DU TIGRE
l’usage leur esl absolument interdit, comme celle de la génération, sont si petites et si peu développées dans tous ces animaux captifs et célibataires, qu'on a de la peine à les trouver, et que souvent elles nous ont paru presque entièrement oblitérées. Ua seule différence du climat pourrait encore produire les mêmes effets que le manque d’exercice et la captivité : aucun animal des pays chauds ne peut produire dans les climats froids, y fût-il même très-libre et très-largement nourri; et comme la reproduction n’est qu’une suite naturelle de la pleine nutrition, il est évident que la première ne pouvant s'opérer, la seconde ne se fait pas complètement, et que, dans ces animaux, le froid seul suffit pour restreindre la puissance du moule intérieur et diminuer les facultés actives du développement, puisqu'il détruit celles de la reproduction.
Il n’est donc pas étonnant que ce tigre dont le squelette et la peau nous sont venus de la ménagerie du roi ne soit pas parvenu à sa juste grandeur : cependant la seule vue de cette peau bourrée donne encore l’idée d’un animal formidable, et l’examen du squelette ne permet pas d’en douter. L’on voit sur les os des jambes des rugosités qui marquent des attaches de muscles encore plus fortes que celles du lion ; ces os sont aussi solides, mais plus courts, et comme nous l’avons dit, la hauteur des jambes dans le tigre n'est pas proportionnée à la grande longueur du corps. Ainsi celte vitesse terrible dont parle Pline, et que le nom môme du tigre parait indiquer, ne doit pas s’entendre des mouvements ordinaires, de la démarche, ni même de la célérité des pas dans une course suivie; il est évident qu’ayant les jambes courtes, il ne peut marcher ni courir aussi vite que ceux qui les ont proportionnellement plus longues : mais cette vitesse terrible s'applique ircs-bien aux bonds prodigieux qu'il doit faire sans efforts; car en lui supposant, proportion gardée, autant de force et de souplesse qu’au chat, qui lui ressemble beaucoup par la conformation, et qui, dans l’instant d’im clin d’œil, fait un saut de plusieurs pieds d'étendue, on sentira que le tigre, dont le corps est dix fois plus long, peut dans un instant presque aussi court faire un bond de plusieurs toises. Ce n’est donc point la célérité de sa course, mais la vitesse du saut que Pline a voulu désigner, et qui rend en effet cet animal terrible, parce qu’il n’est pas possible d’en éviter l’effet.
Le tigre est peut-être le seul de tous les animaux dont on ne puisse fléchir le naturel : ni la force, ni la contrainte, ni la violence ne peuvent le dompter. Il s’irrite des bons comme des mauvais traitements; la douce habitude, qui peut tout, ne peut rien sur cette nature de fer; le temps, loin de l’amollir en tempérant les humeurs féroces, ne fait qu’aigrir le fiel de sa rage : il déchire la main qui le nourrit, comme celle qui le frappe; il rugit à la vue de tout être vivant; chaque objet lui parait une nouvelle proie, qu il dévore d’avance de ses regards avides, qu’il menace par des frémissements affreux mêlés d’un grincement de dents, et vers laquelle il s élance souvent, malgré les chaînes et les grilles qui brisent sa fureur sans pouvoir la calmer.
Pour achever de donner une idée de la force de ce cruel animal , nous
IIISTOIUK JVATUHELLI':
croyons devoir citer ici ce que le père Tachard, témoin oculaire, rapporte, d’un combat du tigre contre des éléphants. « On avait élevé, dit cet auteur, « une haute palissade de bambous d'environ cent pas en carré. Au milieu « de I enceinte étaient entrés trois éléphants destinés pour combattre le li<n-e. <' Ils avaient une espèce de grand plastron, en forme de masque, qui feur « couvrait la tète et une partie de la trompe. Dès que nous fûmes arrivés « sur le lieu, on lit sortir de la loge qui était dans un enfoncement un tim-e «d’une figure et d’une couleur qui parurent nouvelles aux Français qui « assistaient à ce combat; car, outre qu’il était bien plus grand, bien [)lus « gros et d’une taille moins effilée que ceux que nous avions vus en France, « sa peau n’était pas mouchetée de même; mais, au lieu de toutes ces taches « semées sans ordre, il avait de longues et larges bandes en forme de cer- . de; ces bandes, prenant sur le dos, se rejoignaient par-dessous le ventre, « et, continuant le long de la queue, y faisaient comme des anneaux blancs « et noirs, placés alternativement, dont elle était toute couverte. La tète « n’avait rien d’extraordinaire, non plus que les jambes, hors qu’elles « étaient plus grandes et plus grosses que celles des tigres communs, quoi- «que cclui-ci ne fût qu’un jeune tigre qui avait encore à croître; car « M. Constance nous a dit qu’il y en avait dans le royaume de plus'gros « trois fois que celui-là, et qu’un jour, étant à la chasse avec le roi, il en « vit un de fort près qui était grand comme un mulet. Il y en a aussi de « petits dans le pays, semblables à ceux qu’on apporte d’Afrique en Kumpe,
« et on nous en montra un le même jour à Louvo,
« On ne lâcha pas d’abord le jeune tigre qui devait combattre, mais on le. « tint attaché par deux cordes, de sorte que, n’ayant pas la liberté de s’élan- « cer, le premier éléphant qui s’approcha lui donna deux ou trois coups de « sa trompe sur le dos : ce choc fut si rude que le tigre en fut ren- « versé et demeura quelque temps étendu sur la place, sans mou- « vement, comme s il eût cte mort. Cependant, dès qu on l ent délié « quoique cette première attaque eût bien rabattu de sa furie, il fit un « cri horrible, et voulut se jeter sur la trompe de l’éléphant qui s’avan- « çait pour le frapper; mais celui-ci, la repliant adroitement, la mit à cou- « vert par ses défenses, qu’il présenta en même temps, et dont il atteignit « le tigre si à propos qu il lui fit faire un grand saut en l’air. Cet animal en « fut si étourdi qu’il n’osa plus approcher. Il fit plusieurs tours le long de « la palissade, s élançant quelquefois vers les personnes qui paraissaient « vers les galeries. On poussa ensuite trois éléphants contre lui, qui lui don- « lièrent tour à tour de si rudes coups, qu’il fit encore une fois le mort, et « ne pensa plus qu à éviter leur rencontre : ils l’eussent tué sans doute si « l’on n’eût fait finir le combat. » Il est clair, par la description même du père Tachard, que ce tigre qu’il a vu combattre des éléphants est le vrai tigre, qui parut aux Français un animal nouveau, parce que probablement ils n’avaient vu en France dans les ménageries que des panthères ou des léopards d’Afrique, ou bien des jaguars d'Amérique, et que les petits tigres
DU TKJKE.
HiJ’il vit à l.oiivo n’élaieiit de même que des panihères. O» st'nt aussi, par ce simple récit, quelle doit être la force et la fureur de cet animal, puisque celui-ci, quoique jeune encore, cl n’ayant pas pris tout son accroissement, quoique réduit en captivité, quoique retenu par des liens, quoique seul contre trois, était encore assez redoutable aux colosses qu'il combattait pour <lu’on fût obligé de les couvrir d'un plastron dans toutes les parties de leurs corps que la nature n’a pas cuirassées comme les autres d’une enveloppe impénéy-able.
Ue tigre dont le père Goiiie a communique à l’Académie des sciences une description anatomique, faite par les pères jésuites à la Cdiine, parait être de I espèce du vrai tigre, aussi bien que celui que les Portugais ont appelé tigre royal, duquel M. Perrault fait menlion dans scs mémoires sur les animaux, et dont il dit que la description a été faite à Siam. Dellon, dans scs Voyages, dit expressément que le xWalabar est le pays des Indes où il y a le plus <le tigres; qu'il y en a de plusieurs espèces; mais que le plus grand de tous, celui que les Portugais appellent liçjre royal, est extrêmement rare, qu’il est grand comme un cheval, etc.
Le tigre royal ne parait donc pas faire une espèce particulière cl difl'érente de celle du vrai tigre; il ne se trouve qu’aux Indes orientales, et non pas au Brésil, comme l’ont écrit quelques-uns de nos naturalistes. Je suis même porté à croire que le vrai tigre ne .se trouve qu’en Asie et dans les parties les plus méridionales de l’Afriipie, dans l’intérieur des terres; car la plupart des voyageurs qui ont fréquenté les côtes de l’Afrique parlent, à la vérité, de tigres, et disent même qu’ils y sont très-communs; néanmoins, il est aisé de voir, par les notices mêmes (pi’ils donnent de ces animaux, que ce ne sont pas de vrais tigres, mais des léopards, des panthères ou des onces, etc. Le docteur Shaw dit expressément qu’att royaume de Tunis et d’Alger, le lion et la panthère tiennent le premier rang entre les bétes féroces, mais que le tigre ne se trouve pas dans cette partie de la Barbarie. Cela parait vrai, car ce furent des ambassadeurs indiens, et non pas des Africains, qui présenlèreni à Auguste, dans le temps qu’il était à Samos, le premier tigre qui ail été vu des Romains; et ce fut aussi des Indes qu’Héliogabale lit venir ceux qu’il voulait atteler à son char pour contrefaire le dieu Racchus.
L espèce du tigre a donc toujours ele plus rare et beaucoup moins répandue que celle du lion : cependant la tigresse produit, comme la lionne, quatre ou cinq petits. Elle est furieuse en tout temps, mais sa rage devient extrême lorsqu’on les lui ravit; elle brave tous les périls; elle suit les ravisseurs, qui, se trouvant pressés, sont obligés de lui relâcher un de ses petits; elle s’arrête, le saisit, l’emporte pour le mettre à l’abri, revient quelques instants après, et les poursuit jusqu’aux portes des villes ou jusqu'à leurs vaisseaux; et lorsqu’elle a perdu tout es|toir de recouvrer sa perte, des cris forcenés et lugubres, des hurlements affreux, expriment sa douleur cruelle Cl font encore frémir ceux qui les entendent de loin.
BOFFON, tome vu.
238 IIISTOIRK NATURELLE
Le tigre fnit mouvoir la peau de sa face, grince des dents, frémit, rugit comme le fait le lion, mais son rugissement est différent : quelques voyageurs Tont comparé au cri de certains grands oiseaux.
Tigrides indomilæ rancant, rugiuntquc leones.
AÜCTOR PlULOMEDÆ.
Ce mot rancant n’a point d'équivalent en français; ne pourrions-nous pas lui en donner un, et dire •- « Les tigres rauquent et les lions rugissent? » car le son de la voix du tigre est en effet très-rauque.
La peau de ces animaux est assez estimée, surtout à la Chine : les mandarins militaires en couvrent leurs chaises dans les marches publiques; ils en font aussi des couvertures de coussins pour l’hiver. En Europe, ces peaux, quoique rares, ne sont pas d’un grand prix. On fait beaucoup plus de cas de celle du léopard de Guinée et du Sénégal, que nos fourreurs appellent tigre. Au reste, c’est la seule petite utilité qu’on puisse tirer de cet animal très-nuisible, dont on a prétendu que la sueur était un venin et le poil de la moustache un poison sûr pour les hommes et pour les animaux; mais c’est assez du mal très-réel qu’il fait de son vivant, sans chercher encore des qualités imaginaires et des poisons danssa dépouille; d’autant que les Indiens mangent de sa chair et ne la trouvent ni malsaine, ni mauvaise, et que, si le poil de sa moustache, pris en pilule, tue, c’est qu’étant dur et raide, une telle pilule fait dans l’estomac le même effet qu’un paquet de petites aiguilles.
LA PANTHÈUE^ L’ONCE