‹ Œuvres completes de Bourdaloue Sermons pour le Careme. Tome secondChapitre 8 sur 43 · EN FF. R · texte numérisé non relu

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tinage t’a fait souhaiter de n’avoir point de Dieu , tu n’en auras jamais; tu n’as pas voulu eonnoître ton Dieu , tu ne le verras et tune le connoitras jamais; tu ne t’es pas mis en peine de chercher Dieu quand tu le pouvois trouver, tu le chercheras et tu ne le trouveras jamais; et ce qui faisoit ton impiété , c’est ce qui fera désormais ta peine : quand Dieu vouloit être à toi, tu lui as dit insolemment que tu ne voulois point être à lui ; maintenant que tu voudrois être à lui, il te déclare pour jamais qu’il ne A'eut plus être à toi. Or lequel des deux est le plus désolant pour une âme , ou que Dieu ne soit plus à elle, ou qu’elle ne soit plus à Dieu?

Mais je me trompe. Chrétiens; toute réprouvée qu’elle est , elle sera encore à Dieu , et Dieu à elle : Dieu lui sera encore inséparablement uni , et elle à Dieu ; mais c’est cela même qui doit faire son malheu r. Si elle pouvoit être tout-à-faitprivée, tout-à-fait séparée de Dieu, elle ne seroit malheureuse qu’à demi. Le comble de sa misère sera d’en être privée d’une façon, et de ne l’être pas de l’autre; d’en être séparée d’une façon, et inséparable de l’autre; privée de Dieu, en tant que Dieu étoit l’objet de sa félicité ; et pénétrée de Dieu , en tant que Dieu sera le sujet étemel de ses plus violens transports : c’est ce qui la consternera. Dieu la renoncera en qualité de père, en qualité d’époux, en qualité de protecteur, en qualité de dernière fin; c’est-à-dire, dans

toutes les qualités qui le rendent bienfaisant, doux et aimable; et il s’attachera à elle en qualité de juge, en qualité d’ennemi, en qualité de vengeur, en qualité de persécuteur, c’est-à-dire selon toutes les qualités qui le rendent, .tout Dieu qu’il est, nonseulement sévère et redoutable, mais dur et impitoyable. De là donc cette âme sera doublement malheureuse : malheureuse d’avoirencore un Dieu, malheureuse de n’en avoir plus ; d’avoirencore un Dieu conjuré, déclaré, armé contre elle, et de n’avoir plus de Dieu favorable, propice et miséricordieux pour elle; d’avoir encore un Dieu pour exciter sa haine et ses plus mortelles aversions, et de n’en avoir plus pour contenter ses désirs et ses plus ardentes inclinations. Car ce sera là son grand supplice, de sentir éternellement que Dieu l’avoit créée pourlui-même,etqu’ellenepouvoitêtre heureuse qu’en lui et que par lui, et de ne recevoir éternellement de Dieu que des rebuts et des mépris, de ne trouver éternellement entre Dieu et elle , qu’une insurmontable opposition. Elle estimera Dieu malgré elle , et elle aura une inclination naturelle pour lui ; et cependant elle le haïra : elle l’estimera tel qu’elle ne le possédera jamais , et elle le haïra tel qu’elle l’aura toujours présent. Or ce conflit d’estime et de haine, de désir et d’aversion, d’éloignement et de poursuite à l'égard du même objet, c’est, Chrétiens, ce que nous appelons l’enfer.

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Après cela je voudrois en vain m etendre sur les peines sensibles dont cette séparation de Dieu doit être accompagnée , et dont les prédicateurs ont mille fois tâché, mais inutilement, de vous faire comprendre l’horreur. En vain je voudrois vous représenter ce feu qui, d’une manière non moins véritable quelle est surprenante, exercera sur les esprits et sur les corps toute son activité, ainsi que parle saint Augustin, Mirissed veris modis ce feu qui force encore maintenant le mauvais riche à pousser ce cri lamentable : Crucior in hac flamma,* et sur quoi il n’y a point de réprouvé qui ne puisse dire avec bien plus de raison que Job : Mirabiliter me crucias.3 Ah! Seigneur, faut-il que vous fassiez même des miracles pour me tourmenter, et que , forçant les lois de la nature, vous donniez à un être matériel, pour en faire l’instrument de votre vengeance, la vertu d’agir sur une substance spirituelle ? Si je vous disois, Chrétiens , que tout ce qu’il y a dans le monde et tout ce que notre imagination se peut figurer de plus affreux , que tout ce que la cruauté des tyrans a jamais su inventer, que tout ce que la patience des martyrs a été capable d’endurer, que tout cela n’est pas l’ombre de ce feu ; c’està-dire, que les douleurs les plus aiguës, que les supplices les plus lents , que les tortures , les gênes, les genres de mort les plus inouïs, comparés à ce

* Ang. — * Luc. 16. — 3 Job. 10.

feu, ne méritent pas même le nom de tourmens: Quacimujue hommes patiunlur in hac ri ta , in comparatione hujus ignis, non parta, sed milia sunt,' je ne vous dirais rien que ce qu’a dit saint Augustin dont j’ai emprunté ces paroles. Je ne vous dirais rien que ce qu’a dit saint Jérôme sur cette terrible menace de Dieu à son peuple : Slillubit furor meus super locum islum.’ Je ferai dégoutter ma fureur sur la terre; car, reprend ce Père, que sera-ce donc quand i) répandra dans l’enfer toutes les pluies de sa colère, et qu’il la fera tomber comme un torrent ?5t tanta est stilla , i/uid eril de tolis imbribus ?i Je ne vous dirais rien que ce qu’a dit Pierre Damien au sujet de ces fléaux dont l’Egypte fut affligée; car, selon la belle remarque de ce savant cardinal, ce n’étoit encore alors que le doigt de Dieu qui frappoit les Egyptiens , digitus Dei est hic mais ce sera le bras même de Dieu et tout son bras qui frappera les réprouvés : Tota divinilatis dextera perculiuntur.5 Je ne vous dirois rien que ce qu’ont dit tous les autres comme eux; et leur autorité, surtout une autorité si constante et si unanime , quand nous n’aurions point d’autre preuve, devrait bien nous suffire pour renoncer à tout ce que le libertinage du monde oppose, ou prétend opposer à une vérité si solidement établie.

Mais je laisse tout cela, Chrétiens, pour faire

1 Aug, — a a. Parai. 54 • — 3 Hieron. — i Eoxd. 8. — 5 Petr. Dam.

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avec vous une réflexion dont je pourrois me promettre les plus grands effets, si elle entroit une fois dans vos esprits. Voilà ce que la foi nous enseigne : un feu éternel , une éternelle séparation de Dieu , voilà ce que toutes les Écritures nous annoncent. Ce qui m’étonne, et ce qui seroit capable de me troubler, si les mêmes Écritures ne m’en découvraient le mystère, c’est qu’une vérité si touchante nous touche si peu; et que parmi ceuxà quijeparle, il y en ait peut-être qui jamais n’en ont encore été bien touchés. Ce qui m’étonne , c’est qu’étant si délicats, si amateurs de nous-mêmes, si sensibles à la douleur, ce feu, que la colère de Dieu allume pour punir nos crimes, ne fasse sur nous que les plus foibles impressions. Ce qui m’étonne, c’est que, ne pouvant ignorer que la perte de Dieu est notre souverain mal , et que cette perte de Dieu, irréparable dans l’enfer, dépend de la perte volontaire que nous en faisons dans cette vie, nous consentions tous les jours librement à le perdre , que nous le perdions sans inquiétude, sans chagrin; que nous le perdions même souvent avec joie , et que de toutes les pertes que nous faisons dans le monde, celle-là nous soit la plus indifférente. Ce qui m’étonne , c’est que la même foi qui nous dit qu’il y a un enfer où l’on brûle , et où l’on est privé de Dieu, nous dit encore qu’un seul péché nous expose à l’un et à l’autre; que Dieu n’a point de moin-

dre vengeance pour le punir que l’un et l’autre , et que le péché néanmoins, et le péché le plus mortel, soit traité parmi nous de jeunesse , de fragilité excusable , et souvent même de jeu , de galanterie , de bel esprit et de belle humeur. Est-ce stupidité , est-ce inadvertance , est-ce fureur, est-ce enchantement? Croyons-nous ce point fondamental du christianisme; ne le croyons-nous pas? Si nous le croyons , où est notre sagesse ? si nous ne le croyons pas , où est notre religion? Je dis plus; si nous ne le croyons pas, que croyons-nous donc? puisqu’il n’est Fien de plus croyable, rien de plus formellement révélé par la parole divine, rien déplus solidement fondé dans la raison humaine, rien dont la créance soit plus nécessaire pour tenir les hommes dans le devoir, rien sur quoi le doute leur soit plus pernicieux, puisqu’il les porte à tous les désordres. Mais pour ne le pas croire , ou pour ne le croire qu 'imparfaitement, en sommes-nous plus à couvert? aurons-nous bien devant Dieu de quoi nous justifier, en lui disant , je ne le croyois pas? sauverons-nous par-là les conséquences de la chose ? et, si elle se trouve vraie, quoique nous ne l’ayons pas crue, où en serons-nous? Est-ce raisonner en hommes, que de risquer sur un tel sujet? Que ne faisons-nous pas tous les jours pour éviter un mal incertain, par la raison seule de son incertitude ? Avons-nous fait un pacte avec l’enfer, comme ces

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pécheurs dont parle le Prophète? ou avons-noits une démonstration et une évidence parfaite qu’il n’y ait point d’enfer? Ce que les impies allèguent pour le combattre est-il comparable à ce qu’établit la foi? Sommes-nous donc sages de quitter le parti de la foi, et n’est-il pas non-seulement le plus sûr , mais le plus plausible , mais le plus raisonnable? Quelle peine plus naturelle pour une âme révoltée contre Dieu, que la perte de Dieu? quel châtiment plus juste pour une âme sensuelle et adonnée à d’infâmes plaisirs, et défendus par la loi de Dieu , que le feu ? Quoique ce tourment du feu , qui est le mal de la créature, soit en lui-même si affreux , a-t-il rien qui approche de la grièveté du péché, qui est le mal du créateur? et n’est-il pas de l’ordre que le mal du créateur soit vengé par celui de la créature?

Ah! Chrétiens, c’est là-dessus qu’il faut aujourd’hui nous déterminer et nous déclarer. David disoit à Dieu : Seigneur, c’est par le feu que vous m’avez éprouvé ; et ce feu de votre justice m’étant appliqué par votre miséricorde, m’a tellement purifié , qu’il ne s’est plus trouvé en moi d’iniquité : Igné me examinasti , et non est inventa in me iniquitas.' Entrons dans ce sentiment, Chrétiens; et, expliquant ces paroles du feu de l’enfer , méditons-les bien. Avant que Dieu nous punisse par ce feu, ou * r». 16.

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plutôt de peur que Dieu ne nous punisse parce feu , éprouvons-nous par ce feu nous-mêmes , examinons-nous nous-mêmes, afin de pouvoir dire à Dieu : Igné me examinusti, el non est inventa in me iniquilas. Que le feu de l’enfer, dit saint Augustin , nous serve à exciter dans nous un autre feu, et à y éteindre encore un troisième feu, c’est-à-dire, qu’il excite dans nous le feu de la charité, et qu’il y éteigne le feu de la cupidité. Quand l’esprit impur allume dans nos cœurs le feu de la concupiscence, interrogeons-nous nous- mêmes; demandons-nous à nous-mêmes, comme ce Solitaire du désert attaqué d’une violente tentation : Hé bien, chair de péché, chair voluptueuse et immortifiée. pourras-tu supporter l’ardeur de ces flammes, à quoi tu seras condamnée pour tes plaisirs criminels? Il n’y a point de passion dont cette pensée ne triomphe. Aussi que n’ont pas fait les saints , prémunis et fortifiés de cette réflexion? Us ont, pouruserde l’expression de saint Paul, arrêté toute la violence du feu : Extinxerunl impetum ignis.' Je veux dire, qu’au milieu des scandales du monde où leur condition les tenoit engagés, ils se sont maintenus dans l’innocence; que malgré la corruption du monde, ils se sont conservés purs et sans tache ; que la contagion du mauvais exemple n’a pu rien sur eux , et cela parce qu’ils avoient en vue ce feu dévorant dont ils étoient menacés, et

1 Hçbr. 11.

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qu’ils vouloient éviter : Igné me examinasti. Ne seroit-il pas étrange qu’il fût moins actif pour nous, et qu’ayant fait de si grands miracles dans les saints , il n’eut pas la vertu de conserver notre cœur, et d’en réprimer -les désirs?

Quand nous aurons une fois surmonté le feu de la cupidité, il ne nous sera pas difficile, avec la grâce , d’allumer dans nos âmes le feu de la charité, ce feu sacré que Jésus-Christ nous a apporté du ciel , et qu’il est venu répandre sur la terre : Ignem veni mittere in terram ; * ce feu dont- il souhaite si ardemment que nous brûlions tous : Et quid volo nisi ut accendalur ; * ce feu de l’amour divin , que nous ne pouvons guère, imparfaits et intéressés que nous sommes, entretenir dans cette vie, si le feu de l’enfer, par une crainte salutaire, ne sert à le conserver.

Craignons l’un, mes chers Auditeurs , pour nous disposer à l’autre. Remplissons-nous de celui-ci , pour nous garantir de celui-là. Demandons souvent à Dieu qu’il nous embrase du feu de son amour, afin que nous ne ressentions jamais le feu<le sa justice. En un mot, que l’enfer même, par un merveilleux effet, nous devienne un préservatif contre l’enfer. Il me reste à vous faire voir le malheur du réprouvé, par rapport à l’avenir, dans le désespoir où il est d’obtenir jamais grâce. C’est la dernière partie.

1 Luc, 13. — * Ibid.

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So

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