‹ Œuvres completes de Bourdaloue Sermons pour le Careme. Tome secondChapitre 7 sur 43 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Un des souhaits de saint Bernard, et ce qu’il demandoit avec plus d’ardeur, expliquant ces paroles

1 Joan. 16.

Carême, h.

du Prophète, descendant in infer num v {ventes , ' c’éioit que les pécheurs descendissent en esprit et par la pensée dans l’enfer; ne doutant pas que la vue de cef affreux séjour et des tourmens qu’on y endure, nedùt faire la plus vive impression sur leurs cœurs , et convaincu qu’il n’y avoit point de moyen plus assuré pour ne pas tomber après la mort dans ce lieu de misères, que d’y descendre souvent par la réflexion pendant la vie ; Descendant in infernum viventes, ne descendant morientes. 3 Mais , pour l’entier accomplissement du souhait de saint Bernard, il faudrait, Chrétiens, que nous y pussions descendre avec les mêmes connoissances, et, s’il étoit possible , avec la même expérience que les damnés, afin d’en pouvoir juger Comme eux , et d’en tirer en même temps des conséquences qui leur sont désormais inutiles, mais qui nous peuvent être encore si salutaires. Carde descendre en esprit dans l’enfer avec des lumières aussi foibles que les nôtres, avec une imagination aussi dissipée que la nôtre, surtout avec une insensibilité pour les choses de Dieu aussi prodigieuse que la nôtre ; c’est presque faire sans fruit ce que saint Bernard se proposoit comme un des remèdes les plus efficaces pour nous ramener de nos égaremens, et nous corriger de nos désordres. Ah ! dit saint Augustin, qui pourrait maintenant comprendre ce

1 Pu. 54. — * Bern.

ENFER

que comprend un damné! qui pourroit avoir, dans une profonde méditation , les mêmes idées qu’il a de son étatprésent au milieu des flammes ! Tâchons de les avoir, Chrétiens; et puisque ce n’est pas encore assez pour nous de descendre spirituellement dans l’enfer, entrons dans lessentimens d’une âme réprouvée , substituons ses lumières aux nôtres , et reconnoissons combien c’est une chose terrible que de tomber entre les mains du Dieu vivant : Horrendum est incidere in manus Del viventis. ' Que faitelle cette âme malheureuse, ou en quel état estelle? elle se voit séparée de Dieu, elle se voit au milieu d’un feu dont elle est la triste victime. Double peine ; l’une et l’autre parfaitement représentée par Jésus-Christ dans le riche de l’Evangile. Elle se voit séparée de Dieu : voilà l’essentiel , et comme le fond de sa réprobation. Elevans autem oculos suoscum esset in lormenlis , vidit Abraham a longe , et Lazarum in sinu ejus. ' Ce riche , dit le Sauveur du monde, du lieu de son tourment levant les yeux, aperçut de loin Abraham et Lazare dans son sein. Il le voyoit , ce saint patri che v n éloignement infini, a longe ; et c’est ^ ^ .1 1e désoloit. Il s’en voyoit séparé par un chaos, c’est-àdire par une vaste distance ; tellement qu’entre Abraham et lui, il ne pouvoit plus y avoir nulle communication : Magnum chaos inter nos et vos fir -

* Ilebr. io. — * Luc. 16.

matum est , ' et c’est ce qui le désespéroit. Or, s’il se voyoit si loin d’Abraham, il se voyoit encore, dit saint Ambroise, bien plus éloigné de Dieu : Si Abraham a longe , quanto longlus a Deo ; 1 et cette séparation de Dieu étoit bien encore un autre supplice pour lui.

Car qu’est-ce que d’être séparé de Dieu? Ah! Chrétiens, quelle parole! la comprenez-vous? Séparé de Dieu, c’est-à-dire privé absolument de Dieu ; séparé de Dieu, c’est-à-dire condamné à n’avoir plus de Dieu, si ce n’est un Dieu ennemi, un Dieu vengeur; séparé de Dieu, c’est-à-dire déchu de tout droit à l’éternelle possession du premier de tous les êtres , du plus excellent de tous les êtres , du souverain être, qui est Dieu : peine, dit saint Bernard, qui ne se peut mesurer que par l’infinité de Dieu, puisque cette peine est la privation de Dieu même, et par conséquent qu’elle est grande à proportion que Dieu est grand : Hœc enim tanta pœna , qunlus ilte.3 Ainsi , comme Dieu disoit à un juste dans l’Ecriture : Ero merces tua magna nimis , 4 c’est moi-même qui serai ta récompense; et je la serai en me donnant à toi , parce que je n’ai rien de plus grand, ni de meilleur à te donner que moimême; il pourra dire à un réprouvé : C’est moimême qui serai ton supplice , et je le serai en t’éloignant de moi, car je n’ai rien dans les trésors

> Luc 16. — * Ambros. — 1 Bcrn. — 1 Genes. i5.

ENFER

de ma colère de plus formidable que cet éloignement et cette entière séparation de moi-même. En effet, Chrétiens, ces trois pensées que le réprouvé aura toujours présentes , Dieu n’est plus à moi , et je ne suis plus à lui; Dieu n’est plus pour moi, et je ne suis plus pour lui; Dieu n’est plus dans moi, ni avec moi , et je ne suis plus dans lui , ni avec lui ; ces trois affligeantes pensées ne seront-elles pas capables de faire son enfer? Or c’est ce qui se vérifiera , ce qui s’accomplira dans autant de fcréatures que Dieu en réprouvera. Du moment que Dieu prononcera à une âme ce redoutable arrêt : retirez-vous ; il se dépouillera , pour ainsi dire , de tous ses droits sur elle, hors ceux que la nécessité de son domaine ne lui permettra pas d’aliéner ; et cette âme, si je puis encore parler de la sorte, perdra elle-même tous ses droits sur Dieu : âme , non-seulement indigne de le posséder , mais indigne même de lui appartenir. Dieu la répudiera , souffrez cette expression , et elle répudiera Dieu ; et dans ce divorce mutuel , elle trouvera la consommation de son malheur. Dès cette vie, ce terrible mystère de la perte d’un Dieu , commence déjà dans la personne des pécheurs : Dieu et l’âme, par le péché, se séparent, et se séparent jusqu’à se renoncer l’un l’autre. Voca nomen ejus , non populus meus. ' Prophète, disoit Dieu, n’appelle plus

’ Osée. 1.

ce peuple mon peuple; il a cessé de 1 ’ètre , et la qualité que tu dois désormais lui donner, c’est qu’il ne l’est plus : V oca tiomen ejus , non poputus meus. Voilà son nom et le caractère qu’il portera; car dès qu’il m’a oublié pour suivre des dieux étrangers, il m’a renoncé comme son Dieu, et je le renonce pour mon peuple : Quia vos non populus meus , et ego non ero vester.

Et ce langage est si ordinaire à Dieu dans les saints livres, que quand les Israélites, par une monstrueuse idolâtrie , eurent sacrifié au veau d’or dans le désert, Dieu, ému de colère, et irrité contre eux, n’en parla plus à Moïse que dans ces termes : Vade , descende, peccavit populus tuus;' va, Moïse, descends de la montagne, et tu verras le crime que ton peuple a commis. Prenez, garde, Chrétiens, Dieu les appelle le peuple de Moïse et non le sien; comme si ce peuple n’eùt plus été à lui, ni lui à eux, depuis qu’ils étoient tombés dans l’infidélité. Mais ces paroles, dit saint Chrysostôme, qui ne sont, pour ainsi dire, que comminatoires dans cette vie, et qui, tout au plus, n’ont qu’une partie de leur effet, puisqu’elles notent pas à une âme l’espérance ni les moyens de réparer la perte qu’elle a faite, s’accompliront entièrement et à la lettre dans un réprouvé. Plus d’alliance entre Dieu et lui, plus d’union ; comme si Dieu lui disoit : Ton liber-

1 Exod. 5a.

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