.' La remarque de ce Père est digne de votre attention. Il dit donc que le démon , cet esprit de mensonge , emploie encore tous les jours pour nous séduire , la même ruse dont il se servit dans
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le Paradis terrestre contre nos premiers parens ; et que quand il a entrepris , ou de nous faire tomber dans le péché, ou de nous éloigner de la pénitence , un des moyens les plus ordinaires par où il y parvient , est de nous suggérer comme au premier homme et à sa femme que nous ne mourrons point : Nequaquam moriemini. Mais comment peut-il nous aveugler delà sorte; et quand Dieu ne nous l’auroit pas dit, quand la raison ne nous en convaincroit pas , l’expérience seule ne seroit-elle pas plus que suffisante pour nous forcer à croire que nous mourrons? Quelle apparence que nous puissions démentir làdessus , non-seulement notre foi et notre raison , mais l’incontestable et l’évident témoignage de nos sens? Peut-être à en juger par-là seroit-il moins étonnant que notre premier père eût donné dans un tel piège : car il n’avoit encore vu nul exemple de la mort ; et l’heureux état d’innocence où Dieu l’avoit créé, le faisoit jouir d’une santé inaltérable et le rendoit même immortel. Ainsi tandis qu’il étoit dans l’ordre , ne ressentant nulle foiblessequi l’avertît de sa mortalité, il pouvoit plus aisément se laisser surprendre à la vaine promesse du tentateur et se flatter qu’il ne mourrait pas : Nequaquam moriemini. Mais à nous. Chrétiens, à nous dont les yeux sont continuellement frappés de l’image de la mort ; à nous que
la mort, pour ainsi parler, environne de toutes parts; à nous qui la voyons dans les autres, et qui parnos infirmités en faisons déjà dans nous-mêmes les tristes épreuves , nous dire , vous ne mourrez point, Nequaquam moriemini, c’étoit la dernière des tentations par où le démon sembloit devoir nous attaquer et encore moins nous tromper. C’est néanmoins celle par où il nous attaque le plus souvent; et ce qu’il y a de plus étrange, c’est celle qui lui réussit le mieux. L’artifice est grossier, je l’avoue ; mais notre aveuglement en est d’autant plus déplorable lorsque nous y sommes surpris. Or nous le sommes à tous momens. Car le démon qui cherche en tout notre ruine et qui connoit notre foible, n’a qu’à nous prendre par-là, en nous disant, tu ne mourras pas encore de ceci, nous le croyons. Il n’a qu’à nous faire entendre que nous sommes jeunes , que rien ne presse , que nous aurons le loisir de penser à nous ; sans examiner davantage, nous nous en fions à lui, et dans cette confiance malheureuse nous vivons tranquillement et toujours dans les memes dispositions , toujours dans le même désordre d’une vie mondaine, toujours dans le même état d’une conscience déréglée : pourquoi? parce que nous ne sommes jamais persuadés, j’entends d’une persuasion efficace, qu’il faut mourir.
Il semble que nous soyons même en cela d’in-
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telligence avec notre ennemi. Car bien loin que nous soyons jamais persuadés de la mort , nous ne voulons pasl’être , nous craignons de l’étre, nous éloignons de nous toutes les vues qui pourroient nous servir à letre; et ces vues qui devroient nous sanctifier, ne font communément que nous troubler, que nous désoler, que nous consterner , quelquefois même que nous irriter , quand , aux approches de la mort, on nous tient le moindre discours, et qu’on nous fait la moindre ouverture touchant le danger où nous nous trouvons. De là vient ce qu’a sagement remarqué saintChrysostôme, que la plupart des hommes meurent sans croire mourir, et presque toujours avec une assurance présomptueuse de ne pas mourir. De là vient que ceux-là mêmes à qui constamment et visiblement il reste moins de jours à vivre , sont toutefois ceux qui travaillent plus pour la vie. Combien en verrezvous qui, frappés d’une maladie mortelle, et déjà condamnés par le jugement public , forment des desseins , s’engagent dans des entreprises , s’inquiètentde mille affaires temporelles, comme s’ils avoient le plus grand intérêt dans l’avenir? Combien de vieillards , accablés sous le poids des années , et n’ayant plus qu’un pas à faire jusqu’au tombeau , sont aussi avides des biens de la terre que s’ils les dévoient posséder durant des siècles entiers? De là vient que les grands du monde, par une fatalité , si
je l’ose dire, attachée à leur condition, ne savent jamais où ils en sont, quand ils sont presque au moment de la mort; et cela parce qu’on est prévenu qu’ils ne le veulent pas savoir. De là vient que chacun conspire à les tromper dans des conjonctures où il seroit si important de leur ouvrir les yeux. On les assure que tout va bien, lorsqu’il est évident que tout va mal ; on les félicite d’un léger succès j et d’un changement assez favorable en apparence, mais qui n’est au fond qu’un dernier effort de la nature défaillante ; on leur cache adroitement et avec soin toutes les marques et tous les présages qu’on découvre en eux d’une mort certaine; on leur exagère la force et la vertu des remèdes, sans leur parler jamais du souverain remède, qui est la pénitence ; on les amuse de la sorte , et par quels motifs? motifs tout humains : une femme, par un excès de tendresse; des enfans, par respect ou par intérêt; des étrangers, par complaisance; des domestiques, par crainte; tellement qu’ils ignorent toujours la vérité , et qu’en mourant même , ils se tiennent encore sûrs de ne pas mourir.
De là vient que ceux qui , par état , et par un devoirpropre de leur ministère , devraient pourvoir à ce désordre, et parler avec moins de réserve, ont tant de peine eux-mêmes à s’expliquer; qu’ils s’en reposent les uns sur les autres , un médecin sur le confesseur , et un confesseur sur le médecin ;
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ne voulant ni l’un ni l’autre se faire porteurs d’une parole , dont Dieu leur a pourtant confié l’importante , quoique dure et fâcheuse commission , et sacrifiant à de foibles considérations le salut d’une âme dont l’éternelle destinée dépendoit de leur fidélité. De là viennent , s’il faut enfin se déclarer , et presser le malade, dans l’extrémité où il est, de recourir aux sacremens; de là, dis-je, tant de précautions , tant de déguisemens et de détours. On l’assure qu’il n’y a rien encore à désespérer; que quand on l’exhorte à donner cette marque de religion, ce n’est pas qu’on le croie dans un péril qui ne souffre plus de retardement ; mais qu’il est bon de se prémunir de bonne heure , et de se mettre l’esprit en repos ; c’est-à-dire qu’on lui ôte un des plus puissans motifs de pénitence, et peut-être le seul dont il soit alors capable d etre touché , savoir la vue prochaine du jugement de Dieu. Ce ne fut point ainsi que se comporta le Prophète , quand , au nom du Seigneur , et avec une sainte liberté . il avertit le roi de Juda que sa fin approchoit , et qu’il falloit se disposer à partir pour aller rendre compteausouyerainjuge : Dispone domui tuez; quia morieris tu, et non vives. ' Il lui prononça cet arrêt sans adoucissement : Vous mourrez , morieris. Il n’eut égard , ni à sa grandeur royale , ni au trouble où le jetteroit cette parole de mort : Morieris tu , 1 4* Keg- 20. Isai. 38.
vous mourrez, prince, vous en personne, vous, tout monarque et tout absolu que vous êtes. Ah! Chrétiens, où trouve-t-on aujourd’hui des prophètes, jenedispaspourles roisetpourles tètes couronnées , mais même pour les autres conditions du monde, et surtout pour ceux qui, dans le monde, ont quelque distinction, soit delà naissance, soit du rang? Je ne m’étonne point que , dans des accidens imprévus et singuliers , on meure sans être persuadé qu’on va mourir. Tel est l’affreux châtiment de Dieu , et c’est en quoi consiste cette irnpénitence malheureuse dont je vous parfois il y a quelque temps , lorsque Dieu , pour punir le pécheur, permet que la mort le surprenne dans son péché. Mais ce n’est pas là de quoi il s’agit. Ce que je ne puis assez déplorer ni assez condamner, c’est que des mourans que Dieu appelle par les voies les plus communes, que des mourans à qui la mort laisse jusques au dernier soupir le libre exercice de leur raison, que des mourans pour qui la divine justice se relâche de tous ses droits, en s’accommodant à leurs besoins, et leur donnant tout le loisir de se reconnoître, meurent avec cela sans être persuadés de la nécessité actuelle et de la proximité de la mort , et que ce défaut de persuasion ne soit plus précisément l’effet d’une vengeance rigoureuse du ciel qui les châtie, ni d’un événement inopiné qui les déconcerte , mais d’une insurmon-
table obstination qui les aveugle ; que ce soit nousmêmes, pour ainsi dire, qui prenions à tâche de nous jouer nous-mêmes, de nous séduire nousmêmes, croyant les choses, non pas comme elles sont , mais comme il nous plairoit quelles fifssent : voilà ce qui me paroit digne, non plus de toute ma compassion, mais de toute mon indignation.
Or, quel est le remède, Chrétiens? Le voici, tiré de la doctrine et des maximes de saint Grégoire pape, qui, de tous les Pères de l’Eglise, me semble avoir été sur le sujet que je traite, un des plus éclairés. Première maxime : c’est d’entretenir habituellement dans nous une persuasion générale de la mort, qui rectifie toutes nos erreurs particulières; c’est-à-dire, d’opposer continuellement à nos assurances présomptueuses touchant la mort, l’idée vive de la mort ; de rappeler souvent dans notre esprit cette pensée salutaire, je mourrai, et je mourrai dans un de ces momens où je n’aurai pas cru devoir mourir. Ainsi l’oracle même de la vérité me l’a-t-il fait connoître, et malheur à moi si , malgré les termes exprès de l’Évangile, malgré la menace de Jésus-Christ, je n’en suis pas encore persuadé ! Souvenir de la mort que Moïse recommandoit tant au peuple de Dieu , convaincu qu’il étoit que cette nation si inconstante et si indocile demeureroit dans la soumission , tandis quelle auroit cet objet présent devant les yeux :
U tinam sapèrent et intelligerent , ac novissima providerent!'
Seconde maxime : avoir un ami sincère et droit, un ami qui , sans nous ménager, sans écouter les sentimens d’une amitié foible ou intéressée, vienne à nous dans le danger, et nous dise avec le même zèle et la même force que le Prophète : Mettez ordre à votre conscience, et au plus tAt; car la mort n’est pas loin : Dispone domui tuæ ; morieris enim tu. Exiger de lui, comme le meilleur office que nous en puissions attendre, qu’il ne diffère point à s’expliquer, et qu’il ne craigne point , en s’expliquant, de nous contrister. Lui faire bien comprendre que par-là nous jugerons- s’il est parfaitement à nous, que par-là nous le distinguerons des faux amis, que par-là nous lui serons redevables d’une des grâces les plus précieuses, qui est la persuasion de la mort au temps même de la mort. Car voilà ce que nous devons souhaiter d’un ami. Tous les autres services, hors celui-là, ou qui ne vont pas là , sont vains , sont méprisables , souvent même sont dangereux. Mais penser au salut d’un mourant, mais prendre soin de son âme et de son éternité , mais le disposer par de sages conseils à finir chrétiennement une vie dont le terme doit être un souverain bonheur ou un souverain malheur, c’est là proprement être ami jusques à la mort. Cher-
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chons-le cet ami fidèle; et où? non point parmi les mondains. S’ils sont amis, (et combien peu le sont!) c’est selon le faux esprit du monde, c’est par rapport aux frivoles avantages du monde , c’est pour établir , pour avancer un ami dans le monde. Mais nous le trouverons parmi ce petit nombre d’hommes vertueux et de zélés serviteurs que Dieu s’est réservés jusques au milieu du monde , et dont la piété nous est connue. INous le trouverons parmi les ministres de Jésus-Christ ; amis d’autant plus solides, qu 'après nous avoir aidés à bien vivre, ils nous aident encore à bien mourir.
Troisième maxime : s’affermir contre la crainte delà mort, parce que c’est la crainte immodérée de la mort qui nous en rend la pensée si odieuse, et la persuasion si difficile. Ce qu’on craint, on aime à se le représenter dans un long éloignement, et l’on tâche même à en perdre absolument la mémoire, comme si jamais il ne devoit arriver. Or, par où combattre cette crainte? par les armes de la foi, par les motifs de l’espérance chrétienne, par les saintes ardeurs de la charité divine. Pour cela , se dire souvent à soi-même dans le secret du cœur : Ecce sponsus venit : ' Allons, mon âme, allons au-devant de l’Epoux; le voilà qui s’avance: il ne viendra pas , mais il vient déjà : Ecce sponsus venit. Ce n’est point pour vous perdre , mais pour
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vous tirer des misères de cette vie mortelle , et vous faire entreren possession de son royaume. Ce n’est point pour vous rejeter de sa présence , mais pour vous recueillir au contraire dans son sein, et pour vous unir éternellement à lui : Ecce spotisus venit. Langage, il est vrai, trop relevé pour des âmes sensuelles; mais sentiment ordinaire aux saintes âmes; vue consolante, qui les rassure, qui les fortifie, qui les anime. Dans cette disposition, elles se plaisent à envisager la mort de près ; et plus elles l’envisagent de près, plus elles se préparent à la recevoir, plus elles redoublent leurs soins, leur activité, leur ferveur : Ecce. sponsus venit, exite obviam ei. Car à quoi nous porte cette persuasion? à une sainte vigilance contre la mort, qui va faire le sujet de la seconde partie.