TURQUOISES
Le nom de ces pierres \ ient probablement de ce que les premières qu’on a vues en France ont été apportées de Turquie; cependant ce n’est point en Turquie, mais en Perse, qu’elles se trouvent abondainment (l), et en deux endroits distants de quelques lieues l’un de l’autre,
(I) Aiilrcl'uis les iiinreliaiids joailliers poiivuiciit liicr de la l’crsc <iiicli|ucs ütriiiioiscs de la Vicille-Roelic. mais depuis (juiiizc ou vingt ans il ne s’y eu trouve plus, et ii mon dernier voyage je ne pus en recouvi cr que trois qui étaient raisunnablcnicnt belles. Poui' des turquoises de la Nouvclle-ftoclie, on en trouve assez, mais on en fait peu d'état, parce qu’elles ne tiennent pas leur couleur, et qu’en peu de temps on les voit devenir vertes. Les six Voyages de Tavernier en Turquie, etc. ttouen, 1713, tome II, page 336. — La turquoise ne se trouve que dans la Perse, et se tire de deux mines, l’une qui se nomme la Vieille-Roche, à trois journées de Meclicd, au nord-ouest , près du gros bourg de Niebapour ; l'autre qui n’en est qu’à cinq journées et qui porte le nom de la Nouvelle-Roche. Les turquoises de lu seconde mine sont d’un mauvais bleu tirant sur le blanc; aussi se donnent-elles à fort bas prix. .’Wais dès la lin du dernier siècle le roi de Perse avait défendu do fouiller dans la Vieille-Roche pour tout autre que lui, parce que les orfèvres du pays ne travaillant qu’en fil, et n'enteudnnt pas l’art d’émailler sur l’or, ils se servaient, pour les garnitures de sabres, de poignards et d’aulrcs ouvrages, des turquoises de cette mine, au lieu d'émail, eu les faisant tailler et ap|iliqucrdan$ des chatons de différentes figures. Histoire générale des Voyages, tome H, page 682. — On tire des turquoises d’un grand prix de la montagne de Pyruskou,à quatre journées du chemin de Mechcd; on les distingue en celles de la Vieille et de la Nouvcllc-Rochc. Les premières sont pour la maison royale , comme étant d’une couleur plus vive et qui se p.asse moins. Voyage autour du monde , par Gemelli Carreri; Paris, 1719, tome II . page 212. — La plus riche mine, en Perso, est celle des turquoises; on en a en deux endroits, à INichapour en Co-
rasan, et dans une montagne qui est entre l’Ilyreanie et la mer C.aspiennc Nous appelons
ces pierres Umiuoiiee, à cause que le paj's d’où elles viennent est la Turquie ancienne et véritable. On a depuis découvert une autre mine de ces sortes de pierres, mais qui ne sont pas si belles ni si vives; on les appelle litnjuoiscs mmclles , qui est ce <|uc nous disons de la Nou- 'cllc Roche, pour les distinguer des atilies «pi’ou appelle liHiiiioiees vicil.'cs ; la couleur de
DES MINÎRRAI’X.
âs.7
niais dans lesquels les lurquoiscs ne sont pas de la inèino qualité. On a nommé turquoises de vieille-roche les premières, qui sont d’une belle couleur bleue et plus dures que celles de la nou> ellc-roche, dont le bleu est pâle ou verdâtre. Il s’en trouve de mémo dans quelques autres contrées de l'Asie, où elles sont connues depuis plusieurs siècles (l)j et l’on doit croire que l’Asie n’est pas la seule partie du monde où peuvent se rencontrer ces pierres dans un état plus ou moins parfait. Quelques vojageurs ont parlé des turquoises de la Nouvelle-Espagne {'i), et nos observateurs en ont reconnu dans les mines de Hongrie (ô). Boëce de Boot dit aussi qu’il y en a en Bohème et en Silésie. J’ai cru devoir citer tous ces lieux où les turquoises se trouvent colorées par la nature, afin de les distinguer de celles qui ne prennent de la couleur que par l’action du feu : celles-ci sont beaucoup plus communes et se trouvent même en France, mais elles n’ont ni n’acquièrent jamais la belle couleur des premièi es. Le bleu qu elles prennent au feu devient vert on verdâtre avec le temps : ce sont, pour ainsi dire, des pierres artificielles, au lieu que les turquoises naturelles, et qui ont reçu leurs couleurs dans le sein de la terre, les conservent à jamais, ou du moins très-longtemps, et méritent d’être mises au rang des belles pierres opaques.
l.eur origine est bien connue : ce sont les os, les défenses, les dents des animaux terrestres et marins, qui se convertissent en turquoises lorsqu’ils se trouvent à portée de recevoir, avec le suc pétrifiant, la teinture métallique qui leur donne la couleur- et comme le fond de la substance des os est une matière calcaire, on doit les mettre, comme les perles, ou nondjre des produits de cette même matière.
Le premier aiilcnr qui ait donné quelques indices sur l’origine des
celles-là se passe avec le Icmps. On garde loiit ce qui vient de la Vieille-Roche pour 1* roi, qui les revend après en avoir tiré le plus beau. Voyage de Chardin en Perse, 1711, Amsterdam, tome II, page 2-4. — J’ai acheté, dit un autre voyageur, à Casbin, ville de la province d'Érak en Perse , des turquoises qu’ils appellent firuses, el se trouvent en grande quantité auprès de Nisahur et de Firusku, de la grosseur d’un pois, et quelques-unes de la grosseur d une féverolle, pour vingt ou trente sous au plus. Voyage d’.Adam Olearius, etc. Paris, 1636, tome 1, page A61 .
(1) A l’est de la province de Tebeth est la province de Kaindu qui porte le nom de sa capitale, ot'i il y a une montagne ahondautc en turquoises ; mais la loi défend d’y toucher sous peine de mort, sans la permission du grand kan. Histoire générale des Voyages, tome \ Il , page 3.31. — Dans la province de Canilu encore, on trouve ès montagnes de cette contrée des pierres précieuses appelées turqiwinetif qui sont fort belles j mais on u en ose transporter hors du pays sans le congé el la pei mission du grand kan. Dcscript. géograph. de l’Inde orientale, par Marc-Paul; Paris, 1356, page 70, liv. H, chap. 32.
(2) Les habitants de la province de Cibola, dans la nouvelle Espagne, ont beaucoup de turquoises. Histoire générale des Voyages, tome XII, page 680.
(3) Dans les mines de cuivre de Herrn-Grounden Hongrie, on trouve de très-belles pierres bleues, vertes, et une entre autres sur laquelle on a vu des turquoises, ce qui l’a fait appeler niiiie de liirquoixcs. Colleel. aeadém. part, étrang., tome 11, page 260.
2S8 HISTOIRE NATURELLE
turquoises est Guy delà Brosse, mon premier et plus ancien prédécesseur au Jardin du Roi. Il écrivait en 1028, cl, en parlant de la licorne minérale, il la nomme la mère des turquoises. Cette licorne est sans doute la longue défense osseuse cl dure du narwal. Ces défenses, ainsi que les dents et les os de plusieurs autres animaux marins remarquables par leur forme, se trouvent en Languedoc (I), et ont été soumises dès ce temps à l’action du feu pour leur donner la couleur bleue; car dans le sein de la terre elles sont blanches ou jaunâtres, comme la pierre calcaire qui les environne, et qui parait les avoir pélriliécs.
On peut voir dans lesMémoiresdc l'Académie des Sciences, année 171 S, les observations que M. de Réaumur a faites sur ces turquoises du Languedoc (2). Messieurs de l’Académie de Bordeaux ont vérifié en 1719 les observations de Guy de la Brosse et de Réaumur (3); et plusieurs
(1) Il s'en trouve en France dans le l>as Languedoc, près de Siniore, à Baillabatz, à Laymont; il y en a aussi du coté d'Auch et à Giinont et à Castres. Celles de Simorc sont connues depuis environ quatre-vingts ans. Mémoires de l’Académie des Sciences , année 1718.
(2) La matière des turquoises sont des os pétrifîés. La tradition de Simore est que les uns de ces os ressemblaient aux os des jambes, d’autres a ccu.x des bras, et d’autres à des dents t et la figure des dents est la plus certainement connue dans ces turquoises. Parmi les échantillons envoyés â l’auteur, il s’en est trouvé qui ne sont pas moins visiblement dents que les glossopctres : ils ont de même tout leur émail qui s’est parfaitement conservé; mais la partie osseuse, celle que l’émail recouvrait, comme celle qui faisait la racine de la dent, et qui n’avait jamais été revêtue d'émail, est une pierre blanche qui, mise au feu, de\ icnl turquoise en prenant la couleur bleue. La figure de ces dents n’est point semblable à celle des glossopctres, qu,i sont aiguës, au lieu que ces turquoises sont aplaties, et ont apparemment été les dents molaires de quelque animal. On en rencontre d’une grosseur prodigieuse : « J’en ai vu, dit M. de U Réaumur, d’aussi grosses que le poing; mais on eu trouve de petites beaucoup plus frét quemment. On a trouvé à Castres des dents de ligures différentes, et qui ont pris de même O une couleur bleue au feu : il s’en est trouvé dans celles de Simorc qui avaient la figure de » celles dont les doreurs et autres ouvriers se servent pour polir, et qui n’ont qu’une seule n ouverture pour l’insertion du nerf, taudis que plusieurs autres sont carrées, et piéscntcnt < deux ou quatre cavités.
« Il y a apparence que cos dents sont toutes d’animaux de mer, car on n’en connaît point a. do terrestres qui en aient de pareilles ; et en général il n’y a que la partie osseuse de ces » dents qui devienne turquoise; l’émail ne se convertit pas. » Alémoircs de l’Académie des Sciences, année 1718, pages 1 et suivantes.
(3) En parlant de plusieurs ossements qu’on a trou^és renfermés dans une roche, dans la paroisse de llaux, pays d’entre deux mers, rhislorien do l’Académie dit que MM. de l’Académie de Bordeaux, ayant examiné cette matière, ont voulu éprouver sur ces ossements ce que Réaumur avait dit de l’origine des turquoises ; ils ont trouve qu’en effet un grand nombre de fragments de ces os pétrifiés, mis à un feu très-vif, sont devenus d’un beau bleu de turquoise, que quelques petites parties en ont pris la consistance, et que, taillées par un lapidaire, elles eu ont eu le poli. Ils ont poussé la curiosité plus loin; ils ont fait l’expérience sur des os lécents qui n’ont fait que noircir, hormis peut-être quelques petits morceaux qui tiraient sur le bleu : de là ils concluent avec beaucoup d’apparence que les os, pour devenir turquoises, ont besoin d’nn très-long séjour dans la terre, et que la même matière qui fait le noir dans les os récents fait le bleu dans ceux qui ont été longtemps enterrés, parce qu’elle y acquis lentement et par
années après, M. Hill en a parlé dans son Commentaire sur Théophraste (I), prétendant que les observations de cet auteur grec ont précédé celles des naturalistes français. Il est vrai que Tliéophrastc, après avoir parlé des pierres les plus précieuses, ajoute qu’il y eu a encore quelques autres, telles que l’ivoire fossile, qui parait marbré de noir et de blanc, et de saphir foncé : c’est là évidemment, ditM. Ilill, les points noirs et bleuâtres qui forment la couleur des turquoises. Mais Théophraste ne dit pas qu’il faut chauffer cet ivoire fossile, pour que cette couleur noire et bleue se répande ; et d’ailleurs il ne fait aucune mention des vraies turquoises, qui ne doivent leurs belles couleurs qu’à la nature.
On peut croire que le cuivre en dissolution, se mêlant au suc pétrifiant, donne aux os une couleur verte; et si l’alcali s’y trouve combiné, comme il l’est en effet dans la terre calcaire, le vert deviendra bleu ; mais le fer dissous par l’acide vitriolique peut aussi donner ces mêmes couleurs. M. Mortimer, à l’occasion du Commentaire de M. Ilill sur Théophraste, dit « qu’il ne nie pas que quelques morceaux d’os ou d’ivoire « fossile , comme les appelait il y a deux mille ans Thcojihraste, ne « puissent répondre aux caractères qu’on assigne aux turquoises de la « nouvelle roche; mais il croit que celles de la vieille sont de véritables Il pierres, ou des mines de cuivre dont la pureté surpasse celle des « autres, et qui, plus constantes dans leur couleur, résistent à un feu K qui réduirait les os en chaux. C’est ce que prouve encore, selon lui, « une grande turquoise de douze pouces de long, de cinq de large et de « deux d’épaisseur, qui a été montrée à la Société royale de Londres : <1 l’un des côtés parait raboteux et inégal, comme s’il avait été détaché <1 d’un rocher; l’autre est parsemé d’élevures et de tubercules, qui, de •I même que celles de l’hématite bolryoïde , donnent à celle pierre la « forme d’une grappe, et prouvent que le feu en a fondu la subit stance (2). >• Je crois, avec M. Mortimer, que le fer a pu colorer les turquoises, mais ce métal ne fait pas le fonds de leur substance, comme celle des hématites; et les turquoises de la vieille et de la nouvelle roche, les turquoises colorées par la nature ou par notre art ou par le feu des volcans, sont également plus ou moins imprégnées et pénétrées d’une teinture métallique. Et comme dans les substances osseuses il s’eu trouve de différentes textures, et d’une plus ou moins grande dureté; que, par exemple, l’ivoire des défenses de l'éléphant, du morse, de l’hippopolame, et même du narwal, sont beaucoup plus dures que les autres os.
degrés une certaine maturité. Il ne faut pas oublier que ces os qui appartenaient visiblement à différents animaux ont également bien réussi à devenir turquoises. Histoire de l’Académie des Sciences, année 1719, pages 2i et suivantes.
(1) Théophraste, sur les Pierres, avec des notes, par M. Hill. Londres, 1746.
(2) Transactions philosophiques, tome XLIV, année '1747, n" 482.
il doit se trouver et il se trouve eu effet des turquoises beaucoup plus dures les unes que les autres. Le degré de pétrification qu’auront reçu ces os doit aussi contribuer à leur plus ou moins grande dureté; la teinture colorante sera même d’autant plus fixe dans ces os qu’ils seront plus massifs et moins poreux : aussi les plus belles turquoises sont celles qui, par leur dureté, reçoivent un poli vif, et dont la couleur ne s’altère ni ne change avec le temps.
Les turquoises artificielles, c’est-à-dire celles auxquelles on donne la couleur par le moyen du feu, sont sujettes à perdre leur beau bleu; elles deviennent vertes à mesure que l’alcali s’exhale, et quelquefois même elles i)erdent encore celle couleur verte, et deviennent blanches ou Jaunàti'es, comme elles l’étaient avant d’avoir été chauffées.
Au reste, on doit présumer qu’il peut se former des turquoises dans tous les lieux où des os plus ou moins pétrifiés auront reçu la teintui-e métallique du fer ou du cuivre. Nous avons au Cabinet du Roi une main bien conservée, et qui parait être celle d’une femme, dont les os sont convertis en turquoise. Cette main a été trouvée à Clamecy en Nivernois, et n’a point subi l’action du feu ; elle est même recouverte de la peau, à l’exception de la dernière phalange des doigts, des deux phalanges du pouce, des cinq os du métacarpe, et de l’os uncit'orme, qui sont découverts. Toutes ces parties osseuses sont d’une couleur bleue mêlée d’un vert plus ou moins foncé (1).