‹ Œuvres completes de Bourdaloue Sermons pour le Careme. Tome secondChapitre 33 sur 43 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Qui le croiroit , Chrétiens, qu’on pût trouver un préservatif contre la mort, qu’on pût, malgré son incertitude, s’assurer de la mort; qu’on pûÇ en quelque sorte faire changer de caractère à la mort; et au lieu qu’elle est trompeuse, la rendre fidèle, ou lui ôter au moins le pouvoir de nous trahir ? Voilà toutefois l’important secret que le Sauveur du monde a pris soin de nous apprendre ; et ce

426 JE l' DI DE LA IVe SEMAINE.

secret , dit saint Chrysostôme , est renfermé dans cette seule parole : Veillez: Vigilate. ' Parole à laquelle il semble que le Fils de Dieu ait attaché des bénédictions infinies. Parole dont il a fait la conclusion presque universelle des divins enseignemens qu’il nous a donnés ; et parole aussi dont la pratique est comme le précis et l’abrégé de toute la sagesse chrétienne. Car à quoi tend la sagesse de l’Evangile? à la grande affaire du salut. D’où dépend cette essentielle, cette unique affaire? de la mort. Et quel moyen plus infaillible et plus nécessaire pour nous prémunir contre la mort, et pour nous mettre à couvert de ses surprises , que la vigilance? Vigilate.

En effet, reprend saint Bernard, quoique je fasse, les circonstances particulières de la mort seront toujours incertaines pour moi ; mais tout incertaine qu’est la mort et quelle sera toujours dans ses circonstances, je puis faire en sorte qu’elle ne me surprenne jamais. Malgré toutes mes réflexions et toutes les recherches dont je pourrois user pour pénétrer dans l’avenir, j’ignorerai toujours le temps de ma mort , le lieu de ma mort , le genre de ma mort : pourquoi? parce que ce sont des mystères que le Père céleste a réservés, non-seulement à sa souveraine puissance, mais à sa divine prescience : Quœ Pater posait in sua potestate. 1 Mais sans savoir

1 Matth. a5.— * Act. 1.

le temps de ma mort , je puis vivre à tous les temps dans une telle attention sur moi-même, qu’il n’y ait jamais une heure où la mort ne me trouve pas en garde : sans savoir le lieu de ma mort, je puis tellement attendre la mort dans tous les lieux , qu’il n’y en ait jamais un où je ne sois pas à couvert de ses pièges : sans savoir le genre de ma mort, c’est-à-dire, sans savoir si ce sera une mort lente ou une mort subite, une mort tranquille ou une mort accompagnée de violentes douleurs , une mort qui laisse à mon esprit toute sa raison ou une mort qui le trouble, je puis prendre de si justes mesures que du reste ce ne soit jamais une mort imprévue. Et voilà ce qui fit la différence des vierges sages d ont il est parlé dans l’Évangile , et des vierges folles. Les unes n ’étoient pas plus instruites que les autres du moment où l’époux devoit arriver; mais, dans cette incertitude , les unes, par précaution , tinrent toujours leurs lampes allumées, au lieu que les autres s’endormirent , et laissèrent, pendant leur sommeil, leurs lampes s’éteindre.

Or c’est ici même, Chrétiens, que nous devons adorer la providence de notre Dieu; e’est, dis-je, dans cette incertitude de la mort, tout affreuse qu’elle est d’ailleurs , et dans l’effet salutaire qu’elle produit. Car c’est par-là que Dieu nous retient dans l’ordre, et qu’il nous oblige à veiller sans cesse sur nos actions , à mesurer tous nos pas , à

/f28 • JEU R I DE LA IV* SEMAINE.

peser toutes nos paroles , à purifier toutes nos pensées, à régler tous les désirs de notre cœur. Si je savois quand je dois mourir, où je dois mourir , comment je dois mourir, peut-être vivrois-je dans un plus grand repos ; mais je vivrais avec moins de dépendance : au lieu que l’incertitude du temps où je mourrai, du lieu où je mourrai, de la manière dont je mourrai, me réduit à l’heureuse nécessité d’étudier soigneusement tous mes devoirs, et de m’appliquer régulièrement et constamment à les remplir. Être un moment hors de cette disposition , je veux dire hors de cette vigilance chrétienne, c’est, dit saint Jérôme, agir contre tous les principes et toutes les lumières de la raison; pourquoi? parce que c’est commettre à un seul moment l’éternité tout entière.

Mais il s’ensuit donc que la plupart des hommes, et même des plus clairvoyans et des plus sages dans l’opinion des hommes, ne sont néanmoins que des aveugles et des insensés. Ah ! mes Frères, répond saint Chrysostôme , la conséquence n’est que trop juste, et l’Écriture ne nous le dit-elle pas en termes formels? n’a-t-elle pas, sur ce point, condamné hautement de folie la prudence du siècle la plus raffinée? Que peut-on penser autre chose, quand on voit des hommes tels qu’à la honte du christianisme nous en voyons dans tous les états : des hommes qui se piquent d’être vigilans et habiles

sur tout le reste , et qui négligent la seule affaire où il faudrait l’être; des hommes si attentifs aux moindres intérêts de la vie, et qui abandonnent au hasard le capital intérêt dont la mort doit décider; des hommes qui passent des mois, des années à régler des comptes dont ils sont chargés devant d’autres hommes comme eux , et qui ne pensent jamais à régler ce grand compte dont ils sont responsables à Dieu; des hommes qui ne croient jamais avoir pris assez de sûretés dans la conduite du monde , et qui risquent tout dans la conduite du salut. Tel est néanmoins l’aveuglement de tant de chrétiens, et plaise à Dieu que ce ne soit pas le vôtre. Car , selon la parole et l’expression du Fils de Dieu, où est aujourd’hui le serviteur fidèle et prudent , qui veille pour être toujours en disposition de recevoir le maître qu’il attend et dont il craint detre surpris ? Quis putas est fidelis dispensator et prudens ? ' Parlons sans figure, et ne parlons même d’abord que de quelques points particuliers. Est-ce veiller, que de remettre au temps de la mort à s’acquitter de certains devoirs d’une obligation également indispensable devant Dieu et devant les hommes : par exemple, à payer des dettes qui toujours grossissent d’une année à l’autre, et qu’on laisse à la bonne ou à la mauvaise foi d’un héritier avare qui saura bien , par mille chi-

1 Luc. îa.

43o JEUDI DE LA IV' SEMAINE.

canes, les contester et s’en décharger; à faire des restitutions auxquelles on aurait dû pourvoir, et dont on se repose sur des enfans pour qui elles deviendront une nouvelle matière de crime et un sujet de damnation; à satisfaire des domestiques qui ne touchent presque jamais rien de leur salaire, et qui viennent, parleurs représentations importunes, quoique justes d’ailleurs, interrompre un mourant et le zèle des ministres employés auprès de lui ; à discuter des articles embarrassans ;

éclaircir des difficultés et des doutes, dont la résolution dépend de mille circonstances qu’il faudrait faire connoitre et sur quoi l’on n’a plus le loisir de s’expliquer; à voir un ennemi, et à se réconcilier avec lui, quand on ne peut plus lui pardonner de cœur, parce qu’on a vécu dans une haine invétérée, et qu’on ne le fait appeler que par je ne sais quelle cérémonie, plutôt que par religion. Je ne pousse pas plus loin ce détail ; mais pour dire quelque chose de plus général et encore de plus essentiel, est-ce veiller que de pratiquer si peu de bonnes œuvres, que d’étre si peu appliqué aux exercices du christianisme, que de commettre si aisément le péché, que d’y demeurer habituellement, que de n’avoir presque jamais recours à la pénitence, et de s’exposer ainsi à toutes les suites d’une mort inopinée et réprouvée?

Ah! mes Frères, préservons-nous de ce malheur.

PRÉPARATION A LA MORT. L f3l

Craignons la mort, mais ménageons tellement cette crainte qu’elle nous serve de défense contre la mort même ; et puisque l 'avantage le plus solide qui nous en peut revenir , est de veiller sans relâche, veillons au même temps que nous craignons et autant que nous craignons. Remettons-nous souvent dans l’esprit ces comparaisons familières, mais convaincantes, dont se servoit saint Chrysostôme, pour faire comprendre sensiblement à ses auditeurs la vérité que je vous prêche. Car, disoit ce Père, on n’attend pas à équiper un vaisseau quand il est en pleine mer, battu des Ilots et delà tempête, et dans un danger prochain du naufrage. On ne pense pas à munir une place , quand l’ennemi arrive et qu’il l’investit. On ne commence pas à meubler le palais du prince, quand le prince est à la porte et sur le point d’y entrer. Figures naturelles, qui nous font mieux sentir la nécessité d’une vigilance prompte et assidue, que tous les raisonnemens. Non , non, ajoute saint Grégoire pape, il ne sera pas temps de se disposer au jugement de Dieu quand ces signes avant-coureurs de la venue du Fils de l’homme, paroîtront, je ne dis pas dans le ciel ni sur la terre, mais dans nous-mêmes : quand le soleil s’obscurcira, c’est-à-dire, quand notre raison sera dans le désordre et dans les ténèbres, où la présence et l’horreur de la mort ont coutume de la jeter : quand la lune s’éclipsera , c’est-à-dire , quand notre

43a JEUDI DE LA IVe SEMAINE.

volonté, marquée par l’inconstance de cet astre, sera alïoiblie et hors d’état de former aucune résolution : quand les étoiles tomberont du firmament, c’està-dire , quand nos sens seront troublés et que nous en aurons perdu l’usage. Souvenons-nous de l’excellente réflexion de saint Augustin , qui seule , bien méditée, vaut tout un discours : que, pour mourir chrétiennement, il ne suffit pas, lorsque la moit approche, de penser à la mort, ni même de se préparer à la mort, mais qu’il faut y avoir pensé et s’y être préparé ; pourquoi? parce que Jésus-Christ, dont toutes les paroles sont autant d’oracles , et qui sait renfermer dans un mot les plus profonds mystères du salut , ne nous a pas dit , préparezvous alors, mais soyez prêts : Estole parati.' D’où je tire cette terrible conclusion , qu’il y a un temps où l’on peut se préparer à la mort et être réprouvé de Dieu. Ainsi en arriva-t-il à ces mêmes vierges, j’entends ces vierges folles, dont je vous ai déjà proposé l’exemple. Elles se préparèrent, elles coururent chercher de l’huile pour remplir leurs lampes , mais troj) tard : l’époux étoit entré dans la salle, et elles en trouvèrent à leur retour la porte fermée. Combien de mourans que Dieu réprouve lors même qu’ils se préparent, et dont l’actuelle préparation , par un juste jugement du ciel, n’empêche pas l’éternelle damnation, parce qu’au lieu

1 Luc. la.

préparation a LA MORT. 4^3

d’une préparation entière et consommée , ce n’est qu’une préparation imparfaite et commencée? Ils s’éveillent de leur assoupissement, ils prennent en main la lampe de la foi, l’onction de la charité leur manque, et ils s’empressent, ils s’inquiètent, ils s’agitent ; mais l’époux cependant avance , la mort les enlève , la porte de la miséricorde leur est fermée, et Dieu leur déclare qu’il ne les connoît plus.

Soyons donc prêts , mes chers Auditeurs , et toujours prêts : Eslote parali ; et que cette préparation ne consiste point seulement en des projets vagues et sans fruit , à quoi se termine souvent toute la disposition que nous apportons à la mort; mais en des actions et des effets, en de sérieux examens , en de fréquentes confessions , en de ferventes communions, en de saintes retraites , en d’utiles lectures, dans les aumônes, dans les prières, dans tous les exercices de la piété chrétienne : car, sans cela , tout le reste n’est qu’illusion. Ne nous fions point à la vigilance des autres ; et dans une affaire où il s’agit de nous-memes , ne comptons , pour y veiller, que sur nous-mêmes. Dieu nous adonné des pasteurs, dit l’apôtre saint Paul, qui veillent sur nous , comme étant responsables de notre salut. Mais après tout, nous sommes nos premiers pasteurs, et en bien des rencontres nos uniques pasteurs; et toute la vigilance des pasteurs de l’E- Carême. 11. 28

glise ne nous garantira pas des périls de la mort, si elle n’est accompagnée et soutenue de la nôtre- S’ils nous refusent leurs soins, et qu’ils nous laissent périr, ils rendront compte à Dieu de notre perte; mais nous n’en serons pas moins perdus. La rigoureuse justice que Dieu exercera sur eux pour nous avoir abandonnés , ne diminuera rien de celle qu’il exercera sur nous pour nous être abandonnés nous-mêmes. Car si Dieu les a menacés , en leur confiant nos âmes, de les leur redemander : Sanguinem autem ejus de manu tua requirant,' je puis bien vous appliquer la même menace, et vous dire de la part de Dieu , qu’il vous redemandera vousmêmes à vous-mêmes, puisqu’il vous a spécialement chargés de vous-mêmes : Animant autem iuam de manu tua requiram.

Mais quelle est la pratique de eette vigilance si nécessaire? Je la réduis à trois points", qui comprennent en abrégé tpute la morale de l’Évangile , et qui sont comme les principes fondamentaux de toute notre conduite à l’égard de la mort. Premièrement, se tenir toujours dans l’état où l’on voudroit mourir; du moins n’être jamais dans un état où l’on auroit horreur de mourir : et la raison est, qu’on peut mourir partout et à chaque instant. Or, prenant cette règle ; et sans sortir de cette assemblée* m’adressant à volis, mes chers Au-

< Eiecb. J5. ! '

diteurs, si je vous demandois, êtes vous prêts? qu’auriez-vous à me répondre? Mais ce que je ne puis ici vous demander à chacun en particulier, vous pouvez chacun en particulier vous le demander à vous-mêmes : voudrois-je mourir dans cette habitude criminelle, et porter au tribunal de Dieu tant de péchés quelle m’a fait commettre , et quelle me fait commettre tous les jours? voudrois-je mourir avec ce ressentiment que je conserve dans mon cœur, et qui m’entretient dans une division dont Dieu est offensé et le monde même scandalisé ? voudrois-je mourir redevable au prochain de telle et telle injustice que ma conscience me reproche , et sur quoi je ne puis attendre de la part de Dieu nulle rémission, tant que je pourrai la réparer et que je ne la réparerai pas? Le voulez-vous en effet, mon cher Frère? voulez-vous, dis-je, mourir de la sorte? mais si vous ne le voulez pas, il faut donc sortir de cet état et au plus tôt. Car vous y pouvez mourir autant de fois que vous y restez de momens , puisqu’il n’y a pas un moment où vous ne soyez exposé au coup de la mort.

Secondement, faire toutes ses actions en vue de la mort, c’est-à-dire agir en tout comme l’on voudra l’avoir fait à la mort. Pour cela , ne rien entreprendre, ne rien exécuter, n’arrêter, ne régler rien touchant l’emploi de la journée, qu’aupara-

436 JEUDI DE LA IVe SEMAINE.

vant et en esprit on ne se soit mis au lit de la mort, et qu’on n’ait bien pensé devant Dieu, ce qu’alors on jugera de cette affaire où l’on se sera embarqué , de ce dessein qu’on aura formé , de ces moyens qu’on aura pris pour y réussir ; ce qu’on approuvera, ce qu’on blâmera, ce qui consolera, ce qui affligera ; comment on souhaitera de s’être comporté dans cette occasion, d’avoir parlé dans cette conversation, d’avoir rempli cette charge, cette commission , de s’étre acquitté de ces exercices de pénitence, de charité, de religion. Prévenu de ces idées on n’estime rien , on ne veut rien, on ne dit rien, on ne fait rien, qui ne soit selon la loi de Dieu; et tout ce qu’on estime, c’est en chrétien qu’on l’estime; tout ce qu’on veut, c’est en chrétien qu’on le veut ; tout ce qu’on dit , cest en chrétien qu’on le dit; tout ce qu’on fait, c’est en chrétien , et avec zèle , avec ferveur qu’on le fait.

Troisièmement, rentrer souvent en soi-méme. s’examiner souvent soi-même pour se bien connoître : etqu’est-ce que j’appelle se bien corinoître? c’est connoître toutes ses obligations , 'tout le bien qu’on doit pratiquer et qu’on ne pratique pas , tout le mal qu’on doit éviter et qu’on n évité pas, à quoi l’on doit prendre garde dans la condition où l’on est, les obstacles qu’on y trouve ou les avantages pour le salut, avec quels progrès on y

PRÉPARATION A tA MORT. !\b^

avance ou à quels égaremens on y est sujet : avoir pour cette recherche si solide et si importante des temps marqués dans l’année, dans le mois, dans la semaine; méditer sur cela, délibérer, former ses résolutions , pleurer le passé , assurer l’avenir, et prendre sans cesse une ardeur toute nouvelle. C’est ainsi que notre crainte, selon l’expression du prophète royal , devient notre plus ferme appui, parce qu’elle sert à exciter notre vigilance: Posais ti firmamenlum ejus formidinem. ' Telle étoit la crainte des saints , et le fruit qu’ils en retiroient. Tous les jours de leur vie , non-seulement ils envisageoient la mort, non-seulement ils veilloient pour se disposer à la mort ; mais ils apprenoient la science de la mort : comment? en se faisant de la vie même un apprentissage et un exercice de la mort, et c’est ce qui me reste à vous expliquer dans la troisième partie.

Page 1