‹ Œuvres completes de Bourdaloue Sermons pour le Careme. Tome secondChapitre 35 sur 43 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Quoique l’homme , depuis sa chute , ait une pente naturelle et par conséquent une malheureuse facilité à se pervertir, il est néanmoins vrai, et l’expérience nous le démontre, que dans le cours ordinaire il ne se pervertit jamais tout à coup , mais par degrés; C’est peu à peu, et d’une manière souvent imperceptible , que son désordre va toujours croissant : et le Saint-Esprit ne pouvoit nous mettre devant les yeux une plus sensible image de ce funeste progrès, qu’en nous proposant l’exemple de Lazare. Car ce n’est pas sans mystère que ce même Lazare , qui , par une disposition particulière de Dieu , devoit être la figure du pécheur, nous est représenté par l’Évangéliste en cinq différens états. Premièrement, comme malade et dans une extrême langueur : Eral quidam tanguens Lazarus.' Secondement, comme assoupi et dans un sommeil léthargique : Lazarus amicus noslcr dormit. ’ En troisième lieu , comme mort et sans aucun sentiment de vie : Lazarus mortuus est.3 Ensuite comme enseveli, et même depuis quatre

• Joan. Ibid. — 3 Ibid.

jours : Quatriduanus est. ' Enfin , comme infect et sentant déjà mauvais : Domine, jamfœtet. 1 Or quelle idée plus juste peut-on se former du malheur d’une âme qui, séduite par la passion et entraînée par le charme du monde, vient insensiblement à se corrompre, et qui d’abord n’a point d’autre marque de son déréglement qu’une certaine langueur dans le service de Dieu ; qui de là tombe dans une espèce de léthargie et dans un profond assoupissement sur tout ce qui regarde ses devoirs et l’affaire de son salut ; qui bientôt après perd la vie de la grâce par le péché ; qui , par de fréquentes rechutes, s’ensevelit, pour ainsi dire, dans l’habitude du crime ; et , afin que l’application soit entière, qui, corrompue elle-même et dans ses maximes et dans ses mœurs, répand encore au dehors une contagion mortelle , et infecte les autres de son mauvais exemple? N’est-ce pas ainsi que s’accomplit tous les jours ce mystère d’iniquité, et que l’on descend sans y prendre garde jusques au fond de l’abîme? Écoutez-moi, et ne perdez rien d’une moralité aussi chrétienne que celle-là.

Le premier pas qui conduit à la mort, je dis à la mort de l’âme, c’est la langueur : Erat quidem languens. Non pas, reprend saint Bernard, et remarquez ceci, non pas cette langueur de charité

' Joan. il. — ’ Ibid.

dont l’épouse des Cantiques se faisoit un mérite auprès de son divin époux , quand elle disoit aux filles de Jérusalem : Adjuro vos, si inveneritis di tectum meum , ut nuntietis ei quia amore tangueo; 1 je vous conjure, si vous trouvez mon bien-aimé , de lui dire que je languis d’amour pour lui. Car languir d’amour pour Dieu, ce n’estpoint un état imparfait, puisqu’au contraire c’est la perfection même. Non pas encore cette langueur involontaire et d’aridité dont se plaignoit David, lorsque touché du sentiment de sa misère, il disoit à Dieu : Anima mea sicul terra sine aqua tibi mon âme , Seigneur, est devant vous comme une terre sèche et aride. Car cette sécheresse intérieure qui affligeoit le saint roi, pou voit être une épreuve de Dieu, et une épreuve rigoureuse, sans être un désordre qu’il eût à se reprocher. Quand donc j ’ai dit langueurdans le service de Dieu , je conçois , et vous devez concevoir avec moi une langueurd’inlidélité, une langueur qu’on ne peut imputer qu’à soi-même , et dont l’effet ordinaire est quepeuà peu l’on se relâche de cette régularité qui entreterioit la ferveur ; qu’on se rebute de ses devoirs, qu’on s’ennuie de la dévotion, qu’on abandonne la prière, qu’on quitte l’usage des sacremens , qu’on se dégoûte de la parole de Dieu , qu’on a horreur des pratiques de la pénitence; que les obligations les plus communes de

* Cant. 5. — a Ps. nja.

la religion deviennent pesantes et onéreuses; qu’on s’en dispense aisément, qu’on ne s’en acquitte que très-négligemment; en un mot, qu’on ne sert plus Dieu en esprit, mais comme par cérémonie, l 'honorant des lèvres et non du cœur : Populus hic labiis me honorât. 1 Car voilà le portrait que saint Bernard faisoit autrefois de cette langueur spirituelle ; et Dieu veuille que notre expérience ne nous ait jamais fait sentir ce qu’un sage discernement et l’esprit de Dieu lui en avoient fait connoître.

De vous dire, Chrétiens, que .cette langueur est un état injurieux à Dieu, c’est sur quoi il seroit inutile de m’étendre, puisque vous le comprenez assez de vous-mêmes , et que Dieu s’en est si hautement déclaré dans l’Ecriture. Car pourquoi , dans l’ancienne loi , Dieu rejetoit-il expressément les victimes qui paroissoient languissantes lorsqu’on les conduisoit au sacrifice pour lui être immolées , sinon, dit saint Chrysostôme, parce que la victime qu’on offroit au Seigneur, représentoit l’âme chrétienne, dont la vive et ardente piété devoit être le véritable sacrifice de la loi de grâce; et qu’en effet rien n’est plus indigne de Dieu, qu’une âme lâche qui n’est plus touchée ni de la vue de ses perfections , ni de la reconnoissance de ses bienfaits , ni de la terreur de ses jugemens, ni de zèle et d’amour pour lui? Vous me demandez, disoit-il aux

1 Isai. ag. Matth. i5. Marc. 7.

Israélites , en quoi vous me déshonorez? et moi je vous réponds : en ce que vous ne me présentez que des hosties méprisables ; en ce que vous n’offrez sur mon autel que ce qu’il y a dans vos troupeaux de malade et de languissant : Dixistis : In quu despeximus nomen tuum ? Si ofj'eratis claudum et languidum, nonne malum est ?' Or ce que Dieu leur disoit, il nous le dit à nous-mêmes. Pour toutes les choses du monde vous êtes vifs et agissans; mais pour moi vous n’avez que de l’indifférence et de la froideur. S’il s’agit de vos affaires temporelles , de vos intérêts , de votre fortune, c’est là que tout votre feu se réveille et que vous redoublez vos soins : mais s’agit-il de ma gloire? s’agit-il d’accomplir un devoir chrétien, de m’adresser une prière, d’assister au mystère redoutable de mes autels , d’examiner le fond de vos consciences, de méditer ma loi et de l’observer, d’ëcouter ma parole et d’en profiter? ce n’est alors que tiédeur et que négligence. Allez, mondains , allez chercher un Dieu qui puisse agréer votreculte, et qui s’en tiennehonoré ; mais, dema part, n’attendez que de justes reproches et de rigoureux châtimens. Langueur non moins pernicieuse à l’homme qu’elle est injurieuse à Dieu, et cela comment? par mille raisons : parce que c’est une espèce de maladie que les remèdes les plus efficaces peuvent à peine guérir; parce que, dans la pratique,

1 Malacli. î.

cette guérison est en effet aussi rare que difficile ; parce qu’on voit bien plus d’impies se convertir de bonne foi , que d 'âmes tièdes reprendre un esprit de ferveur; parce que les conséquences de ce mal sont encore plus funestes quelemal même ; parce quelles sontd’autantplusà craindre qu’onles craint moins, et que, sous prétexte qu’on est exempt de certains vices grossiers , on vit dans une sécurité trompeuse ; parce que c’est enfin pour cela que le Saint-Esprit, dans l’Apocalypse, a dit au tiède ces étonnantes paroles : Ulinam frigidus esses aut calidus!' Plût au ciel que vous fussiez ou tout-à-fait à Dieu, ou tout-à-fait contre Dieu! Mais cette morale me conduiroit trop loin; passons à un autre point.

De la langueur on tombe dans l’assoupissement; et le passage de l’une à l’autre est si naturel, que. selon le texte sacré , il est même comme infaillible. Dans ce premier état d’imperfection que je viens démarquer, quelque languissante que fût une âme, encore n’étoit-elle pas entièrement ni absolument insensible aux mouvemens de la grâce ; encore s’humilioit-elle et gémissoit-elle quelquefois de son relâchement ; encore étoit— elle quelquefois effrayée de cette menace: Sed quia tepidus es, incipiam ie evomere ex ore meo parce que vous êtes tiède, je commencerai à vous rejeter; encore, pour se garantir de ce malheur, écoutoit-elle de temps en

* Apoc. 5. — * Ibid.

458 VENDREDI DE L A IV° SEMAINE, temps la voix de sa conscience ; une prédication solide et touchante, une remontrance vive et forte; une maladie, une disgrâce, une affliction , ne lais— soient pas d’avoir encore cpielque vertu pour la réveiller et lui inspirer, malgré sa tiédeur, de bons désirs. Mais dans l’état dont je parle et que je déplore, on n’éprouve plus rien de tout cela. Ce qui causoit à l’àme de saintes frayeurs n’en cause plus ; ce qui produisoit des remords, n’en produit plus; ce qui excitoit la douleur et la componction , ne se fait plus même sentir; ce qui donnoit de la confusion, ne fait plus rougir; pourquoi? parce que l’assoupissement est formé. On est encore, quant à l’essentiel, ami de Dieu; mais on l’est comme Lazare , dont le Sauveur disoit : Lazarus amicus nosler dormit. ' Car de même que le sommeil du corps tient toutes les opérations des sens liées et suspendues; aussi dans ce désordre où lame se trouve , il semble qu’on ait des yeux pour ne plus voir, et des oreilles pour ne plus entendre : Ut videntes non videant, etaudientes non intelligant .’

Et voilà, mes cliers Auditeurs, l’état malheureux où parurent ces trois disciples que Jésus -Christ avoit choisis pour l’accompagner au jardin , et pour être témoins de ses derniers sentimens la veille même de sa passion. Cet adorable Sauveur venoit de les quitter; et en les quittant, il les avoit avertis

que l’heure approchoit où leur fidélité seroit mise à l’épreuve de la plus violente tentation. 11 leur avoit représenté le danger pressant où ils étoient , et le scandale que causeroit leur lâcheté, s’ils l’abandonnoient. 11 les avoit exhortés à se tenir sur leurs gardes et à veiller : Vigilute. ' Ainsi, dis-je , leur avoit-il parlé, pour les préparer au combat; mais au bout de quelques momens il les trouve aséoupis et endormis : Et invertit eos dormientes. * Exemple, mais exemple terrible, de ce qui nous arrive tous les jours dans la conduite du salut. On s’étonne, et l’on a raison de s’étonner, que , malgré tous les oracles de la parole de Dieu , qui nous crient sans cesse, Veillez, tant de chrétiens, sages d’ailleurs selon le monde, s’endorment néanmoins sur l’essentielle affaire de leur éternité : et n’est-il pas en effet incompréhensible qu’un homme instruit des principes de sa religion , et qui connoît la nécessité et la difficulté de se sauver, qui se voit environné de précipices et d’écueils , qui sait que le monde, pour le perdre, lui dresse partout des embûches; que l’ennemi, comme un lion rugissant, tourne autour de lui pour le dévorer; que la mort l’attend comme un voleur pour le surprendre ; qu’il est à la veille d’un jugement sans miséricorde , et sur le point d’une éternité bienheureuse ou malheureuse dont il court tous les risques,

' Mattli. 24, etc. — ■ Malth. 26.

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puisse tomber dans un tel assoupissement et y demeurer. C’est ce que nous ne concevons pas : mais nous n’avons de la peine à le concevoir, que parce que nous ne remontons pas jusques à la source et aux jugemens de Dieu. Car il est vrai que Dieu s’en mêle, et que cet assoupissement dont nous sommes la principale et première cause, est en même temps un des effets de sa plus sévère justice. Qui nous l’apprend? Lui-même, par ces paroles d’Isaïe, trop expresses pour en douter, et trop funestes pour n’en pas trembler. Quoniam rniscuit vobis Dominas spiritum soporis , claudet oculos v entras , et prophetas vestros operiet. ' Parce que le Seigneur a répandu sur vous un esprit d’assoupissement; c’est-à-dire, comme l’explique saint Augustin, parce que, touché de vos infidélités, il a permis que vous soyez tombés dans l’assoupissement, vos yeux seront fermés à la lumière et aux plus claires vérités, et vous serez sourds à la voix de vos plus zélés prophètes. Us vous parleront , et vous ne les entendrez plus; ils vous reprocheront vos désordres, et vous ne les croirez plus. Or cela même, reprend saint Chrysostôme, ne s’accomplit pas tout à coup. Comme les vierges folles de l’Évangile , d’un assoupissement léger par où leur malheur commença, vinrent enfin à s endormir tout-à-fait : Dormitaverunl omne$, et dormierunl ;*

1 Isai. 29. — a Mattb. a5.

de même en est-il d’un mondain qui quitte Dieu , et que Dieu délaisse. L’enchantement du siècle , l’éclat de la prospérité, l’amour du plaisir, la liberté , l’indépendance , l’impunité , tout cela l’endort peu à peu, jusqu’à le réduire au déplorable état où l’Ecriture nous représente l’infortuné Jonas, lorsqu’au milieu de la tempête, tandis que les autres étoient dans l’effroi, ildemeuroit seul plongé dans un profond sommeil : El dormiebal sopore gravi. ' Un prédicateur a beau déclamer, un confesseur a beau conjurer, exhorter, menacer; après avoir bu ce calice d’assoupissement et s’en être comme enivré dans le progrès d’une vie mondaine et sensuelle , on ne se réveille plus : Dormiebat sopore gravi. Et c’est ainsi , lâche chrétien , que vous devenez tous les jours plus insensible, en buvant, selon le langage du même Isaïe, le calice de la colère du Seigneur,et en le buvant jusques au fond : Qui bibisli de manu Domini calicem irce ejus , et usque ad fundum calicis soporis bibisti. 1

Le mal peut aller encore plus loin , et il y va. Car cet assoupissement conduit cnfmàla mort; et en ceci la destinée du pécheur est malheureusement semblable à celle de ce prince réprouvé, dont il est dit au livre des Juges, que joignant la mort au sommeil, il périt par un coup du ciel dans le lieu même qui devoit lui servir d’asile : Qui so-

' Jonx. i. — • Isai. Si.

porem morli consocians, defecit et mortuus est.' Car de s’imaginer alors que la vie de la grâce puisse long-temps subsister; de se flatter, que ne donnant presque aucune marque de religion et n’en pratiquant plus les œuvres, on en puisse conserver l’esprit; de croire qu’on se préservera de cette seconde mort que cause le péché, sans faire paroître à l’égard de Dieu nul signe de vie : abus , Chrétiens, et confiance présomptueuse. On meurt donc, et l’on cesse absolument de vivre pour Dieu : et il n’est plus seulement vrai de dire, Lazarus dormit,1 Lazare dort; mais il faut ajouter, Lazarus mortuus est, Lazare est mort. Car le péché, j’entends le péché mortel, où la mort de lame par le péché succède à son assoupissement : une médisance griève qui échappe , une haine secrète qu’on nourrit dans le cœur, un emportement de vengeance qu’on ne réprime pas, une injustice que l’on commet, un désir criminel quoi l’on consent, mille autres sortes de péchés contre lesquels on n’est point en garde, achèvent d’étouffer dans l’âme chrétienne cette étincelle de vie qui lui restoit. De là ce juste en qui la grâce produisoit des opérations saintes et méritoires, ce juste qui , malgré ses relàchemens , avoit encore l’habitude de la charité , ce juste qui , tout mourant qu’il étoit , ne laissoit pas d’ètre encore ami de Dieu et enfant de

1 Judic. 4* — a Joan. n.

Dieu , dépouillé de cette grâce qui l’animoit, n’est plus devant Dieu qu’un triste cadavre sans action et sans mouvement : Lazarus tnorluus est. Le comble de la désolation , c’est que l’on en vient souvent là sans le savoir; et que par un aveuglement qu’on ne comprend pas, parce qu’il n’a point d’exemple dans la nature, quoique mort selon Dieu, l’on se croit toujours vivant.

Voilà néanmoins, mes chers Auditeurs, ce qui ne manque presque jamais d’arriver dans le cours d’une vie lâche ; et tel fut l’état de cet évêque à qui Dieu disoit : S cio opéra tua , quia nomen habes quod vivas, etmortuuses; ' je sais quelles sont vos œuvres; vous passez dans le monde pour un homme vivant, et vous êtes mort. Comme s’il lui eût dit : je sais que vous vous êtes acquis dans le monde une vaine estime ; je sais qu’il y a des hommes trompés par la fausse apparence de votre vertu ; je sais qu’on vous croit de la probité et de la piété : mais je sais aussi que vous n’avez de tout cela que le nom : Nomen habes quod vivas; je sais qu’avec tout ce mérite qui éblouit les yeux , un péché que la passion vous cache et sur quoi elle vous aveugle ; un péché que vous ignorez , mais dont votre conscience n’est pas moins chargée; un péché que vous vous dissimulez à vous-mêmes, donne la mort à votre âme: Nomen habes quod vivas , et mortuus es. Or, à com-

1 Apoc. 3.

bien de mes Auditeurs ce reproche ne peut-il pas convenir? Combien de chrétiens, réputés justes, ont en effet tous les dehors d’une vie pure et innocente, et sont, toutefois, comme des sépulcres blanchis, pleins de corruptions et d’iniquités? Combien de femmes, prétendues régulières et honnêtes , sont à couvert de la censure sur un certain honneur du monde, et dès-là, croient avoir accompli toute justice et être en assurance auprès de Dieu , quoique mille péchés quelles ne comptent pour rien, immodesties, luxe, folles dépenses, amour d’elles-mêmes, dureté envers les pauvres, oisiveté molle, jeu sans règle, divertissemens continuels et sans mesure, soient pour elles autant de principes de mort? Combien d’hypocrites , dont la vie , sous le faux éclat de quelques actions saintes et vertueuses , n’est qu’un fantôme qui séduit? et combien d’autres, trompés par eux-mêmes et ne se connoissant pas , prennent pour sainteté , pour vertu , pour religion , ce qui , dans l’idée de Dieu, n’est que vanité, n’est qu 'intérêt , n’est qu’imperfection ? Tous , autant de sujets à qui l’on peut dire : Nomen habes quod vivas , et mortuus es. Tous, dans la pensée de saint Augustin, autant de Laz,ares , sur qui il faut que Jésus- Christ fasse agir sa grâce toute-puissante , pour leur rendre cette vie divine que le péchéleur a fait perdre.

Miracle, poursuit ce saint docteur, toujours ac-

compagne dans l’exécution, de difficultés et d’obstacles ; mais dont les obstacles et les difficultés sont encore bien plus insurmontables , quand lame, ainsi morte par le péché, au lieu de recourir promptement à l’auteur de la vie, et de se mettre en état par la pénitence d’ètre spirituellement ressuscitée , s’ensevelit dans son péché par l'habitude même du péché. Car voilà jusqu’où l’iniquité se porte ; et s’il peut y avoir de l’ordre dans le déréglement d’une âme qui se pervertit, voilà l’ordre que le Saint-Esprit nous y fait remarquer. Ce péché qui, selon l’expression du Prophète royal, est comme une fosse que l’impie s’est creusée , devient un tombeau pour lui. Ce n’est plus seulement un mort de quatre jours ; mais par le délai qu’il apporte à sa conversion , par la tranquillité avec laquelle il demeure dans la disgrâce de Dieu, c’est peut-être un mort de quatre années , souvent même de dix, de vingt années, et au delà. Voulez-vous , mes chers Auditeurs, que je vous représente en un mot, mais d’une manière sensible, l’affreux état où il se trouve alors ? Figurez-vous l’état de Lazare dans le tombeau. Il avoit, dit l’Évangéliste, les pieds et les mains liés, le corps enveloppé d’un suaire, serré de bandes, sous une pierre d’une énorme grosseur : Ligatus pedes et manus institis a et faciès illius sudario eral ligata. '

■ Joao. il.

Clrêmë. II.

466 VENDREDI DE LA IVe SEMAINE.

Tel est l’homme du siècle plongé dans son habitude : mille engagemens le lient et l’attachent à la créature ; mille embarras de conscience l’enveloppent . sans qu’il voie de jour pour en sortir; le poids d’une longue habitude l’accable , et met le comble à son malheur aussi bien qu’a sa malice. Ah! mes Frères, conclut saint Augustin, qu’il est difficile à un homme que le péché tient asservi de la sorte, de se dégager et de se relever! Quam difficile surgit , quem tanta moles consueludinis premit!' Si ce n’étoit qu’un simple mort , c’est-àdire, un pécheur seulement pécheur, mais sans attachement à son péché , sans nulle obligation particulière qu’il eût contractée par son péché , il pourroit plus aisément revenir; et à force de s’écrier avec l’Apôtre , Infelix ego fioino , quis me liberabil de corpore morlis hujus ?' Infortuné que je suis, qui me délivrera de ce corps de mort? il auroit lieu d’espérer un heureux retour à la vie. Mais quand , après le péché , il se voit étroitement serré par les liens du péché : quand le péché, outre la mort qu’il lui a causée , l’a fait entrer en de malheureuses intrigues ; l’a embarqué dans des commerces, d’où il ne lui est plus libre de se retirer, sans faire dans le monde des éclats auxquels il ne peut se résoudre ; l’a jeté dans un gouffre et dans un labyrinthe d’affaires qui n’ont point de lin;

1 Aug. — a Rom. 7.

l’a rendu personnellement responsable des crimes d’autrui : quand le péché attire après soi des restitutions , des réparations , des satisfactions qui doivent coûter, et dont rien néanmoins ne peut dispenser; ah ! c’est alors qu’il faut à Jésus-Christ toute la vertu de sa grâce , pour arracher cette âme du sein de la mort. C’est alors, et en vue d’une résurrection si miraculeuse , que cet Homme-Dieu ressent les mêmes mouvemens dont il fut agité à l’aspect du tombeau de Lazare. C’est alors qu’il a de quoi pleurer, de quoi frémir, de quoi se troubler. Car qu’y a-t-il, dit 6aint Augustin, de plus digne des larmes d’un Dieu, qu’une âme créée à l’image de Dieu, et devenue l’esclave du démon et du péché? Quel sujet plus capable de troubler un Dieu Sauveur, que de voir dans l’habitude du crime et dans le centre de la perdition ce qu’il a sauvé ?

Enfin , après la sépulture, suit la corruption du cadavre et l’infection même qui en sort : Domine, jam fetet.' Car un pécheur dont le fonds est gâté et corrompu , ne s’en tient pas là ; et quand il le voudroit, il ne le peut pas. Son libertinage, qu’il avoit intérêt de cacher, se répand malgré lui au dehors : peu à peu il se fait connoitre; et à mesure qu’il se fait connoitre , il devient contagieux. Comme il n’est rien de plus subtil à se communi-

1 Joan. 1 1.

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quer que l’exemple, chaque exemple qu’il donne porte avec soi cette odeur de mort dont parloit l’Apôtre : Odor mortis in mortem. ' Et parce que le monde est plein d’âmes foibles, qui n’ont pas la force de résister aux impressions qu’elles reçoivent, non-seulement il les scandalise, mais il les corrompt. Ainsi un père vicieux pervertit, sans le vouloir même, ses enfans. Ainsi une mère coquette inspire l’air du monde à une fille qu’elle élève. Ainsi un maître débauché rend des domestiques complices et imitateurs de ses débauches. Ainsi une femme sans conscience dérègle toute une maison. Ainsi un homme libertin et sans religion , abusant de son esprit et débitant ses fausses maximes , suffit pour infecter toute une cour. Ali ! mon Dieu , un ouvrage digne de vous, c’est la conversion de ce pécheur. Domine, jam felet . ’ C’est un homme pernicieux et pour lui-même et poulies autres ; c’est un homme corrompu dans ses mœurs et dans ses sentimens. Mais enfin , tout corrompu qu’il est, il peut encore servir de sujet à votre grâce. Je sais que pour le convertir il ne faut pas moins qu’un miracle; mais ce miracle. Seigneur, est dans vos mains ; il ne tient qu’à vous de le faire, et c’est celui, mes chers Auditeurs, que je vais vous faire admirer dans la résurrection de Lazare. Lazare mort, figure d’un juste qui se per-

■ ». Cor. a. — * Joan. n.

vertit. Lazare ressuscité , ligure d’uu pécheur qui se convertit , c’est la seconde partie.

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